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Full text of "Histoire de la lèpre en France; lépreux et cagots du Sud- Ouest"

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in  2009  with  funding  from 

University  of  Ottawa 


http://www.archive.org/details/histoiredelalpOOfayh 


HISTOIRE    DE   LA   LÈPRE   EN   FRANCE 


LÉPREUX  ET  CAGOTS 

DU    SUD-OUEST 


NOTES   HISTORIQUES,  MEDICALES,  PHILOLOGIQUES   SUIVIES  DE    DOCUMENTS 

PAR    LE 

D'    II. -M.  |FAY 
AVEC   UNE  PRÉFACE   DU   PROFESSEUR   GILBERT  BALLET 


AVEC    VINGT-TROIS   GRAVURES,    DONT    20    HORS   TEXTE 


PARIS 
LIBRAïaiE  ANCIENNE   HONORÉ  CHAMPION,   ÉDITEUR 

5,     QUAI      MALAQUAIS,     5 
1910 


LEPREUX  ET  CAGOTS 

DU    SUD-OUi:ST 


COULOMMIERS 
Imprimerie    Pâli.   BRODARP. 


HISTOIRE    DE    LA   LEPRE   EN   FRANCE 


LÉPREUX  ET  CAGOÏS 

DU    SUD-OUEST 


NOTES    IIISTORIOUES,  MEDICALES,   PHII.OLOOIQUES    SUIVIES   DE    DOCUMENTS 

l'AR    LE 

D'     H. -M.    FAY 

AVEC    UNE  PRÉFACE    DU    PROFESSEUR   GILBERT   BALLET 


AVF.c  vi.Nr.T-riU)is  cuAvrnKs,  kont  2(J   hors  textk 


PARIS 
LIBRATKIR  ANCIENNE   HONORÉ  CHAMPION,    ÉDITEUR 


;> ,      OU  A  I      .M  A  I.  A  O  U  A  I  S ,     O 

1910 


BioBi»iiKl 
Ubncy 

PRÉFACE 


Depuis  quelques  années  on  voit  s'affirmer  un  louable 
réveil  du  goiit  pour  les  études  de  pathologie  rétrospective. 
On  s'est  mis  de  divers  cotés  à  rechercher,  dans  les  tableaux 
des  musées  et  des  églises  et  sur  les  sculptures  appendues 
aux  portiques  ou  aux  piliers  des  cathédrales,  les  anomalies, 
les  difformités,  les  contorsions  nerveuses  qui  témoignent 
du  souci  qu'ont  eu  beaucoup  d'artistes  des  siècles  passés 
de  prendre  la  nature  sur  le  vif  et  de  la  représenter  avec 
exactitude,  même  sous  ses  aspects  les  moins  séduisants. 
Si  bien  que  l'examen  attentif  des  œuvres  d'art,  fait  du 
point  de  vue  médical,  a  permis  de  recueillir  un  ensemble 
de  documents,  non  seulement  curieux  mais  quelquefois 
très  instructifs  touchant  l'histoire  de  certaines  affec- 
tions. 

Toutefois  de  cette  mine  précieuse  on  ne  pouvait 
s'attendre,  en  la  scrutant  avec  toute  la  persi)icacité  et  le 
souci  de  l'observation  du  détail  qu'on  y  peut  mettre,  qu'à 
extraire  des  renseignements  partiels,  souvent  un  peu 
sujets  à  caution  si  l'on  fait  la  part  de  la  légitime  fantaisie 
de  l'artiste. 

Les  documents  écrits  conservés  dans  les  bibliothèques 
publiques,    les   archives    départementales,    communales 


VI  PHÉFAGE 

OU  (If  r;imill<'  l'olnil  la  source  vraiincnl  IV-conde  où 
peuvent  puiser  ceux  qui  sinléressent  iui  passé  en  g«''nrral. 
et  notamment  au  passé  de  la  médecine.  Mais  c'est  tou- 
jours une  (l'UM-e  péniMc  cl  laborieuse  qne  de  fouiller  les 
dépots  de  livres  et  de  documents,  de  déchillVer  des 
manuscrits  dont  la  Icdure  n'est  pas  toujours  commode  et 
demande  même  souvent   une  certaine  initiation. 

M.  Fay  n'a  pas  reculé  devant  ce  labeur.  Dans  divers 
travaux  il  avait  déjà  affirmé  son  goùl  poui-  les  é'tudes 
bislori(iues,  le  goùl  sans  lequel  on  nr  fait  rien  de 
bon,  et  aussi  ses  aptitudes  spéciales  pour  ce  genre 
d'études  qui  se  concilient  rarement,  commecbe/ l'auteur, 
avec  la  tournure  d'esprit  et  les  tendances  liabiliiolles  du 
jtatliologisle  et  du  clinicien. 

L'ouvrage  qu'il  publie  aujourd'hui,  se   distingue   par 
un  ensemble  de  qualités  qu'il  est  rare  de  trouver  réunies, 
et  dont  cependant  l'association  est   indisjjensable   pour 
mener  à  bien  un  travail  de  la  nature  de  celui  qur  M.  Fay 
me  fait  l'honneur  de  me  demanderde  présenter  au  lecteur. 
Pour  l'écrire,  il  fallait  non  seulement  y  consacrer  beau- 
coup de  patience  et  de  temps,  il  fallait  être  à  la  fois  et  à 
quelque   degré   philologue  pour  juger  sainement   de  la 
signilication  et  de  la  parenté  réciproque  de  termes  d'appa- 
rence souvent  disparate,  qu'on  allait  rencontrer;  historien 
émérite,  ayant  une  expérience  suffisante  de  la  course  aux 
documents,  sachant  peser  leur  authenticité  et  leur  valeur, 
pour  apporter  au  débat  les  pièces  utiles  et  n'y  apporter 
que  des  pièces  dignes  d'y  figurer;  clinicien  perspicace  pour 
établir  sans  faillir  les  analogies  de  nature  entre  certaines 
formes  frustes  de  la  lèpre  actuelle  et  les  formes  à  physio- 
nomie plus  expressive  de  la  lèpre  d'un  autre  âge.  Toutes 
ces  qualités,  on  en  pourra  aisément  juger,  se  retrouvent 
dans  l'ouvrage  de  M.  Fay. 


PRÉFACE  vn 

L'histoire  des  maladies  éteintes,  atténuées  ou  trans- 
formées est  toujours  captivante.  Elle  l'est  surtout  quand 
la  maladie  dont  il  s'agit,  par  l'horreur  et  la  terreur  qu'elle 
a  inspirées  aux  populations,  à  certaines  époques,  leur  a 
suggéré  des  mesures  de  prophylaxie  et  de  défense  qui  ont 
fait  partie  des  règlements  et  des  institutions  du  passé. 
L'histoire  de  l'affection  n'est  plus  alors  un  simple  chapitre 
de  l'histoire  de  la  pathologie,  elle  devient  un  chapitre  de 
l'histoire  des  mœurs,  des  règlements  et  des  coutumes.  C'a 
été  le  cas  pour  la  lèpre. 

Cet  ouvrage  ne  s'occupe  que  de  l'histoire  de  la  lèpre  dans 
une  partie  du  sud-ouest  de  la  France.  Les  archivistes,  les 
Juristes,  les  historiens,  les  médecins  qui  pourtant  ont  tant 
écrit  sur  les  lépreux  des  autres  régions  de  la  France, 
l'avaient  jusqu'ici  délaissée.  La  cause  de  cette  omission  se 
trouve  dans  ce  fait,  aujourd'hui  mis  en  lumière  par 
M.  Fay,  que  la  majorité  des  lépreux  y  jouissaient  d'une 
condition  très  spéciale,  et  y  portaient  un  nom  dont 
le  sens  et  l'origine  sont  demeurés  incertainsjusqu  au  jour 
où  l'auteur,  par  ses  patientes  recherches,  a  pu  dégager  du 
chaos  et  de  l'obscurité  où  ils  étaient  plongés,  des  documents 
en  grand  nombre  et  des  traditions,  dont  l'origine  ne  pou- 
vait se  manifester  sans  de  longues  études  faites  sur  les 
lieux  mêmes  et  dans  les  très  riches  archives  de  nos  dépar- 
tements pyrénéens. 

On  doit  se  féliciter  que  M.  Fay  ait  eu  le  temps  de 
recueillir  ses  documents,  avant  le  désastre  irréparable 
qui  lit  récemment  se  perdre  dans  les  tlammes  la  plus 
grande  partie  des  archives  des  Basses-Pyrénées.  On  peut 
dire  que  maintenant  l'histoire  des  Cagots  de  ce  départe- 
ment n'est  presque  plus  possible  à  refaire.  L'opportunité 
de  cet  ouvrage  en  est  accrue,  puisque  outre  qu'il  met 
au  jour  un  des  points  les  plus  méconnus  de  notre  his- 


Mil  PRÉFACE 

toire,  il  saiivr  de  l'oiihli  des  documents  précieux  qu'il  ne 
sera  plus  donné  au\  savants  de  consulter  ailleurs. 

A  lire  1res  atlentivrment  les  chapitres  de  ce  livre,  on 
reste  étonné  des  tluclualions,  des  variations  de  l'esprit 
humain  en  l'ace  des  cagots.  Les  causes  de  ces  variations 
nous  sont  connues  grâce  à  l'abondante  littérature  q>ie  le 
sujet  a  de  tous  temps  inspirée.  Cette  littérature  peut  se 
diviser  par  époques  qui  soulignent,  s'il  se  peut  encore,  ce 
que  les  faits  |)uisés  dans  les  archives  ont  si  nettement  mis 
en  lumière. 

Une  première  période,  toute  médicale,  s'ouvre  avec 
Guy  de  Chauliac  qui  définit  le  cagot  comme  lépreux, 
en  1383;  cette  même  définition  se  retrouve  dans  une 
lettre  de  Charles  VI,  du  7  mars  1407,  et  dans  une  autre 
datée  du  10  juillet  1139  que  signait  le  futur  Louis  XL 
LaurentJoubert  commentateur  de  Chauliac,  |)uis  Ambroise 
Paré,  fort  inspiré  de  Joubert,  puis  enfin  Guillaume  des 
Innocents  montrent  que  la  conviction  des  médecins  n'a 
pas  varié  avant  la  fin  du  xvf  siècle.  Lorsque  s'ouvre 
le  xvii"  la  lèpre  cagote  s'était  tant  atténuée,  les 
méthodes  surannées  étaient  si  imparfaites,  que  trois 
examens  médicaux  faits  par  ordre  de  l'autorité  judiciaire 
ou  des  municipalités,  donnèrent  des  résultats  négatifs. 
Quoique  de  rares  médecins,  dont  Guillaume  Ader,  ne 
fussent  point  ébranlés  dans  leur  conviction,  il  n'est  pas 
moins  manifeste  que  dès  cette  époque,  un  revirement  se 
lit  dans  l'opinion  des  savants.  Tous  hésitèrent  à  soutenir 
plus  longtemps  une  thèse  que  la  science  d'illustres  méde- 
cins avait  rendue  contestable,  et  s'ils  se  décidèrent  à  parler 
incidemment  des  cagots,  ce  fut  [»our  accentuer  le  doute 
et  l'hésitation  que  Guillaume  Bouchet,  leur  précurseur, 
avait  exprimé  dès  1598. 

Pouitant  les  cagots  existaient,  c'étaient  des  parias,  ils 


PRÉFACE  IX 

étaient  soumis  à  des  lois  d'exception.  Le  problème  de  l'ori- 
gine de  cet  ostracisme,  et  de  ce  nom,  fournit  aux  amateurs 
d'hypothèses,  qui  écrivirent  entre  1600  et  1040,  une  source 
abondante  à  considérations  fantaisistes.  Ces  bavardages 
sans  méthode  furent  interrompus  par  l'apparition  d'une 
œuvre  magistrale,  l Histoire  de  Béarn,  signée  par 
l'illustre  archevêque  Pierre  de  Marca.  Ses  belles  recher- 
ches parues  en  1640,  aboutirent  à  cette  conclusion,  que 
les  cagots  étaient  d'origine  sarrasine,  et  que  c'est  pour  ce 
motif  qu'on  les  soupçonnait  d'être  lépreux;  quant  au 
nom  de  cagot  on  le  supposa  né  de  ce  fait  que  les  Sarrasins 
vainqueurs  des  Espagnols  «  mettaient  entre  leurs  qualités, 
celle  de  vainqueur  des  Goths  »  c'est-à-dire  caas-goths^ 
chiens  ou  chasseurs  de  Goths. 

L'opinion  de  P.  de  Marca.  fut  acceptée  sans  conteste 
par  la  plupart  des  auteurs  du  xvn'  et  du  début  du 
xvni-  siècle.  A  peine  quelques  voix  discordantes,  vinrent- 
elles  d'abord  du  côté  de  l'Espagne,  ce  sont  celles  de 
D.  Juan  de  Parocheguy  (1674)  et  du  P.  Joseph  de  Moret 
(1706)  qui  voyaient  dans  les  cagots  des  descendants  des 
Goths. 

En  France,  la  période  qui  s'étend  de  1640  à  1789  est 
par  excellence  une  période  cthnogénique;  on  ne  se  préoc- 
cupe plus  que  de  savoir  de  quel  peuple  descendaient  nos 
parias.  Le  Duchat,  le  commentateur  de  Rabelais,  défen- 
dait dès  17  il  l'origine  gothe;  Vanque-Bellecourt  vers  la 
même  époque  soutint  l'origine  sarrasine;  Venuti  en  fit 
les  descendants  des  premiers  chrétiens  de  la  région,  qui 
revinrent  des  croisades  avec  la  lèpre  ;  Bullet  (  177  1 1  recon- 
nut que  leur  nom  était  celtique,  mais  supposaitqu'ils  étaient 
fils  des  Albigeois;  Court  de  Gebelin  (  1778)  enfin  voulut  y 
voir  les  restes  d'une  ancienne  peuplade  gauloise  vaincue 
et  asservie.  Malgré  tant  de  vues  si  diverses,  c'est  à  l'opi- 


^^  PHEFACK 


iiioii  (If  V.  (le  .Maica  (jiic  la  inajoriUî  se  ralliait  à  la  lin 
(lu  \Mii  siècle,  derrière  Baiirein  et  Sanadon. 

Lorsque  arriva  17H9.  un  souille  irvolutionnaire  modilia 
lirol'oudtMnenl  les  opinions  re{;ues  :  Hamond  de  Carlion- 
nières  venait  de  |)ublier  ses  Obserraliotis  ffti/es  d(nis 
les  Pjjn'ni'cs,  où  cahots  et  «Mvlins  sont  |)résent(''s  eomme 
ne  faisant  qu'un.  Voilà  donc  une  seconde  période  médicale 
qui  s'ouvre  avec  fracas;  et  qui  du  premier  coup  implante 
des  convictions  si  vives  que  malgré  rinsuftisance  de 
l'observation,  et  Tignorance  de  l'histoire  dont  fait  preuve 
Ramond,  elle  laissera  une  trace  profonde,  dont  la  survi- 
vance est  à  peine  effacée  complètement  de  nos  jours. 
Esquirol  et  Foderé  sont  de  ces  noms  illustres  qui  contri- 
buèrent à  fortifier  les  idées  de  Ramond  jusqu'en  1830. 

Une  très  abondante  littérature,  d'une  confusion 
extrême,  où  toutes  les  idées  sont  défendues  tour  à  tour, 
sans  méthode,  sans  preuves,  caractérise  par  ailleurs  cette 
époque  qui  devait  prendre  fin  en  1847. 

Les  méthodes  scientifiques  qui  caractérisent  la  critique 
historique  avaient  à  peine  pris  naissance,  quand  un  illus- 
tre savant,  dont  les  mérites  ne  sont  plus  à  démontrer. 
Francisque  Michel,  écrivit  son  Histoire  des  Races  mau- 
dites de  la  France  et  de  lEspafjne.  Cet  ouvrage  d'une 
documentation  étonnante,  et  d'une  probité  scientifique 
remarquable,  arrêta  en  les  décourageant  tous  ceux  qui 
avaient  osé  poursuivre  des  recherches  sur  le  sujet.  Toute 
l'histoire  des  cagots  était  refaite;  mais  Michel  n'avait  pas 
pu  tout  extraire  des  archives,  plusieurs  questions  restaient 
obscures,  et  il  se  laissa  comme  malgré  lui  tenter  par  l'éru- 
dition un  peu  indigeste  de  ses  contem[)orains  quand  il 
entreprit  de  faire  de  l'ethnologie  et  surtout  de  la  philo- 
logie. Il  passa  à  côté  des  questions  médicales,  et  négligea 
un  peu  trop  les  questions  de  droit.  Malgré  ses  lacunes  son 


PRÉPAGE  XI 

ouvrage,  dont  les  conclusions  sont  inadmissibles,  reste 
une  œuvre  documentaire  de  premier  ordre  où  l'on  trouve 
des  faits  innombrables.  M.  Fay  a  d'ailleurs  rendu  hom- 
mage à  ce  savant  chercheur,  en  sachant  puiser  souvent 
dans  l'œuvre,  de  celui  quia  décrit  les  derniers  cagots  de 
tant  de  villages  pyrénéens. 

Trente  ans  |)lus  tard,  le  D'  V.  de  Rochas,  fit  succéder  à 
cette  période  historique,  une  troisième  période  médicale, 
celle-ci  se  décompose  en  trois  périodes  secondaires.  La 
première,  médico-historique  commence  avec  de  Rochas; 
la  seconde,  anthropologique,  caractérise  les  années  1892 
et  1893;  la  troisième  s'ouvre  avec  les  belles  recherches 
de  Zambaco-Pacha  sur  la  survivance  de  la  lèpre  chez  les 
cagots. 

La  fin  du  xix'^  siècle  et  le  début  du  xx"  ont  vu  enfin 
paraître  de  nombreux  petits  travaux,  des  documents  iné- 
dits, quelques  vues  d'ensemble  très  succinctes,  qui  sont 
comme  des  pierres  que  chacun  apporte  pour  la  construc- 
tion d'un  édifice. 

M.  F'ay  s'est  appliqué  à  élever  cet  édifice.  Son  travail 
est  divisé  en  deux  livres. 

Dans  le  premier  livre  sont  examinées  avec  soin  toutes 
les  questions  médicales  qui  ont  tour  à  tour  été  défendues 
au  sujet  des  cagots. 

La  période  médicale  ancienne,  celle  qui  s'arrête  d(''li- 
nitivement  en  1640,  est  divisée  par  l'auteur  en  deux  sous- 
périodes,  l'une  s'étendant  du  xf  siècle  à  1535  est  caracté- 
risée par  la  pauvreté  des  renseignements  médicaux;  un 
seul  nom  y  prend  une  place  considérable,  c'est  celui  de 
(iuy  (le  Ciiauliac;  la  seconde  qui  s'étend  de  loiJ.)  à  HI'H», 
est  très  riche  en  renseignements  de  second  ordre  trans- 
mis par  une  vingtaine  d'auteurs  de  valeur  inégale.  Partant 
des  données  fournies  par  ces  auteurs,  M.  Fay  se  demande 


XH  l'UKKACK 

si  les  cliniciciis  anciens  élaienl  en  dioil  do  conclure  à 
l'exislence  de  la  lèpre  chez  les  cagots.  Pour  cela  il  prend 
un  à  un  lessiij^nes  de  la  lèpre  donnés  parGuy  de  Cliauliac. 
et  montre  par  des  citations  d'auteurs,  des  fragments  de 
chansons,  ou  de  légendes  anciennes,  à  Taide  de  quelques 
documents  ai(  liéologiques,  et  de  pièces  d'archives,  (jue 
chacun  de  ces  symptômes  a  été'  noté  chez  les  cagots. 

i'uis  par  une  élude  des  rapports  et  examens  médicaux 
i'aits  dès  1439,  il  étahlit  que  c'est  à  |)artir  de  1000  que  les 
médecins  cessèrent  de  diagnostiquer  la  lèpre  chez  les 
descendants  de  nos  parias. 

De  ces  premières  constatations  on  est  amené  à  se 
demander  quelle  était  la  forme  de  lèpre  la  plus  courante 
chez  les  cagots.  ('/était  incontestahlementla  lèpre  hlanche, 
dont  la  description  est  aujourd'hui  tomhée  dansl'ouhli,  et 
dont  on  (rouve  dans  ce  volume  une  élude  historique  fort 
documentée. 

Le  traitement  de  la  cagoterie,  et  les  cagots  médecins 
fournissent  encore  le  sujet  de  deux  curieux  paragraphes. 

La  médecine  moderne,  par  l'ohservation  des  derniers 
descendants  de  la  i-ace  des  cagots,  peut-elle  arriver  à  con- 
clure à  la  lèpre  de  leurs  ancêtres?  Oui,  car  cette  maladie 
s'est  transmise  par  hérédité  jusqu'à  nos  jours  sous  une 
forme  tout  à  fait  atténuée,  dont  la  symptomatologie 
tracée  avec  soin  se  termine  par  des  considérations  sur  la 
syringomyélie  lépreuse. 

Lnlin  l'auteur  reprend  d'une  façon  condensée  les  théo- 
ries ethnogéniques  et  anthropologi([ues  nées  depuis  le 
xwf  siècle,  et  conclut  qu'aucune  d'elles  ne  peut  èlre 
retenue,  et  que  si  les  invasions  gothe  et  sarrasine  ont 
joué  un  rôle  dans  l'histoire  des  cagots,  c'est  seulement  en 
important  et  en  répandant  la  lèpre  sur  leur  passage.  Puis 
il  fait   une   étude  critique  des  opinions  de  Kamond  de 


PRÉFACE  xm 

Carbonnières  sur  le  crétinisme,  le  goîLre  et  la  cago- 
terie. 

Celte  partie  médicale  prend  sa  place  normale  au  début 
de  l'ouvage;  comment  eu  efîet  comprendre  la  véritable 
portée  des  faits  qui  sont  étudiés  ensuite,  si  l'on  ignore  ce 
qu'était  un  cagot,  et  les  causes  de  la  haine  qui  le  pour- 
suivait depuis  le  xni^  et  peut-être  même  dès  le  x''  siècle? 

La  seconde  partie  du  livre  est  destinée  à  nous  faire  con- 
naître l'histoire  des  cagots,  au  point  de  vue  de  la  succes- 
sion des  faits,  et  de  la  raison  d'être  des  lois,  règlements, 
ordonnances  et  arrêts  qui  tantôt  les  frappaient,  tantôt  au 
contraire  les  défendaient.  Les  fluctuations  de  l'opinion  du 
monde  éclairé,  quant  à  l'origine  de  nos  parias,  se  fait 
sentir  très  nettement  dans  cette  partie  où  l'auteur  envi- 
sage successivement  les  aspects  divers  de  son  sujet  dans 
les  ressorts  des  trois  grands  parlements  du  Sud-Ouest, 
ceux  de  Bordeaux,  de  Navarre,  et  de  Toulouse. 

Si  cette  partie  est  moins  riche  en  faits  nouveaux  que 
la  première,  elle  n'en  reste  pas  moins  d'une  utililité 
incontestable  pour  aider  le  lecteur  à  saisir  toute  l'impor- 
tance de  l'étude  juridique  qui  la  suit.  La  condition  des 
cagots  est  demeurée  autant  dire  ignorée  jusqu'à  ce  jour; 
elle  ne  pouvait  être  décrite  que  par  quelqu'un  qui  aurait 
réuni  une  documentation  aussi  complète  et  étendue  que 
possible.  Cette  documentation  figure  ici,  et  c'est  pourquoi 
l'auteur  était  en  mesure  d'aborder  ce  chapitre  de  droit 
civil,  qui  l'a  conduit  sans  effort  à  des  conclusions  assez 
éloignées  de  l'idc'e  qu'on  se  fait  trop  géui'ralement  des 
lépreux  libres,  lis  étaient  isolés,  tant  par  riiabitation,  que 
par  la  famille,  ils  ne  pouvaient  fréquenter  le  peuple  en 
aucune  occasion,  môme  à  l'église.  La  cause  de  cet  iso- 
lement ne  peut  être  expliquée  que  par  la  lèpre;  les  usages 
mis  en  vigueur  pour  éviter   le  contact  réputé  infectant 


XIV  PRÉPAGE 

tlf's  ir'prcnx,  se  retrouvent  en  efï'et  (rail  pour  Irait  dans 

ceux  concernant  les  cagols. 

11  n'en  est  pas  de  même  quand  il  s'agit  d'établir  les 
caraclères  de  la  condition  de  ces  derniers.  On  y  voit  bien 
un  reflet  atténué  de  ce  (|ue  fut  la  condition  des  lépreux, 
mais  ce  n'est  qu'une  ombre,  qui  du  xnf  au  xvni'  siècle  ira 
en  s'atténuant  progressivement.  Dès  l'origine,  la  distinc- 
tion est  manifeste  si  l'on  se  rapporte  aux  textes  des  con- 
ciles qui  à  plusieurs  reprises  reviennent  sur  le  sujet  des 
lépreux  libres.  La  protection  réelle  que  l'H^glise  accordait 
à  ces  malheureux  devait  aboutir  à  leur  concéder  le  pri- 
vilège de  juridiction,  privilr(/ium  fori.  Cet  avantage  fut 
d'ailleurs  très  tôt  abandonné  en  particulier  en  Béarn. 
11  en  resta  cependant  une  trace  dans  ce  fait  que  lescagols 
étaient  toujours  hommes  libres,  dette  liberté  aboutit  fata- 
lement à  leur  accorder  le  droit  de  bourgeoisie,  mais  ce 
droit  existait  pour  eux,  bien  plus  en  théorie  qu'en  fait, 
puisqu'ils  ne  pouvaient,  de  par  les  coutumes,  jouir  des 
avantages  qui  y  étaient  attachés;  en  revanche  ils  étaient 
soumis  à  certaines  obligations,  telles  que  le  service  dans 
la  milice  bourgeoise,  et  leur  qualité  de  vassaux  les  sou- 
mettait à  l'impôt  et  au  service  militaire.  Ces  obligations 
(railleurs  furent  très  atténuées  par  suite  de  leur  incom|)a- 
tibilité  partielle  avec  les  coutumes  inspirées  par  l'origine 
lépreuse  des  cagots. 

11  est  curieux  de  constater  que  les  cagots  se  virent 
longtemps  fermer  les  professions  autres  que  celles  où  se 
travaillait  le  bois;  c'est  encore  à  la  notion  de  la  lèpre  qu'il 
faut  se  rapporter  pour  comprendre  cette  anomalie.  Enfin 
la  lèpre  seule  est  susceptible  d'expliquer  pourquoi  plu- 
sieurs cagots  jouissaient  du  droit  de  quête. 

Les  cagots  possédaient  toutes  sortes  de  tenures,  ven- 
daient, achetaient,  louaient,  donnaient  ou  transmettaient 


PRÉFACE  XV 

toutes  sortes  de  biens.  Comment  comprendre  qu'ils  aient 
joui  des  avantages  du  droit  commun  en  ce  qui  concerne 
les  biens  et  les  contrats  s'ils  n'étaient  libres,  si  leur 
condition  n'était  très  approchante  de  celle  de  tous  les 
hommes  libres? 

Chez  les  cagots  devaient  parfois  se  développer  des  cas 
de  lèpre  bien  caractérisée;  les  bonnes  conditions  d'isole- 
ment où  vivait  cette  classe  honnie  mettaient  ces  grands 
lépreux  dans  la  possibilité  d'échapper  aux  regards  et  dès 
lors  à  l'internement  dans  les  léproseries;  c'est  ce  qui 
explique  pourquoi  ces  établissements  n'avaient  que  peu 
l'occasion  de  trouver  des  pensionnaires  et  dès  lors  res- 
tèrent toujours  en  très  petit  nombre  dans  la  région  du 
Sud-Ouest.  L'histoire  de  ces  léproseries  est  très  pauvre  en 
faits;  M.  Fay  a  su  les  réunir,  et  nous  amener  à  conclure 
que  le  nombre  des  lépreux  libres  est  seul  propre  à  nous 
faire  com|)rendre  le  nombre  restreint  des  lépreux  reclus. 

Restait  à  expliquer  l'origine  des  dénominations  très 
nombreuses  qui  servirent  à  caractériser  les  cagots.  Cette 
partie  de  l'ouvrage  est  le  développement  d'un  très  grand 
nombre  de  tra\aux  que  depuis  trois  ans  l'auteur  a  fait 
paraître  dans  diverses  revues  spéciales.  Les  méthodes  si 
précises  de  la  philologie,  cette  science  vraiment  moderne, 
lui  ont  pei-mis  d'arriver  à  des  conclusions  qui  à  elles 
seules  auraient  pu  suffire  à  défendre  toute  la  thèse  de 
l'origine  des  cagots.  On  peut  dire  qu'avec  cette  partie  de 
l'ouvrage  toutes  les  obscurités  de  ce  vaste  sujet  dispa- 
raissent. 

Le  travail  dans  son  ensemble  n'a  point  les  caractères 
d'une  (Puvre  imaginative,etc'estce  que  met  en  évidence  la 
seconde  |)artie  de  l'ouvrage.  Plus  de  quatre  cents  pages  de 
documents  en  grand  nombre  inédits,  sont  là  pour  le  prou- 
ver. Ces  documents,  sont  classés  en  deux  parties,  l'une 


xvi  PRÉFACE 

est  composée  de  pièces  justificatives,  l'autre  est  un  dic- 
tionnaire topograpliique  où  l'on  a  assemblé  après  le  nom 
de  près  de  000  localités,  les  indications,  les  documents  et 
les  légendes  qui  prouvent  qu'à  une  époque  d<''terminée 
les  cagots  y  trouvèrent  un  abri. 

On  peut  juger  par  ce  que  nous  venons  d'en  dire,  de 
l'importance  de  l'ouvrage  de  M.  Fay.  La  lecture  en  est 
instructive  et  quelquefois  passionnante,  d'autant  plustque 
ce  livre  est,  dans  toute  l'acception  du  mot  un  "  ouvrage 
de  bonne  foy  ». 

Paris,  mai  1909. 

GiLBERT  BALLET. 


AVANT-PROPOS 


n  L'Histoire  est  devenue  une  œuvre  col- 
lective, à  laquelle  collaborent  une  foule  de 
travailleurs...  qui  de  loin  s'entr'aident, 
apportant  chacun  leur  pierre  à  l'édifice 
commun.  »  (Paul  Viollet.) 


L'histoire  des  Cagots  a  été  dite  avec  tant  de  science  par 
Francisque  Michel  et  Victor  de  Rochas,  que  nous  aurions 
hésité  à  écrire  le  présent  ouvrage,  si  nous  n'avions  pensé 
apporter  une  somme  importante  d'idées  et  de  documents 
nouveaux  dans  l'étude  du  passé  et  du  présent  même  de  ces 
malheureux.  Leur  histoire  n'est  qu'un  chapitre  de  celle 
de  la  lèpre  en  France,  mais  un  chapitre  d'une  importance 
extrême,  car  il  modifie  profondément  les  idées  générale- 
ment admises  en  ce  qui  concerne  les  lépreux. 

Une  partie  des  idées  nouvelles  que  nous  exposons  ici, 
nous  a  inspiré  divers  travaux  parus  au  cours  de  ces 
quatre  dernières  années,  travaux  qui  nous  ont  valu  des 
marques  d'approhation  et  des  encouragements,  auxquels 
nous  aurions  cru  manquer,  en  ne  donnant  pas  un  ouvrage 
d'ensemble,  et  en  ne  publiant  pas  nos  recherches  et  les 
résultats  auxquels  elles  nous  ont  mené. 

Fav.  b 


XVIII  AVANT-PKOPOS 

Les  lépreux  du  Sud-Oiiesl,  c'est-à-dire  ceux  <le  la 
Soulo.  du  Laboui'd.  de  la  Navarre,  du  Béarn  et  de  la 
Bigorre,  de  l'Armajinac  d'une  partie  de  la  Guyenne,  do 
la  Gascogne  et  du  Languedoc ',  sont  ceux  tlont  l'histoire 
a  été  le  plus  négligée,  il  y  a  à  cela  plusieurs  causes  :  la 
principale  tient  à  cette  opinion  fort  ancienne  qui  voulait 
voir  dans  les  cagots  les  restes  de  quelque  peuple  envahis- 
seur, opinion  que  le  nom  seul  de  ces  malheureux 
semblait  défendre.  Une  autre  cause  de  cette  négligence 
réside  dans  le  très  petit  nombre  de  léproseries  qui  exis- 
tèrent dans  la  région.  Sur  les  deux  mille  léproseries 
françaises  du  temps  de  saint  Louis,  on  en  compte  quatre 
seulement  en  Béarn;  cette  même  proportion  s'observe 
dans  tout  le  Sud-Ouest. 

Ce  petit  nombre  d'établissements  est  en  désaccord  avec 
ce  fait  que  la  lèpre  était  extrêmement  réj)andue  dans  le 
Midi  et  en  particulier  du  côté  des  Pyrénées  où  les  Sarra- 
sinsavaientamené  une  recrudescence  terrible  d'un  mal  qui 
depuis  eux  n'a  jamais  disparu  de  certaines  provinces 
espagnoles.  Que  devenaient  donc  les  lépreux  dans  nos 
provinces  pyrénéennes?  Ils  jouissaient  d'une  condition 
assez  peu  différente  du  commun  des  mortels;  ils  consti- 
tuaient la  classe  des  lépreux  libres,  classe  beaucoup  moins 
nombreuse  dans  nos  autres  provinces  françaises,  et  dont 
l'existence  a  été  généralement  méconnue  jusqu'à  nos 
jours.  Il  y  a  pourtant  là  un  fait  de  grande  importance 
pour  l'étude  des  épidémies,  car  s'il  est  permis  de  dire,  en 

1.  Nuire  oiivi'age  se  borne  à  étudier  la  région  qui  s'étend  sur  la  rive 
gauche  de  la  Gironde  et  de  lAriége,  c'est-à-dire  un  peu  plus  de  la  moitié 
des  territoires  classés  économiquement  sous  le  nom  de  Sud-Ouest  et  région 
Pyrénéenne. 


AVANT-PROPOS  XIX 

se  basant  sur  le  nombre  des  léproseries,  qu'il  y  avait  au 
xni"  siècle,  de  quinze  à  vingt  mille  lépreux  enfermés, 
il  est  cependant  vraisemblable  qu'à  la  même  époque 
vivaient  plus  de  cent  mille  lépreux.  Ainsi  en  Béarn,  on 
compte  quatre  léproseries  en  1385,  et  plus  de  quatre- 
vingt-dix  familles  de  lépreux  libres  ou  cagots.  Chaque 
léproserie  ne  pouvant  guère  abriter  plus  de  sept  à  dix 
malades,  et  chaque  famille  étant  composée  au  minimum 
de  cinq  membres,  on  trouve  une  proportion  d'environ 
sept  lépreux  enfermés  pour  cent  libres.  Ces  derniers 
dont  le  nombre  était,  comme  on  le  voit,  considérable, 
portaient  en  Béarn,  Navarre,  Languedoc,  Guyenne,  Bre- 
tagne, Poitou,  etc.,  le  nom  de  cagots,  cacous  ou  f/ahets. 

La  connaissance  au  moins  superficielle  de  la  condition 
des  lépreux  en  France  est  utile  pour  bien  comprendre 
le  présent  ouvrage.  Quoique  dans  les  pages  qui  suivent 
nous  nous  attachions  à  pénétrer  très  avant  dans  la  con- 
naissance de  cette  condition,  quoiqu'une  partie  tout 
entière  de  cet  ouvrage  nous  fasse  scruter  jusque  dans  le 
moindre  détail  la  vie  des  cagots,  nous  croyons  qu'on 
nous  sera  reconnaissant  de  tracer,  dès  maintenant,  à 
grands  traits,  un  tableau  de  la  situation  sociale  des 
anciens  lépreux. 

Le  troisième  concile  de  Latran  (1179),  celui  de  Mor- 
cenx  (13-20/  et  celui  de  Lavaur  (1368i,  avaient  réglé  tous 
les  points  importants  concernant  la  vie  des  lépreux, 
A  cela  quoi  d'étonnant?  Les  lépreux  appartenaient  pri- 
mitivement à  la  juridiction  ecclésiastique. 

Les  grands  lépreux,  ceux  que  le  médecin  n'hésitait 
pas  à  reconnaître,  tant  les  signes  univoques  de  Taffection 


XX  AVANT-PROPOS 

abondaient,  étaient  i'e(;us  dans  des  léproseries,  sortes 
d'hospices  plus  ou  moins  grands,  où  uu  uombreux  per- 
sonnel les  entourait  de  soins.  Ce  personnel  était  composé 
de  religieux  dont  la  règle  était  de  soigner  ces  malades;  il 
y  avait  en  outre  des  serviteurs  des  deux  sexes.  L'entrée 
dans  la  léproserie  était  quelquefois  solennelle,  et  rappe- 
lait la  prise  de  voile  dans  les  ordres  cloîtrés;  mais  ce  rite 
n'était  pas  pratiqué  partout,  et  si  dans  certaines  maladre- 
ries  les  lépreux  étaient  assimilés  à  des  frères  moines  et 
tenus  à  des  vœux,  il  n'en  était  pas  ainsi  partout.  Le  vête- 
ment du  ladre  était  spt'cial;  il  différait  selon  chaque 
région.  Ici  la  cagoule  et  la  garnache,  là  une  robe  de  bure 
grise,  ailleurs  un  fragment  d'étoffe  bleue  sur  la  tête  ou 
la  poitrine,  autre  part  encore  un  morceau  de  drap  rouge 
sur  la  poitrine  était  le  signal  usité  '.  Mais  comme  presque 
tous  ces  lépreux  reclus  étaient  <<  fort  ulcérés  et  affreux 
à  voir  »,  ils  sortaient  très  peu;  les  moins  abîmés  quê- 
taient de  jour  aux  portes  des  villes  ou  des  églises;  par- 
fois on  déléguait  un  pauvre  bien  portant  pour  quêter  au 
nom  des  lépreux. 

A  côté  de  ces  maladreries,  vrais  hospices,  où  régnait 
un  règlement  bien  observé,  se  trouvaient  des  établisse- 
ments où  un  aumônier  seul  représentait  l'autorité  ecclé- 
siastique. Ces  établissements  affectaient  de  préférence 
l'aspect  de  petits  hameaux  enclos  de  murs  le  plus  sou- 
vent et  possédant  une  chapelle;  contrairement  aux  pré- 
cédents,   ils    abritaient   des    ménages    et    des    familles 

i.  «  Siqnaque  in  veslihus  df: feront,  per  quae  a  sanis  patente  differentia  cognos- 
cantur.  •  Concile  de  Lavaur.  1368.  •<  Signwn  portent  consuelum  in  veste  supe- 
riori.  »  (Concile  de  Nogarel,  1290.  Les  cagols  portaient  nne  marc|ue  rouge  sur 
la  poitrine,  au  moins  dans  l'étendue  de  la  juridiction  des  parlements  de  Bor- 
deaux et  de  Navarre. 


AVANT-PROPOS  XXI 

entières.  La  pauvreté  y  régnait  rarement,  et  les  quêtes 
fructueuses  ne  tardèrent  pas  à  y  attirer  nombre  de  con- 
trefaits, de  faux  mendiants  et  de  voleurs,  qui  paresseu- 
sement trompaient  la  charité  publique.  C'étaient  encore 
des  lépreux  reclus  qui  habitaient  ces  maladreries,  mais 
leur  réclusion  était  bien  douce.  Dès  le  xvn"  siècle  cette 
classe  de  malades  tendait  à  se  confondre  avec  les  lépreux 
libres  ou  cagots  '. 

Ces  derniers  habitaient  des  quartiers  isolés ,  des 
villages,  des  hameaux,  quelquefois  des  maisons  un  peu 
séparées  de  celles  du  commun.  Ils  vivaient  en  famille, 
étaient  libres  chez  eux,  et  semblent  avoir  été',  peut-être 
dès  le  xni"  siècle  pour  quelques  provinces,  soumisà  lajuri- 
diction  civile  et  non  ecclésiastique.  Les  lois  qui  les  con- 
cernent en  propre  (on  en  lit  dans  les  Fors  de  Céarn  et 
de  Xavarre)  sont,  du  moins  pour  les  xin"  et  xiv'  siècles, 
inspirées  par  les  règles  que  les  conciles  avaient  édictées 
au  sujet  des  lépreux  reclus.  Aussi,  voyons-nous  interdire 
aux  cagots,  en  ce  qui  concerne  leurs  rapports  avec  le 
commun  peuple,  tout  ce  qui  était  défendu  aux  lépreux. 
Ce  qui  les  distinguait  surtout  des  h'preux  hospitalisés, 
c'était  leur  liberté  relative,  jjuisqu'ils  exerçaient  des 
métiers,  possédaient  des  biens,  en  achetaient,  en  ven- 
daient, ou  pouvaient  en  hériter;  toutes  choses  que  les 
lépreux  ne  faisaient  habituel lemenl  j)as. 


L'ouvrage  que  nous  présentons  aujourd'hui  représente 
le  tome  second  d'une  Histoire  de  la  Lèpre  en  France.  Le 

I.  On  voit  encore  en  Grèce  et  en  Tiiniuic   grand   noniltre  do  liameaiix  de 
lépretix  rappelant  le  type  que  nous  inrli(iMons  ici. 

b. 


Wll  AVANT-PROPOS 

premier  tome  dès  maintenant  sous  presse,  comprend  une 
étude  d'ensemble  des  léproseries  de  France  d'après  des 
documents  jusqu'ici  inédits.  Nous  étudierons  ensuite  la 
lèpre  dans  nos  diverses  provinces  à  commencer  par  la 
Bretagne. 

Nous  avons  entrepris  ce  livre  à  Pau.  Nous  nous  occu- 
pions depuis  quelque  temps  déjà  de  l'histoire  de  la  lèpre, 
quand  notre  excellent  confrère  et  ami  le  docteur  Diriart 
(de  Pau)  nous  signala  l'intérêt  qu'il  y  aurait  pour  nous  à 
refaire  complètement  l'histoire  des  cagots,  dont  le  passé 
était  plutôt  obscur,  et  sur  lesquels  nous  aurions  quelque 
chance  de  découvrir  des  documents  curieux  et  ignorés. 
Les  sentiers  non  encore  battus  étaient  nombreux.  Nous 
nous  mîmes  aussitôt  au  travail  ;  les  difficultés  de  l'entre- 
prise ne  firent  que  nous  rendre  la  tâche  plus  captivante. 

Pour  assurer  la  scrupuleuse  exactitude  de  notre  docu- 
mentation nous  avons  toujours  tenu  à  vérifier  par  nous- 
même  nos  sources  et  à  recourir  aux  titres  originaux 
toutes  les  fois  où  il  nous  a  été  loisible  de  le  faire.  En 
même  tem|)S,  nous  avons  parcouru  presque  toute  l'étendue 
du  département  des  Basses-Pyrénées,  une  partie  des 
Landes  et  des  Hautes-Pyrénées,  et  avons  été  heureux  de 
rencontrer  un  peu  partout  des  hommes  dont  la  science, 
l'érudition,  et  la  bienveillance  nous  ont  facilité  des 
recherches  ou  des  enquêtes  dans  les  régions  que  nous 
n'avons  pas  pu  visiter  par  nous-même.  En  première  ligne 
il  nous  convient  de  remercier  M.  l'abbé  Foix,  curé  de 
Laurède,  dont  nous  tenons  la  plupart  de  nos  documents 
landais,  MM.  Gardère  et  Lavergne,  qui  nous  ont  beau- 
coup appris  sur  le  Gers,  M.  Batcave  qui  nous  a  facilité 


AVANT-PROPOS  xxill 

certaines  recherches  dans  les  Basses-F*yrénées  et  smiout 
nous  a  donné  de  précieuses  indications  bibliographiques, 
le  regretté  M.  Lanore  et  M.  Lorbert,  à  Pau,  MM.  Pasquier 
et  Moudenc,  à  Toulouse,  et  tant  d'autres  que  nous  remer- 
cierons au  cours  de  ce  volume. 

Au  cours  de  nos  recherches,  pendant  même  la  composi- 
tion de  cet  ouvrage,  nous  avons  sans  cesse  trouvé  dans  la 
personne  de  notre  frère  un  aide  sur  lequel  nous  pouvions 
compter  à  toute  heure,  et  qui  ne  nous  a  jamais  quitté  pen- 
dant les  voyages  entrepris,  ni  au  milieu  des  recherches 
parfois  pénibles  et  fastidieuses  que  nécessitaient  la  pré- 
paration de  ce  livre.  Nous  l'en  remercions  très  vivement. 

* 

Nous  avons  pensé  qu'il  serai!  intéressant,  pour  le  lec- 
teur, de  savoir  la  méthode  que  nous  avons  adoptée  dans 
nos  recherches  :  c'est  un  peu  celle  des  sciences  expéri- 
mentales, en  ceci,  que  faisant  table  rase  des  opinions 
antérieurement  émises,  nous  avons  accumulé  des  docu- 
ments sur  lesquels  nous  avons  basé  nos  conclusions. 
D'abord  nous  avons  cherché  à  trancher  le  problème  phi- 
lologique que  soulèvent  les  mots  cagot^  yahet^  cassot; 
partisan  des  hypothèses  simples  nous  nous  sommes  de 
suite  demandé  s'il  n'y  avait  pas  entre  ces  mots  un  lien. 
Le  seul  tableau  des  formes,  jadis  usitées,  de  ces  mots, 
nous  fit  acquérir  la  certitude  de  l'existence  de  ce  lien 
philologique;  l'impossibilité  de  relier  ces  mots  à  d'autres 
mots  appartenant  aux  dialectes  romans,  nous  poussa  à 
examiner  l'Iiypotiièse  d'une  origine  celtique,  que  le 
Kakod  des  Bas-Bretons  semblait  favoriser.  On  sait  que 
c'est  à  cette  solution  que  nous  nous  sommes  arrêté. 


XXIV  AVANT-PUfiPOS 

Les  recherches  de  Zambaco-Pacha,  le  contenu  des 
documents  médicaux  antérieurs  au  xvi'  siècle,  nous  firent 
ensuite  diriger  nos  regards  vers  la  lèpre  qui  paraissait 
avoir  été  la  maladie  des  cagots.  Là  encore  nos  recherches 
furent  fructueuses.  Tournant  ensuite  les  yeux  vers  la  vie 
intime  des  cagots,  et  leur  vie  sociale,  nous  avons  trouvé 
abondante  matière,  quoique  cette  partie  de  notre  étude 
fût  moins  riche  en  faits  nouveaux  que  les  autres. 

Knfin  nous  avons  pensé  qu'une  étude  topographique  ou 
à  côté  de  l'énumération  des  antiques  cagoteries,  on  trou- 
verait les  histoires  locales  de  ces  malheureux,  ainsi  que 
des  documents  archéologiques,  serait  un  complément 
nécessaire  à  un  travail  qui  voudrait  être  complet.  Pour 
établir  ce  chapitre,  nous  avons  fait  ce  que  Midiel  et 
V.  de  Rochas  avaient  entrepris,  nous  avons  voyagé.  Mais, 
tandis  que  Michel  avait  surtout  vu  la  Navarre  espagnole  ', 
et  de  Rochas  visité  les  vallées  de  la  Nive  et  du  Gave 
d'Oloron,  nous  avons  parcouru  en  entier  toute  la  vallée 
du  Gave  de  Pau,  celle  du  Gave  d'Oloron,  celle  de  la  Nive, 
la  totalité  de  la  région  des  Rasses-Pyrénées  qui  s'étend 
au  nord  de  Pau,  une  grande  partie  de  la  région  mon- 
tagneuse qui  s'étale  au  sud-ouest  de  cette  ville,  toute  la 
région  qui  sépare  la  Nive  du  littoral,  et  une  grande  partie 
de  l'arrondissement  de  Dax  dans  les  Landes. 

1.  Au  cour»  de  nos  voyages  nous  avons  en  entre  les  mains  plusieurs  des 
lettres  que  Fr.  Michel  avait  envoyées  à  presque  tous  les  instituteurs  des 
Basses-Pyrénées,  ainsi  que  la  coi)ie  de  quelques  réponses.  Elles  nous  ont 
permis  de  nous  assurer  entre  autres  choses  que  l'illustre  savant  n"a  pas 
parcouru,  comme  plusieurs  l'ont  cru,  la  région  qui  s"étend  entre  la  Nive  et 
le  golfe  de  Gascogne.  La  façon  dont  sont  cités  ou  reproduits  certains  docu- 
ments nous  permettent  de  croire  qu'il  n'a  certainement  pas  été  à  Biarritz  et 
probablement  pas  à  Pau.  Nous  reproduisons  à  titre  de  curiosité,  dans 
l'appendice  aux  pièces  justificatives,  une  des  lettres  de  Michel;  plusieurs 
n'étaient  ni  écrites  ni  signées  de  sa  main,  toutes  sont  copiées  sur  le  même 
modèle. 


AVANT-PROPOS  xxv 

C'est  en  ])arcourant  ainsi  les  lieux  ou  vécurent  les 
cagots,  en  compulsant  par  nous-mêmes  les  archives,  tant 
départementales  que  communales,  en  lisant  autant  que 
possible  tout  ce  qui  a  été  écrit  sur  le  sujet,  en  vérifiant 
l'exactitude  de  tout  ce  qui  a  été  publié,  en  interrogeant  les 
liommes  les  plus  compétents,  que  nous  avons  composé  ce 
livre  qui  certes  n'a  pas  la  prétention  d'être  définitif,  mais 
qui,  nous  l'espérons,  présentera  assez  d'intérêt  scientifique 
et  de  faits  nouveaux  pour  justifier  de  sa  publication.  Nous 
croyons  donc  pouvoir  dire  après  Pierre  Franco  :  «  Je  prie 
tout  Iwmme  docte,  que  si  ce  présent  Traité  ne  luy  est  en 
rien  af/réable  :  quilprenne  envie  d'en  faire  davantaf/e, 
et  alors  je  m' estimer ay  avoir  receu  grand  fruit  de  mon 
labeur,  quand  quelque  personnage  sera  incité  par  mon 
exemple,  à  en  escrire  plus  amplement  et  en  meilleur 
ordre  et  méthode  que  je  riay  fait\  » 


Nous  avons  divisé  cet  ouvrage  en  deux  livres;  le  pre- 
mier étant  le  commentaire  du  second,  ce  dernier  est 
uniquement  constitué  parla  documentation. 

Le  premier  livre  est  divisé  en  cinq  parties  : 

I.  l'jtude  médicale  des  cagots.  —  Nous  avons  jugé 
qu'il  était  utile  de  définir  dès  le  début  ce  qu'étaient  les 
cagots  et  quelle  était  leur  maladie,  car  l'histoire  de  ces 
malheureux  resterait  obscure  sans  cette  définition. 

II.  Histoire  des  cagots.  —  Nous  avons  donné  peu 
d'ampleur  à  cette  partie,  car  elle  n'est  que  l'exposé  des 

1.  Traité  de  Chirurgie  (15tll)  de  Pierre  Franco.  Éd.   E.  N'icaise,    IS'Jo,  p.  8. 


XXVI  AVANT-PUOPOS 

faits  considérés  au  point  de  vue  de  leur  succession  histo- 
rique. Les  faits  nouveaux  y  sont  donc  peu  nombreux, 
et  quantité  de  points  n'y  sont  qu'indiqués,  car  nous 
avons  préféré  les  développer  ailleurs,  en  particulier  dans 
la  III'  partie. 

III.  Etude  juridique.  —  Comme  la  partie  médicale,  la 
partie  juridique  de  cet  ouvrage  est  entièrement  neuve. 
Nous  y  étudions  avant  tout  la  condition  des  cagots. 

I\  .  Les  léproseries  du  Sud-Ouest. 

\ .  Philolo(jie. 

Le  second  livre  est  divisé  en  deux  parties. 

I.  Pièces  justificatives. 

il.  Topographie. 

A  la  lîn  de  l'ouvrage  on  trouvera  une  table  des  noms 
des  cagots,  une  table  analytique  aussi  explicite  que  pos- 
sible, enfin  une  bibliographie  par  ordre  alphabétique. 


LIVRE    PREMIER 


TKTE   DE    CAGOT 
Eglise    de     Monein. 


Kay.  —  P.  XVI- 


LA   LEPRE 
DANS  LE  SUD-OUEST  DE  LA  FRANCE 


PREiMIEKE    PARTIE 


ETUDE    MEDICALE    DES   CAGOTS 


Dès  le  XIV*  siècle  les  médecins  qui  se  sont  occupés  des 
cagots  les  présentèrent  comme  des  malades.  Quoiqu'ils  ne 
soient  pas  très  nombreux,  les  vieux  cliniciens  qui  ont  con- 
sacre à  ces  malheureux  quelques  lignes,  il  faut  reconnaître  la 
concordance  parfaite  des  idées  qu'ils  expriment  à  leur  sujet. 
Si  à  leur  témoignage  on  joint  les  nombreux  documents 
d'ordre  médical  que  nous  avons  réunis  ici,  il  apparaît  mani- 
festement que  les  cagots  ont  été  de  tous  temps  regardés 
comme  lépreux. 

Guy  de  Chauliac  (1383),  dans  sa  Grande  Chirurcjie 
Traité  VI,  Doctrine  i,  chap.  n,  De  Ladrerie),  écrit  : 

Et  s'il  (le  médecin)  troiuie,  que  auec  la  disposition  à  ladrerie, 
il  (le  malade^  ait  quelques  signes  é(|uiuoques  diminuez,  il  le  faut 
fomniander  familièrement  et  secreltement,  qu'il  se  tienne  en  ])on 
régime,  et  ait  le  conseil  des  Médecins  :  autrement  il  deuiendra 
ladre. 

Mais  s'il  a  plusieurs  signes  équiuoques  et  peu  d"vniuo(jues,  il  est 
vu  linéairement  appelle  Cassot  ou  Capot.  Et  tels  doiuent  estrc  aigre- 
ment menacez,  qu'ils  tiennent  bon   régime,  et  ayent   bon  conseil 

Fay.  i 


2  HISTOIRE  MÉDICALE 

des  Médecins,  et  quils  demeuront  en  leurs  bories  et  métairies,  et 
maisons,  cl  qut.'  ne  s'ingèrent  fort  auoc  le  peuple,  car  ils  entrent 
en  ladrerie. 

Et  s'ils  ont  plusieurs  signes  equiuoques  et  plusieurs  vniuoques, 
auec  bonnes  paroles,  et  consolatoires,  ils  doiuent  estre  séquestrez 
du  peuple,  et  conduits  à  la  maladrerie. 

Mais  s'ils  sont  sains  doiuent  estre  absous,  et  auec  lettres  des 
Médecins  enuoyez  au.\  Recteurs'. 

L'intérêt  de  ce  passage  de  Guy  de  Chauliac  ne  réside  pas 
uniquement  dans  la  définition  «les  cagots;  on  y  voit  en  efl'et 
une  classification  qui  corrobore  ce  que  nous  avons  dit  dans 
notre  Avant-propos  touchant  la  condition  sociale  des  lépreux 
au  moyen  àiie.  Ces  malades,  ou  mieux  ceux  qui  étaient  soup- 
çonnés de  ladrerie,  étaient  classés  en  quatre  groupes  : 

1°  Ceux  qui  iiont  rien  :  il  convient  de  les  envoyer  avec 
des  lettres  de  certificat  auprès  du  représentant  de  l'autorité 
ecclésiastique  dont  dépendent  les  lépreux. 

2°  Ceux  qui  nonl  que  des  signes  équivoques  alténut''s  :  il 
convient  de  les  mettre  en  observation. 

3"  Ceux  qui  ont  beaucoup  de  signes  équivoques  el  peu  (Funi- 
voques  :  ce  sont  les  Cagots.  On  leur  enjoint  de  vivre  à  l'écart 
et  de  ne  point  se  mêler  au  peuple. 

4°  Les  ladres  con  firmes .  Ils  doivent  entrer  dans  les  ladreries. 

La  cagoterie  était,  si  l'on  veut,  la  petite  lèpre,  ou  lèpre 
blanche,  par  opposition  à  la  grande  lèpre  rouge-.  Pour  nous 
renseigner  à  ce  sujet,  Guy  de  Chauliac  était  mieux  placé  que 
tout  autre,  car  il  vivait  à  Montpellier,  sur  les  confins  d'un  pays 
où  ces  malheureux  pullulaient  assez  librement  de  son  temps '. 

\.  E.  Nicaise.  Jm  Grande  C/iinirf/ie  de  Guy  de  Chauliac,  l'aris,  Alcan,  1890, 
gr.  in-8,  p.  i06. 

2.  (lelle  distinction  est  attestée  par  ce  couplet  satirique  cité  par  Du  Gange 
en  son  Glossarium  au  mot  Mezell,\ri.v  et  qui  se  rapporte  probablement  à 
Toulouse  : 

lloins  ()ui  ne  sel  bien  discerner 

P^ntre  santé  et  maladie, 

l'entre  la  grant  mezellorie, 

Entre  la  moyenne  et  la  menrc  (moindre). 

3.  Ce  n'est  qu'à  partir  des  dernières  années  du  xV  siècle  et  surtout  aux 
xvi"  et  xvii'  que  les  cagots  furent  traités  en  parias.  Les  registres  des 
notaires  béarnais,  en  particulier,  montrent  qu'au  xiV  et  pendant  plus  de 
la  moitié  du  xV  siècle,  cette  sorte  de  lépreux  vivait,  au  point  de  vue 
social,  dans  de  meilleures  conditions  que  pendant  les  siècles  qui  suivirent. 


NOTIONS   PRÉLIMINAIRES  3 

Les  conditions  de  son  observation,  et  la  valeur  du  clinicien 
font  que  nous  n'hésitons  pas  à  croire  avec  lui  que  les  Cagots 
avaient,  de  la  lèpre,  plus  de  signes  équivoques  qu'ils  n'en  pré- 
sentaient d'univoques;  «  les  gahets,  écrivait  plus  tard  Jean 
Darnal  1629),  sont  une  espèce  de  ladre  non  de  tout  formez, 
mais  desquels  la  conversation  n'est  pas  bonne  ». 

C'est  en  nous  inspirant  des  idées  de  Guy  de  Chauliac 
que  nous  allons  entreprendre  l'étude  médicale  des  Cagots. 
Cette  étude  comporte  deux  parties  :  l'une  sera  conçue  dans 
l'esprit  des  médecins  d'autrefois,  l'autre  sera  moderne.  Cette 
double  conception  s'impose,  car  le  problème  est  de  savoir  si 
les  Cag-ots  étaient  lépreux.  La  médecine  ancienne  répond-elle 
oui?  La  cagoterie  entre-t-elle  vraiment  dans  le  cadre  de  la  lèpre 
<jue  décrivaient  nos  }»ères?  Ce  sera  le  sujet  d'un  premier 
chapitre.  Nous  verrons  ensuite  si  les  acquisitions  modernes, 
en  ce  qui  concerne  la  lèpre,  permettent  de  maintenir  le 
diagnostic. 


CHAPITRE  PREMIER 

LA   MÉDECINE    ANCIENNE    CONSIDÉRAIT 
LES    CAGOTS    COMME    LÉPREUX 

I.   —   DU    Xr    AU     XV     SIÈCLE 

Dès  le  commencement  du  xi''  siècle,  on  mentionne  en 
Béarn  les  Crestiaas  (ce  fut  le  nom  des  Cag-ots  jusqu'au 
xv"  siècle).  Des  recherches  philologiques,  que  l'on  trouvera 
exposées  dans  la  cinquième  partie  de  cet  ouvrage,  il  ressort  que 
les  noms  que  portaient  primitivement  les  Cagots,  c'est-à-dire 
Kakod,  Gafj'ol,  établissent  non  seulement  que  ceux-ci  étaient 
lépreux,  mais  encore  que  l'épidémie  lépreuse  qui  sévit  si 
longtemps  en  Béarn,  Navarre,  Espagne  et  Bretagne  avait 
éclos,  ou  tout  au  moins  s'était  beaucoup  développée  lors  de 
l'invasion  germanique  du  vi^  siècle;  c'est  à  cette  époque  que 
furent  créées  les  premières  léproseries.  C'est  aux  dialectes 
du  Nord  que  nous  devons  les  mots  que  nous  venons  d'indi- 
quer. Il  est  possible  que  les  Phéniciens  aient  antérieurement 
porté  la  lèpre  dans  nos  ports  et  sur  nos  côtes,  mais  il  nous 
paraît  certain  que  la  grande  invasion  qui  saccagea  les  Gaules, 
le  nord  de  l'Espagne  et  de  l'Italie,  joua  dans  la  propagation 
du  mal  un  rôle  plus  grand  que  le  commerce  des  Phéniciens  '. 
Quand  vint  le  x''  siècle,  les  langues  celtiques  avaient  définiti- 
vement disparu  même  dans  les  campagnes  les  plus  isolées; 
le  latin  l'emportait  depuis  le  temps  de  l'extension  du  catholi- 
cisme, et  une  langue  nouvelle,  romane,  se  fixait.  C'est  de 

1.  Il  convient  de  remarquer  que  depuis  l'époque  phénicienne,  la  lèpre 
n'avait  jamais  complètement  disparu  des  Gaules,  où  les  historiens  des  pre- 
miers siècles  de  notre  ère  la  signalent;  clic  ne  reprit  les  allures  d'une 
épidémie  qu'à  partir  du  vi"  et  surtout  du  ix'  siècle. 


DU   Xr  AU  XV'  SIÈCLE  5 

cette  époque  pleine  de  foi  et  de  charité  que  date  le  mot  chré- 
tien appliqué  aux  lépreux.  Ce  mot,  c'est  la  psychologie  du 
moyen  âge.  Qui  n'a  goûté  toute  la  saveur  mystique  et  la 
délicatesse  prime-sautière  des  vertus  de  cette  civilisation  nais- 
sante (elle  avait  le  cœur  des  enfants)  ne  peut  comprendre 
tout  ce  qu'il  y  a  de  beau  dans  ce  mot  appliqué  à  ces  êtres. 

La  condition  sociale  des  lépreux  ne  sera  nettement  réglée 
qu'en  1179.  Le  3*"  concile  de  Latran  établira  définitivement 
deux  classes  de  lépreux,  les  uns  seront  reclus,  et  tenus  à  la 
continence;  les  autres  pourront  se  marier  :  «  Leprosi  aulem 
si  se  conlinere  noluerint  et  aliquam,  quœ  sibi  nubere  velit, 
inveninnt,  liberum  est  eis  ad  matrimonium  convolare  ».  Cette 
distinction  allait  donner  naissance  à  la  classe  des  lépreux 
libres,  vraie  famille  de  lépreux  héréditaires.  La  lèpre  continua 
donc  à  sévir;  mais  comme  ne  trouvaient  souvent  à  se  marier 
que  des  lépreux  peu  atteints,  leur  lignée  était  en  grande 
partie  faite  de  lépreux  «  plus  riches  en  signes  équivoques 
qu'univoques  ».  C'est  de  là  que  commence  la  distinction  des 
grands  lépreux  d'avec  ceux  à  qui  l'on  devait  donner  un  jour 
le  nom  de  Cagots.  Ceci  explique  pourquoi,  dans  les  titres 
antérieurs  au  xiv*  siècle,  il  est  souvent  impossible  de  saisir  la 
différence  entre  les  crestiaas  et  les  lépreux;  au  xiv"  siècle,  la 
distinction  s'établit;  au  xv%  elle  est  tout  à  fait  manifeste. 

Le  plus  ancien  titre  que  nous  connaissions,  où  se  trouve 
cité  un  lépreux  sous  le  nom  de  christianus,  remonte  aux 
environs  de  l'an  mil.  C'est  un  acte  de  donation  consigné  dans 
le  cartulaire  de  l'abbaye  de  Lucq  en  Béarn'. 

Temporibus  Lupi  Anerii,  vice  comitis  Oloronensis  fuit  quidam 
miles  (iarsias  Galinus  nomine,  qui  dédit  Saucto  Venceutio  terram 
quam  possidebat,  id  est  duas  villas  una  qua  [e]  appellatur  Bordez, 
altra  qua  [cj  vocatur  Aoso  cum  uxore  sua  et  filio  suo  Sanchio  Galino 
et  filia  sua  Benedicta  nomine,  qui  ob  remedio  animarum  suarum 
obtulcrunt  se  dno  et  S'"  Vincentio  cum  omnl  honore  suo  et  omnibus 
appendiciis  suis  et  postea  perpetualiter  confinnaverunt.  Postea  ipsa 

1.  De  ce  cartulaire  qui  est  perdu,  De  Hochas  a  rclroiivé  une  copie  authen- 
tique à  la  l5ibliolhè(jue  nationale  (Collection  Haluze,  n"  74,  f"59).  Cette  copie, 
datée  de  1(J2ii,  est  sur  papier,  et  dans  un  parfait  étal  de  conservation.  La 
reproduction  qu'en  donne  De  Rochas  (Les  Parias  de  France  et  d'Espagne), 
n'est  pas  rigoureusement  correcte. 


6  HISTOIRE   MEDICALE 

Heaedicta  volcns  accipere  maritum  in  Prexaco,  cum  consensu  abbatis 
et  seaioruni  S''  Vincentii,  dcdit  unain  nassam  in  Prexaco  et  unum 
cliristianum  qui  vocatur  Auriolus  donatus  '. 

Il  nous  paraît  évident,  quoi  qu'en  ait  écrit  Marca,  ((ue  ce 
chrislianns  n'était  pas  un  serf.  D'ailleurs  on  ne  connaît  pas 
d'exemple  où  ce  mot  ait  été  employé  dans  ce  sens;  le  voca- 
bulaire du  moyen  àg^e  avait  bien  assez  d'expressions  pour 
désii^'-ner  les  serfs  [servi,  pagenses,  apiendici).  De  plus  la 
discussion  ne  doit  pas  tenir  en  présence  d'un  document, 
jus(|u"ici  inédit,  qui  nous  renseigne  sur  la  condition  sociale 
d'Auriol  Donal. 

In  diebus  Anerij  Lupi  vice  comitis  fuit  quidam  miles  Gnrsias 
donatus  nom  lue,  IValer  Aurioli  donati  Ogenensis,  qui  obtulit  se 
duo  et  S'"  V'incentio  de  Sylva  bona-  cum  terra  quani  possidelnit  de 
Aldeos  ^  et  dédit  illam  dfio  et  S'"  Vincentiocum  ecclesia  et  onmibus 
appendiciis  suis^ 

Auriolus  Donat  était  d'02:enne,  son  frère  avait  une  situa- 
tion  dans  l'armée  et  une  certaine  fortune  en  terres;  il  n'était 
donc  certainement  pas  serf,  mais  il  est  probable  en  revanche 
qu'il  était  lépreux.  Dans  plusieurs  cartulaires  du  xn*"  siècle 
on  rencontre  des  contrats  semblables,  à  peu  de  chose 
près,  à  celui  que  nous  avons  cité  en  premier  lieu,  où  l'on 
présente  des  chrisliani  donali  comme  des  malheureux  qu'une 
épreuve  physique  faisait  se  retirer  du  monde  et  se  donner 
corps  et  biens  à  des  monastères.  Le  plus  grand  nombre  de 
ces  donats  étaient  lépreux.  Ainsi  Raymond  lils  de  Loup  de 
Beaulieu,  atteint  de  lèpre,  livra  sa  terre  à  l'abbaye  de  Saint- 
Pierre  en  1090  et  accepta  de  recevoir  en  aumône  sa  nourri- 
ture de  l'abbaye.  Si  le  lépreux  qui  se  donnait  ainsi  n'avait 
rien,  était  serf,  ou  ouvrait  de  quelque  métier,  il  conservait 
dans  l'abbaye  une  situation  équivalente  à  son  état  antérieur. 


1.  11  est  vraisemblable  que  Donatus  doive  s'écrire  avec  un  D  majuscule, 
quoique  sur  le  manuscrit  ce  mot  porte  une  minuscule,  ainsi  qu'il  arrive  la 
plus  souvent  pour  les  noms  propres  dans  les  documents  anciens. 

2.  Sylva  bona,  en  l)éarnais  Seiive  bone,  ancien  nom  de  Lucq. 
'i.  Aldeos,  aujourd'hui  Audaus. 

4.  Cartulaire  de  l'abbaye  de  Lucq  en  Béarn. 


DU  Xr  AU  XV'   SIÈCLE  "if 

Tels  étaient  les  pauvres  du  Christ,  pauperes  chrisliani  ou 
Chrisli.  Les  riches  étaient  frères,  fratres  donoti,  christ ia)ii 
donati. 

Auriol  Donat  était  de  ces  derniers. 

Les  vieilles  coutumes  de  Sobrarbe  et  de  Navarre  (x''  ou 
xi''  siècle)  parlaient  sans  doute  des  ca/fos.  Elles  servirent  de 
base  et  d'inspiration  aux  Fors  de  Navarre  (1155)  '.  Dans  ces 
Fors,  le  paragraphe  qui  parle  des  rjafos'  \ise,  sans  l'ombre 
d'un  doute,  les  lépreux  libres,  au  sujet  desquels  il  édicté  des 
règles  de  prophylaxie.  D'ailleurs  le  mot  gafo  se  rencontre 
dans  le  Romancero  du  Cid,  où  il  signifie  lépreux.  Ce  mot 
est  depuis  resté  aux  langues  espagnole  et  portugaise. 

En  1187,  G.  de  Castelgelos  fit  don  aux  Frères  hospitaliers 
de  Saint-Jean  de  Jérusalem  d'une  terre  qu'il  possédait  au 
quartier  Saint-Léon,  à  Bayonne.  Ces  religieux  y  installè- 
rent un  hôpital.  C'est  auprès  de  cet  hôpital  que  se  trou- 
vait la  Fontaine  Saint-Lazare,  devenue  depuis  Fontaine 
des  Agots.  C'est  au  quartier  Saint-Léon  qu'habitaient  les 
creslians,  (]ue  mentionne  le  Livre  d'Or  de  la  cathédrale  de 
Bayonne  (I26G). 

L'assimilation  des  chrestiaas  aux  lépreux  est  absolue  dans 
un  document  daté  de  1291,  oîi  l'on  voit  le  Frère  Raymond  de 
Tremblade  donnant  tous  les  droits  de  l'hôpital  de  Serregrand 
sur  la  «  christiania  sive  leprosia  »  de  la  liastide  d'Estelle  de 
Rarran,  en  faveur  d'Arnaud,  Christian  d'Auch,  et  de  sa 
femme.  Parmi  les  témoins  figurent  Bernard  d'en  Dorre, 
«  leprosus  de  Auxio '^  ».  Cette  pièce  tendrait  à  montrer  (ju'à 
Auch  les  lépreux  jouissaient  d'une  certaine  liberté,  puisqu'ils 
pouvaient  posséder  des  biens,  se  marier,  et  témoigner.  Leur 
situation  sociale  paraît  être  déjà  celle  dont  jouiront  les  cagots 
au  xiv'  siècle. 

Nous  pourrions  citer  encore  bien  des  faits  remontant  à  la 
même  épocpie,  tous  affirment  que  les  chrestiaas  sont  lépreux; 
mais,  à  |)art  cela,  l'intérêt  médical  qui  s'y  peut  attacher  reste 

1.  Le  For  de  Navarre  remonterait,  pour  P.  de  Marca,  à  10"  l:  pour  Yariguas 
y  Miraiida  vers  H0i-H34;  pour  l'Académie  (riiistoire  de  Madrid,  à  ll'io.  11 
lui  imprime  pour  la  première  fois  en  lO^it). 

2.  t'rt//o.s-  eî  fiafos  sont  synonymes  de  Cdffols. 

3.  Pièces  juslificalives,  .N"  3. 


8  HISTOIRE  MÉDICALE 

médiocre;    et  c'est   pourquoi  nous   réservons   à    une   autre 
partie  de  cet  ouvrage  le  soin  de  leur  étude. 

Au  xiv'-  siècle,  à  Bayonne,  la  police  eut  maille  à  partir  avec 
des  gens  que  des  règlements  de  I3lu  et  1319  appellent 
arcaholz  et  hchaure'dhalz,  qui  étaient  sans  profession  et  qu'il 
fallait  chasser  de  la  ville.  Il  y  a  lieu  d'admettre  qu'il  s'agissait 
des  cagots.  Le  mot  arcahot  dérivant  de  ca/fot\  et  le  mot 
ischaureilhat  ou  ésauriUé  se  rapportant  peut-être  à  la  résorp- 
tion du  loltule  de  l'oreille,  et  au  ratatinement  de  l'organe  tout 
entier,  sii^nes  de  la  lèpre. 

En  1320  les  lépreux  furent  accusés  d'avoir,  de  concert 
avec  les  Juifs,  empoisonné  les  sources.  ]^es  cagots  eurent  à 
soulTrir  des  représailles.  Ce  supposé  empoisonnement  était 
dû  à  une  tentative  criminelle  et  non  à  la  contagiosité  du 
mal. 

11  faut  arriver  en  1383,  date  d'achèvement  de  la  Grande 
Chirurgie,  pour  apprendre  quelque  chose  de  plus  en  ce  qui 
concerne  la  cagoterie;  Guy  de  Chauliac  nous  apprenti  en  son 
ouvrage,  que  cette  maladie  est  caractérisée  par  la  présence  de 
plusieurs  signes  équivoques  et  peu  d'univoques  de  lèpre.  I^a 
symptomatologie  de  la  lèpre  est  donc  celle  de  la  cagoterie; 
seul  l'aspect  clinique  du  malade,  le  groupement  des  signes, 
qui  tous  sont  inconstants,  a  de  l'importance  pour  le  diagnostic. 
Ce  qu'écrivait  Guy  de  Chauliac  était  le  fruit  de  l'ohservation; 
c'est  par  lui  que  nous  apprenons  à  connaître  la  lèpre  légère 
des  cagots,  qui  n'empêchait  pas  de  vivre  en  famille,  de  tra- 
vailler, d'avoir  droit  à  quelque  considération,  mais  qui  en 
revanche  nécessitait  un  certain  isolement.  C'est  à  partir  de 
cette  fin  du  xiv"  siècle  que  l'on  va  commencer  à  dire,  en 
parlant  des  cagots,  qu'ils  sont  atteints  cCune  espèce  de  lèpre. 
Inutile  d'ajouter  qu'on  la  disait  fort  contagieuse. 

Une  lettre  du  roi  Charles  VI,  datée  du  ~  mars  140",  montre 
à  merveille  ce  qu'on  en  pensait  au  début  du  xv^  siècle.  Cette 
lettre,  adressée  aux  sénéchaux  de  Toulouse,  Carcassonne, 
Beaucaire,  Rouergue,  Bigorre  et  Quercy,  ainsi  qu'au  gouver- 


1.  Voir  P.  J.  N»'  dl  et  12  el  à  la  partie  :  Philologie  le  paragraphe  intitulé 
Gabot,  Oaôet. 


DU  Xr  AU  XV  SIÈCLE  9 

neur  de  la  province,  dit  que  les  capitouls  de  Toulouse  et  les 
principaux  du  duché  de  Guyenne, 

(Lui)  ont  fait  exposer  en  eulx  grièvement  complaignant,  que 
comme  ezdites  Senecliaussies  et  Ductiié,  ait  pluseurs  personnes 
malades  d'une  maladie,  laquelle  est  uneespece  de  lèpre  ou  meselerie, 
et  les  entachiés  d'icelle  maladie  sont  appelles  en  aucunes  contrées. 
Capots,  et  en  autres  contrées,  Casots,  et  ont  acoustumé  de  toute 
ancieneté  et  doivent  porter  certaine  enseigne  pour  estre  connus 
des  saines  personnes,  et  aussi  doivent  demourer  et  vivre  séparé- 
ment des  saines  personnes,  a  ce  que  les  sains  n'en  soyent  entachiés 
ou  corrompus;  néanmoins  depuis,  comme  on  dit,  il  y  a  ezdites  Sene- 
chaussies  et  Pais  pluseurs  personnes  malades  et  entachiés  de 
ladite  maladie,  mais  soubs  umbre  de  ce  que  les  pluseurs  d'iceulx 
ont  de  grans  et  puissans  amis,  et  par  le  moyen  de  leursdiz  amis  ou 
autrement  on[t]  pluseurs  ports  et  faveurs  avecques  nos  Gens  et 
Officiers,  et  avec  les  autres  Officiers  et  Gens  de  Justice  dudit  pais, 
ou  autrement  contre  raison,  vont,  viennent  et  repairent  entre  les 
saines  personnes,  sans  porter  aucune  enseigne  de  cognoissance  de 
ladite  maladie,  et  par  ce  deffault,  lesdits  malades  boivent  et 
mangent  bien  souvent  avecques  les  saines  personnes  d'icelui  pais,.... 

si  briesment  n'y  estoit  pourvu  de  remède  convenable etc 

mandons  et  enjoignons que  d'oresnavant  lesditz  Capots 

ou  Cassais,  ou  malades  de  ladite  maladie,  ne  aucun  d'eulx  ne 
soient  si  osés  ni  si  hardis  qu'ils  aillent  et  viennent  ne  repèrent 
aucunement  entre  les  saines  personnes  sans  porter  ladite  enseigne 
d'ancienté  acoustumée,  aparament  et  en  manière  qu'un  chascun 
la  puisse  voir,  ' 

Peu  d'années  plus  tard,  le  dauphin  Louis,  se  trouvant  à 
Toulouse,  nomma  le  10  juillet  1439  des  commissaires  pour 
visiter  plusieurs  j)ersonnes,  hommes,  femmes  et  enfants,  qui 
s'étaient  répandus  dans  la  ville  et  la  sénéchaussée  de  Tou- 
louse, «  et  qui  estoient  malades  ou  entichiés  d'une  très 
horrible  et  i:riève  maladie,  appelée  la  maladie  de  lèpre  et  de 
capoterie  »,  pour  empêcher  qu'ils  ne  se  mêlent  avec  les  habi- 
tants du  pays-. 

Pendant  les  années  qui  suivirent  on  s'occupa  plus  de  pro- 
phylaxie <|ue  de   tout  autre  chose;  les   deu.\    derniers  faits 


1.  Ordonnances  des  Rois  de  la  troisième  Race,  t.  IX,  p.  298. 

2.  D.  Vaisselle  Histoire  yénérale  de  Laïu^uedoc,  édit.  in-f",  t.  IV,  p.  492. 


10  HISTOIHK   MKDICALK 

que  nous  avons  cités  se  rapportent  d'ailleurs  à  cela.  Nous 
n'insisterons  donc  pas  davantajze,  et  renvoyons  le  lecteur  aux 
chapitres  de  la  jtartie  juridi(jue  de  cet  ouvrage  ou  celte  ques- 
tion est  développée  à  propos  de  la  condition  des  cagots. 


II.    —    DE    1535    A    1640 

De  !o3o  à  IGiO,  toute  une  théorie  d'historiens,  de  méde- 
cins et  de  savants  consacrèrent  quelques  lignes  aux  cagots. 
Toujours  maig^res  en  renseignements  médicaux  précis,  mais 
riches  en  descriptions  de  la  situation  sociale,  et  en  liypo- 
thèses  tant  j)hilosophiques  qu'ethnologiques  ou  autres,  la 
contrihution  que  leurs  œuvres  apportent  à  cette  partie  de  nos 
recherches  reste  minime.  Bien  plus,  elle  la  complique  gran- 
dement, car  ces  auteurs  n'ont  presque  jamais  vu  les  cagots, 
et,  s'ils  les  ont  vus,  ils  restent  en  peine  quand  il  s'agit  d'expli- 
quer pourquoi  on  considérait  comme  lépreux  des  gens  (|ui  ne 
l'étaient  plus  guère.  La  lèpre  avait  en  efCet  {»resque  disparu 
dans  les  dernières  années  du  xvi"  siècle. 

Nous  nous  contenterons  de  relever  ici  parmi  les  lignes 
consacrées  à  nos  parias,  celles  qui  ont  le  plus  d'intérêt 
médical.  Nous  verrons  que,  dans  leur  ensemble,  ces  œuvres 
tendent  à  étahlir  la  notion  de  la  lèpre  blanche,  que  longtemps 
on  a  cru  être  celle  qui  frap|>ait  seule  les  cagots. 

Voici  par  ordre  chronologique  les  auteurs  dont  nous  par- 
lerons ici  :  Rabelais  (153o),  Laurent  Joubert  (1  o63),  Ambroise 
Paré  'loG8),  François  de  Belle-Forest  (Io75),  Guillaume  des 
Innocents  (loO.")),  Guillaume  Bouchet  {I.d98),  Botero  Benèse 
(1599),  Paul  xMerula  (1 60o),  Florimond  de  Rœmond  (1607),  Just 
Zinzerling  (16 16),  les  Lettres  de  la  Compagnie  de  Jésus  (1619), 
Jean  Darnal  (1620),  Guillaume  Ader  (1621),  Dom  Martin  de 
Bizcaye  (1621),  André  du  Chesne  (  1629),  François  Bosquet 
(163o],  Arnauld  Oihenart  (1638),  Pierre  de  xMarca  (1640). 

Rabelais,  ce  père  de  l'esprit  français,  ne  devait  pas  man- 
quer de  parler  des  cagots.  Le  plus  souvent  il  emploie  ce  mot 
au  sens  d'hypocrite,  probablement  par  analogie,  parce  que 


UE   1:135   A    1640  11 

la  iT'pre  cagote  était  peu  apparente  et  cachée.  C'est  bien  le 
sens  employé  dans  ces  vers  : 

Haires,  cagots,  calfars  empantouffléz, 
Gueux  mitouflez,  IVappars  escornitléz  '. 

Dans  sa  Pantagrueline  Prognosticalion,  au  cliapilre  des 
«  Maladies  de  cesle  année  »  il  fait  probablement  allusion  aux 
cag-ots  (|uand  il  dit  :  «  Les  aureilles  seront  courtes  cl  rares 
en  Guascongne  plus  que  de  coutume.  » 

Laurent  Joubert  semble  avoir  assez  bien  connu  les  cagots. 
En  a-t-il  examiné?  cela  est  possible.  Il  est  vraisemblable  que 
ces  malheureux  l'ont  intéressé  quelque  peu  puisqu'il  leur  con- 
sacre presque  une  page  entière.  Grand  admirateur  et  traduc- 
teur de  Guy  de  Chauliac,  il  est  le  premier  médecin,  après  son 
maître,  qui  ait  traité  des  cagots-;  ce  fut  dans  une  de  ses 
leçons  sur  les  maladies  cutanées,  en  1563.  Sa  description  est 
correcte  et  nous  y  attachons  une  grande  valeur,  car  la  lèpre 
commençait  à  s'éteindre  et  Laurent  Joubert  est  peut-être  le 
dernier  auteur  qui  ait  vu  la  lèpre  des  cagots.  L'auteur  com- 
mente d'abord  Galien  et  surtout  Celse  au  sujet  de  la  leucé, 
du  mêlas  et  du  vitiligo,  i)uis  il  ajoute  : 

Porro  elsi  ejusmodi  vitia,  cutis  defœdationes  potius  quam  morbi 
esse  videantur,  et  certas  corporis  particulas,  non  corpus  uni- 
versuni,  afficere  dicantur,  attamen  in  quibusdam  hominibus 
leuce  universalis  apparet,  ut  lis  quos  vulgo  Capotas  et  Ladvos  alhos 
noniinant.  Non  enim  vera  et  proprio  dicta  elephantiasi  laborant, 
quai  totius  corporis  cancer  delinilur  et  ex  atrabile  solum  (quibus- 
cumque  humoribus  aduslis)  provenit,  quemadniodum  et  lepra 
Gra.'cis  vocata  (solius  cutis  alïectio)  et  Mêlas  vitiliginis  spccies. 
Capotiam  vero  illam  ex  piluita  ortum  ducere,  indicio  est  color 
plané  all)us  ad  niveuni  vergens,  nullus  i)ruritus,  a'qualis  et  plana 
corporis  su[)erncies,  l'aciesque  subtumida.  A  perlecta  vero  sani- 
tate  solo  anhelitus  fœtore  crcduntur  discedcre,  qui  accidit  ex 
pituila  facile  putrescente.  Vitium  hoc  in  vicinos  ex  muluo  con- 
victu  non  serpit,  nti  elephantiasis  :  imo  neque  ex  coïtu  conlagiosus 
pulatur.  Sed  tantum  hereditarius  est,  ut  in  natos  aheat.  Nam  «pii 
ex  parentibus  capotis  genitus  est,   vel  anibotus,  vcl  allciulro,  is 

1.  Ral)elais,  t.  I,  p.  I'Jd.  Voir  aussi  l.  I,  p.  194;  11,  p.  tyO;  111,  p.  IS'.»,  etc. 
Ce  mol  est  usité  par  Clément  Marot,  La  {•ontaine.  etc.  dans  le  même  sens. 

2.  Nous  savons  que  Hahelais  fut  médecin,  mais  il  ne  traite  pas  des  cayols 
en  médecin,  puisqu'il  se  contente  de  citer  leur  nom  sans  commentaire. 


12  HISTOIRE  MEDICALE 

duiitaxat  capotus  deprehenditur,  id  est  leiice  naturali  atqiie  uni- 
versali  laborare,  ut  ipsi  conjicimus.  Sic  virides  laccrti  virides 
eduut  partus,  et  albi  polypi  albos.  Proindè  meritô  interdicuntur 
a  cœtororum  connnbiis,  ne  malum  id  latius  diffundatiir,  quod  in 
génie  quadam  pertinacissimc  est  continuatnm  ' 

Les  taches  achromatiques,  le  gonflement  de  la  face,  la  féti- 
dité de  riialeino  et  Tiiérédité  font  la  hase  de  cette  description. 
C'est  peu,  semhle-t-il;  en  réalité  c'est  déjà  beaucoup  pour  une 
description  médicale  du  xv!*"  siècle.  Amhroise  Paré  n'ajoutera 
guère  à  ce  qu'enseignait  Laurent  Jouhert.  Il  nous  dit  bien 
qu'on  observe  chez  les  cagots  peu  de  sig^nes  extérieurs  de 
lèpre,  mais  il  n'insiste  que  sur  un  point  secondaire  :  la  cha- 
leur étrange  qui  leur  sort  du  corps,  dont  l'interprétation  n'est 
pas  très  aisée.  Voici  d'ailleurs  ce  qu'il  écrit  en  1568  : 

Outre  plus  il  faut  estimer,  que  lorsque  les  signes  (de  la  lèpre) 
apparoissenl  au  dehors,  le  commencement  est  longtemps  aupara- 
vant au  dedans,  à  raison  qu'elle  se  fait  tousjours  plustost  aux  par- 
ties intérieures  qu'extérieures  :  touteslbis  aucuns  ont  la  face  belle, 
et  le  cuir  poly  et  lissé,  ne  donnant  aucun  indice  de  Lèpre  par 
dehors,  comme  sont  les  ladres  blancs,  appeliez  cachots,  que  l'on 
trouue  en  Bretagne,  et  plusieurs  autres  lieux,  qui  m'est  une  chose 
indicible-.  Es  visages  desquels  bien  que  peu  ou  point  des  signes 
sus  alléguez  apparoissent,  si  est-ce  que  telle  ardeur  et  chaleur 
estrange  leur  sort  du  corps,  ce  que  par  expérience  j'ay  veu  :  quel- 
quefois l'un  d'iceux  tenant  en  sa  main  l'espace  d'une  heure  une 
pomme  fresche,  icelle  après  apparoissoit  aussi  aride  et  ridée,  que 
si  elle  eust  été  l'espace  de  huict  jours  au  soleil.  Or  tels  ladres  sont 
blancs  et  beaux,  quasi  comme  le  reste  des  hommes  ' 

Malgré  les  additions  ajjportées  aux  autres  éditions  de  ses 
œuvres  on  peut  affirmer  que  Paré  n'avait  pas  observé  les 
cagots  du  Sud-Ouest;  il  en  parlait  par  ouï-dire. 

Il  n'en  est  pas  de  même  de  François  de  Belleforest,  histo- 


1.  Laurenti  Jouberli  Opéra,  Lurjduni,  apud  Slephanum  Michslem,  1582. 
In  Galeni  libros  de  facultatibiis  naluralibus  annotationes,  discipulis  suis 
diclala-,  anno  Domini  M.DL.XIll,  I,  capul  xi,  p.  -21. 

2.  L'édition  de  1607,  Paris,  Barthélémy  Macé,  porte  :  «  ...  comme  sont  les 
ladres  i)lancs  appelés  cachots,  cagots  et  capots,  que  l'on  trouve  en  basse 
Bretagne,  et  en  Guyenne  vers  Bordeaux,  où  ils  les  appellent  Gabets  :  es  visa- 
ges desquels...  ». 

3.  Œuvres  d' Amhroise  Paré,  édition  1568. 


DE   1535   A   164(1  13 

rien  et  savant  distingué,  qui  en  sa  Cosmographie  parle  assez 
longuement  de  ces  malheureux,  pour  montrer  comment  ils 
sont  isolés  des  autres  hommes,  mais  surtout  pour  donner  de 
longs  développements  à  des  hypothèses  tendant  à  expliquer 
d'où  vient  l'imputation  de  ladrerie  qui  les  frappe.  Nous  ne 
retiendrons  ici  que  les  passages  présentant  un  intérêt 
médical. 

Je  ne  veux  oublier,  dit  le  chroniqueur  comingeois,  qu'es  pays  de 
Bearn,  et  de  Bigorre,  et  par  presque  toute  la  Gascoigne  il  y  a  une 
sorte  d'hommes,  que  ceux  du  pays  appellent  les  uns  Capots,  les 
autres  Gahets,  mais  que  touts  détestent  en  gênerai,  et  fuyent  leur 

accointance  pour  les  avoir  en  opinion  qu'ils  sont  ladres Ils 

sont  tous  charpentiers  et  tonneliers,  et  n'en  trouverez  pas  un  qui 
face  autre  mestier,  beaux  hommes,  laborieux,  fort  méchaniques  : 
et  au  reste  portans  en  leur  face  et  actions  quelque  cas  qui  les  rend 
dignes  de  cette  détestation,  en  laquelle  on  les  a  ainsi  par  tout  : 
outre  ce  tant  beaux  soyent-ils,  ny  eux  ny  leurs  femmes,  si  ont  ils 
tous  l'haleine  puante,  et  les  approchant  vous  sentez  je  ne  sçay 
quel  mal  plaisante  odeur  sortir  de  leur  chair,  comme  si  quelque 
malédiction  de  père  en  fils,  tomboit  sur  ceste  race  misérable 
d'hommes' 

Il  nous  paraît  certain  que  la  rhinite  chronique  lépreuse 
était  la  cause  de  cette  puanteur,  un  document  archéologique 
que  l'on  verra  plus  loin  souligne  cette  opinion.  La  fétidité 
de  l'haleine  inspirait  quelques  années  plus  tard  (1395)  à 
Guillaume  des  Innocents  un  passage  où  il  insiste  sur  ce 
symptôme  qu'il  croit  caractéristique  de  la  capoterie.  Mais  cet 
auteur  ne  pense  pas  qu'il  s'agisse  de  vrais  ladres  :  il  semble 
d'ailleurs  ne  pas  avoir  étudié  sur  les  lieux  ces  parias. 

Cette  feteur  d'haleine,  dit-il  à  propos  des  signes  univoques  de  la 
lèpre,  est  aussi  familière  aux  Cappots,  comme  estant  la  seule  des 
marques  qui  les  rend  différons  d'avec  les  sains,  laquelle  procède 
de  la  pituite,  qui  est  abondante  en  eux,  qui  se  pourrit  et  s'altère 
facilement  :  d'où  procède  l'haleine  de  ces  ladres  (improprement) 
blancs,  selon  maistre  Joubert^. 

1.  La  Cosmoqraphie  universelle  de  tout  le  monde...  à  Pari,'^,  chez  Nicolas 
Cliesneau,  M.oIlXXIV.  p.  37". 

2.  Examen  des  Éléphantiques  ou  Lepreu.v...  A  Lyon,  Thomas  Souhron, 
M.D.XCV,  in-8,  p.  85-86. 


li  HISTOIUK   MEDICALE 

Dans  un  autre  passage,  le  même  auteur  s'efforce  de  démon- 
trer que  les  cairots  sont  atteints  de  vitiliiio,  et  combat  le  sens 
(jue  Joubert  attachait  aux  mots,  lèpre  blanche  : 

Aiiiobius.  écrit-il,  fort  ancien  autlicnr  qui  estoit  du  temps  de 
rEuipcricui-  Diocletiaui  tlict,quc  la  leprc  de  l'ancien  Testament,  et 
mesme  aussi  celle  que  nostre  Seigneur  Jesus-Christ  guérit  en  con- 
versant aucc  les  hommes,  n'estoit  que  la  pure  vitUitjo  blanche  (que 
les  Juifs  appeloient  lèpre,  Barrai  ou  Albarrat),  les  Grecs  la  nom- 
moyent  /.Ev/.f,,  les  Arabes  Gunda  ou  Algtonla,  fi'où,  k  mon  aduis,  est 
procédée  Terreur  de  quelques-vns,  qui  veulent  que  les  personnes 
saisies  de  ceste  lèpre  blanche  (qu'aucuns  estiment  estre  la  vraye 
Cappoteriej  descrite  en  ces  lieux  du  vieil  Testament,  soyent  appeliez 
ladres  blancs,  Cappotz,  Cagots,  ou  Cangots.  Toutesfois  ils  sont  fort 
deceus,  comme  il  leur  sera  facile  à  juger  quand  ils  auront  leu  et 
t)ien  obserué  entre  autres  liures,  et  passages,  ce  que  monsieur 
Augici'  Ferrier  (médecin  en  ceste  ville,  et  grand  Alptieste;  en  a 
escril  en  sa  république  '. 

Guillaume  Bouchet,  en  son  Livre  des  Sérées,  sorte  de  chro- 
nique de  voyage,  est  beaucoup  plus  intéressant  parce  qu'il  a 
semblé  avoir  vu  et  vécu  les  scènes  et  les  faits  qu'il  rapporte; 
mais,  s'il  est  permis  de  retenir  ce  qui  en  ses  lignes  touche  au 
Poitou,  il  est  en  revanche  juste  de  remarquer  que  Bouchet  a 
lu  Ambroise  Paré  et  qu'il  s'est  contenté  de  reprendre  pour  son 
compte  ce  qu'avait  déjà  exprimé  l'illustre  chirurgien.  Il  dit 
au  sujet  de  la  lèpre  : 

Et  fust  trouvé  que  notre  Poictou  n'en  estoit  guère  taché  (de 
lèpre)  à  cause  de  la  région  qui  est  tempérée  :  que  s'il  y  en  avoit,  c'es- 
toient  ladres  blancs  appelés  cachots,  caquots,  capots  et  cabots,  qui 
ont  la  face  belle;  que  s'ils  sont  ladres,  ils  le  sont  au  dedans  le  corps, 
le  commencement  de  ladrerie  estant  longtemps  auparavant  au 
dedans  avant  que  paroistre,  à  raison  que  la  lèpre  se  fait  toujours 
plus  tôt  aux  parties  intérieures  qu'aux  extérieures  "^. 

Il  ajoute  plus  loin  que  l'on  rejetait  des  maladreries  les 
lé])reux  «  qui  n'avaient  de  la  maladie  que  deux  ou  trois 
grains  »,  c'est-à-dire  les  cagots.  Plus  loin  encore  on  lit  : 

1.  Examen  iIp.s  ÊUiphantiques  on  Lépreux,  p.  17. 

2.  Troisième  Livre  des  Sérees  de  Guillaume  Douchel...  A  Paris,  chez  Adriari 
Perier,  M.D.XGVIII,  petit  in-12,  p.  i85. 


DE  1535   A   1640  15 

Sur  la  fin  de  la  Serée,  laissans  la  lèpre  particulière,  ils  se  mirent 
à  disputer  si  les  Capots  de  Gascogne  estoyent  vrayement  ladres  : 
mais  nen  étant  rien  conclud,  je  ne  mis  rien  en  ma  mémoire  '. 

Ainsi  donc  à  la  fin  du  xvi'  siocle,  comme  nous  l'avons  déjà 
répété  souvent,  la  lèpre  disparaissait  chez  les  cagots  au 
point  que  l'on  ne  pouvait  rien  conclure  de  certain  sur  une 
question  aussi  grave  que  délicate. 

Botero  Benése  se  contente  de  constater  la  présence  des 
cagots  dans  la  région  pyrénéenne  (1599).  Puis  Mérula  (1605), 
dans  une  cosmographie,  copie  sans  rien  y  ajouter,  ce  que 
Belleforest  avait  écrit  avant  lui.  Il  se  contente  de  voiler  son 
plagiat  derrière  une  traduction  latine.  Vers  la  même  époque 
devait  paraître  une  œuvre  assez  importante  de  Florimond  de 
Hœniond,  VAiiticbrisl,  où  cet  auteur  s'inquiète  avant  tout  de 
la  démonstration  de  la  thèse  suivante  :  les  cagots  sont  fils 
des  Goths  ariens,  des  hérétiques,  des  ladres  de  Vàme,  qui 
floivent  être  séparés  de  l'Église,  comme  les  ladres  du  corps 
le  sont  du  monde.  Cette  opinion  gâte  son  exposé  de  la  condi- 
tion des  cagots,  car  il  néglige  d'examiner  ce  qui  peut  invalider 
son  hypothèse;  aussi  écrit-il  qu'en  les  voyant  séparés  des 
autres  à  l'église,  on  les  croit  infects,  et  «  se  persuade  qu'ils 
ont  l'alaine  et  la  sueur  puante  (le  mesme  dit-on  des  Juifs) 
et  tient  j»our  certain  qu'ils  sont  tachez  de  quelque  espèce 
de  ladrerie.  C'est  pourquoi  on  les  contraint  en  quel- 
ques lieux,  comme  en  ceste  ville  de  Bordeaux,  de  porter 
un  morceau  de  drap  rouge  sur  l'espaule  pour  les  reco- 
gnoistre  -  ». 

On  s'étonnera  sans  doute  que  De  Rœmond,  conseiller  au 
Parlement  de  Bordeaux,  ait  eu  si  mauvaise  opinion  de  la 
perspicacité  des  hommes  qui  vécurent  avant  lui.  Il  nous  est 
permis  d'ailleurs  de  tenir  peu  compte  d'une  opinion  qu'il  ne 
défend  que  fort  mal. 

En   1613   deux   Jésuites   écrivaient  quelques  lignes    sans 


1.  Troisième  Livre  des  Serées  de  Guillaume  lioucJiet...,  [i.  .■121. 

2.  L'Anii-C/irisI  et  VAnti-papesse,  par  FlorinioïKJ  de  HiL-nion<J,  conseiller  du 
Hoy  en  sa  Cour  de  Parlement  de  liordeaux,  Éditinn  truisirme,  reueiie,  cor- 
rii/ée  et  de  beaucoup  nurpnenlée  par  l'aulheur.  A  l'aris,  cliez  Abel  l'Angclicr, 
M.DC.VIl,  p.  8o3.  Nous  ignorons  la  date  de  la  première  édition. 


16  HISTOIRE  MÉDICALE 

intérêt  médical  sur  les  cagots  qu'ils  avaient  vus  en  Bcarn'. 
Just  Zinzerling  (IG16)  se  contente  de  copier  P.  Meriila,  et 
d'ajouter  qu'il  a  ouï  parler  d'un  examen  médical  fait  à 
Toulouse,  où  l'on  a  reconnu  que  les  cagots  étaient  sains-. 

Plus  tard,  Jean  Darnal,  faisant  la  chronique  de  Bordeaux, 
en  1620,  parlait  des  Gahets  contre  lesquels  un  règlement 
municipal  avait  été  édicté  en  1555;  il  estime  que  «  c'est  une 
espèce  de  ladres  non  du  tout  formez,  mais  dont  la  conversa- 
tion n'est  pas  bonne'  ». 

Ce  n'est  qu'en  1621  qu'un  médecin  vint  à  parler  de  nou- 
veau, après  Joubert,  Paré,  et  des  Innocents,  de  cette  race 
malheureuse  d'hommes  qu'il  considère,  avec  ses  maîtres  en 
l'art  de  guérir,  comme  ladres  blancs.  Son  œuvre,  qui 
semble  être  passée  ina[>erçue  de  tous  ceux  qui  avant  nous  ont 
parlé  des  cagots,  ajoute  à  peine  aux  notions  que  nous  avons 
acquises  par  la  lecture  des  médecins  du  xvi"  siècle*.  Il  s'agit 
de  Guillaume  Ader. 

De  iis  qui  vitlr/o  diciuUuv  capotx,  ladres  hlancti.  —  Fœtor  anhelitiis, 
totiusquc  corporis  malesapida  aura  est  quintum  signuni  (lepra'). 
In  Elephantico  enim  putredinis  summa  sunt  omnia,  articuli  suis 
excidunt  acetabulis,  parles  a  conipagine  semotœ  sideratae  deci- 
dunt.  Sunt  quibus  alioqui  probe  constitutis  et  corpore  valen- 
tibus  f(ptidus  sudor  omanat,  vulgo  dicuntur  capota,  ladres  blancs. 
In  quibus  putrescens  et  fœtcns  pituila  toto  corporis  habitu  fœtoris 
seminarium  est.  Hi  etiam  suspecti  sunt  ob  fœtorem,  nec  iniuira  ; 
olet  enim  benè  qui  nihil  olet,  malè  qui  multiim  olet". 

En  cette  même  année  1621,  un  Basque,  Dom  Martin, 
savant  et  érudit,  consacrait  de  longues  pages  aux  cagots  dont 


1.  IJtlerse  Socielatis  Jésus  annorum  duorum,  clo  ioc  xiii,  et  cb  ioc  xiv,  etc. 
Liifjdiini,  apud  Claudium  Caynes,  en  loc  xis,  in-8;  p.  ol8-ol9. 

2.  Jodeci  Sinceri,  Itinerarium  Galliae...  Appendix  Itinerarii,  p.  113-114, 
Luqduni,  apud  Jacobum  du  Creux,  (UDJOC  XVI. 

3.  Supplément  des  Chroniques  de  la  noble  ville  de  Bourdeaus...  A  Bour- 
deaus,  par  J.  Millanges...  M.DC.X.K,  in-4,  f"  4. 

4.  Nous  remercions  vivement  M.  A.  Lavcrgne,  de  Caslillon-de-Batz  (érudit 
distingué  qui  a  publié  sur  les  cagots  un  document  fort  important  daté 
de  la  fin  du  xiii"  siècle,  et  que  nous  avons  cité  plus  haut),  qui  nous  a  signalé 
l'œuvre  de  G.  Ader,  dont  il  possède  un  exemplaire. 

5.  Guillelmi  Ader  medici,  enarrafiones  de  œgrotis  et  morbis  in  Euangelio.... 
Tolosœ  Apud.  Dominicum  et  Petrum  Bosc,  M.DC.XXI,  p.  290. 


DE    la35    A    1640  17 

il  rattache  l'origine  aux  Goths  '.  Ce  qu'il  raconte,  il  l'a  vu  et 
entendu  dire;  aussi  en  dehors  des  hypothèses  qu'il  émet, 
trouvons-nous  chez  lui,  au  point  de  vue  de  la  condition  sociale 
des  cagots,  bien  des  renseignements  fort  précis,  mais  aussi 
parfois  l'écho  de  légendes  inacceptables.  La  manière  dont  ils 
étaient  séparés  des  autres  hommes  lui  fait  dire  :  «  En  Bearne, 
Navarre,  y  Aragon  hay  un  linage  de  gentes  separada  del  toto 
de  los  ostros  avitacion,  comercio,  y  trato  como  si  fuessen 
tepj'osos  '-.  »  Il  rapporte  longuement  tout  le  détail  de  leur 
séparation,  et  dit  entre  autres  choses  :  «  Beber  en  copa 
tocada  de  sus  labias,  séria  como  beber  toxico  ^  »  Enfin  il  dit 
plus  loin,  qu'on  prétend  qu'ils  ont  tous  l'haleine  empestée, 
qu'ils  n'éprouvent  pas  le  besoin  de  se  moucher,  qu'ils  sont 
sujets  à  un  flux  de  sang  et  de  semence  continuels,  etc.  ^ 
André  du  Chesne  en  1621)  ne  fait  que  confirmer  ce  que  les 
auteurs  antérieurs  avaient  écrit.  Il  a  certainement  lu  De 
Rœmond  dont  il  rapporte  en  passant  la  théorie,  sans  se  pro- 
noncer sur  sa  valeur  : 

Je  ne  veux  oublier...  qu'en  ce  pays,  comme  en  celuy  de  Bearn, 
et  en  plusieurs  endroicts  de  Gascongne,  habite  une  sorte  d'hommes 
appelés  vulgairement  capots  et  gahets,  qu'un  chacun  fuit  et  déteste 
comme  ladres,  et  qui  ont  l'haleine  fort  puante,  tous  charpentiers 
et  tonneliers,  vrays  restes  de  la  race  de  Giezi,  ou  comme  tiennent 
quelques-uns,  des  Albigeois  hérétiques.  Quoy  que  ce  soit,  séparez 
(lu  commun,  et  de  domicile  pendant  leur  vie,  et  de  cimetière  après 
leur  mort  '. 

Dans  des  annotations  aux  lettres  du  pape  Innocent  III, 
François  Bosquet  n'émet  au  sujet  des  cagots  qu'une  opinion 
philologique  inacceptable  (1635)  ". 

i.  Drecho  de  Saluraleza...  por  Dom  Martin  de  Vizcay,  presbylero,  En 
Zaraf/oza.  Por  Juan  de  Lanaja  >j  Quartenet.  Afio  1621,  in-i,  p.  123-146. 

2.  Id.,  p.  116.  «  En  Hùarn,  Navarre,  et  Aragon  il  y  a  une  race  d'hommes 
séparée  de  tous  les  autres,  quant  h  l'habitation,  les  rapports,  et  qui  sont 
traités  comme  s'ils  étaient  lépreux.  ■• 

3.  Id.,  p.  119.  ..  Ce  serait  comme  boire  du  poison,  que  de  boire  dans  une 
lasse  que  leurs  lèvres  auraient  touchée.  ■> 

4.  Ce  dernier  point  contredit  l'hypotliôse  de  quelques  auteurs  qui  veulent 
voir  dans  les  cagots  des  individus  châtres  ou  impuissants. 

o.  Les  anliquilez  et  recherches  des  yi//e5,  M.DC.XXIX,  in-8,  liv.  Il,  chap.  xxxv, 
notes,  p.  3.J-36. 

6.  Innocenta  Terlii  P.  M.  Epislolavum  Libri  (juatuor...  Notis  illustral  Fr. 
Bosquclus,  Toulouse,  M.DC.XXXV;  nolœ,  p.  35-36. 

Fav.  2 


i8  HISTOIRE   MKDICALK 

Enfin  Oihenart  en  1G38,  après  avoir  rappelé  la  vie  des 
cagots,  donne  un  renseiirnoment  nouveau.  «  Ipsi  (cagoti) 
vicissim  nostros  (Aquitanos)  pelhitos,  iioc  est  pilosos  vel 
comatos  vocant.  » 

Avec  lui  se  termine  la  série  des  auteurs  (jui  ]>arlèrent  des 
maudits  avant  1640,  époque  à  lafjuelle  Marca  les  résume 
tous,  ajoute  beaucoup  du  sien,  et  ouvre  décidément  une 
ère  nouvelle  que  les  écrivains  du  début  du  xvii'=  siècle  avaient 
préparée,  et  qui  est  caractérisée  par  la  négation  de  la  lèpre 
chez  les  cagots. 

En  résumé  les  auteurs  du  xvi"  siècle,  presque  tous  médecins, 
.parlent  de  lèpre  cagote  et  la  décrivent  tant  bien  que  mal.  Les 
auteurs  du  xvu"  la  révoquent  en  doute  :  La  cause  en  est  : 
1"  dans  la  diminution  de  lèpre;  2"  dans  les  examens  médicaux 
pratiqués  autour  de  1600. 

Cependant,  des  écrits  des  auteurs  (]ue  nous  avons  cités, 
surgit  un  fait  nouveau,  qui  va  troubler  jusqu'en  1876  les 
médecins  :  c'est  la  conception  de  la  lèpre  blanche.  Un  autre 
fait  naît  avec  le  xxif  siècle  :  les  théories  ethnogéniques  qui 
jusqu'en   1893  auront  leur  écho. 


m.    —   SYMPTOMATOLOGIE    DE    LA     CAGOTERIE 
SELON     L'ESPRIT    DU     MOYEN    AGE 

Les  descriptions  que  nous  avons  rapportées  au  paragraphe 
précédent,  si  incomplètes  qu'elles  puissent  paraître,  offrent 
cependant  tous  les  éléments  nécessaires  à  une  étude  clinique 
assez  satisfaisante.  Nous  allons  tâcher  de  la  faire  en  nous 
aidant  de  documents  glanés  tant  dans  les  auteurs  anciens, 
chroniqueurs  ou  historiens,  que  dans  les  traditions.  L'ordre 
suivi  s'inspirera  de  la  description  des  signes  de  la  lèpre  donnée 
par  Guy  de  Chauliac';  c'est  dire  que  notre  étude  sera  faite 

1.  Voici  l'exposé  des  signes  de  la  lèpre  par  Guy  de  Chauliac  {Grande  Chi- 
rurgie, éd.  E.  Nicaise,  p.  i04)  :  «  On  appelle  Vniuoques,  ceux  qui  signifient 
tousiours  ladrerie,  et  l'ensuiuent,  soit  intenses,  soit  foibles,  et  sont  six  :  la 
rondeur  des  yeux  et  des  oreilles,  depilation  et  grossesse  ou  tubérosité  des 
sourcils,  dilatation  et  torsure  des  narilles  par  dehors,  auec  estroitesse  in  te- 


LES  SYMPTOMES  DE  LA   GAGOTERIE  19 

avec  un  esprit  médiéval  et  que  les  conclusions  de  ce  chapitre 
seront  celles  qu'eût  tirées  un  médecin  de  cette  époque. 

A.    —    SIGNES    UNIVOnUES 
La  rondeur  des  yeux  et  des  oreilles. 

L'aspect  des  yeux  arrondis,  et  ouverts,  les  paupières 
épaisses,  appartiennent  au  faciès  léonin  qui  fit  donner  à  la 
lèpre  le  nom  de  léontiase.  Brassac  '  dit  à  ce  sujet  :  «  Les  pau- 
[tières  se  jionflent,  s'épaississent  et  perdent  en  partie  leurs 
cils;  leur  ouverture  se  déforme  probablement  par  suite 
d'adhérences  avec  la  sclérotique;  la  paupière  inférieure  se 
renverse  quelquefois,  les  cils  se  dévient,  irritant  la  conjonc- 
tive. »  L'étrange  fixité  du  regard,  qui  était  considérée  comme 
le  sixième  signe  univoque  dans  le  Guidon-,  provenait  sans 
doute  en  partie  de  la  rondeur  des  yeux.  Les  cagots  avaient  ce 
regard,  qui  imprimait  à  leur  face  ce  quelque  chose  qui  inspi- 
rait la  méfiance  et  la  crainte  :  «  Facie...  quiddam  paret, 
qiiod  eos  contemplui  deleslat ionique  reddit  obnoxios.  »  (Mé- 
rula.) 

rieui'e,  laideur  de  lèiires,  voix  rauqiie,  comme  s'il  parloil  du  nez,  puanleur 
il'haleinc,  et  de  toute  la  personne,  regard  fixe  et  horrible,  en  manière  de  la 
beste  Salon...  :    le  nez  devient    camus,  les   lèures   grosses,   et   les    oreilles 

apparoissent  aiguisées 

■■  On  appelle  Equiuoques,  ceux  qui,  auec  ce  qu'ils  sont  trouuez  en  lèpre,  se 
rouuent  en  autres  maladies  et  partant  ne  signifient  tousiours  lèpre.  Ils  sont 
seize.  Le  pi'emier  est  durté  et  lubérosité  de  la  chair,  spécialement  des  ioin- 
turcs  et  cxlremilez.  Le  second  est  couleur  de  morphée  et  ténébreuse.  Le 
Iroisiesme  est,  cheute  de  cheueux  et  renaissance  de  subtils.  Le  quatriesme, 
consomption  de  muscles,  et  principalement  du  poulce.  Ginquiesme,  insensi- 
bilité et  stupeur,  et  grampe  des  cxtremitez.  Sixiesme,  rongne,  et  derles, 
couperose,  et  vicérations  au  corps.  Le  septiesme,  est  grains  sous  la  langue, 
sous  les  paupières,  et  derrière  les  oreilles.  Iluicliesme,  ardeur  et  sentiment 
de  piqueure  d'aiguilles  au  corps.  Neufiesme,  crespeure  de  leur  peau  exposée 
à  l'air,  à  mode  d'oye  plumée.  Dixiesme,  quand  on  iette  de  l'eau  sur  eux,  ils 
semblent  oingls.  Vnziesme,  ils  n'ont  gueres  souuent  fleure.  Douziesme,  ils 
sont  lins  et  trom|)eurs,  furieux,  et  se  veulent  trop  ingérer  sur  le  peuple. 
Trciziesme,  ils  ont  des  songes  pesants  et  griefs.  Qualorziesnie,  ils  ont  le 
pouls  débile.  Quinziesme,  ils  ont  le  sang  noir,  plombin  et  ténébreux,  cen- 
dreux, graueleux  et  grumeleux.  Seiziesme,  ils  ont  les  vrines  liuides,  blan- 
ches, subtiles,  et  cendreuses.  » 

1.  Brassac,  Dict.  encycL,  \).  V2(). 

2.  (iuidon.  C'est  le  terme  qui  ilésignait  jadis  l'œuvre  de  Guy  de  Clhauiiac 
{(jtiidonis  de  Cauliaco). 


20  HISTOIRE  MÉDICALE 

Mais  il  nous  faut  ajouter  que  tel  sig:ne  fut  très  rare  chez  les 
cagots,  car  il  n'est  jamais  indiqué  d'une  façon  tout  à  fait  expli- 
cite. L'épaississement  des  sourcils  était  lié  soit  à  l'infiltration 
lies  téguments  de  la  face,  soit  au  développement  des  tubercules. 

Quant  à  la  rondeur  des  oreilles,  elle  est  due  à  l'infiltration 
des  tissus  par  des  tubercules.  On  sait  que  celte  infiltration  se 
fait  surtout  dans  les  régions  riches  en  capillaires  sanguins  : 
telles  sont  les  oreilles.  L'organe  atteint  s'épaissit,  se  ramasse, 
le  lobule  paraît  se  résorber,  et  l'oreille  prend  une  forme 
arrondie  en  même  temps  qu'elle  s'infiltre.  L'absence  du 
lobule  de  l'oreille  n'est  donc  ici  qu'un  phénomène  patholo- 
gique, et  non  pas  un  caractère  physique  héréditaire.  Que 
plus  tard,  par  suite  de  la  consanguinité  des  mariages  chez 
les  cagots,  certains  stigmates  de  dégénérescence,  tels  que 
l'absence  de  lobule,  se  soient  présentés,  rien  d'étonnant  à 
cela.  Nous  n'en  restons  pas  moins  convaincu  que  la  tradi- 
tion, encore  vivante  dans  tout  le  Béarn,  le  pays  Basque,  les 
Landes,  et  ailleurs,  qui  veut  que  l'absence  de  lobule  soit  un 
signe  caractéristique  des  cagots,  a  pris  naissance  dans  ce  fait 
que  l'oreille  lépreuse  était  arrondie  et  sans  lobe.  Guillaume 
des  Iimocents  donne  une  bonne  description  de  ce  signe  '  : 
«...  s'ensuyt  la  figure  ronde  obseruéeaux  oreilles,  desquelles 
la  rondeur  procède  d'vne  mesme  cause,  à  celle  qui  rondit  les 
yeux  aux  ladres,  sçauoir  est  de  la  seicheresse  deprauée  du 
nourrissement,  à  la  deffence  toutesfois  des  hectiques,  tabides, 
et  marasmes,  ausquels  la  nourriture  défaut  es  membres.  Or 
bien  que  les  oreilles  soyent  naturellement  rondes  ou  oblon- 
gues,  si  est-ce  que  ces  petits  bouts,  et  extrémités  d'icelles 
(es  lesquelles  l'on  fiche  les  bagues  et  ioyaux,  mesmement  les 
femmes  d'Afrique  pour  vn  plus  grand  fast  et  sumptuosité) 
estant  desseichées,  retirées  ou  consommées,  rendent  leur 
rondeur  mieux  formée  et  plus  remarquable.  D'autant  que  ce 
qui  les  fait  plus  longues  aux  vns  qu'aux  autres  naturellement, 
c'est  ceste  pinne  de  chair  qui  est  la  partie  plus  mollette  de 
toute  l'oreille.  »  On  ne  pourrait  décrire  avec  plus  de  prolixité 
l'absence    pathologique    du     lobule.    Nous   étudierons    son 

1.  Guillaume  des  Innocents, /oc  ci/.,  p.  82-83. 


LES  SYMPTOMES  DE  LA  CAGOTERIE  21 

absence  congénitale  en  même  temps  que  les  signes  physiques 
(le  la  dégénérescence  présentés  par  les  cagots. 

La  rondeur  et  Tépaississement  des  oreilles  est  remarqua- 
blement figurée  sur  la  tète  sculptée  du  cag-ot  de  Monein. 

Dépilation  et  fp'ossesse  ou  tuhérosité  des  sourcils. 

Les  auteurs  ne  parlent  pas  de  ces  symptômes  chez  les  cagots. 
Cependant  la  dépilation  des  sourcils  accompagnait  toujours 
ou  [)resque  toujours  la  dépilation  du  cuir  chevelu.  Ce  dernier 
symptôme  en  revanche  est  souvent  signalé  chez  les  cagots. 

La  dépilation  et  l'épaississement  des  sourcils  se  distingue 
sur  la  tête  du  caaot  de  l'ég-lise  de  Monein. 

Dilatation  et  torsure  des  narilles  par  dehors, 
auec  esfroitesse  intérieure. 

Ces  lésions  nasales,  comme  les  ulcérations  buccales,  ne  sont 
pas  signalées  chez  les  cagots  anciens,  elles  étaient  la  cause 
principale  de  la  fétidité  de  l'haleine,  souvent  indiquée  en 
revanche.  Il  faut  penser  que  si  les  auteurs  ne  se  sont  pas  arrê- 
tés à  ces  signes  c'est  par  suite  de  la  brièveté  de  leurs  descrip- 
tions médicales  des  cagots  ;  mais  tout  porte  à  croire  qu'ils  exis- 
taient souvent.  En  effet,  Zambaco-Pacha,  qui  a  examiné  de 
près  un  grand  nombre  de  cagots  modernes,  a  signalé  très  sou- 
vent chez  eux  des  rhinites  chroniques,  signe  précieux  de  lèpre. 

Dom  Martin  de  Biscaye  nous  fait  penser  à  l'oblitération  des 
voies  nasales  quand  il  écrit  des  cagots  qu'  «  ils  n'éprouvent  pas 
le  besoin  de  se  moucher  ».  Enfin  Guy  de  Chauliac  écrit 
quelque  part  '  à  propos  de  la  lèpre  : 

«  Elle  est  (h"tte  lèpre,  de  «  a  Lepore  nasi'  «,  d'autant  que  là 
apparoissent  ses  principaux  et  plus  certains  signes.  Ou  elle 
est  dite  de  loup,  d'autant  que  comme  vn  loup,  deuore  tous  les 
membres  ^  » 

1.  Guy  de  Chauliac.  Grande  Chirurrjie-,  éd.  E.  Nicaise,  p.  402. 

2.  Voici  commenl  ce  mot  est  exprimé  dans  difTérenls  manuscrits  et  édi- 
tions de  la  (iraiule  C/tiriirgie. 

»  A  Lepore  nasi.  ■•  Ms.  de  la  Bihl.  nat.  Latin  (1966.  Datée  de  1461. 
•  Le|)re  de  lepore  du  nés.  ••  Ms.  de  .Montpellier,  xv°  siècle,  papier. 
"  Est  dite  a  lepore  qui  est  une  partie  du  nez.  ■•  Éd.  Canappe,  lo3S. 
«  De  lepus,  partie  du  nez.  -  K>\.  L.  Joul)ert,  lo79. 

3.  Voir  plus  loin  le  paragraphe  intitulé  :  le  nez  devient  camus. 


22  HISTOIRE  MEDICALE 

Or  la  maladie  des  cagots  s'est  précisément  appelée  mal  du 
loup,  au  moins  à  Navailles  (canton  de  Theze,  B.-P.).  Là, 
raconte  Fr.  Michel,  les  cahots  «  entraient  à  l'église  par  une 
petite  porte  maintenant  remplacée  par  un  mur,  au  milieu 
duquel  se  voit  Timage  de  saint  Loup,  entourée  d'une  branche 
de  chêne  supportée  par  deux  oiseaux  de  la  grosseur  d'un 
pigeon.  Les  habitants  de  la  commune  atteints  d'un  mal  qu'ils 
appellent  mal  du  louji,  vont  passer  un  mouchoir  sur  l'image 
du  saint,  et  le  portent  ensuite  à  leur  tète,  dans  l'espoir  d'être 
ainsi  débarrassés  de  leur  infirmité.  On  ignore  à  quelle  é[ioque 
naquit  cette  folle  superstition;  mais  tout  porte  à  croire  qu'elle 
était  pratiquée  par  les  anciens  cagots,  réputés  lépreux'  ». 

On  ne  voit  plus  l'image  de  saint  Loup  fixée  dans  le  mur. 
Nous  avons  retrouvé  la  pierre  qui  porte  la  face  de  ce  saint, 
toute  verdie  par  les  algues,  reléguée  par  terre  dans  un  coin  de 
l'église  de  Navailles.  Le  caractère  de  la  sculpture  la  ferait 
attribuer  à  la  fin  de  la  période  romane. 

Laideur  des  lèvres.  Voix  rauque 
comme  s'il  parlait  du  nez. 

Les  troubles  de  la  voix  semblent  dus  aux  lésions  du  nez 
et  du  pharynx  nasal,  ainsi  qu'à  des  lésions  laryngées.  Ils 
s'associaient  souvent  à  la  fétidité  de  l'haleine.  Cette  voix 
rauque  et  nasonnée  était  un  des  caractères  des  femmes  de 
Chubitoa.  A  Saint-Jean-Pied-de-Port,  des  personnes  distin- 
guées par  leur  haute  culture  nous  ont  dit,  qu'il  y  a  moins  de 
trente  ans,  on  se  gardait  encore  de  prendre  comme  nourrices 
les  femmes  de  Chubitoa,  parce  que  l'on  craignait  que  la  raucité 
de  leur  voix  ne  fût  due  à  une  affection  contagieuse,  la  lèpre. 

Les  lèvres  étaient  affreuses  à  voir,  et  ulcérées.  G.  des  Inno- 
cents décrivant  la  lèpre  dit  :  «  Joint  que  la  plus  part  d'eux, 
sont  ulcérez  en  la  bouche,  au  gozier,  et  au  nez  :  dont  l'air  qui 
en  procède  demeure  infect  :  et  la  voix  s'en  fait  enrouée  et 
difficile.  C'est  pourquoi  l'escole  des  médecins  (à  mon  aduis) 
a  inuenté  un  tel  expédient,  pour  remédier  à  linterest  de  la 

1.  Michel,  loc.  cit.,  l.  1,  p.  109. 


S.AlM     l.OL'P. 
O  saint  otai     invoqué  par  les  caj^ots,  en  vue  d'obtenir  leur  gtuérison. 
c't  '      'iiliitiTe    Nc    trouva  t  ;iutie  ois  au-dessus  de  la    porte   des  Cagots, 
à  l'éfrlise  de  Navailles  (B.-P.). 


Fav. 


P.  -2-23. 


LES  SYMPTOMES  DE  LA   GAUOTERIE  23 

chose  publique,  en  empeschant  la  conversation  des  ladres, 
auec  le  demeurant  du  peuple  sain  et  net.  »  Passant  aux 
cagots,  nous  retrouvons  tout  cela.  Gauthier  de  Goincy 
(im-1236)  dit  des  cagots,  qu'il  appelle  calTres  : 

Tant  par  est  lais  qu'il  est  Iiom  vis 
N'en  doie  avoir  poor  et  liide 
Tout  ses  péchiez,  l'or  l'omecide 
A  relevez  et  decouvers 
Li  caffre  pourris  et  cuivers 
Dont  Diex  la  dame  a  si  vengiè, 
Que  vers  li  ont  la  char  mangié 
Et  les  leffres  dusques  es  dens  '. 

Voilà  bien  cette  affreuse  ulcération  que  G.  des  Innocens 
décrit  en  ces  termes  :  «  Joinct  que  la  plus  part  d'eux  sont 
ulcérez  en  la  bouche,  au  gozier,  et  au  nez.  » 

Ges  lèvres  rongées,  cette  bouche  malade,  n'étaient-elles 
point  propres  à  propager  la  maladie  par  le  contact  avec  les 
récipients  destinés  aux  liquides  de  boisson?  Gertes  oui. 
«  Beber  en  copa  tocada  de  sus  labias,  sera  como  beber  toxico  » , 
dit  Dom  Marlin,  répétant  en  cela  ce  règlement  édicté  par  un 
notaire  de  Moumour  en  14"!  contre  les  cageots  : 

«  Que  quant  anassen  ohrar  per  biele,  se  portassen  en  que 
heure,  affm  que  no  mettosen  en  proe  a  negun,  ni  begossen  en 
los  autres  besiis  de  Momor  beuen  '.  » 

Leurs  crachats  aussi  étaient  considérés  comme  virulents. 
Il  y  a  soixante  ans  encore  les  habitants  de  Rébénacq  (canton 
d'Arudy)  se  tenaient  à  distance  des  cag'ots,  dans  la  crainte, 
dit-on,  de  toucher  du  pied  leurs  crachats.  Gette  crainte  de  la 
contagion  ]»ar  la  salive  faisait  que  partout  les  cagots  avaient 
leur  source  ou  leur  fontaine,  où  nul  n'allait  puiser. 

Leur  haleine  était  contaminée;  aussi  devaient-ils  faire 
face  au  vent  quand  ils  parlaient  à  des  personnes  saines.  Le 
même  motif  leur  faisait  interdire  les  cabarets  ou  tavernes,  et 


1.  Cilc  par  Hoijuefort,  Gloss.  de  la  laitf/ue  romane,  l.  1,  p.  201. 

2.  «  Quand  ils  iront  travailler  en  ville,  qu'ils  portent  avec  eux  de  quoi  boire, 
afin  qu'ils  n'exjwsent  personne  au  conlage,  et  qu'ils  n'aillent  pas  boire  chez 
les  autres  voisins  de  Momor.  • 


24  HISTOIRE  MÉDICALE 

tous  lieux  publics.  Enfin  la  conversation  familière  avec  les  sains 
leur  était  formellement  [)roscrite,  dès  1551,  par  le  4''  article 
du  For  de  Béarn  (Rubrique  De  la  qualité  des  Personnes). 

Puanteur  cChaleine  et  de  toute  la  personne. 

Tout  le  monde  reconnaissait  ces  deux  signes  de  la  capoterie. 
Us  étaient  si  importants  que  G.  des  Innocents  les  indique 
comme  caractéristiques  de  la  capoterie,  ce  qui  est  vrai;  mais 
il  ajoute  que  c'est  le  seul  signe  qui  les  distingue  des  sains, 
ce  qui  est  notoirement  inexact. 

Nous  citons  le  passage  en  entier*. 

Le  o<^  signe  (de  la  lèpre  est  tiré  de  la  puanteur  de  l'haleine,  et 
généralement  de  tout  le  corps,  pour  monstrer  l'insigne  corruption 
d'humeurs,  qui  est  dedans  le  corps  ou  au  centre  d'iceluy,  et  a  ses 
circonferances.  Or  auons-nous  demonstré  cy  dessus,  qu'il  n'y  a 
entraille  en  tout  le  corps  (horsmis  le  cœur,  qui  résiste  tant  qu'il 
peut  à  telle  infection,  et  auquel  suruient  finalement  la  lésion  pour 
donner  vne  dernière  fin  à  l'animal)  qui  ne  soit  attainte  et  entachée 
de  cest  horrible  vice.  Si  que  la  chaleureuse  vapeur  qui  procède  d'eux, 
rapporte  le  tesmoignage  de  leur  passion,  par  la  feteur  qui  s'exalte 
et  euapore  hors,  tout  ainsi  que  l'odeur  plaisante  et  douce  (telle 
qu'on  dict  auoir  esté  en  la  flagrance  d'Alexandre  signifie  la  bonne 
habitude  et  constitution  du  corps,  et  la  symmetrie  ou  commodera- 
tion  des  humeurs,  et  autres  vapeurs  subtiles  et  espesses,  selon 
leurs  qualités  lesquelles  viennent  suauls  et  flairantes,  comme 
l'humeur  est  doux,  bien  tempéré,  et  sanguin.  Au  contraire  vio- 
lantes, aigres  ou  fortes  (que  l'on  dict)  ingrates,  puantes  et  insup- 
portables, quand  il  y  a  une  tresgrande  infection  aux  humeurs,  et 
en  toute  l'habitude  du  corps.  Geste  feteur  d'haleine  est  aussi  fami- 
lière aux  Cappots,  comme  estant  la  seule  des  marques  qui  les  rend 
différents  d'auec  les  sains,  laquelle  procède  de  la  pituite,  qui  est 
abondante  en  eux,  qui  se  pourrit  et  s'altère  facilement  :  d'où  pro- 
cède l'haleine  puante  de  ces  ladres  (improprement;  blancs,  selon 
maistre  Jouberl. 

C'est  en  copiant  mal  Joubert,  que  des  Innocents  s'était 
imaginé  que  le  seul  symptôme  pathognomonique  de  la  cago- 
terie  était  la  puanteur  de  l'baleine.  Joubert  avait  éci"it  :  A 
perfecta  vero  sanitate,  solo  anhœlitus  fœtore  credunlur  discederdy 

1.  Loc.  cit.,  p.  85-86. 


LES  SYMPTOMES  DE  LA   GAGOTERIE  25 

qui  accedit  ex  j)>tuite  facile  jmtrescente.  Il  nous  semble  qu'il 
faille  lire,  que  c'était  d'une  opinion  courante  que  la  fétidité 
du  corps  et  de  l'haleine  fût  le  seul  signe  de  capoterie;  mais 
Laurent  Joubert  n'admettait  pas  cette  façon  de  voir,  car  il 
n'aurait  jamais  consenti  à  classer  les  capots  parmi  les  ladres 
blancs  sur  un  seul  signe;  en  outre,  il  connaissait  trop  l'œuvre 
de  Guy  de  Chauliac  '  pour  conclure  sur  un  signe  univoque, 
sans  aucun  signe  équivoque. 

Belleforest  en  1575  répète  encore  qu'  «  ils  ont  tous  l'haleine 
puante-  ».  Le  Duchat,  le  commentateur  de  Rabelais,  dit 
qu'ils  sont  «  aussi  puants  que  peu  orthodoxes^  ».  Du  Chesne 
ajoute  «  que  chacun  fuit  (les  capots)  comme  des  ladres,  et 
qui  ont  l'haleine  fort  puante^  ».  Ce  symptôme  appartient 
réellement  à  la  lèpre.  Il  semble  lié  à  des  lésions  des 
muqueuses  des  voies  respiratoires. 

Venuti,  commentant  Marca,  vient  à  })arler  de  la  puanteur 
du  corps  de  ces  malheureux.  L'auteur  de  V Histoire  de  liéarn 
avait  «  recherché  l'origine  de  l'imputation  de  Ladrerie,  et  de 
la  puanteur  des  gézitains  ou  Cagots,dans  la  race  des  Sar- 
razins  '  »  ;  mais  à  Venuti  il  «  paraît  que  la  mauvaise  odeur 
dont  on  accuse  les  Sarrazins,  n'est  pas  une  preuve  qu'ils  fus- 
sent attaqués  de  lèpre,  dont  les  symptômes  doivent  être  plus 
décidés''  ».  C'est  que  la  théorie  de  Marca  déplaît  au  chro- 
niqueur de  Bordeaux  qui  croit  que  les  capots  ont  pris  leur 
lèpre  en  Terre  Sainte. 

Des  Innocents  croyait  que  l'odeur  venait  de  ce  que  le  sang 
était  corrompu.  Sanadon  nous  dit  que  la  tradition  et  les 
règlements  prouvent  que  le  sang  des  capots  était  gâté  '. 

Belleforest  en  parle  longuement.  Ils  ont  tous,  dit-il, 
<'  l'haleine  puante,  et  les  approchant  vous  sentez  je  ne  sçay 


1.  Nous  devons  à  L.  Joiibcrl  plusieurs  éditions  de  Chauliac. 

2.  belleforest,  loc.  cit.,  p.  3"7. 

3.  Œuvres  de  M"  Fr.  Rabelais...  par  Le  Duchat.  Anislerdam.  .M.UCC.XLI,  1. 1, 
p.  285,  note  82. 

4.  Du  Chesnes.  Les  anti'juilés  et  reclierclœs  des  villes..,,  p.  732. 

5.  De  Marca,  llisl.  de  fiéarn,  cliap.  xvi,  §  ri. 

6.  Venuti   (l'abbé),    IHsserttUion  sur   les  anciens  monuments  de  la  ville  de 
Bardeau.!-.  Sur  Ips  Ga/iels...  Bordeaux,  Chappuis,  M.DGC.LIV. 

7.  Sanadon,  Essai  sur  la  noblesse  des  basques....  Pau,  Vignancourt,  M.DGCG. 
LXXXV,  in-8,  p.  163. 


26  HISTOIRE  MÉDICALE 

(juel  malplaisante  odeur  sortir  de  leur  rliair  comme  si  quel- 
que malédiction,  de  père  en  lils,  toinlioit  sur  cette  race  misé- 
rable d  hommes...  ». 

Florimond  de  Rœmond  pense  que  les  capots,  étant  des- 
cendants des  Goths  Ariens,  on  s'était  toujours  mélié  de  la  sin- 
cérité de  leur  conversion,  et  que  pour  cette  raison  on  les  mettait 
à  part  dans  l'église  :  «  le  peuple  saisi  de  ceste  opinion,...  se 
persuade  qu'ils  ont  l'aleine  et  la  sueur  puante  (le  mesmc  dit- 
on  des  Juifs)  et  tient  pour  certain  qu'ils  sont  tachez  de  quel- 
que espèce  de  ladrerie'  ».  Souvenons-nous  que  cet  auteur 
vivait  à  une  épo<|ue  où  la  lèpre  était  presque  éteinte;  son 
opinion  s'en  ressent  naturellement. 

La  mauvaise  odeur  du  lépreux  est  bien  connue  de  nos 
jours.  Sans  vouloir  discuter  ses  causes,  remarquons  que 
les  auteurs  anciens  ont  été  jusqu'à  nous  donner  des  détails 
assez  précis  sur  elle.  Us  auraient  noté  entre  autres  que  c'était 
une  odeur  spéciale,  que  Guillaume  Ader  définit  en  ces 
termes  :  In  quiOus  {les  capots)  pulrescens  et  fœtens  pituita 
loto  corporis  habilu  fœtoris  seminariiun  est.  Ili  eticun  snspecli 
sunt  oh  fœtoron' 

N'est-ce  point  pour  cette  raison  que  Dom  Martin  de  Viscay 
dit  que  le  peuple  les  soupçonne  atteints  d'une  spermatorrhée 
continuelle? 

Plusieurs  crurent  ({ue  c'était  la  transpiration  des  capots  qui 
était  fétide.  L'hyperhydrose  appartient  en   effet  à  la  lèpre. 

Regard  fixe  et  horrihle. 

Ce  symptôme  n'a  pas  été,  que  nous  sachions,  indiqué  d'une 
façon  spéciale  chez  les  cagots.  Les  auteurs  modernes  le  signa- 
lent dans  les  poussées  congestives  qui  accompagnent  le  début 
de  la  lè[»re. 

Le  nez  devient  camus,  les  lèvres  grosses. 
Hien  dans  les  documents  recueillis  ne  nous  avait  permis  de 

1.  Florimond  de  Rœmond,  UAntichrisl,  p.  367. 

2.  G.  Ader,  E narrât io nés  de  œrfrotis  et  morhis  in  Euangelio,  p.  290. 


LES  SYMPTOMES  DE  LA   CAGOTERIE  27 

dire  que  ce  signe  ait  existé  chez  les  cag-ots,  quand  nos  recher- 
ches nous  conduisirent  à  Monein  (B.-P.)-  Dans  la  vieille 
église  de  ce  chef-lieu  de  canton,  on  voit  le  hénitier  des 
cagots,  au  pied  d'une  colonne,  sur  laquelle  est  sculptée  une 
tête  de  cagot.  Cette  efflgie,  qui  est  l'unique  document  de  cette 
espèce  que  nous  connaissions,  présente  précisément  un  tableau 
remarquable  des  symptômes  de  la  maladie.  Les  oreilles  sont 
rondes  et  grosses,  les  sourcils  gros  et  proéminents,  mais  sur- 
tout le  visage  est  déformé  par  un  nez  camus,  et  des  lèvres 
grosses.  La  déformation  du  nez  est  due  à  l'eflondrement  de 
la  cloison;  c'est  une  lésion  qui  récemment  a  été  décrite  de 
nouveau  par  M.  Castex  sous  le  nom  de  nez  en  lorgnette  dans 
la  rhinite  lépreuse.  La  ressemblance  avec  le  nez  en  lorgnette 
de  la  syphilis  héréditaire  est  remarquable,  si  bien  que  l'on 
pourrait  douter  du  diagnostic  rétrospectif,  si  la  tête  n'était 
couverte  du  bonnet  des  lépreux,  et  si  la  face  bouffie  et  les 
autres  signes  accumulés  comme  à  plaisir  sur  l'effigie  n'étaient 
caractéristiques  de  la  maladie  figurée.  Les  graves  lésions 
nasales  expliquent  assez  la  puanteur  qui  devait  infecter 
l'haleine  de  ces  malheureux. 

Les  lèvres  grosses  n'ont  pas  ici  de  caractère  bien  spécial. 
On  note  en  outre  que  la  lèvre  inférieure  et  le  menton  sont 
d'un  prognale;  c'est  là  signe  de  dégénérescence,  attribuable 
aisément  à  la  lourde  hérédité  du  cagot,  dont  le  sang  était 
affaibli  par  une  série  de  mariages  consanguins,  et  la  misère 
|»hysiologi(jue  de  ses  ascendants. 

B.  — SIGNES    ÉQUIVOOUES 

On  a  remarqué  que  les  signes  univoques  de  la  lèpre  (jue 
donne  Guy  de  Chauliac,  ont  presque  tous  été  constatés  sur- 
abondamment chez  les  cagots  :  si  bien  que  si  nous  arrêtions 
ici  cette  description,  nos  maîtres  cliniciens  médiévaux  déclare- 
raient sans  doute  leur  conviction  parfaitement  établie;  cette 
conviction  trouvera  un  appui  nouveau  dans  les  signes  équi- 
voques. Malheureusement  sur  les  seize  signes  qu'énumère 
Guy  de  Chauliac,  il  y  en  a  plusieurs,  tels  que  ceux  lires  de 
l'examen  des  urines  ou  du  sang,  qu'aucun  document  antérieur 


■28  HISTOIRE  MEDICALE 

à  1600  ne  nous  permet  de  constater  dans  la  cagoterie.  En 
4600,  un  rapport  médical  fait  à  Toulouse  parle  bien  du  sang 
des  cagots,  mais,  ainsi  que  nous  l'avons  déjà  dit,  au  xvn*'  siècle 
il  n'y  avait  [dus  guère  de  lèpre,  ce  document  ne  ]»eut  donc 
«ervir  à  nous  éclairer  dans  le  présent  paragraphe. 

On  appelle  Équivoques  les  signes  qui,  avec  ce  quils  sont 
trouvés  en  lèpre,  se  trouvent  en  autres  maladies  et  partant  ne 
^igyii/ient  toujours  lèpre.  Ils  sont  seize.  Le  premier  est  durté  et 
tuherosité  de  la  chair,  spécialement  des  jointures  et  extrémités. 

Il  y  a  ici  deux  choses  bien  dissemblables  :  1"  la  dureté  des 
téguments  qui  fait  penser  à  la  sclérodermie  lépreuse  et  à 
rinfiltration;  2"  les  tultercules  lépreux.  Si  chez  les  cagots, 
nous  n'avons  rien  trouvé  de  précis  en  ce  qui  concerne 
le  premier,  il  n'en  est  pas  de  même  du  second  de  ces 
signes. 

Le  tubercule  lépreux  a  été  longtemps  confondu  par  le  peu- 
ple avec  les  grains  de  ladrerie  de  la  race  porcine.  Guillaume 
Bouchet  parlant  des  ladres  blancs  ou  cagots,  les  assimile 
aux  malades  qui  «  n'ont  de  lèpre  que  deux  ou  trois  grains  ». 
Nous  avons  déjà  vu  que  très  probablement  c'était  aux  tuber- 
cules qu'il  fallait  souvent  attribuer  la  déformation  des 
oreilles.  Veut-on  nous  forcer  à  un  rapprochement,  dans  l'ex- 
pression jiorc  gaffet  qui  est  employée  dans  les  Coutumes  de 
Marmandet  Peut-être. 

Il  est  certain  que  l'allusion  aux  tubercules  existe  dans  cette 
tradition  rapportée  par  Fr.  Michel  '  au  sujet  des  Cagots  de 
la  vallée  d'Argelès  :  on  croit  encore,  dit  cet  auteur,  qu'ils 
avaient  les  oreilles  sans  lobe  et  l'haleine  puante.  On  croit 
encore  qu'ils  avaient  sous  la  peau  de  petits  grains  semblables 
à  ceux  des  cochons  ladres.  Il  n'est  pas  rare  de  voir  de  vieilles 
femmes,  lorsqu'elles  se  querellent  avec  quelqu'un  réputé 
«agot,  lui  montrer  la  langue  ou  le  derrière  de  l'oreille  où 
l'on  croyait  que  les  grains  de  la  ladrerie  étaient  apparents. 

1.  Michel,  t.  I,  p.  80-81. 


LES  SYMPTOMES  DE  LA  CAGOTERIE  29- 

Le  tubercule  est  nettement  affirmé  encore  chez  ce  caqueux 
dont  parle  une  chanson  bretonne  du  xv"  siècle  : 

Il  ne  savait  pas,  pauvre  jeune  homme, 
Qu'il  était  caqueux,  qu'il  était  lépreux! 
Mais  comme  il  retournait  chez  lui, 
De  grosses  bouffies  comme  des  pois, 
S'élevèrent  sur  sa  peau 

Ne  ouie  ket,  den  iaouank  paour, 
E  oa  Kakouz,  et  oa  klanvour  ! 
Hogen  pa  zeuaz  war  he  giz, 
Klogorennou  kement  a  piz. 
War  he  grec'  h  en  a  oa  savet  ' 

Le  second  est  de  couleur  nwrpJiée  et  ténébreuse. 

Jamais  on  n'a  fait  une  allusion  à  ce  signe  chez  les  cagots, 
pour  cette  bonne  raison  qu'ils  étaient  atteints  de  lèpre 
blanche.  Cependant  comme  il  s'agit  ici  des  taches  dyschro- 
miques  de  la  lèpre,  nous  croyons  utile  de  rappeler  que 
Tachromie  est  constamment  signalée  chez  les  cagots. 
Achromie  généralisée  ou  partielle?  nous  demandera-t-on. 
Partielle  le  plus  souvent,  sinon  toujours.  Comme  nous 
devons  plus  loin  traiter  longuement  de  la  lèpre  blanche, 
nous  renvoyons  le  lecteur  aux  pages  consacrées  à  ce  sujet. 

Le  troisième  est  chute  des  cheveux,  et  renaissance  de  suùti/s. 

Oihcnard  traitant  des  cagots  écrit  :  «  Ipsi  ^cagoti)  vicissim 
nostros  pellutos,  hoc  est  pilosos  vel  comatos  vocant.  » 

Laurent  Joubert  de  son  côté  dit  :  «  Quod  si  in  parte  pilis 
obsila  nascatur,  eam  non  deglabrat,  ut  soient  aAiot,  et  •xt\'r/ti 
(nisi  qutc  prorsus  incurabilis  est)  sed  canos  omnino  facit  et 
pilos    lanugini    similes.    IIo^c    ({uem    occupavit   non    facile 

dimittit,  illa  vero  curationem  non  diflicilimam  recipiunt 

Leuce  vero  vix   unquam    sanescit,  ut    annotât  Celsus 

1.  Hersarl  de  la  Villemarqué,  liarzaz-Brciz,  chanls  populaires  de  la  Bre- 
tagne. 


30  IllSTOIIlE  .MKDICALE 

Porro  etsi  ejiismotli  vitia  cutis  defœdationes,  potius  quani 
muriti  esse  vidoantur  et  certas  cor|toris  partie  nias,  non 
coi-jtus  universum,  aflicere  dicantur,  attamcn  in  quihusdaui 
hominihus  leuce  universalis  apparet,  ut  iis  quos  vulgo 
capotos...  nominant.  » 

Avant  de  commenter  ces  deux  passages  relatifs  aux 
cagots,  nous  croyons  utile  de  citer  de  courts  passages  de  Guy 
de  Chauliac  et  de  Paré. 

«  Le  troisième  (signe  équivoque  de  lèpre)  est,  cliente  de 
cheveux  et  renaissance  de  subtils  '.  » 

«  Les  passions  des  cheveux,  selon  Galen  au  premier  du 
Miamir,  sont  la  totale  perte,  et  le  changement  de  couleur, 
comme  il  se  fait  en  lèpre  et  en  allopécie-.  » 

«  Or  les  signes  qui  démontrent  la  préparation  ou  disposition 
à  la  lèpre,  sont,  mutation  de  couleur  naturelle  en  la  face, 
comme  goutterose,  saphirs,  chute  de  poil* » 

Le  témoignage  d'Oihenard  que  nous  avons  cité  })lus  haut, 
est  intéressant,  car  il  montre  les  cagots  affligés  de  leur 
alopécie  se  venger  sur  les  personnes  saines  en  les  trai- 
tant de  velues.  De  nos  jours,  à  Saint-Étienne-de-Baïgorry, 
M.  Etcheverry-Ainchard  nous  disait  que  l'on  indique  les 
gens  de  la  ville  sous  le  nom  de  i^ellutac  quand  on  veut  les 
opposer  aux  cagots;  mais  il  nous  faut  ajouter,  pour  être 
véridique,  que  notre  interlocuteur  expliquait  :  «  Ce  mot  dans 
notre  pensée  signifie,  qui  a  la  peau  saine,  car  on  sait  que  les 
cagots  sont  affligés  de  dartres  et  d'autres  maladies  de  peau, 
peut-être  encore  la  lèpre.  » 

Fr.  Michel  écrit  (I,  p.  20  en  note)  :  «  Peloutac,  s'il  faut  en 
croire  M.  Larregorry,  instituteur  à  Larceveau,  est  le  nom 
que  donnent  les  agolac  au  reste  de  la  population  ».  «  Ellos 
m'écrivait  D.  José  Mafias  Elizalde,  ancien  supérieur  des 
Prémontrés  d'Urdax,  à  propos  des  Agots)  llaman  perlulas  d 
los  que  no  son  de  su  raza.  »  Une  autre  personne  native  de 
la  vallée  de  Bastan,  et  à  laquelle  le  texte  d'Oihenard  était 
inconnu,  me  disait  que  dans  sa  jeunesse,  toutes  les  fois  qu'elle 

1.  Grande  Chirwf/ip,  éd.  E.  Nicaise,  p.  40 i. 

2.  Id.,  p.  4io. 

3.  A.  Paré,  Œuvres,  éd.  Rigaud,  Lyon,  1652,  p.  477. 


LES  SYMPTOMES  DE  LA  CAGOTERIE  31 

rencontrait  un   Agot,   elle   lui   criait  :  Agote,  Agole!  A  quoi 
celui-ci  ré[>ondait  :  Perlute,  Perlute! 

Quoi  qu'il  en  soit,  les  recherches  des  médecins  contem- 
porains, ainsi  que  les  constatations  que  nous  avons  faites  nous- 
même,  concordent  à  affirmer  que  l'alopécie  lépreuse  est  un  des 
signes  que  l'on  rencontre  encore  de  nos  jours  chez  les  des- 
cendants des  cagots.  Nous  en  reparlerons  plus  loin  (p.  75). 

Le  quatrième,  consomption  des  muscles,  et  principalement 
du  pouce. 

Il  s'agit  de  l'atrophie  musculaire  qui  simule  parfois  l'atro- 
phie musculaire  progressive.  On  la  rencontre  parfois  chez  les 
cagots  modernes. 

Cinquième,  insensibilité  et  stupeur,  et  crampes  des  e.vtrémités. 

Par  crampe  des  extrémités  il  faut  entendre  sans  <loute  la 
main  en  griffe,  quoiqu'il  y  ait  dans  la  lèpre  de  véritahles 
crampes.  On  a  pensé  qu'elle  avait  été  constatée  chez  les  cagots, 
mais  nous  ne  pouvons  pas  l'affirmer,  car  cette  opinion  est 
née,  au  xix*"  siècle,  d'une  fausse  hyjiothèse  ]diilologi(|ue,  qui 
voudrait  que  gajfei  dérivât  de  gaf,  gafet,  crochet,  en  langue 
romane;  toutefois  il  est  très  prohahle  que  ce  signe  coexista 
souvent,  comme  de  nos  jours,  avec  les  destructions  phalan- 
giennes. 

Quant  à  l'anesthésie,  on  comprend  assez  bien  que  vu  la 
nature  des  documents  sur  lesquels  nous  nous  appuyons,  elle 
n'ait  point  été  signalée. 

Sixième,  rongne,  et  dartres,  couperose,  et  ulcérations  au  corps. 

Cette  phrase  soulève  un  grand  nombre  de  (pieslions.  Et 
d'ahord  on  sait  que  les  lépreux  sont  sujets,  indépendam- 
ment des  manifestations  cutanées  de  leur  maladie,  à  de  nom- 
breuses dermatoses.  Les  dartres  sont  de  ce  nombre.  Nous 
avons  vu  plusieurs  cagots  atteints  d'affcclions  cutanées,  dartres, 


32  HISTOIRE  MÉDICALE 

eczémas,  etc.  Les  anciens  avaient  observé  la  même  chose; 
mais  cela  n'a  pas  un  bien  grand  intérêt,  à  côté  de  la  gale, 
affection  dont  certaines  manifestations,  disent  les  dermatolo- 
gistes,  peuvent  simuler  la  Irpre.  Est-ce  cette  ressemblance 
qui  fit  assimiler  les  gaffets  de  Bordeaux  aux  galeux?  Oui, 
si  nous  en  croyons  Fr.  Michel,  qui  cherche  à  démontrer 
que  gahet  signifiait  aussi  galeux.  11  se  base  sur  ce  fait  que 
l'archiprètré  de  Cernes,  Sarnesii  en  latin,  était  celui  dont 
dépendait  Saint-Nicolas-des-Gahets.  Or  sarna  signifient  gale; 
et  même  Irjire,  ainsi  que  le  dit  Covarruvias  en  son  Trésor 
de  la  langue  castillane  :  «  Sarna  :  una  especie  de  lepra.  » 
Sarna  était  la  lèpre  écailleuse,  celle  qui  donna  son  nom  aux 
casc-arotes  '. 

L'aspect  écailleux  de  la  peau  des  lépreux  au  niveau  des 
taches  dyschromiques  est  bien  connu.  Il  est  signalé  de  nos 
jours  chez  les  cagots  de  Saint-Pierre  et  de  Saint-Jean-de-Lier. 

«  Leur  peau,  dit  Michel,  écaillée  comme  le  dos  d'une  carpe, 
sans  ou  presque  sans  poil,  blanchâtre  et  farineuse  parfois 
devenait  fort  rouge,  surtout  aux  phases  de  la  lune.  Pour 
l'adoucir  ils  se  servaient  de  lierre  qu'ils  faisaient  bouillir  et 
l'ajtpliquaient  sur  le  mal.  Une  vieille  femme  encore  existante 
en  emploie  plus  d'une  charretée  par  an-.  » 

Cet  auteur  y  voit  une  espèce  de  lèpre.  11  rapporte  à  ce 
sujet  le  couplet  suivant  : 

A  Lié.  qu'es  ue  grand  parropi 
D'ayères  ets  que  n'an  manquât. 
Tout  dret  aii  bos  de  Laùiv'de 
Sen  soun  anats  ha  un  rap; 
Qu'en  hen  bouri  à  cautères, 
Encouère  mey  à  caiiterotis  ; 
Et  touslem  aquets  misérables 
Don  soun  lous  mûmes  leprous  ^. 


4.  Voir  :  Philologie. 

2.  Fr.  Michel,  loc.  cit.,  t.  II,  p.  138. 

3.  /(/..  p.  140.  •  A  Lier,  cette  grande  paroisse  —  de  lierre  ils  n'ont  pas 
manqué.  —  Tout  droit  au  bois  de  Laurède  —  ils  s'en  sont  allés  faire  un  vol. 
—  Ils  en  (du  lierre)  font  bouillir  à  chaudières  —  encore  plus  à  chaudrons;  — 
et  toujours  ces  misérables  —  restent  les  mêmes  lépreux.  » 


LES  SYMPTOMES  DE   LA  CAGOTERIE  33 

Rappelons  que  la  décoction  de  feuille  de  lierre  est  employée 
parfois  contre  les  ulcères  sanieux  et  la  gale. 

Les  ulcères,  dont  parle  Guy  de  Chauliac,  se  rapportent 
à  deux  ordres  de  lésions  distincts  :  les  ulcères  proprement  dits, 
et  les  destructions  des  extrémités,  dont  la  première  étape  a 
plus  d'une  analogie  avec  le  panaris  analgésique  du  Morvan. 

Les  cagots  avaient  des  ulcères,  ainsi  qu'il  appert  de  ce  frag- 
ment : 

Lous  Cagots  qu'i  a  dachat, 

Pouyren  leba  ue  armade 

Et  bâtés  à  tout  constat  ; 

En  dachan  lous  pleins  d'ulcères 

Grand  nombre  en  pouyren  trouba  '. 

Quant  au  panaris  analgésique,  nous  ne  nous  étonnons 
guère  de  ne  pas  le  voir  signalé  par  Chauliac,  puisque  Paré 
lui-même  ne  le  laisse  qu'à  peine  soupçonner.  Les  premières 
bonnes  descriptions  sont  de  la  fin  du  xvu''  siècle.  C'est  sous 
le  nom  vague  d'ulcération  que  figure  ce  gros  symptôme,  cer- 
tainement connu  dès  la  plus  haute  antiquité.  Nous  croyons 
d'ailleurs,  que  s'il  était  défendu  aux  lépreux  comme  aux 
cagots  de  marcher  pieds  nus  par  les  rues,  c'était  à  cause  de 
ces  lésions;  de  même  que  l'usage  d'un  bénitier  spécial  dans 
les  églises  ne  relève  d'aucune  autre  cause.  Peut-être  faut-il 
voir  une  discrète  allusion  à  ce  symptôme  dans  quelques  chan- 
sons populaires  :  dans  l'une  d'elles,  un  paysan  indique  com- 
ment reconnaître  les  cagots,  et  dit  qu'ils  se  distinguent 
«  jus(jue  au  bout  du  doigt  »  ;  dans  une  autre  on  les  dit 
«  chargés  de  lèpre  à  [)leines  mains  ». 


Le  septième,  est  rjrains  sous  la  lauf/ue,  sous  les  paupières 
et  derrière  les  oreilles. 

Nous  en  avons  parlé  à  propos  des  tubercules  lépreux. 


1.  Fr.  Michel,  loc.  cit.,  l.  II,  p.  13'J.  «  Les  cagots  (lu'il  a  laissés,  —  pourraient 
lever  une  armée  —  et  se  battre  de  tous  côtés;  —  en  laissant  ceux  tiui  sont 
pleins  d'ulcères,  —  un  grand  nombre  on  en  pourrait  trouver.  • 

Kay  .  "^ 


34  HISTOIRE  MÉDICALE 

Huictième,  ardeur  et  sentiment  de  piqueure  d'aiguilles 
au  corps. 

Cette  ardeur  étrange,  comme  dit  Paré  dans  sa  description 
du  caî^ot,  est  bien  un  symptôme  de  lèpre.  Néirligé  depuis 
bien  longtemps,  il  a  été  décrit  à  nouveau  en  1902  par  H.  de 
Brun. 

Voici  ce  qu'il  écrit  à  propos  d'une  lépreuse  à  forme  de 
syringomyélie. 

«  Un  signe  plus  important  ({ue  notre  malade  nous  a  signalé 
c'est  une  sensation  de  chaleur,  «  de  brûlure,  de  feu  ardent  », 
—  ce  sont  ses  expressions,  —  dans  tout  le  corps,  sensations 
qui  l'obligeaient  à  se  découvrir,  et  se  transformaient  alors 
en  un  froid  vif,  très  intense  et  très  désagréable.  Bien  que  ce 
symptôme  n'ait  pas  été  noté  par  les  léprologues,  je  le  consi- 
dère comme  ayant  une  valeur  réelle.  Je  l'ai  retrouvé  dans 
un  grand  nombre  de  cas  de  lèpre  nerveuse,  et  je  me  souviens 
encore  en  particulier  d'un  malade  atteint  de  lèpre  anesthé- 
sique  type...  qui,  pendant  les  quelques  jours  qu'il  passa  dans 
mon  service,  se  plaignit  [)res({ue  exclusivement  de  ces  sensa- 
tions de  chaleur  d'autant  plus  singulières  qu'il  était  atteint 
de  tliermo-anesthésie  absolue'.  » 

(^e  symptôme  est  nettement  signalé  chez  les  cagots.  C'est 
ainsi  que,  dans  une  vieille  chanson  béarnaise,  un  couplet 
fait  dire  à  des  jeunes  filles  qui  ne  veulent  pas  épouser  un 
cagot  : 

L'hibtT  qu'es  ret,  diseneres; 

Nous  bens  bolem  apriga, 

E  ue  soulete  couberture 

A  bous  aiites  que-bs  hey  trembla  '^ 

A  ce  sujet  voici  ce  qu'écrivait  Ambroise  Paré  :  «  Une 
ardeur  et  chaleur  estrange  leur  sort  du  corps  ce  que  par 
expérience  j'ay  veu  :  quelquefois  l'un  d'iceux  tenant  en  sa 

1.  H.  de  Brun,  l'resse  médicale,  9  avril  1002,  p.  340,  col.  1. 

2.  «  L'hiver  est  dur.  disent-elles,  —  nous  voulons  bien  nous  abriter,  —  et  une 
seule  couverture,  —  vous  autres,  vous  fait  trembler  ».  Chanson  du  XV*  siècle, 
citée  par  Fr.  .Michel,  t.  II,  p.  141. 


LES  SYMPTOMES  DE  LA  GAGOTERIE  35 

main  l'espace  d'une  heure  une  pomme  fresche,  icelle  après 
apparoissoit  aussi  aride  et  ridée,  que  si  elle  eut  été  l'espace 
de  huict  jours  au  Soleil.  » 

Le  fait  est  étrange,  d'autant  plus  qu'il  remonte  à  bien  des 
années  avant  Paré.  Caxart-Arnaud,  huissier  au  conseil  royal 
de  Navarre  (1517),  dit  qu'une  pomme  ou  tout  autre  fruit  se 
pourrit  immédiatement  dans  la  main  de  l'agot'.  Une  telle 
opinion  est  encore  vivante  en  certains  points  de  Bretagne  où 
il  s'agit  <les  cacous.  Enfin  Cordier  au  siècle  dernier  recueil- 
lait le  même  récit  de  la  bouche  d'un  vieillard.  Le  voici  : 

«  Un  jeune  homme  aimait  une  jeune  fille  qui  le  payait  de 
retour.  Elle  était  belle,  elle  avait  de  la  vertu;  il  la  priait 
sans  cesse  de  consentir  à  l'épouser.  La  jeune  fille  s'y  refu- 
sait disant  :    «  Ah!    si  vous    saviez vous   ne   me  feriez 

«  plus  aucune  instance.  »  Enfin  il  la  pressa  tant,  qu'un  jour 
elle  lui  dit  :  «  Voici  une  pomme,  divisons-la  en  deux, 
«  prenez-en  une  moitié,  et  gardez-la  sous  votre  aisselle  durant 
«  la  nuit.  Je  ferai  de  même  pour  Tautre  moitié  :  je  vous  por- 
te terai  la  mienne  demain,  et  vous  me  porterez  la  vôtre.  »  Le 
jour  suivant  le  jeune  garçon  porta  sa  demi-pomme  qui  était 
parfaitement  saine.  La  jeune  tille  lui  montra  tristement  la 
moitié  qu'elle  avait  prise  et  retenue  sous  son  bras  ;  elle  était 
entièrement  corronipue la  pauvre  enfant  était  cagote '.  » 

Quoique  nous  réservions  notre  opinion  quant  à  l'interpré- 
tation de  l'anecdote,  nous  ne  pouvons  pas  faire  autrement 
que  de  remarquer  la  diffusion  de  cette  opinion  en  Espagne, 
Béarn,  et  Bretagne,  et  sa  persistance  jusqu'à  nos  jours. 

Neufiesme,  crespure  de  leur  peau  exposée  à  l'air,  à  la  mode 
d'oi/e  plumée. 

Dixième,  quand  on  telle  de  l'eau  sur  eux  ils  semblent 
oingts. 

Vnzième  ils  nont  guère  souuenl  fièure. 

Ces  signes  ne  sont  pas  signalés  chez  les  cagots. 

« 

I.  Ce  plaidoyer  fait  partie  d'un  ensemble  de  pièces  concernant  les  cagots 
de  Navarre.  Voir  Pièces  Justilicatives,  N"  160. 
'1.  Cordier,  Bullelin  de  la  Société  Ramond. 


36  HISTOIRE  MEDICALK 

Douzième,  ils  sont  fins  et  trompeurs,  furieux,  et  se  veulent 
trop  int/érer  sur  le  peuple. 

On  s'étonne  de  voir,  dans  la  symptomatologie  des  lépreux, 
figurer  un  tel  point.  Le  caractère,  que  leur  prête  Chau- 
liac,  est  sans  doute  non  point  inhérent  à  leur  maladie, 
mais  bien  secondaire;  il  semble  être  l'expression  d'un  état 
mental  lié  à  la  condition  sociale  qu'on  leur  imposait.  Tout 
le  monde  regardait  le  lépreux  comme  dangereux,  on  le 
fuvait,  on  l'accablait  de  traitements  durs  et  cruels  pour  un 
homme  dont  toute  la  faute  consistait  à  être  malade.  Ajoutez 
à  cela  l'irritabilité  qu'engendre  la  souffrance,  le  désir  du 
lépreux  de  vivre  un  peu  moins  à  l'écart,  ses  efforts  pour 
pénétrer  auprès  de  ses  contemporains  pour  leur  inspirer  la 
pitié  et  provoquer  leur  charité;  comparez  à  cela  l'attitude  de 
la  foule  méfiante  qui  sous  les  haillons  de  ce  mendiant 
soupçonne  une  lèpre  cachée  \  qui  sous  la  cagoule,  ou  la 
garnache  devine  le  fléau  hypocritement  voilé,  qui  s'indigne 
de  voir  ces  pauvres  hères  venir  dans  leurs  rues,  sur  leurs 
places,  parler,  mendier,  et  vous  comprendrez  comment  est 
née  cette  double  mentalité,  celle  du  malade  et  celle  du  sain, 
qui  faisait  dire  au  second  que  le  premier  était  fin,  trompeur, 
et  voulait  s'ingérer  par  trop  dans  les  affaires  du  peuple. 

Qu'eût  donc  écrit  Guy  de  Ghauliac  s'il  avait  vécu  au 
xvii'^  siècle?  C'est  alors  qu'il  aurait  vu  les  cagots  forts  de  leur 
apparente  santé,  s'insurgeant  contre  les  usages  anciens  et 
les  lois,  faire  des  efforts  inouïs  pour  arriver  à  la  considération 
publique,  s'arroger  des  droits  réservés  à  la  noblesse,  et  ne 
rentrant  en  eux-mêmes  que  frappés  par  des  arrêts  et  des  règle- 
ments dont  la  sévérité  ne  trouve  d'excuse  que  dans  la  peur, 
et  de  raison  d'être  que  dans  la  haine. 

Sans  doute,  la  mentalité  des  cagots  ne  fut  pas  toujours 
normale,  mais  peut-on  étendre  à  l'universalité  de  ces  malheu- 
reux des  signes  que  quelques-uns  seuls  ont  présentés?  Nous 


1.  H  est  vraisemblaljle  que  la  lèpre  cachée  et  peu  manifeste  des  cagots,  ait 
fait  considérer  la  cagoterie  comme  une  maladie  hy[)ocrite,  et  ait  été  pour 
quelque  chose  dans  l'acception  la  plus  connue  du  mot  cagot,  que  Rabelais 
indique  déjà,  à  savoir  :  Cagot  =  hypocrite.  Voir  plus  haut.  p.  10. 


LES  SYMPTOMES  DE  LA  GAGOTERIE  37 

parlons  ici  de  ce  qu'on  a  appelé  la  cagoutille,  sorte  de  raptus 
ou  de  fugue,  signalée  par  quelques  auteurs  et  qui  ressemble 
étrangement  aux  fugues  épileptiques. 

Les  quatre  derniers  signes  indiqués  par  Ghauliac  con- 
cernent les  songes,  le  pouls,  le  sang  et  les  urines;  rien  n'est 
signalé  sur  ce  sujet  chez  les  cagots.  Seul  l'examen  fait  à  Tou- 
louse, en  1600,  de  cagots  de  Saint-Clar  et  de  Lectoure,  dit 
que  les  examens  du  sang  et  des  urines  furent  négatifs. 

Il  faut  ajouter  à  la  nomenclature  de  Guy  de  Ghauliac 
quelques  autres  signes  équivoques  que  cet  auteur  ne  cite  pas. 

La  Bou fissure  de  la  face. 

Celle-ci  est  une  des  manifestations  de  la  lèpre  tuberculeuse. 
Il  s'agit  d'une  sorte  de  faux  œdème  qui  contribue  à  la  for- 
mation du  masque  léonin.  Laurent  Joubert  en  parle  quand  il 
dit  :  «  capotiam  vero  illam  ex  pituita  ortum  ducere,  indicio 

est   color    plane   albus faciesque   subtumida    ».   On 

distingue  ce  symptôme  sur  la  tête  de  cagot  de  Monein. 

Les  Chrislailles. 

Qu'était-ce  que  les  christailles?  Ce  mot,  qui  rappelle  étran- 
gement le  mot  christianus  que  portaient  les  cagots,  vient  soit 
de  Christian,  soit  peut-être  de  saint  Christau  que  l'on  invo- 
quait pour  la  guérison  de  la  lèpre.  Nous  ne  saurions,  pour  le 
moment,  décider  avec  certitude  de  l'origine  de  cette  expression. 

Les  christailles  étaient  des  bourgeons  qui  venaient  à  la 
figure,  des  croûtes,  une  alTection  cutanée  caractérisée  par 
des  écailles,  en  un  mot  quebjue  chose  qui  pourrait  bien 
être  de  la  lèpre.  Cette  affection  ne  portait  ce  nom  que  dans 
le  Gers  aux  environs  d'Auch.  C'est  là  que  s'élevait  le  château 
de  Saint-Christau  et  la  chapelle  de  Saint-Christau  ou  Chris- 
tophe. Voici  d'ailleurs  les  quelques  textes  que  nous  avons  pu 
recueillir  sur  ce  sujet  encore  fort  obscur '.M.  Cazauran  [tarie, 

1.  Ces  textes  nous  ont  été  signalt's  ou  communiqués  par  M.  A.  Lavergne 
de  Caslillon  de  Batz.  et  M.  l'abbé  Lalague,  archiviste  du  grand  séminaire 
d'AucJi.  Nous  les  en  remercions  bien  vivement. 


38  HISTOIRE  MÉDICALE 

sur  la  foi  de  Mongaillard,  du  sanctuaire  de  Saint-Christuu,  qui, 
dit-il,  est  signalé  «  à  ceux  qui  sont  atteints  d'un  jienre  de 
lèpre  appelé  christailles'  ».  Voici  d'ailleurs  le  texte  de  Mon- 
gaillard  :  «  Sunt....  in  hàc  eadeni  diœcesi  (Auscis),  varia 
loca,  ut  variie  sunt  scabiosorum  species  :  Boulauci,  quod  est 
nionaliuni  monasteriuni  ;  ad  S.  Mennu;  reliquias  incolumi- 
tatem  recij»iunl  alii  qui  alj  illà  diversa  scaijie  scatent.  A 
Christallis,  quie  est  iterum  distincla  et  fœda  scabiosorum 
lues,  curantur,  (|ui  ad  fanuni  Cbristophori,  quod  4  parte 
leuca;  Auscis  non  est  dissitum,  adeunt'.  » 

Dom  Brugeles  dit  que  la  chapelle  domestique  du  château 
de  Saint-Christau  est  dédiée  à  ce  saint  martyr,  auquel  on 
recommande  les  enfants  qui  ont  la  gale  et  la  teigne  de  quoi 
on  a  souvent  vu  des  effets  favorables '.  —  Enliii  F.  Lafforgue 
dit  que  cette  chapelle  était  fort  fréquentée  «  par  les  per- 
sonnes (|ui  avaient  sur  la  figure  des  bourgeons  qu'on  appelle 
en  |)alois  christailles  '  ». 

A  l'heure  actuelle,  on  ne  voit  plus  guère  à  Saint-Christau, 
que  des  mères  qui  amènent  leurs  enfants  atteints  de  croûtes 
de  lait,  et  invoquent  le  saint  selon  un  rite  d'allure  païenne. 

Sans  aller  jusqu'à  certifier  que  les  christailles  étaient  la 
lèpre,  nous  sommes  pourtant  enclin  à  le  croire,  surtout  après 
avoir  lu  les  lignes  qu'écrivait  Mongaillard. 

Stigmates  de  dégénérescence. 

«  Il  est  probable,  a  dit  le  professeur  Roger,  que  la  lèpre 
exerce  une  influence  dystrophique.  »  Cette  influence,  jointe 
aux  mauvaises  conditions  hygiéniques  où  vivaient  les  cagots, 
explique  la  présence  chez  ces  malheureux  de  nombreux  sig^nes 
de  dégénérescence.  En  dehors  de  la  scrofule  (petitesse  de  la 
taille,  jambes  torses,  grosse  tète)  qui  est  signalée  parfois,  on 
doit  donner  une  attention  spéciale  à  un  signe,  C absence  du 

\.  Cazauran,  Saint  Ghrislophe,  son  culte  dans  le  diocèse  d'Auch,  et  parliculiè- 
remenl  au  château  de  Saint-Christau,  in  :  La  Semaine  reliçjieuse  du  diocèse  cVAuch, 
XXIIP  année,  18yi-189o,  p.  23i-238. 

2.  .Mongaillard,  Hommes  illustres.  Manuscrit  de  la  Bililiothéquc  du  trrand 
séminaire  d'Auch,  f"  1059. 

3.  Doni  Brufreies,  Chroniques  de  la  ville  d'Auch. 

4.  P.  LalForgue,  Histoires  de  la  ville  d'Auch,  1831,  t.  H,  p.  169, 


LES  SYMPTOMES  DE  LA   GAGOTERIE  39 

lobule  de  foreille,  qui  est  considéré  comme  caractérisant  les 
cagots.  Nous  ne  nions  pas  la  fréquence  de  ce  signe  chez  nos 
parias  d'autrefois,  mais  nous  devons  reconnaître  que  les  sta- 
tistiques publiées  par  De  Rochas*,  et  nos  observations  per- 
sonnelles, sont  fort  peu  favorables  à  l'opinion  qui  veut  que  de 
nos  jours  l'absence  du  lobule  soit  encore  un  signe  propre  aux 
cagots.  Quoi  qu'il  en  soit,  nous  reconnaissons  que  les  faits 
historiques  montrent  que  ce  qui  était  observé  jadis  était  diffé- 
rent de  ce  qui  se  voit  aujourd'hui  sur  ce  point. 

En  131o  et  1319  on  appelait  à  Bayonne,  les  cagots,  ésau- 
7'illés;  à  Montrejeau  (Haute-Garonne)  on  appelle  encore  les 
cagots,  courle-oreille\  à  Arcangues  on  nous  a  dit  que  pour 
insulter  les  agots  on  imitait  le  bêlement  parce  qu'on  avait 
coutume  de  couper  les  oreilles  aux  brebis. 

Voici  quelques  fragments  de  chansons  où  ces  faits  sont 
rappelés. 

Eh!  ne  t'y  trompis  pas,  louts  que  t'recounechem 
Ail  pénou  de  laiiillere,  né  Tas  pas  en  pénen  -. 

Ou  encore  : 

Que  tas-tu  heit  dé  l'aureillou 

Jean-Pierre,  Ion  niey  aniigou? 

L"as-tu  dat  a  Tenchère 

Tan  tn-a  hère,  hère? 

Ou  bien  l'a  dat  dé  grat  a  grat. 

Ta  poudé  presti  lou  miussat^. 

Voici  enfin  une  chanson  basque,  oîi  ce  signe  concourt  à 
l'asymétrie  faciale. 

Soyçu  nuntic  eçagulien  dien  coin  den  Agota  : 
Lehen  soua  eguiten  çayo  harri  beharriala; 
Batn  liandiago  dieu,  eta  ahliz  bestia? 
Bii'il)il  eta  orolaric  bilhoz  unguratia. 

Ce   symptôme  s'accompagnait  souvent  au  dire  Àe  Brous- 

1.  Maladies  infectieuses,  lfl02,  p.  1238. 

2.  «  Eh!  ne  l'y  lromi)e  pas,  Ions  nous  le  reconnaissons,  —  au  pendant  de 
loreille,  tu  ne  l'as  pas  suspendu.  »  Michel,  loc.  cil.,  t.  II,  p.  lU. 

3.  Michel,  loc.  cit.  T.  11,  p.  148. 

4.  •  Voici  par  où  l'on  reconnaît  celui  qui  est  cagol  :  — on  lui  jette  le  premier 
regard  sur  l'oreille;  — il  en  aune  plus  granile,  comment  est  I  autre?  —  Plus  ronde 
et  de  tout  côté  couverte  d'un  long  duvet.  ••  Michel,  loc.  cil.,  t.  11,  p.  151-152. 


40  HISTOIRE  MÉDICALE 

sonet,  de  troubles  de  l'intelligence  (crétinisme)  et  de  scrofule 
(écrouelles). 

C'est  par  l'inspection  du  lo)>e  de  l'oreille  que  l'on  reconnaît  les 
individus  qui  appartiennent  aux  familles  des  Crétins.  Ces  malheu- 
reux désignés  aussi  sous  le  nom  de  Cagots,  habitent  le  pied  de  Hautes- 
Pyrénées  :  et  lorsqu'un  peu  plus  d'intelligence  ou  des  manières 
plus  humaines,  les  font  échapper  aux  regards  des  étrangers,  leurs 
compati'iotes  les  reconnaissent  au  lobe  de  l'oreille,  qui  est  à  peine 
sensible  :  le  mépris  et  l'horreur  accompagnent  cette  race  infortunée. 
Depuis  que  l'on  me  présenta  cette  remarque  à  faire,  pendant  mon 
séjour  aux  Pyrénées,  je  me  suis  aperçu  que  presque  tous  les  indi- 
vidus qui  étaient  affectés  d'écrouelles,  présentaient  cette  môme 
petitesse  du  lobe  auriculaire,  plus  ou  moins  bien  marquée*. 

La  même  raison  poussait  Esquirol  à  classer  les  cagots 
jtarini  les  dégénérés. 

Ajoutons  que  le  prognatisme,  autre  signe  physique  de  la 
dégénérescence  est  très  visible  dans  le  masque  du  -cagot  de 
Monein  dont  nous  avons  déjà  parlé  à  plusieurs  reprises. 

IV.  —   RAPPORTS    ET   EXAMENS    MÉDICAUX 

Les  rapports  médico-légaux,  ou  les  examens  médicaux  de 
cagots,  faits  à  l'occasion  d'une  ordonnance  ou  d'un  arrêt, 
sont  fort  rares.  Bien  plus,  nous  ne  connaissons  la  plupart  des 
rapports  que  par  ce  qu'en  disent  les  historiens,  les  pièces 
originales  étant  pour  le  moment  introuvables.  —  Il  ressort 
des  faits  que  nous  avons  réunis,  que  la  lèpre  des  cagots, 
encore  fréquente  et  grave  dans  le  Languedoc  au  xv*  siècle, 
était  plus  bénigne  en  Béarn  à  la  même  époque.  A  la  fin 
du  XVI-  elle  tendait  à  quitter  le  Béarn  et  la  Navarre  ;  enfin 
au  XVII*  siècle  elle  paraît  être  éteinte  presque  entièrement  dans 
tout  le  Sud-Ouest. 

Les  premiers  rapports  sur  les  cagots  que  nous  connais- 
sions remontent  à  14-39.  Le  10  juillet  de  cette  année,  le 
dauphin  Louis,  fils  de  Charles  YII,  fit  examiner  les  capots, 
afin  que  Ton  chassa  de  la  ville  ces  gens  «  malades  ou  entichés 
d'une  très  horrible  et  griève  maladie  appelée  la  maladie  de 

1.  Broussonet  (J.-L.-V.),  Tableau  élémentaire  de  Séméiotiqiie  ou  de  la  connais- 
sance des  signes  de  la  Maladie.  A  Montpellier.  Tournai  père  et  fils.  An  VI. 


RAPPORTS  ET   EXAMENS  MÉDICAUX  41 

la  lèpre  ou  capoterie  ».  Ce  furent  des  commissaires  qui  se 
chargèrent  de  la  mission.  Il  n'est  pas  douteux  que  cette 
ordonnance  fut  exécutée  avec  la  même  faiblesse  que  les 
ordres  contenus  dans  la  lettre  royale  du  "  mars  1407  que 
nous  avons  déjà  citée.  Les  Toulousains  étaient  très  induli;ents 
pour  les  lépreux.  En  effet  le  12  novembre  1499  on  dut  payer 
un  garde  de  la  porte  Saint-Etienne  pour  veiller  à  ce  que  les 
lépreux  n'entrassent  point  dans  la  ville';  vers  la  même 
époque  Philippe  VI  ordonnait  que,  conformément  à  la  cou- 
tume, le  sénéchal  ferait  examiner  les  personnes  suspectes  et 
veillerait  à  leur  isolement-.  Cela  n'empêcha  pas  que  Guil- 
laume Gourdin,  huissier  au  parlement,  atteint  de  lèpre,  fut 
condamné  à  l'isolement  en  14o6;  1  arrêté  resté  sans  effet,  fut 
renouvelé  en  145"  (I9déc.)  et  deux  ans  plus  tard,  1439{9fév.). 
Le  n  avril  14o9  seulement  on  prit  contre  le  malade  récalci- 
trant des  mesures  de  force  ^ 

Il  est  possible  que  le  comte  Gaston  de  Béarn,  prince  de 
Navarre  (1460)  et  que  la  Reyne  Jeanne  de  Navarre  (1562), 
aient  fait  faire  des  examens  sur  la  prière  des  Etals  de  ce  pays, 
mais  ce  n'est  là  qu'une  hypothèse  bien  peu  vraisemblable. 
Quoique  ces  princes  n'aient  point  défendu,  comme  on  les  en 
priait,  «  aux  cagols  de  marcher  pieds  nuds,  ou  permis,  en  cas 
de  contravention,  de  leur  percer  les  pieds  avec  un  fer  »,  nous  ne 
croyons  pas  pouvoir  en  déduire  qu'ils  estimassent,  après 
examen,  que  ces  malheureux  fussent  indemnes  de  lèpre, 
ainsi  que  le  pense  Marca  '\  Nous  croyons  bien  plutôt  à  l'huma- 
nité de  ces  souverains,  qui  peut-être,  en  outre,  croyaient  la 
lèpre  des  cagots  non  contagieuse.  N'était-ce  point  l'avis  de 
L.  Joubert  en  1563.  Cela  n'empêcha  d'ailleurs  pas  toutes 
les  mesures  de  prophylaxie  d'être  rigoureusement  appli(|uées 
en  Navarre  comme  en  Béarn,  ainsi  (|u'il  appert  d'une  déci- 
sion notariale  datée  de  1471  •'. 

Le  12  novembre   1480,  le  sénéchal  de  Périgord  ordonna 

1.  Archives  du  Donjon,  citées  par  Cuguilière,  Les  lépreux  el  léproseries  de 
Toulouse,  thèse  de  doctorat  en  médecine  de  Toulouse,  1892,  p.  30. 
•2.  Ul.,  id. 

3.  Archives  du  l'arlemcnl,  in  Ciiguiliore,  p.  3"-38. 

4.  Ue  Marca,  llisloire  du  Bciirn. 

5.  Archives  des  Basses-Pyrénées,  E.  1168,  f"  228. 


42  HISTOIRE  MKDIGALE 

loxaineii  des  lé|>reux.  Quoique  le  mot  gahet  ne  soit  pas 
pronoucr  dans  le  document  (P.  J.,  ii"  29)  on  ne  |)eut  douter 
que  ces  malheureux  y  sont  indiqués  quand  il  y  est  dit  que 
selon  la  (jualité  des  personnes  les  malades  seront  envoyés 
aux  léproseries  publiques  ou  dans  les  autres  maisons  sépa- 
rées des  gens  sains.  La  commission  médicale  était  formée 
de  deux  médecins  et  de  deux  chirurgiens,  disposition  que 
nous  retrouvons,  dans  la  commission  de  1600. 

Plus  tard  les  cagots,  qui  venaient  d'obtenir  en  Espagne 
des  jugements  favorables  (loi 9),  s'agitèrent  en  Béarn,  si  bien 
qu'ils  obtenaient  en  1562  des  lettres  |>atentes  du  Hoy  «  qui 
leur  accordèrent  d'être  traités  comme  les  autres  subjects, 
pourvu  qu'ils  fussent  trouvés  sains  de  leur  personne  '  ».  La 
lèpre  commençait,  on  le  voit,  à  disparaître  chez  les  cagots. 
Malheureusement  les  examens  médicaux  qu'on  était  en  droit 
d'attendre  après  ces  lettres  royaux  ne  furent  point  faits  et 
les  lettres  ne  furent  pas  enregistrées. 

Vers  1600,  alors  que  la  lè[»re  commençait  à  disparaître, 
une  grave  afl'aire  surgit  à  Toulouse.  Divers  charpentiers  de 
Saint-(ilar  et  de  Lectoure  ayant  été  traités  de  descendants  de 
capots  et  gésitains,  firent  un  procès  tendant  à  les  laver  de  ce 
qu'ils  considéraient  comme  une  injure.  La  preuve  pouvait 
se  faire  par  examen  médical.  C'est  ce  qui  fut  ordonné  par 
arrêt  du  21  avril  1600.  Le  rapport  médical  fut  rédigé  le 
15  juin  1600.  Sur  quoi  fut  plaidé  le  9  août  IG02,  puis,  par  arrêt 
du  20  décembre  1602,  on  ordonna  que  dans  le  mois  fut  faite 
la  preuve  que  les  charpentiers  étaient  descendants  des  capots. 

L'affaire  ne  devait  se  terminer  que  le  27  août  1627,  par 
un  arrêt  qui  déclara  que  lesdits  charpentiers  sont  exempts  de 
toute  espèce  de  lèpre,  ladrerie,  et  autres  semblables  maladies 
contagieuses,  et  défendait  aux  habitants  de  les  traiter  de 
capots  et  de  gésites. 

Les  pièces  se  rapportant  à  cette  alTaire  sont  encore  inédites, 
sauf  le  rapport  médical  (|u'a  publié  Palassou;  aussi  vu  leur 
importance  nous  croyons  bien  faire  de  les  publierici  en  entier-. 

1.  .Mémoire  de  Du  Bois  de  Baillet. 

2.  Nous  devons  la  copie  de  ces  arrêts  à  M.  Moudenc  qui  a  Jjien   voulu,  sur 
noire  prière,  les  rechercher  dans  les  Archives  de  Toulouse. 


RAPPORTS   ET   EXAMENS  MEDICAUX  43 

ARRKT   DU   21    AVRIL  ICOÛ 
{Archives  du  Parlement  de  Toulouse,  B  179,  fol"  ISS.) 

Vendredry,  vingt  uniesme  avril  mil  six  cens,  en  la  Grand  Chambre, 
présans  Messieurs  Dul'aur  et  de  Lestang,  présidents,  Calmelz, 
Vedelly,  Rudelle,  S'  Félix,  Ouvrier,  Laporte. 

Entre  Barthélémy  Barens,  scindic  des  M'^'  charpentiers  des  villes 
de  Lectoure  et  Saint  Cla,  appelans  du  seneschal  d'Armaignac  ou 
son  lieutenant,  siège  dud.  Lectoure,  et  autrement  deffendeur,  d'une 
part;  et  le  scindic  des  consuls  dcsd.  villes  de  Lectore  et  Saint  Cla, 
Guilhaume  et  Jean  Belins,  frères,  appelles  et  autrement  requérans 
l'inthérinement  de  certaines  lettres  royaulx,  pour  estre  comme 
appelans  dud.  seneschal  et  autres  fins  y  contenues,  d'autre.  Et 
entre  led.  Barens  au  nom  que  procède,  requérant  l'inthérinement 
d'autres  lettres  royaulx  du  29'  janvier  dernier  passé  sur  les  fins  y 
contenues  suppliant  et  demandeur  en  réparation  d'attemtatz  et 
autrement  delTendeur,  dune  part,  et  Madame,  sœur  unique  du 
roy,  comtesse  dArmaignac,  prenant  la  cause  pour  ses  procu- 
reurset  fermiers  aud.  comté,  delfenderesse  et  autrement  suppliante 
et  demanderesse  en  condempnation  du  droit  d'amparance,  d'autre; 

Veu  le  procès  playdes  des  Xll'  juilliet  mil  cinq  cens  quatre  vingt 
dix  neuf  et  XXMIU'  febvrier  dernier  sentence  et  appelant  dud. 
seneschal,  desquelz  a  esté  appelle  des  MIT  aoust  et  dixiesme 
décembre  mil  cinq  cens  soixante  dix  neuf,  dire  par  escript  et 
autres  productions  des  parties:  ensemble  le  dire  et  conclusions  du 
procureur  général  du  roy.. 

11  sera  dict  que  la  Court,  sans  avoir  esgard  auxd.  lettres  du 
scindic  desd.  villes  de  Lectore  et  S'  Cla,  a  mis  et  mect  l'appellation 
dud.  Barens  au  néant,  et  a  ordonné  et  ordonne  que  ce  dont  a  esté 
appelle  sortira  elïect,  et  pour  aucunes  causes  et  considérations 
a  ce  la  mouvans,  a  évocqué  et  retenu,  évocque  et  retient  la 
cognoissance  de  la  cause  et  instance  principale,  en  laquelle  a 
<irdonné  et  ordonne  que  dans  le  moys  sera  procédé  à  la  visite 
ordonnée  par  lesd.  sentence  et  appellant  par  deux  médecins  et 
deux  cirurgiens,  desquels  lesd.  parties  accordées  pardevant  le 
commissaire  que  ace  sera  dei)puté, autrement  seront  parluy  prins 
d'office,  suivant  et  comme  est  porté  par  icelle  sentence  et  appel- 
lant; dans  lequel  délay  lesd.  parties  seront  plus  anqîlement  ouyes 
sur  les  requestes  et  lettres  dud.  Barens  et  requeste  de  lad.  dame 
sœur  du  Roy  en  condempnation  dud.  droit  damparance,  diront  et 
produiront  ce  que  bon  leur  semblera  pour  après,  et  la  relation 
desd.  médecins  et  cirurgiens  rapportée  et  joincte,  et  le  tout 
communiqué   aud.    procureur    général    du   roy,  estant   fait  droit 


44  HISTOIRE  MÉDICALE 

auxd.  parties  rommo  il  njuiartiendra   sans  despcns  de  l'appel  et 
lettres  jugés,  les  autres  réservés  en  fin  de  cause. 

Signés  :  Dlfalk,  J)E  Hldei.le. 


Examen    médical  des  Cagots. 

Le  texte  que  nous  publions  est  celui  donné  par  Palassou 
[Mémoires  pour  servir  à  FUistoire  naturelle  des  Pyrénées, 
p.  3~"-379).  Cet  examen  fut  praticjué  en  juin  IGOO  et  le  rap- 
port daté  du  45  de  ce  mois.  Le  texte  est  extrait  d'une  pièce 
datée  du  24  avril  4  606;  ce  n'est  sans  doute  qu'un  fragment. 

François  Vedally  tut  député  commissaire,  et  faute  par  les  parties 
d'avoir  accordé  des  médecins  et  chirurgiens,  à  leffet  de  la  vérifica- 
tion et  visite,  le  commissaire  ayant  pris  d'office  Emmauel  d'Albarrus 
et  Antoine  Dumay,  docteurs  en  faculté  de  médecine  de  l'univer- 
sité de  Toulouse;  Raymond  Valladier  et  François*,  maîtres-clii- 
rurgiens  de  ladite  ville,  que  par  la  relation  du  15  juin  IGOO  attes- 
tèrent avoir  visité  vingt-deux  personnes  dont  un  enfant  de  quatre 
mois,  tous  charpentiers  ou  menuisiers,  soi-disant  cagots,  et  après 
avoir  palpé,  regardé  exactement  chacun  à  part,  en  tous  les  endroits 
de  leur  corps  par  plusieurs  et  divers  jours,  et  fait  saigner  du  bras 
droit,  sauf  l'enfant  à  cause  de  son  bas  âge,  non  plus  que  sa  mère, 
parce  quelle  était  nourrice,  lui  ayant  fait  néanmoins  tirer  du  sang 
par  ventouses  appliquées  sur  les  épaules,  observé  et  coulé  le  sang 
d'un  chacun  d'eux,  et  avoir  fait  les  preuves  accoutumées,  examiné 
les  urines  et  discouru  diligemment  sur  tous  les  signes  de  ladite 
maladie,  le  tout  suivant  les  règles  de  l'art  de  médecine  et  chirurgie, 
sans  avoir  omis  aucune  chose  nécessaire  pour  porter  un  bon  et 
solide  jugement  en  fait  de  si  grande  importance;  et  pour  voir  si 
les  soupçonnés  ou  quelques-uns  d'eux  étoicnt  atteints  de  ladrerie 
ou  de  quelqu'autre  maladie  qui  y  eut  quelque  affinité,  et  qui  par 
communication  put  préjudicier  au  public  ou  au  particulier;  exa- 
miné aussi  si  les  accusés  avoient  quelque  disposition  ou  inclina- 
tion à  ladite  maladie;  le  tout  mûrement  considéré  par  lesdits  méde- 
cins et  chirurgiens,  ils  rapportèrent  d'un  commun  accord  que  leur 
relation,  qu'ils  déclaroient  avoir  trouvé  les  vingt-deux  personnes 
dont  il  s'agit,  toutes  bien  saines  et  nettes  de  leurs  corps,  exemptes 
de  toutes  maladies  contagieuses,  et  sans  aucune  disposition  à  des 
maladies  qui  dût  les  séparer  de  la  compagnie  des  autres  hommes 
et  personnes  saines;  qu'il  leur  devoit,  au  contraire,  être  permis  de 
Jianter,  commercer  et  fréquenter  toutes  sortes  de  gens,  tant  en 

{.  11  s'agit  de  Erançois  Perpan, 


RAPPORTS   ET   EXAMENS  MÉDICAUX  45^ 

public  qu'en  particulier,  et  Ibrmer  tous  actes  de  société  permis 
par  les  lois,  sans  crainte  d'aucun  danger  d'infection,  comme  étant 
tous  bien  disposés  et  sains  de  leurs  personnes. 


ARRÊT    DU   20  DECEMBRE    1G02 
{Ar-chiues  du  Parlement  de  Toulouse,  B    '206,  fol'^  -{^6). 

Vendredy,  vingtiesme  décembre  mil  six  cens  deux,  en  la  Grand 
Chambre,  présans  M'"'*  de  Verdun,  premier  président,  de  Paulo, 
président,  Calvet,  Vedelly,  Asséjat,  Sabatier,  Filère,  G.  Sabatier, 
Laporte,  Papus,  Le  Conte,  Mansencal,  Borrel,  Mélet  et  Rudelle. 

Entre  les  scindiez  et  consulz  des  villes  de  Lectoure  et  Saint  Clar, 
supplians  et  demandeurs,  d'une  part,  et  Barthélémy  Barens,  scindic 
des  M''^  Charpentiers  desd.  villes  de  Lectoure  et  Saint  Clar,  def- 
l'endeurs,  d'autre;  et  entre  Oddet  de  Caumont,  dud.  Saint-Clar, 
demandeur  en  excès,  dune  part  Guilhaume  et  Jehan  Belin,  delfen- 
deurs,  d'autre;  et  entre  led.  Jehan  Belin,  demandeur  aussy  en 
excès  contre  led.  Barens,  d'autre;  et  entre  Madame,  sœur 
unique  du  Roy,  comtesse  d'Armaignac  et  de  Rodez,  prenant  la 
cause  pour  ses  procureurs  et  fermiers  aud.  Comté  d'Armaignac, 
sup[)]iant  et  demanderesse  en  condempnation  du  droit  d'amparance 
et  autrement  deffenderesse,  d'une  part,  et  led.  Barens  scindic, 
deffendeur  et  autrement  impétrant  et  requérant  l'inthérinement  de 
certaines  lettres  royaux  du  vingt-neufvième  janvier  mil  six  cens, 
tendans  en  cassation  de  la  transaction  du  dix-septiesme  may  mil 
cinq  cens  soixante  y  mentionnée  et  autres  fins  y  contenues, 
d'autre. 

Veu  le  procès,  playdès  du  neufviesme  d'aou^t  mil  six  cens  deux, 
arrest  du  vingtuniesme  d'apvril  mil  six  cens,  rellation  faicte  suy- 
vant  l'arrest  de  la  court  par  les  Médecins  et  Sirurgiens  à  ce  dep- 
putés  du  quinziesme  juing  mil  six  cens,  dires  par  escript, 
requestes,  remontrances,  desd.  parties;  ensemble  le  dire  et  con- 
clusions du  procureur  général  du  roy,  et  autres  i)roductions  desd. 
parties. 

Il  sera  dict  que  la  Court,  avant  dire  droit  sur  les  conclusions 
desd.  parties,  a  Ordonné  et  ordonne  (jue  lesd.  scindiez  de  Lectoure 
cl  Saint  Clar  preuveront  et  vériffieront  dans  le  moys,  led.  scindic 
desd.  M'^*  Charpentiers  et  ses  adhérans  cstre  descendeus  des  vul- 
gairement nommez  capotz  et  jésites,  et  led.  scindic  desd.  charpen- 
tiers, au  contraire,  sy  bon  luy  semble,  pour  les  enquestes  faictes 
etrap|)ortés,  estredictdroict  auxd.  parties  ainsinqu'il  appartiendra, 

loulz  despans  réservez. 

Siiinés  :  DE  Verdun,  de  IUdelle. 

Prononcé  le  23  décembre  1602. 


46  HISTOIRE  MKUICALE 

AlUllVr   or    2-,    AOLT    1G27 
Archives  du  Parlement,  H   477,  folio  6:iS. 

Du  \'endredy  XXVII«  aoust  1027,  de  Cainynade,  président-  Entre 
le  Sindic  des  M^  charpentiers  des  villes  de  Lectoure  et  Saint  Clar 
impétrant  et  requérant  linthérinement  de  troys  lettres  royaux 
des  Xll''  et  XV'"  mars  IGli  et  XX^  lebvrier  dernier  passé,  pour  estre 
receu  à  porsuivre  et  continuer  l'instance  pendante  en  la  Cour  y 
mentionnée  et  ce  faizant  à  ce  que  les  conclusions  par  luy  prinzes 
en  icellcs  luy  soint  adjugées,  et  en  appel  de  la  i)rocédure  aussy  y 
mentionnée  faite  par  .Messire  (iiles  Le  Mazuyer,  premier  président 
en  lad.  Cour  et  Commissaire  depputé  par  le  Roy  à  l'exécution  du 
bail  de  son  ancien  domayne,  et  autres  fins  portées  par  lesd.  lettres, 
d'une  part;  et  le  procureur  g-'"'  du  roy  et  les  consuls  desd.  villes 
de  Lectoure  et  Saint  (^lar  et  M"  Guilhaume  Lalont,  cy  devant 
fermier  du  domaine  d'Armaignac,  deffandeurs,  d'aultrc. 

Veu  le  procès,  arrests  donnés  en  lad.  instance  les  21  apvril  1600 
et  23  décembre  1602,  le  premier  donné  sur  l'appel  rellepvé  de  la 
sentence  y  mentionnée  par  le  Seneschal  d'Armaignac  ou  son  lieute- 
nant, par  laquelle  et  certain  appoinctement  dud.  Senesclial  auroit 
esté  ordonné  que  les  y  comprins  et  nommés  dit  et  soutenus  estre 
capots  et  de  mauvais  sang,  seroint  vizittés  par  deux  médecins  et 
deux  Sirurgiens;  Led.  arrest  contenant  entre  autres  choses  qu'il 
seroit  procédé  à  lad.  vizitte  suivant  lesd.  sentence  et  app""',  rella- 
tion  faite  par  M«  Emanuel  Albarus,  Anthoine  Dumay,  docteurs 
régens  en  Médecine  en  l'Université  de  Tolose,  Raymond  Valladier 
et  François  Perpan,  ^l""  Sirurgiens  dud.  Tolose  sur  la  vizitte 
ordonnée  par  led.  arrest  des  comprins  et  nommés  en  icelle  du 
quinziesme  juins:  aud.  an  mil  six  cens.  Et  par  l'autre  arrest,  lesd. 
consuls  de  Lectoure  et  Saint  Clar,  sont  receuz  à  preuver  et  verif- 
fîer  fj^ue  led.  sindic  des  charpentiers  estoint  dessendeus  des  vul- 
gairement nommés  capots  et  gésites  et  autres  adhérans;  et  led. 
sindic  des  charpentiers,  au  contraire,  dans  le  moys  plaider  sur 
lesd.  lettres  du  18'=  Juing  dernier  passé,  requesles  de  forclusion  et 
autres  productions  faites  par  les  parties,  dire  et  conclusions  du 
procureur  général  du  roy. 

Il  sera  dit  que  la  Cour,  faizant  droit  sur  lesd.  lettres  et  autres 
fins  et  conclusions  desd.  parties,  a  déclairé  et  déclairé  lesd.  sindic 
charpentiers  sindicqués  et  adhérens,  leurs  femmes  et  enfans,  estre 
exemptz  de  toute  espèce  de  lèpre,  ladrerie  et  autres  semblables 
maladies  contagieuses  et,  ce  faizant,  n'entendre  empêcher  qu'ils  ne 
puissent  hanter,  fréquanter  et  converser  avec  toute  sorte  de  per- 
sonnes et  en  tous  lieux,  tant  parliculiers  que  pul)lics,  nommés  et 
pourveus  de  toutes  charges  indiférament  comme  les  autres  habi- 


RAPPORTS   ET   EXAMENS  MEDICAUX  47 

tans  desd.  villes  de  Lectoure  et  Saint  Clar;  et  a  fait  inhibitions  et 
deffeiises  auxd.  consuls  et  habitans  de  en  ce  leur  donner  aulcung 
trouble  n'y  empêchement,  les  injurier  ny  les  appeller  Capots  et 
gésites,  à  peyne  de  cinq  cens  livres  et  autre  arbitrayre,  sy  a 
rellaxé  et  rellaxe  lesd.  charpentiers  du  droit  d"emparance  à  eux 
demandé,  et  par  mesme  moyen  a  mis  et  met  led.  Lafont  hors  de 
procès  et  instance,  et  a  condempné  et  condempne  lesd.  consuls 
aux  despans  de  lad.  rellation  envers    lesd.  charpentiers,   et  sans 

autres  despans  et  pour  cauze. 

Siijné  :  Ca.mynade. 
Prononcé  le  dernier  d'aoust  162". 


En  1616  Just  Zinzerling  parle  dans  son  Itincraire  de  la 
Gaule  d'un  examen  médical  fait  récemment  à  Toulouse.  Il 
s'agit  vraisemblablement  de  celui  de  juin  1600.  Voici  en  quels 
termes  il  en  parle  :  «  Cum  Tolosam  transiremus,  incidimus 
in  virum  iuvenem,  doctissimum,  humanissimum,  quem  lau- 
daui  in  itenerario;  ab  illo  liabui,  quod  gens  haec  (les  cagols) 
nuper  petierit,  vt  liceret  sibi  cum  quibus  vellet  se  matrimonio 
iungere,  demonstrarintque;  a[>ertis  venis  et  sanguine  ducto, 
nihil  impuritatis  sibi  in  sanguine  consistere  :  id  quod  de  ipsis 
iactatur.  » 

Vers  la  même  époque  sans  doute,  la  Jurade  de  Bordeaux 
ordonna  aux  médecins  assermentés  d'aller  s'assurer  si  les 
cayefs  étaient  lépreux.  Le  document  où  figure  cette  ordon- 
nance est  signalé  par  Boucbard  (de  Bordeaux)  '  comme  ayant 
appartenu  à  M.  Pery,  alors  bibliothécaire  à  la  Faculté  de 
Bordeaux.  Les  recherches  que  nous  avons  fait  faire  tant  dans 
la  bibliothèque  de  ce  savant,  qu'à  la  Faculté,  aux  archives 
municipales  et  départementales  pour  retrouver  ce  document 
encore  inédit,  sont  restées  absolument  infructueuses. 

Un  peu  plus  tard  ce  fut  en  Béarn  que  l'on  constata  que  les 
cagots  n'étaient  plus  lépreux.  L'examen  fut  fait  par  de 
Noguès,  médecin  du  pays  de  Béarn,  et  par  Perrey,  (jui  dressè- 
rent un  rapport  en  exécution  d'une  ordonnance  du  Sieur  de  la 
Force  ^.  La  date  de  cet  événement  est  environ  1611.  P.  de 
Marca  (16i0)  en  parle  dans  les  termes  suivants  :  «  Car  à  vrai 

1.  Houchard,  Coiigi-ès  scienlifi'/ui^  de  l'ait,  1892. 

2.  Mémoire  de  Du  Bois  Baillet. 


48  -  HISTOIUE  MÉDICALE 

dire,  ces  pauvres  gens  ne  sont  point  tachés  de  lèpre,  comme 
les  Médecins  |>lus  sc;ivans  attestent,  et  entr'autres  le  sieur  de 
Nog'ués  médecin  du  Roi  et  du  pais  de  Bearn,  très  recomman- 
dalile  par  sa  doctrine  et  pour  les  autres  bonnes  qualités  qui 
sont  en  lui  ;  lequel  après  avoir  examiné  leur  sang^  (ju'il  a 
trouvé  bon  et  louable,  et  considéré  la  constitution  de  leurs 
corps,  qui  est  ordinairement  forte,  vigoureuse  et  pleine  de 
santé,  leur  a  accordé  son  certificat;  afin  qu'ils  se  pourveus- 
sent  par  «levant  le  Roi,  pour  estre  descliargés  de  la  tache  de 
leur  infamie,  puis  (|ue  c'estoit  la  seule  maladie  (jui  les  pouvoit 
rendre  justement  odieux  au  peuple.  » 

11  est  possible  que  FI.  de  RoMiiond  (1613)  fasse  allusion  à 
cette  alTaire  quand  il  écrit  :  «  Les  médecins  ne  sont  pas  d'ac- 
c()rd  (jue  ces  hommes  soient  touchez  d'aucun  mal  contagieux. 
Us  en  ont  fait  preuve  par  la  saignée,  n'ayant  peu  recognaislre 
aucune  chaleur  extraordinaire  en  leur  sang,  qui  eust  fondu 
tout  aussi  lost  le  sel  s  il  eust  esté  entasché  de  lèpre  '.  » 

Quoique  partout,  dès  les  premières  années  ilu  xvh^  siècle, 
les  cagots  fussent  reconnus  exempts  de  la  lèpre  île  leurs  pères, 
le  préjugé  populaire  était  si  fort  que  les  règlements  vexa- 
toires  abondèrent  pendant  bien  des  années  encore.  Enfin, 
le  Roy  conseillé  par  Colbert  devait  affranchir  les  cagots, 
en  i(J83,  moyennant  finance.  Du  Bois  de  Baillet,  alors  inten- 
dant de  Béarn,  chercha  à  faire  aboutir  Tairaire. 

Mais  ce  fut  surtout  dans  les  premières  années  du  xvn*^  siècle 
que  les  décisions  des  Parlements  devaient  enfin  faire  dispa- 
raître officiellement  du  moins  toute  distinction  injurieuse 
entre  les  cagots  et  le  peuple.  Les  esprits  se  calmèrent  peu  à 
peu.  Lorsque  vint  la  Révolution,  quelques  auteurs  plus  sou- 
cieux d'obtenir  les  faveurs  du  pouvoir  nouveau  que  de 
défendre  la  vérité  historique,  voulurent  mettre  sur  le  compte 
de  la  République  les  actes  d  humanité  que  Louis  XIV  avait 
à  son  actif.  Il  faut  avouer  que  les  préjugés  populaires 
vivants  avant  l"9.j  le  furent  tout  autant  depuis,  puisque  après 
plus  de  cent  ans  de  lois  égalitaires,  on  désigne  en  plus  d'un 
endroit  les  cagots,  et  que  ce  n'est  que  depuis  fort  peu  d'années 

1.  I.oc.  cit.,  p.  oC7. 


LA    LEPRE    BLANCHE  49 

que  se  rencontrent  des  unions  avec  ces  parias.  La  facilité  des 
transports,  le  souci  de  Tinformation  scientifique,  l'arrivée 
annuelle  de  touristes,  soucieux  de  confort,  ont  amené  un  mou- 
vement commercial  et  intellectuel  qui  a  beaucoup  plus  fait 
pendant  ces  dernières  années  pour  rafîranchissement  des 
cagots,  que  toutes  les  lois. 


V.   -    LA    LEPRE    BLANCHE 

Il  est  permis  de  se  demander,  quand  il  s'agit  de  décrire  la 
capoterie,  si  entre  Téléphantiasis  et  la  lèpre  vulgaire,  «  il  y 
a  une  autre  forme  morbide  sans  laquelle  l'histoire  de  la  lèpre 
aumoyen-àge  n'est  pas  complète  ))?Dezeimeris  le  croit  quand 
il  dit  :  «  C'est  la  lèpre  blanche  dont  il  faut  joindre  l'histoire 
à  l'éléphantiasis  pour  avoir  complète  celle  de  la  lèpre  du 
moyen-àge  '.  » 

Quoiqu'il  nous  paraisse  certain  que  la  prédominance  de  la 
leucodermie  ait  caractérisé  la  lèpre  de  la  plupart  des  cagots, 
nous  n'avons  pas  de  raisons  suffisantes  pour  maintenir  une 
forme  de  cette  afFection  qui  doit  rentrer  dans  la  lèpre  anes- 
thésique. 

Les  cliniciens  modernes  s'accordent  à  décrire  deux  formes 
de  lèpre  :  I"  La  lèpre  tuberculeuse,  caractérisée  par  les  taches 
érythémateuses,  la  chute  des  sourcils  et  des  poils,  les  lépromes, 
les  tubercules,  les  nappes  d'infiltration  dermiques,  des  lésions 
muqueuses,  la  fétidité  de  l'haleine,  et  les  adénopathies;  2"  La 
lèpre  anesthésique  ou  tropho-nerveuse,  à  laquelle  appar- 
tiennent le  pemphigus  lépreux,  les  taches  pigmenlaires  et 
apigmcntaires,  les  névrites,  les  aneslhésies,  l'atrophie  mus- 
culaire, le  panaris  analgésique,  la  sclérodermie,  etc. 

Les  cagots  ont  beaucoup  plus  pris  à  la  seconde  forme 
qu'à  la  première;  la  plupart  d'entre  eux  étaient  des  tropho- 
neuroliques;  mais  il  n'en  est  pas  moins  certain  que  la  lèpre 
tuberculeuse  se  rencontrait  chez  eux,  ainsi  que  les  formes 
mixtes  de  l'affection. 

13e  quelques-unes  des  descriptions  anciennes  de  la  lèpre 

1.  Dictionnaire  de  Médecine,  en  30  voL,  t.  XL  'irL  Éléphantiasis. 

FXY.  4 


50  lIISTlimiC    MEDICALE 

Idanrlic,  il  seiiildo  ressortir  (|ue  l.i  totalité  du  tégument 
externe  était  blanc  comme  neige.  Il  s'agit  manifestement  là 
d'une  de  ces  exagérations,  dont  on  rencontre  de  fréquents 
exemples  chez  nos  anciens.  Ainsi  :  les  taches  érythémateuscs 
de  la  lèpre  tuberculeuse,  quand  elles  sont  récentes,  sont  d'un 
rose  vif,  ordinairement  planes,  brillantes,  huileuses  au  tou- 
cher et  ne  descjuament  pas;  ces  lâches  ont  des  dimensions 
variables  à  l'infini  (Jeanselme);  leur  aspect  huileux  parait 
dû  à  une  hvpersécrétion  des  glandes  sébacées.  Un  seul  pas- 
sage de  Guy  de  Chauliac  s'y  rapporte.  Cet  auteur  dit,  en 
généralisant,  que  «  (juand  on  iette  de  l'eau  sur  eux  (les 
lépreux),  ils  semblent  oints  ».  Autre  exemple  du  même  genre  : 
les  taches  pigmentaires  et  apigmentaires  de  la  lèpre  anesthé- 
sique  sont  brillantes,  légèrement  grenues,  donnant  au  doigt 
la  sensation  rugueuse  de  la  chair  de  poule  (Jeanselme).  Chau- 
liac dit  que  chez  les  lépreux  on  note  «  crepure  de  leur  peau 
exposée  à  l'air,  à  mode  d'oye  plumée  ».  Cet  auteur  prend 
évidemment  le  tout  pour  la  jiartie;  jamais  il  ne  parle  de 
taches.  Aussi  croyons-nous  l'interpréter  correctement  en 
disant  que  «.  la  couleur  uniformément  blanche  et  pres(jue  de 
neige  »  qu'il  attribue  aux  cagots,  se  doit  entendre  seulement 
des  taches  apigmentaires.  Cette  interprétation  ne  force  pas  le 
sens  de  cette  phrase,  (ju'on  lit  dans  Vllisloirc  de  la  Toison 
cVor,  ou  les  taches  achromatiques  sont  décrites  comme  symp- 
tôme dominant  de  la  lèpre  :  «  Quant  la  chair  de  l'homme  se 
monstre   toute  blanche,  sans  mixture  de  sang,  et  reluisant 

comme  neige,  c'est signe  infaillible  de  mesellerie'.  » 

Ainsi  comprise,  la  lèpre  blanche  n'a  vraiment  plus  sa 
raison  d'être  en  tant  que  forme  spéciale.  Si  les  anciens  l'ont 
voulu  classer  à  part,  c'est  sous  l'influence  des  Grecs  et  des 
Latins.  Laurent  Joubert  ne  Irouve-t-il  pas  moyen  de  parler 
cagoterie  en  interprétant  le  passage  suivant,  tiré  de  la  Méde- 
cine de  Celse. 

\'itiligo  quoque,  quamvis  per  se  nullutn  periculum  affert,  tamen 
et  lœdaest  et  ex  malo  corporis  habitu  fil.  Ejus  ires  species  sunt  : 
alphos  vocatur  ubi  color  albus  est  fere  subasper  et  non  continuas, 

1.  Histoire  de  la  Toison  d'o)',  H,  fol.  82. 


LA    LEPRE    BLANCHE  51 

ut  qiiœdam  quasi  gultse  dispersée  videantur;  interdum  etiam 
latius  et  cum  quibusdam  intermissionibus  scrpit.  Mêlas  colore  ab 
hoc  differt  quia  niger  est  et  umbra.'  similis:  cœlera  eadem  sunt. 
Leuee  habet  quiddam  simile  alpho  sed  magis  albida  est  et  altius 
descendit'  ;  in  eaque  albi  pili  sunt  et  lanugini  similes.  Omnia  haec 
serpunt  :  sed  in  aliis  celerius,  in  aliis  tardius.  Alphos  et  mêlas  in 
•  piibusdam  teniporibus  et  oriuntur  et  desiaunt.  Leuce  quem  occu- 
pavit  non  facile  diniittit.  Priora  curationem  non  dificilliniam  reci- 
piunt  :  ultimum  vix  unquam  sanescit;  ac  si  quid  ei  vitio  demptum 
est,  tamen  non  ex  toto  sanus  color  redditur -. 

De  nos  jours,  nous  voyons  dans  Y  Alphos,  le  psoriasis;  dans 
la  Leucc,  les  taches  dépigmentées  du  vitiligo  et  de  la  lèpre; 
dans  la  Morphée,  une  des  formes  de  la  lèpre  maculeuse. 

La  Leucé  seule  nous  intéresse  ici.  L'auteur  du  Prorrhé- 
tique  (II,  43)  classe  cette  affection  parmi  les  plus  graves, 
connue  aussi  la  maladie  phénicienne  (cpo'.vlxri'lr,).  Et  Galien 
n'hésite  [)as  à  reconnaître  que  c'est  là  Véléphantiasis,  maladie 
très  connue  dans  l'Anatolie,  ou  Levant.  Hérodote  écrit  qu'en 
Perse,  «  si  quelque  citoyen  vient  à  être  affecté  de  lèpre  ou 
de  leucé,  il  ne  lui  est  pas  permis  de  rester  dans  la  ville,  ni 
d'avoir  de  relations  avec  les  autres  Perses  »  (I,  138). 

On  admet  généralement  qu'Hérodote  avait  vu  en  Asie  la 
Tsarâhal  de  Moïse,  ou  éléphantiasis. 

La  Leucé,  dont  la  notion  fut  à  peine  précisée  par  Galien 
et  Celse,  n'est  en  vérité  que  la  lèpre  de  Moïse,  ou  lèpre  à 
manifestations  cutanées.  Elle  devait  être  connue  en  Egypte 
avant  l'Exode;  «  et  la  preuve,  c'est  que  l'Éternel  intimant 
l'ordre  à  Moïse  de  persuader  Pharaon  de  permettre  à  son 
[)euple  d'aller  prier  dans  le  désert,  en  faisant  des  miracles 
lievant  lui,  dit  à  son  Prophète  :  Mettez  votre  main  dans  votre 
sein.  Sortez-la.  El  la  main  était  couverte  de  lèpre  blanche^.  Or 
Pharaon  devait  connaître  la  lèpre  hlanche,  pour  être  en  état 
de  constater  le  miracle^  ». 

1.  Dans  VAlphos  les  taches  blanches  ne  sont  pas  conlluenles,  mais  disiiersécs 
comme  des  goultes:  dans  la  Leiicc  il  y  a  confluence,  c'esl-à-dire  des  plaques 
blanches. 

2.  Medicina,  lib.  V. 

3.  Exode,  iV,  (5. 

4.  Zambaco-i'acha,  Bullelin  de  l'Académie  de  Médecine  de  l'aris,  1892, 
t.  XXVUi,  p.  630. 


52  HISTOIRE    MÉDICALE 

L'Ancien  Testament  parle  souvent  de  la  lèpre.  Nous  ren- 
voyons le  lecteur  à  quelqu'une  des  nombreuses  concordances 
bibliques,  s'il  veut  connaître  les  textes  qui  concernent  le 
sujet'.  Nous  n'en  citerons  que  trois.  Au  livre  des  Nombres 
(XII,  10)  un  verset  cite  la  lèpre  blanche  :  «  Maria  apparuit 
candens  lepra  qnaai  nix.  »  Dans  Job  il  y  a  une  belle  descrip- 
tion de  la  maladie,  mais  elle  est  disséminée  par  tout  le  livre. 
J'en  rapporte  les  fragments  principaux  à  dessein  d'en  mon- 
trer les  particularités  les  plus  intéressantes. 

«  Indula  est  caro  mea  putredine  et  sordihus  puheris,  cutis 
mea  aruit  et  contracta  est  »  (VII,  5). 

11  faut  voir,  dans  cette  sale  poussière,  les  squames  furfu- 
racées,  farineuses  et,  dans  la  peau  sèche  et  rétractée,  la  scléro- 
dermie  lé[)reuse. 

«  Terrebis  me  per  somnia,  etper  visiones  liorrore  concuties  » 

(VU,  14). 

Les  rêves  terrifiants  sont  déjà  signalés  par  Guy  de  Gliau- 
liac.  Nous  les  avons  recherchés  avec  succès  chez  plusieurs 
lépreux,  chez  lesquels  tout  soupçon  d'alcoolisme  était  écarté. 

«  Halitum  meum  exhorruit  iixor  mea  »  (XIX,  17). 

C'est  un  des  signes  le  plus  souvent  indiqués  chez  les  ca- 
gots. 

«  Pelli  meœ,  consumptis  carnilms,  adhœsit  os  meum  et 
derelicla  sunt  tantummodo  labia  circa  dentés  meas  »  (XIX,  20). 

L'atrophie  musculaire  est  ici  reconnaissable.  On  peut  aussi 
se  demander  si  le  second  frag-ment  du  verset  n'est  pas  compa- 
rable à  la  description  que  donne  Gauthier  de  Coinci  du  cafj're, 
et  que  nous  avons  citée  plus  haut. 

«  Nocte  os  meum  "perforatur  doloribus  »  (XXX,  17). 

N'est-ce  point  là  V ardeur  qui  faisait  souffrir  les  cagots  la 
nuit? 

Enfin  nous  rappellerons  que  l'histoire  du  Giezi  qui  fut 
frappé  de  lèpre  blanche  en  punition  de  son  avarice,  et  qui 
donna  son  nom  aux  Gezitains  ou  cagots,  est  contenue  au 
Quatrième  Livre  des  Rois  (ch.  v). 

i.  On  trouvera  les  prescriptions  de  Moïse  concernant  la  lèpre  dans  le  Lévi- 
tiqtie.  Il  y  emploie  le  même  mot  Tsaràhat  pour  désigner  la  lèpre  des  hom- 
mes (XIII,  9),  celle  des  habits  (XllI,  4"),  et  celle  des  maisons  (XIV,  34). 


LA    LÈPRE    BLANCHE  53 

«  Sed  et  lepra  Naaman  adhserebit  tibi.  Et  egressus  est  ab  eo 
leprosus  quasi  nix  '  »,  avait  dit  le  prophète  ;  et  depuis  la  race 
de  Giézi  fut  lépreuse  et  les  Gezitains  sont  ses  enfants,  disent 
de  vieux  auteurs. 

Au  moyen  âge  la  lèpre  Manche  fut  appelée  à  cause  des 
textes  de  l'Ancien  Testament,  lèpre  des  Hébreux.  C'est  pour- 
quoi nous  ne  nous  étonnons  pas  de  lire  dans  Ph.  Ouselius 
{Dissertatio  philologico-medica  de  lepra  cutis  Iiebrœoruin)  : 
«  cumque  varia  cuti  accidere  passint  vitia;...  Intérim  defi- 
nitio  illa,  qua  /ivipa  diciturr^  àv  to^;  tlo^xt.  -apà  e^j^'.v  Xz'jxôrr^:; 
prœlernaturalis  corporum  albedo,  non  longe  recedit  ab  illa 
Maimonidis  laudata  si  vero  omnia  cutis  externae  examinemus 
vitia,  proxime  ad  hanc  Hebrœorum  Lepram  accedere  videtur 
illavitiliginis  species,  quamaAcpovetX/iuxTr.vgrœci  appellant». 

La  question  de  la  lèpre  blanche  resta  stationnaire  long- 
temps. Lèpre  cutanée,  peu  affreuse,  ressemblant  au  vitiligo 
et  aux  plaques  de  sclérodermie-,  elle  fut  étiquetée  par  Jou- 
bert  comme  lèpre  des  cagots;  on  répéta  cette  opinion  après 
lui,  et  on  exagéra  l'importance  de  la  leucodermie. 

Avec  Spengel,  la  question  de  la  lèpre  blanche  devait  entrer 
dans  une  phase  spéciale.  En  son  Histoire  de  la  Médecine,  il 
écrit  :  «  La  lèpre  blanche  ou  celle  dont  parle  Moïse,  fut  éga- 
lement rencontrée  dans  les  temps  modernes  par  Voigt,  Vidal 
et  Heusler.  Elle  est  fréquente  sous  les  tropiques,  oii  l'on 
donne  le  nom  àWlbinos  ou  de  Kakerlaks  à  ceux  qui  en  sont 
affectés,  Drapper  est  le  premier  qui  fasse  mention  de  cette 
prétendue  variété  d'hommes  :  il  rapporte  déjà  l'opinion  bien 
fondée  du  célèbre  Vossius  qui  pensait  que  les  nègres  blancs 
sont  vraisemblablement  des  lépreux.  Lionnel  Wafer  '  décrivit 
le  premier  cette  lèpre  avec  beaucoup  d'exactitude  dans  son 
ouvrage  sur  la  péninsule  du  Darien,  située  entre  les  deux 
Amériques,  et  où  les  Albinos  sont  |>lus  communs  que  partout 

1.  IV.  Kois,  V,  2".  Il  faiil  reniari]uer  que  l'expression  leprosus  quasi  ni.r  est 
celle-là  iiiênie  qui  se  lit  dans  les  passages  cités  plus  haut  :  Nombres,  XII,  10,  et 
Ex.,  IV,  (1,  où  on  lit  :  leprosa  sicul  nix,  dans  la  Vulgate.  Les  ternies  hébreux 
sont  identiques  dans  les  trois  citations  :  melsorafiai  casàlef/. 

2.  Zanibaco-Pacha,  Semaine  méd.,  1S93,  n"  37. 

3.  Wafer  (Lionel),  \ew  voijar/e  and  description  of  t/ie  Isthmus  of  America, 
Londres,  1704;  traduit  dans  les  Voyages  du  capitaine  Dampierre. 


54  HISTOIRE    MÉDICALE 

railleurs;  François  do  Vfilciitvii  la  vit  à  Ainlioino  et  niiimrn- 
bacli  dans  la  Savoie'.  » 

Lalhinisme  fut  d'ailleurs  considéi'é  |iar  |dusieurs  auteurs 
comme  une  forme  de  lèpre.  Hlunicnlnuli -,  Winterbotlom, 
Otio  avec  Spen^el  voulaient  y  voir  une  cacliexie,  Texpression 
dune  dyscrasie,  dont  la  lèj)re  liéréililairc  serait  le  point  de 
départ.  Sans  doute  il  est  exact  de  dii'e  (|ue  les  alliinos  portent 
souvent  l'empreinte  d'un  état  dyscrasique;  Esquirol  les  étudie 
avec  les  idiots;  et  l'on  sait  que  nos  asiles  d'aliénés  en  comp- 
tent assez  souvent  parmi  leurs  pensionnaires;  on  sait  aussi 
que  leur  santé  physique  est  habituellement  faible;  mais  de  là  à 
dire  que  l'albinisme  est  une  maladie,  une  lèpre,  il  y  a  ung^rand 
pas  ((ue  l'état  actuel  de  la  science  ne  permet  pas  de  franchir. 

L'albinisme  est  une  anomalie  congénitale  de  la  peau  :  il 
peut  être  partiel  ou  généralisé.  Cette  an<»malie  trouve  des 
causes  prédisjiosantes  dans  tout  ce  qui  est  propre  à  débiliter 
l'organisme  des  parents;  ces  causes  peuvent  d'ailleurs  se 
manifester  par  d'autres  vices  de  conformation,  et  une  prédis- 
position spéciale  aux  maladies  mentales. 

La  lèpre  ne  ressemble  pas  à  l'albinisme.  Cependant  un 
passage  de  Forster,  où  sont  décrits  des  albinos,  est  intéressant 
à  citer,  car  on  y  voit  la  description  d'une  maladie  ressem- 
blant à  la  lèpre  blanche.  «  Il  y  a  une  autre  maladie,  dit  cet 
auteur,  plus  universelle  dans  ces  îles  (de  l'Océanie),  qui  a 
différents  degrés  et  qui  semble  être  une  espèce  de  lè[)re 
lorsqu'elle  est  la  plus  invétérée.  Dans  l'état  le  moins  alar- 
mant, c'est  une  sorte  d'exfoliation  écaillée  de  la  peau  de  cou- 
leur blanchâtre,  ou  souvent  blanche,  quelquefois  tout  le 
corps  en  est  couvert.  Quand  la  maladie  est  plus  grave,  j'ai 
remarqué  dans  les  taches  blanches  des  ulcères  qui  semblaient 
s'étendre  par-dessous  la  peau  et  qui  avaient  des  orifices 
entourés  de  chair  rouge,  fongueuse^ » 

1.  Medizinische,  etc.,  Bibliollu^que  de  Médecine,  l.  Il,  p.  3ri8,  traduction 
Jourdan  (Cité  d'après  De  Rochas,  loc.  cit.,  p.  199-200). 

2.  Bhimenbach  (J.-Fr.),  De  oculis  Leuc/r//nopium  et  Iridis'  motu  commenlutio, 
in  Soc.  Ho;/,  des  Se.  de  Giitlinr/ue,  t.  VII,  1781;  —  et  De  l'unité  du  genre  humain 
el  de  sex  variétés,  179,S,  traduit  par  Cliardel,  Paris,  1804. 

3.  Forster,  Observations  sur  l'espèce  humaine,  faites  pendant  le  deuxième 
voyage  de  Cook,  dans  l'Iiémisphère  austral,  par  Forster,  père,  traduit  de 
l'anglais,  Paris,  1778,  t.  V,  p.  399. 


LA    LEPRE    BLANCHE  55 

Cette  description  se  ra])porte  peut-être  à  la  lèpre.  Il  faut 
en  rapproclier  cette  autre,  donnée  par  De  Rochas  ',  des  Kaker- 
laks  d'Océanie.  Il  ont,  dit  cet  auteur,  «  les  cheveux  et  la 
harbe  d'un  blond  de  lin,  et  non  pas  blanc;  l'iris  bleu  et  la 
pupille  noire Ils  ont  la  peau  de  couleur  blafarde,  c'est- 
à-dire  d'un  blanc  terne,  l'épiderme  sec,  rugueux,  plus  ou 
moins  écailleux,  et  chez  quelques-uns  parsemé  de  croûtes 
brunes  et  infectes  dues  à  une  exsudation  séreuse  du  derme 
crevassé  ou  dénudé  par  la  chute  des  écailles  épidermiques. 
L'état  écailleux  et  croùteux  de  la  surface  cutanée  n'est  pas 
absolument  inhérent  à  cette  forme  d'albinisme,  car  quelques- 
uns  ne  l'ont  point.  Il  en  est  qui  paraissent  forts  et  bien  por- 
tants, mais  la  plupart  sont  malsains  et  puants,  porteurs  de 
ganglions  engorgés,  de  croûtes  ou  d'ulcères  ».  L'auteur  a 
remarqué  aussi  la  tendance  aux  suffusions  séreuses. 

Ces  deux  descriptions,  il  faut  l'avouer,  rappellent  beaucoup 
celles  que  les  médecins  anciens  faisaient  de  la  cagoterie  à  la 
fin  du  xYi"'  siècle.  Cette  blancheur  de  la  peau,  contrastant 
avec  une  santé  relativement  bonne,  la  squamosité  des  tégu- 
ments, les  cheveux  lanugineux,  la  puanteur  du  corps,  tout 
cela  a  été  désigné  comme  propre  aux  cagots.  Mais  tandis  que 
pour  ces  derniers,  nous  savons  avec  certitude  que  leur 
maladie  était  la  léprose,  pour  les  Kakerlaks  nous  sommes 
réduits,  faute  d'un  examen  médical  complet,  à  dire  que  leur 
a(Teclion  ressemble  à  la  lèpre  blanche,  et  c'est  tout. 

I*our  terminer  cette  dissertation  sur  la  lèpre  blanche,  qu'il 
nous  soit  permis  d'indiquer  sommairement  les  bases  du 
diagnostic  différentiel  de  cette  affection.  Rappelons  que  les 
taches  achromatiques  senles  ne  sont  jamais  suffisantes  pour 
faire  le  diagnostic,  qui  toujours  s'établira  sur  la  coexis- 
tence d'autres  signes  :  placjues  ou  zones  d'anesthésie,  rétrac- 
tions tendineuses,  épaississcment  et  nodosités  du  nerf 
cultital,  etc. 

\jachromie  congénitale  partielle  ou  généralisée,  n'ayant 
aucune   tendance  à  évoluer,  s'appelle  albinisme;  elle  est  en 

I.  De  Ftoclias,  Maladies  des  Néo-Calédoniens{Bull.  de  la  Soc.  dWnlUvopolofiie, 
t.  I,  p.  236). 


56  HISTOIRE   MÉDICALE 

dehors  des  ressources  de  la  thérapeulique,  et  ne  peut  en 
aucune  manière  être  assimilée  à  la  lèpre,  dont  les  plaques 
achromiques  évoluent,  sont  souvent  cernées  de  rouge,  repo- 
sent sur  une  réiiion  infiltrée,  ont  tendance  à  s'ulcérer  et  sont 
anesthési(|ues. 

La  leucodermie  vraie  est  caractérisée  par  une  simple  déco- 
loration de  la  peau,  sans  augmentation  périphéri(|ue  de  la 
piiîinentalion  normale  (Brocq).  Fort  rare,  elle  est  toujours 
svmptomatique.  Elle  se  rencontre  :  I"  dans  l'atrcjphic  de  la 
peau  dite  xérodermie  de  Kaposi  dans  laquelle  «  les  tégu- 
ments sont  blancs,  tendus  sur  les  parties  sous-jacentes, 
amincis,  fort  sensibles,  recouverts  d'un  épidémie  terne, 
ridé,  en  desquamation'  ».  Cette  maladie  par  son  évolution 
et  son  aspect  ditîère  absolument  de  la  lèpre;  2"  dans  l'atrophie 
partielle  idiopathitjue  de  la  peau,  où  elle  se  développe  par 
petites  plaques  qui  foncent  à  mesure  qu'elles  sont  plus 
anciennes;  à  leur  niveau  la  peau  est  flasque  et  se  plisse  aisé- 
ment; 3"  dans  la  sclérodermie  qui  pour  Zambaco  est  une 
manifestation  de  la  léprose  ;  4"  dans  la  lèpre;  o°  dans  la 
syphilis.  Les  autres  signes  de  cette  maladie,  et  son  évolution 
suffisent  souvent  à  la  faire  reconnaître.  Parfois  le  diagnostic 
est  presque  impossible. 

Le  vitiligo,  que  les  anciens  avaient  tendance  à  confondre 
avec  la  lèpre,  est  caractérisé  par  le  développement  graduel, 
en  divers  points  de  la  peau ,  de  taches  d'un  blanc  mat,  à 
limites  nettes,  entourées  d'une  zone  d'hyperpigmentalion  qui 
se  confond  insensiblement  avec  la  peau  saine.  Il  y  a  dépla- 
cement du  pigment;  c'est  une  dyschromie  (Brocq).  Ces  pla- 
ques ont  une  sensibilité  normale,  et  ne  sont  jamais  squa- 
meuses; de  ])lus  la  peau  conserve  sa  souplesse  et  son  épais- 
seur normales. 


VI.    -    LE   TRAITEMENT    DE    LA    CAGOTERIE 

On  ignore  presque  tout  du  traitement  de  la  cagoterie.  On 
sait  toutefois,  ainsi  qu'on  a  [>u  le  voir  plus  haut,  qu'à  Saint- 

1.  Traitement  des  maladies  de  lapeau,  par  le  D'  L.  Brocq,  Paris,  Doin,  1890. 


TRAITEMENT   DE   LA    CAGOTERIE  57 

Pierre-de-Lier  les  capots  appliquaient  sur  leurs  ulcères  et 
leur  peau  une  décoction  de  feuilles  de  lierre;  le  lierre  aurait 
une  certaine  action,  action  faible  sans  doute,  sur  les  ulcères 
atones.  Ce  traitement  tirait  probablement  la  plus  grande  part 
de  ses  bienfaits  de  la  stérilisation  de  l'eau  employée  pour  les 
lavages  et  les  pansements. 

Le  seul  traitement  important  et  un  peu  efficace  fut  la 
balnéothérapie.  Celle-ci  fut  fort  utilisée  par  les  lépreux;  elle 
l'est  encore  de  nos  jours  en  Grèce  et  en  Turquie.  En  France, 
les  lépreux  et  les  cagots  recouraient  surtout  aux  sources 
thermales,  dont  on  utilise  encore  les  propriétés  curatives 
contre  les  afTcctions  de  la  peau.  Tel  est  le  cas  de  Plombières 
dans  les  Vosges'.  Là  où  il  n'y  avait  pas  de  source  thermale 
on  se  baignait  dans  des  cuves  ou  des  «  mares  »  réservées  aux 
lépreux  -. 

En  ce  ([ui  concerne  les  cagots,  nous  savons  qu'ils  fréquen- 
taient diverses  stations.  A  Cauterets,  dès  le  xv*"  siècle,  un 
cagot  médecin  était  propriétaire  d'une  des  sources.  Le 
10  mai  1472,  la  cabane  située  sous  les  bains  de  Cauterets  fut 
donnée  à  Jean  de  Mailhoc,  médecin-chirurgien.  La  cabane 
fut  plus  tard  propriété  collective  de  Guillaume  de  Bouix, 
gezitain  (c'est-à-dire  cagot)  de  Lourdes,  et  de  Bernard 
Mailhoc-Debat,  gezitain  de  la  paroisse  de  Saint-Savin,  un  des 
descendants  de  Jean  de  Mailhoc.  Ceux-ci  la  vendirent  le 
28  décembre  16G3  à  Bertomide  et  Jean  de  Canarie,  cagots 
d'Argelès.  Quelques  années  plus  tôt  un  document  daté  du 
i)  mai  1617  nous  apprend  que  les  habitants  de  la  cabane  des 
capots  s'étaient  arrogé  le  droit  de  se  dire  maîtres  du  petit 
bain,  et  de  s'y  baigner  quand  bon  leur  semblait.  Dom 
Calmel,  religieux  réformé  et  vicaire  général  de  l'abbaye  de 
Saint-Savin,  pour  mettre  ordre  à  cet  abus,  leur  enjoignit, 
d'accord   avec   les   consuls   de  Saint-Savin,  de  Nestalas,  de 

1.  I.es  lépreux  à  Plombières,  par  le  11'  H. -M.  Fay,  Bulletin  de  la  Société 
française  d'Histoire  de  la  médecine,  11)06,  et  France  médicale,  l'J06. 

2.  Un  exemple  :  Fréiiéric  Pliiquet,  en  son  Essai  historique  sur  la  ville  de 
Bai/eux,  dit  à  propos  des  nialadreries  de  ceUe  ville  :  «  Je  ne  crois  pas  que 
dans  ces  hospices  on  admiiiislràt  de  médicaments,  cependant  on  peut  pré- 
sumer qu'on  y  faisait,  usage  de  bains;  ■■  jouxte  la  marre  aux  lépreux  à 
Nilhaut  •,  dit  une  charte  de  1301.  • 


58  HISTOIRE   MEDICALE 

Lau  et  d'Uz,  de  ne  se  baiîïner  qu'apri's  les  autres  personnes. 
Voici  cet  important  document  : 


Dr    ".)    MAY    KJÎT.    —    OlUXiNNANCE    CONTRK    LES    CaI'OTS. 

L'an  mil  six  cens  (juaranle  sept  et  le  nculviènie  jour  du  mois 
de  may,  dans  le  monastère  de  Saint-Savin,  ordre  de  Saint-Iienoist, 
en  Lavedan,  par  devant  moy  notoire  royal  soussigné,  et  présents 
les  témoins  Ijas-nonimés.  de  malin  se  sont  constitués  en  leurs  per- 
sonnes, le  Révérend  père  Doni  Hugues  Caliuel,  religieux  réforme 
et  vicaire  général  dans  ledit  monastère  de  Saint-Savin,  nssisté 
de  Guilhem  Lavigne,  Pierre  Lamonsse,  consuls  dud.  lieu  de 
Saint-Savin,  Micliel  Gaze  Dailheau,  consul  de  Nestalas;  Jean  Pêne, 
consul  de  Lau,  et  Jean  Poney,  consul  dUz,  lesquels  consuls  pro- 
mettent Caire  ratifier  le  pi'ésent  acte  aux  autres  consuls  des  lieux 
restants  de  ladite  rivière  de  Snint-Savin.  Ledit  sieur  vicaire  et 
consuls  étant  assemblés  dans  led.  monastère  ou  l'on  a  accoutumé 
tenir  le  man  commun  de  lad.  rivière,  ce  faisant  lesd.  consuls  pour 
l.es  manants  et  habitans  de  lad.  rivière  qui  sont  de  présent  et 
seront  à  l'avenir,  de  leur  gré  et  volonté,  onl  porté  l'ordonnance  qui 
suit  sur  les  plaintes  qui  sont  été  laites  aud.  Révérend  père,  vicaire 
général  et  auxd.  consuls  de  lad.  rivière,  sur  les  mauvais  déporle- 
ments  et  insolences  que  diverses  sortes  de  capots  ou  gésitains 
rendent  aux  bains  de  Cautarès  dans  la  cabane  appelée  des  Capots, 
située  au-dessus  du  petit  bain  de  l>as,  pour  se  baigner,  s'élant 
licentiés  di'|)uis  quelques  années  de  se  dire  maîtres  au  petit  bain 
et  de  se  baigner  quand  bon  leur  semble,  tant  de  nuit  fpie  de  jour, 
croyant  y  avoir  quelques  droit,  ce  qu'il  n'est  pas,  et  pour  les  désa- 
buser de  ce  et  leur  faire  voir  qu'ils  se  trompent  et  qu'il  ne  leur  est 
permis  par  une  pure  charité,  ils  le  prennent  autrement  a  leur  grand 
avantage,  et  désavantage  tant  desd.  manants  habitants  de  ladite 
Rivière  qu'aux  autres  gens  du  pays,  et  pour  mettre  ordre  aux  abus 
et  mauvais  déportements  desd.  capots  et  gésitaints,  tant  pour  le  pré- 
sent que  pour  tout  jamais,  de  quel  pays  et  contrée  que  ce  soit,  ont 
ordonné  et  par  vertu  de  ce  présent  acte  ordonnent  lesd.  vicaire 
général  et  consuls  susdits  de  lad.  rivière  de  Saint-Savin,  tant 
pour  eux  qui  sont  de  présent  et  seront  à  l'avenir,  que  d'ors  en 
avant  lesd.  capots  ne  se  baigneront  dans  ledit  bain  de  bas  dud. 
Cautarès,  soit-il  de  nuit  ou  de  jour,  que.  après  que  les  autres 
seront  baignés,  à  peine  de  payer  un  écu  petit  pour  une  seule  fois 
qu'ils  contreviendront,  un  écu  petit  soit  de  jour  ou  de  nuit,  led. 
écu  applicable,  la  moitié  au  profit  dud.  vicaire-général,  et  l'autre 
moitié  aux  consuls  de  ladite  rivière  de  Saint-Savin;  que  lesdits 
consuls  dudit  lieu  de  Cautarès  seront  tenus  et  obligés  de  tenir  la 


TRAITEMENT  DE   LA   CAGOTERIE  59 

main  sur  eux  et  de  faire  garder  et  observer  le  contenu  du  présent 
acte  de  point  en  point,  sans  aucune  contradiction  ni  consitlération 
quelconques,  à  peine  de  payer  tous  dépens,  dommages  intérêts,  et 
d'être  pignorés  par  le  reste  des  autres  consuls  de  ladite  rivière, 
en  cas  il  se  trouvera  qu'ils  ne  fassent  observer  le  présent  acte,  et 
de  pignorer  d'un  écu  petit  aux  dits  Capots  ou  autres,  à  la  moindre 
insolence  qu'ils  fairont  ou  rébellion  à  l'oljservation  de  cette  pré- 
sente ordonnance;  et  même  seront  punis,  saisis  pour  être  mis 
aux  septs  de  la  maison  de  ville  dudit  Cautères,  illec  ('tant  être 
ordonné  par  ledit  sieur  vicaire  et  consuls  de  ladite  rivière 
comme  ils  verront  être  de  droit  et  de  raison;  et  la  présente  ordon- 
nance leur  sera  intimée,  afin  qu'ils  n'en  prétendent  cause  d'igno- 
rance. De  plus  a  été  arrêté  entre  lesdits  révérend  père  et  les 
susdits  consuls  qu'ils  ne  pourront  prendre  les  pignorations  qui  se 
fairont  par  cy  après,  ains  qu'elles  seront  baillées  aux  consuls  îles 
lieux  où  icelles  se  fairont  jour,  après  être  distribués,  la  moitié 
aud.  révérend  père  vicaire  général,  et  l'autre  moitié  auxdits  consuls 
de  la  rivière;  et  le  consul  qui  recevra  icelles  sera  tenu  d'en  rendre 
conq)te  audit  sieur  vicaire  et  consuls.  Et  de  tout  ce  dessus  lesdits 
révérend  père  vicaire  général  et  susdits  consuls  ont  requis  à  moy 
notaii-e  leur  retenir  le  présent  acte  et  ordonnance  :  ce  que  leur  ay 
accordé  faire,  présents  Jean  Lamarque,  praticien,  d'Arrcns,  et 
Jean  d'Auga,  natif  de  Saint-Lezer  en  Bigori-e.  à  présent  habitant  à 
Saint-Savin,  soussignés,  avec  led.  révérend  père  et  Lavigne  consul 
(les  autres  ont  dit  ne  savoir),  et  moy  Cometz,  notaire  royal,  ainsi 
signé  sur  l'original;  duquel  le  présent  extrait  a  été  tiré  par  moy 
Jean  Dujjont,  notaire  royal  du  lieu  de  Saint-Savin,  détenteur 
d'icellui,  mot  à  mot  sans  y  avoir  rien  changé,  augmenté  ni 
diminué,  et  duement  collationné,  au  requis  de  Dom  Gotty,  sindic 
de  ral)l)aye  de  Saint-Savin,  et  à  la  présence  du  sieur  Dupau,  sindic 
de  la  vallée  de  la  Rivière,  comme  appert  du  verbal  par  moy  dressé 
cejourd'huy.  En  foy  ay  expédié  le  présent  à  Saint-Savin,  le 
vingt-unième  juillet  mil  sept  cent  cinquante  cinc].  Signé  Dupont, 
notaire  '. 

Il  est  |)robal)le  que  les  eaux  tl'Argelès  étaient  fréquentées 
par  les  cagols  qui  étaient  particulièrement  nonilueux  dans  la 
région,  puisque  sur  un  rayon  de  4  kiloméli-es  à  peine  autour 
d'Argclès  on  coni|)le  huit  villages  de  cagots. 

Dans  le  Gers  on  doit  citer  Saint-Christau  près  Audi 
oîi  les  lépreux  allaient  prier  à  la  chapelle  de    Saint-Gliris- 

i.  Cet  acte  a  été  antérieurement  publié  par  Fr.  Michel,  Histoire  dfs  Races 
maudites,  t.  II,  p.  243,  et  par  Diihoiircaii,  Les  caf/ots  aux  eaux  de  Caulerets, 
Toulouse,  l'rivat,  1892;  il  est  extrait  des  Archives  des  Basses-Pyrénées,  H,  08. 


60  HISTOIRE  MEDICALE 

tophe  et  probablement  aussi  se  baigner  à.  la  source  voisine. 

Moniraillard  sii^nale  Sainte-Dodeet  Saint-Mennée  à  Boulau, 
comme  stations  thermales  pour  les  lé|»reux. 

Saint-Christau  pn-s  Lurbe  (Basses-Pyrénées)  fut  aussi  un 
centre  important  de  cure.  Le  D'  Em.  Tillot  rapporte  un  récit 
légendaire  à  ce  sujet  :  «  En  l'an  13U0,  écrit-il,  un  berger  qui 
était  lépreux  avait  l'habitude  de  laver  de  temps  en  temps  ses 
mains  et  sa  figure  à  une  source  placée  au  |)ied  de  la  montagne, 
et  quelle  ne  fut  |»as  sa  surprise  de  voir  disparaître  peu  à  peu 
la  lèpre  qui  le  rendait  hideux  et  méconnaissable?  Depuis  ce 
temps  d'autres  lépreux  allèrent  se  laver  à  la  source,  furent 
guéris,  et  la  fontaine  prit  le  nom  de  source  des  Dartres'.  » 

Citons  encore  Ax  dans  le  pays  de  Foix,  où  une  piscine 
était  réservée  aux  lépreux.  Il  est  certain  que  cette  liste  pour- 
rait être  allongée,  mais  les  indications  propres  à  nous  guider 
utilement  dans  leur  recherches  manquent  absolument. 

Peut-on  classer  au  nombre  des  traitements,  celui  qui  se 
faisait  dans  les  léproseries?  Oui,  sans  doute,  mais  nous  igno- 
rons ce  que  l'on  faisait,  médicalement  parlant,  dans  ces 
établissements.  A  part  l'isolement,  les  soins  d'hygiène  et  de 
propreté  (fort  précaires,  semble-t-il),  il  est  vraisemblable  qu'on 
n'y  faisait  rien  du  tout. 

11  n'est  pas  étonnant,  qu'en  présence  des  pauvres  moyens 
(|ue  la  thérapeutique  metlait  à  la  disposition  des  lépreux 
et  des  cagots,  ceux-ci  se  soient  retournés,  par  un  élan 
bien  naturel,  vers  le  ciel  dont  ils  espéraient  en  dernier 
ressort  une  guérison  à  leurs  maux.  Avons-nous  besoin  de 
dire  qu'à  saint  Lazare,  sainte  Madeleine  et  même  sainte 
Marthe  s'adressaient  le  plus  souvent  leurs  prières.  A  ce  sujet, 
il  est  curieux  de  remarquer  que  la  confusion  établie  entre 
Lazare,  le  lépreux  de  l'Evangile,  et  saint  Lazare,  l'ami  du 
Christ,  devait  faire  que  les  deux  sœurs  de  ce  dernier,  Marthe 
et  Marie-Madeleine,  devinrent  patronnes  des  lépreux. 

On  n'oubliait  pas  non  plus  saint  Nicolas.  C'était  à  lui 
qu'étaient  consacrés  les  gahels  ou  cagots  de  Bordeaux  et  les 


1.  Tillot,   De  l'action  des  eaux  ferro-cuirreuses  de  Sainl-Chrislau  (Basses- 
Pyrénées)  dans  quelques  affections  cutanées,  Paris,  Coccoz,  1864,  p.  14. 


SAINTS    GUÉRISSEURS    DES    CAGOTS  61 

cagots  de  Bayonne.  Ce  saint  n'est  autre  que  l'évêque  cleMyre, 
qui  ressuscita  les  trois  enfants  mis  au  saloir,  et  dont  la  fête 
est  populaire.  Nous  avons  vu  sa  statue  dans  les  chapelles  de 
plu  sieurs  Madeleines  en  Bretag-ne  et  dans  les  Vosges.  Nous 
croyons  que  le  culte  de  ce  saint  chez  les  lépreux  est  dû  à 
saint  Nicolas  de  Tolentino,  qui  fonda  au  xin"  siècle  l'ordre 
des  Augustins,  adonnés  au  soin  des  lépreux;  de  là  vient  sans 
doute  que  plusieurs  maladreries  se  sont  appelées  de  saint 
Nicolas.  Le  fondateur  de  l'ordre  avait-il  institué  un  culte 
spécial  en  l'honneur  de  son  patron,  ou  bien  les  Augustins 
vénéraient-ils  sous  son  nom  leur  fondateur,  que  le  peuple 
confondit  avec  le  saint  évêque  de  Myre?  C'est  ce  que  nous 
ignorons. 

Est-il  besoin  de  rappeler  le  culte  de  saint  Loup  qui  se 
remarquait  surtout  à  Navailles,  et  dont  nous  avons  déjà  parlé 
plus  haut. 

Sainte  Quitterie,  bien  connue  dans  le  Gers  et  les  Landes, 
semble  avoir  été  spécialement  invoquée  par  les  cagots.  C'est 
un  fait  qui  jusqu'ici  n'a  jamais  été  signalé,  croyons-nous'. 

Très  honorée  en  Gascogne,  cette  sainte  donna  son  nom  à 
la  basilique  du  Mas  d'Aire,  ainsi  qu'à  quelques  villes  qui 
sont  :  Sainte-Quitterie  de  Ribaute,  aujourd'hui  Plaisance  du 
Gers;  Sainte-Quitterie  de  Loumné,  aujourd'hui  Larée;  elle 
est  la  patronne  de  Tachousin  et  de  Castelnau  de  Barbarens. 
Dans  cette  dernière  ville,  dit  Dom  Brugèles,  elle  était  invo- 
quée contre  la  rage. 

En  ce  ([ux  concerne  la  lèpre,  il  faut  noter  qu'entre  Lanne- 
maignan  et  Tachousin,  sur  le  flanc  de  la  colline,  s'élève  une 
fontaine  réputée  miraculeuse  et  dédiée  à  sainte  Quitterie;  de 
même  à  Sainte-Quitterie  de  Loumné  (Larée)  il  y  avait  une 
piscine  miraculeuse  située  à  200  mètres  de  l'église,  et  oîi  tous 
les  malades,  et  spécialement  les  lépreux,  venaient  se  plonger. 
La  chapelle  du  quartier  des  Cagots  à  Vic-Fezensac  était  dédiée 

1.  ^^ainle-Quitleric  serait  née  dans  une  iielile  capitale  nommée  Belcagie, 
que  gouvernait  son  père  Catilius,  païen,  éjioux  de  Calsia.  Elevée  en  secret 
dans  la  religion  chr('tienne,  elle  refusa  de  s'unir  au  mari  que  lui  avait  choisi 
son  père;  elle  s'enfuit,  mais  liientôt  rattrapée  elle  eut  la  tête  tranchée.  La 
sainte  prit  alors  sa  létc  et  la  porta  à  Aire,  où  ses  restes  furent  conservée, 
(m"  ou  IV"  siècle.)  Sa  fête  se  célèbre  le  22  mai. 


62  HISTOIRE   MÉDICALE 

à  la  sainte;  elle  s'élevait  à  l'endroit  où  se  voit  la  croix  dite 
des  Capucins  (J.-J.  Moulezun).  Ce  (|iiarti('r  des  capots  est  à 
(juatre  cents  mètres  au  couchant  de  la  ville;  il  s'y  voit  une 
fontaine  jadis  réservée  aux  seuls  lépreux.  Enfin  à  Demu  le 
cimetièi'e  des  cagols  s'appelait  de  Sainte-Qiiitterie  '  . 

Enfin  rappelons  que  les  cahots  invoquaient  saint  Chris- 
tophe, en  sa  chapelle  sise  à  Saint-Christau  près  d'Auch  -. 

vil.   —    LES    CAGOTS    MÉDECINS 

On  ne  rencontre  guère  de  cagots  médecins  qu'aux  xiv  et 
xv"  siècles.  Nous  n'en  connaissons  que  quatre  qui  figurent 
dans  des  litres  déjà  |)ubliés  avant  nous.  En  1374  Maître 
P[ierre],  crestia  de  Lac,  médecin,  est  appcdé  pour  examiner 
des  plaies';  eu  13Si,  Berduc  de  Cazenave  promet  par-devant 
notaire  à  Joluin,  chestiaa  de  Meritein  de  lui  payer  23  florins 
d'or  pour  cure  de  plaie  de  tète'*;  en  1434  maître  Herdol, 
médecin  et  chrestia  d'Oloron,  accepte  un  arrangement  pour 
le  paiement  des  honoraires  que  lui  doivent  deux  habitants 
d'Aramitz'";  enfin  en  li"2  c'est  encore  un  médecin  cagot  que 
Jean  de  Mailhoc  qui  reçut  la  cahane  de  Cauterets''. 

Il  faut  admettre  que  ces  cagots  devaient  être  assez  bien 
portants  pour  pouvoir  exercer  la  médecine.  Le  droit  pour 
eux  d'exercer  une  profession  libérale  s'explique  par  la  con- 
dition libre  où  ils  vivaient  et  le  peu  de  surveillance  dont  on 
les  entourait;  on  ne  leur  eût  pas  laissé  cette  licence  au 
xu«  siècle  et  encore  moins  peut-être  au  xvr. 

Au  sujet  des  cagots  médecins,  M.  Sansot  a  dit  avec  beau- 
coup de  justesse,  que  s'il  y  avait  eu  en  France  des  écoles  de 
médecine,  on  n'y  aurait  pas  reçu  les  cagots,  et  qu'il  est  plus 
probable  qu'ils   aient  appris   leur   art   en   Espagne,   où  l'on 

1.  Nous  devons  ces  deu.\  derniers  renseignements  à  M.  Adrien  Lavergne, 
de  Castillon  de  Batz,  qui  a  eu  l'extrême  obligeance  de  souvent  nous  aider 
dans  nos  recherches  sur  les  cagots  du  Gers. 

2.  On  l'invoquait  pour  la  guérison  des  chrislailles.  On  trouvera  à  ce  sujet 
de  plus  amples  détails,  p.  37. 

3.  Archives  des  Basses-Pyrénées.  E  1918,  fol.  o7,  publié  par  llaymond, 
Conr/rès  srAenlifique  de  France,  SO*"  session,  Pau,  1873.  vol.  I,  p.  285-287. 

4.  Arch.  B.-P.  E  l'.l22.  fol.  37.  publié  par  Raymond,  loc.  cil. 

5.  Arch.  B.-P.  E  17-67,  fol.  22,  id.,  id. 

6.  Duhourcau,  loc.  cil. 


LES    CAGOTS    MÉDECINS  63 

trouvait  des  médecins  juifs  et  arabes'.  L'observation  serait 
tout  à  fait  justifiée  s'il  était  prouvé  que  nos  cagots  avaient 
appris  leur  art  dans  quelque  université,  et  qu'ils  n'étaient 
point  de  ces  médecins  non  officiels  qui  abondaient  jusqu'au 
xv"  siècle,  et  contre  lesquels  on  fit  plus  d'une  ordonnance  -. 

De  même  que  dans  les  léproseries,  certains  lépreux 
faisaient  office  de  médecin,  de  même  devait-il  en  être  chez 
les  cagots.  Serait-ce  là  l'origine  de  cette  opinion  populaire 
tjui  vit  en  eux  parfois  des  sorciers. 

On  sait  qu'en  Poitou,  les  devins  étaient  uniquement  recrutés 
parmi  les  charpentiers  et  bûcherons  de  père  en  fils.  Ces 
métiers  étaient  précisément  les  seuls  qu'exerçaient  les  cagots 
(ils  ne  travaillaient  que  le  bois).  Il  est  probalde  que  cette 
réputation  de  sorcellerie  attachée  aux  familles  de  bûcherons 
marque  la  persistance  d'une  coutume,  celle  des  cagots  méde- 
cins ou  sorciers.  Divers  petits  faits  relevés  par  Fr.  Michel 
tendraient  à  confirmer  cette  opinion  :  quand  on  met  le  pain 
à  l'envers  sur  la  table,  dans  certains  villages,  les  cagots  ont 
le  droit  d'entrer  et  de  prendre  ce  pain;  de  même  qu'un  cagot 
a  droit  à  la  charge  que  porte  une  bête  de  somme  si  elle 
n'est  pas  bien  empaquetée  :  ce  sont  bien  là  des  droits  compa- 
rables à  ceux  des  sorciers.  Mazure  reconnaît  cette  assimila- 
lion,  mais  il  en  tire  des  conclusions  inadmissibles,  à  savoir 
(|ue  c'est  à  la  sorcellerie  qu'il  faut  imputer  la  proscription  des 
cagots.  Il  écrit  :  «  Le  Parlement  de  Bordeaux,  vers  la  fin  du 
règne  de  Henri  IV,  sévit  avec  une  extrême  rigueur  contre  les 
sorciers  et  contre  les  cagoths  qu'il  semble  réunir  pour  la 
même  cause  dans  la  même  proscription,  les  accusant  à  -  la  -  fois 
de  ladrerie  et  d'œuvres  noires^.  » 

Une  chanson  originaire  de  Mugroii  (Landes)  prouve  clai- 
rement que  l'on  croyait  les  cagots  sorciers  : 

Gabot,  gabot,  gabère 
Coiiaii  a  bis  ta  niay  soiircicre 
Et  toiin  pay  loHp-Qdvons 
Gros  Patapouf. 

1.  De  Vor'ujine  (les  caçjols  (Bullelin  de  la  Société  Ramond,  III"  trimestre,  1008.) 

2.  Une  (le  ces  ordonnances  se  lit  à  la  fin  de  l'ordonnance  dn  sénéchal  du 
Périgord  du  12  novembre  1480  qui  est  reproduite  aux  Pièces  juslificalives,  n"  29. 

3.  Mazure,  Histoire  du  Bénrii  et  du  Pat/s  Hasque.  Pau,  1839,  p.  413. 


04  HISTOIRE    MEDICALE 

A  Perqnie  (Landes),  on  croyait  que  les  caresses  et  même 
les  rei-anls  des  cagots  communiquaient  les  plus  graves 
maladies  ou  des  infirmités  incurables  aux  enfants. 

Rappelons  (ju'à  la  fin  du  xvii''  siècle  et  surtout  au  xviii%  un 
iirand  nombre  de  cagotes,  dans  la  Chalosse,  étaient  sages- 
femmes. 


CHAPITRE  II 

LA  MÉDECINE  MODERNE 

RECONNAIT  CHEZ  LES  CAGOTS  DES  TRACES 

DE  LEUR  LÈPRE  HÉRÉDITAIRE 

I.    —    LA    LÈPRE    LARVÉE 

La  Lèpre,  dans  les  foyers  mêmes  où  on  la  rencontre  en 
pleine  activité,  se  présente  parfois  sous  des  formes  très 
légères,  la  maladie  s'arrétant  définitivement  après  avoir 
parcouru  seulement  une  courte  partie  de  son  évolution; 
quelquefois,  après  une  longue  période  d'attente,  elle  reprendra 
pour  poursuivre  sa  marche  normale.  De  même  que  lors 
d'épidémies,  de  scarlatine,  ou  de  typhoïde  par  exemple,  il 
suffit  de  quelques  légers  signes  pour  établir  le  diagnostic,  de 
même  pour  ces  formes  de  lèpre  larvée,  la  connaissance  de 
l'endémie  permet  au  clinicien  de  reconnaître  l'aflection.  Ce 
qui  existe,  lors  des  épidémies  et  des  endémies,  existe  aussi 
en  dehors  d'elles.  Pour  ce  qui  concerne  la  lèpre,  il  est  certain 
qu'il  y  a  des  formes  larvées,  et  il  est  non  moins  certain 
qu'elles  sont  souvent  méconnues  dans  les  pays  où  on  admet 
l'endémie  éteinte. 

Les  mauvaises  conditions  hygiéniques  qui  se  rencontrent 
encore  dans  nos  campagnes,  seraient  pour  beaucoup  dans 
l'étiologie  de  l'affection.  Zambaco-Pacha,  un  des  plus  com- 
pétents léprologues  qui  soient,  n'allait-il  pas  jusqu'à  dire  : 
«  La  lèpre  est,  selon  moi,  une  maladie  dyscrasique,  par 
laquelle  le  sang  est  vicié  par  suite  d'une  existence  anti-hygié- 
nique et  surtout  d'une  nourriture  composée  d'aliments  de 
mauvaise  nature  et  en  décomposition,  et  cela  au  même  titre 

Fa  Y.  S 


66  HISTOIRE    MÉDICALE 

que  pour  la  pellagre  et  le  béribéri On  peut  donc  définir 

la  lèpre  :  (ne  <iffection  nervense,  consécutive  à  une  di/scnisie 
du  snnrj  \  »  Pour  que  cet  éniinent  médecin  (qui  n'a  jamais 
négligé  de  rechercher  le  bacille  de  Hansen,  et  sait  qu'il  est 
introuvable  parfois  dans  les  formes  les  mieux  caractérisées 
<le  la  maladie)  ait  soutenu  une  telle  opinion,  il  faut  croire 
qu'en   vérité  le   facteur  mauvaise  liijfjiène  a  une  im|iortance 
considérable.  Mais  ce  facteur,  si  important  soit-il,  ne  suffit 
pas.  Le  bacille  et  l;i  prédisposition  héréditaire  sont  des  causes 
plus    nécessaires.     C'est     en    considérant    l'hérédité ,    que 
M.    Roger  a  dit  :  «  11  est  probable  que  la  lèpre  exerce  une 
influence  dystrophique  et  peut-être  faut-il  considérer  que  les 
cagots  sont  des  victimes  de  la  paraléprose  '.  »  Chez  les  cagots, 
on  rencontre  l'hérédité  lépreuse  et  souvent  la  misère,  c'est- 
à-dire  tout  ce  qui  est  nécessaire  pour  faire  se  développer  la 
maladie,    non   plus    sous   sa    forme  ancienne,   grave,    mais 
presque  uniquement  sous  des  formes  larvées,  ou  mieux  atté- 
nuées.   Ces    formes  de  la    maladie   sont  aussi   celles   qu'on 
rencontre  le  plus  souvent  en  Bretagne.  Ces   manifestations 
atténuées  sont  à  la  lèpre,  dans  le  même  rapport  que  la  tuber- 
culose d'une  part,  et   la  scrofule   et  le   lupus   d'autre    part. 
L'absence  pi*esque  constante  du  bacille  de  Hansen  dans  les 
syringomyélies  et  les  myélites  lépreuses,  et  en  général  dans 
toutes  les  manifestations  larvées  de  la  maladie,  ne  fait-elle  pas 
penser  à  l'absence  du  bacille  de  Koch  dans  le  lupus?  Ici,  sans 
doute,  le  cobaye,  ce  réactif  vivant  si  sensible,  a  fait  juger  la 
question;    mais    pour    la    lèpre,    nous    ne    possédons    point 
d'animal  aisément  inoculable.  Est-ce  à  dire  que  le  bacille  de 
Hansen  n'ait  rien  à  voir  dans  la  question?  Non  certes.  Aussi 
devons-nous    nous    cantonner     pour    le    moment    dans    le 
domaine  de  l'observation  clinique,  et  nous  y  laisser  guider 
par  ceux  dont  la  compétence  est  indiscutable;  partout  en  effet 
nous  possédons,  selon  le  mot  de  Verneuil,  «  l'immense  et 
impérissable    laboratoire    de    l'observation    clinique    qui,    à 


{.  Voyage  chez  les  Lépreux,  par  le  D'  Zambaco-Paclia,  Paris,  Masson,  18'JI, 
p.  50-5 i. 
2.  Roger,  Maladies  infectieuses,  1902,  p.  1238. 


TROUBLES  TROPHIQUBS  DES  ONGLES  67 

défaut  d'autres,  peut   suffire   aux  vrais  et  sincères  travail- 
leurs '  ». 

C'est  dans  ce  laboratoire  que  peu  à  peu  on  s'est  aperçu  que 
les  cagots  étaient  affligés  de  lésions  diverses,  de  troubles 
trophiques;  que  leurs  lésions  ressemblaient  à  celles  de  la  lèpre 
atténuée;  enfin  que  quelques-uns  d'entre  eux  étaient  atteints 
de  la  lèpre  la  mieux  caractérisée.  Ces  constatations 
amenèrent  des  recherches  spéciales  sur  la  syringomyélie, 
d'abord  mal  accueillies,  mais  qui  peu  à  peu  prirent  une 
importance  si  grande,  que  maintenant  beaucoup  de  cliniciens 
reconnaissent  l'existence  d'une  syringomyélie  lépreuse  ou 
|>seudo-syringomyélie.  Ce  que  l'on  observe  le  plus  souvent 
chez  les  cagots  ce  sont  des  lésions  trophiques  des  ongles,  de  la 
peau,  des  cheveux,  des  plaques  d'analgésie  avec  différenciation 
des  sensibilités,  l'absence  congénitale  de  plusieurs  dents,  la 
rhinite  chronique,  le  pemphigus,  les  mutilations  de  doigts, 
enfin  la  main  en  griflé.  Nous  allons  étudier  brièvement  les 
plus  importantes  et  les  plus  caractéristiques  de  ces  lésions,* 
en  nous  reposant  uniquement  sur  des  faits  d'observation. 
Puis  nous  signalerons  les  cas  de  lèpre  type  autochtones,  qui 
ont  été  observés  dans  le  Sud-Ouest. 

Troubles  trophiques  des  ongles. 

Les  altérations  des  ongles  des  cagots  ont  été  beaucoup 
étudiées  par  Magitot,  Lajard  et  Rcgnault,  et  Zambaco-Pacha. 
Ces  auteurs,  et  particulièrement  le  dernier,  ont  apporté  une 
somme  assez  considérable  de  documents.  Aidé  des  faits  que 
nous  avons  observés  nous-même  nous  pouvons  dire  que  chez 
les  cagots  on  observe  deux  principales  variétés  de  lésions 
unguéales  : 

1°  Les  onychatrophies,  caractérisées  par  V arrêt  de  la  crois- 
sance de  l'ongle  et  son  atrophie  : 

2°  Les  dysonychoses,  caractérisées  par  ïarrc't  de  la  crois- 
sance do  l'ongle  avec  épaississement  et  déformation  totale  ou 
partielle. 

I.  (ia:..  méd.,  13  février  1885. 


68  HISTOIRE    MEDICALE 

Onvciiatrophik.  —  Les  onvchatro|>hies  des  cahots  sont  des 
troubles  troi>liiques  dus  probahlenient  à  des  lésions  nerveuses 
soit  |)(''ri|»l)éri(jues,  soit  centrales,  et  s'accompagnant  le  plus 
souvent  de  troubles  Irophiques  des  autres  tissus,  ou  de  pla- 
ques d'anestliésie  ou  d'bvpoestbésie  :  ce  sont  des  lésions  fré- 
quemment oltservées  dans  la  lèpre.  De  même  que  Tonyxis 
psoriasique,  les  onychatrophies  lépreuses  peuvent  être  la 
première  manifestation  de  la  maladie,  qui,  comme  nous 
l'avons  dit,  est  susceptible,  dans  ses  formes  frustes,  de  se 
borner  à  ces  lésions.  On  oj)serve  chez  les  cagots  deux  formes 
différentes  de  l'affection  :  1  amincissement  et  l'arrêt  de  la 
croissance  de  lonele  qui  ost  curactéristi(|ue  des  troubles  tro- 
phiques,  et  l'incurvation  do  l'ongle  avec  décollement  partiel 
qui  s'accompagne  souvml  d  onyxis  et  de  perionyxis. 

\Salrophie  unguéale  est  un  symptôme  de  la  lèpre  tropho- 
nerveuse;  elle  se  manifeste  par  l'amincissement  de  l'ongle 
qui  devient  petit  et  plat,  et  même  quelquefois  vient  à  dispa- 
raître, d'autres  fois  il  ne  laisse  après  lui  qu'un  vestige 
informe.  Elle  coexiste,  le  plus  souvent,  soit  avec  la  résorption 
osseuse  des  phalanges,  soit  avec  le  panaris  mutilant,  ou  les 
plaques  analgésiques.  Cette  lésion  a  été  quelquefois  observée 
chez  des  cagots.  C'est  ainsi  qu'une  jeune  fille  de  treize  ans, 
originaire  de  Salies,  et  de  famille  cagote,  présentait  cette 
lésion  à  ses  deux  auriculaires,  et  aux  cinquièmes  orteils,  tandis 
que  ses  autres  ongles  étaient  atteints  d'une  autre  lésion  connue 
vulgairement  sous  le  nom  d'ongles  de  carcoï/s  dont  il  sera 
parlé  plus  loin.  Cette  malade  présentait  des  pla(|ues  d'anes- 
thésie  à  la  piqûre,  à  droite  à  l'avant-bras  près  du  poignet,  au 
dos  de  la  main  et  des  doigts  et  à  la  joue  droite;  thermo- 
anesthésie,  au  tiers  inférieur  de  l'avant-bras,  à  la  paume  de 
la  main  et  à  la  face  palmaire  des  doigts  du  côté  droit.  En 
outre  elle  avait  une  absence  presque  complète  de  sourcils,  les 
cheveux  clairsemés,  pales  et  fins,  le  corps  glabre'.  Plusieurs 
membres  de  sa  famille  présentaient  des  signes  de  léprose 
atténuée. 

h'oufjle  de   carco'il  est    une    déformation    de   l'ongle    qui 

1.  Zambaco-Paclia,  Bull,  de  l'Acnd.  d''  mid.,  1893,  t.  XXIX.  p.  12-ol3. 


ONGLES    DE    CARCOILS. 

Cagot  de  Salies. 


70  HISTOIRE    MEDICALE 

semble  propre  aux  cagots',  qui  est  héréditaire,  et  qui  s'acconi- 
pagne  souvent  de  divers  symptômes  caractéristiques  de  la 
lèpre.  La  lésion  frappe  habituellement  tous  les  doigts. 

Cette  lésion  est  caractérisée  i>ar  un  arrêt  de  la  croissance 
de  l'ongle  qui,  d'apparence  normale  dans  sa  moitié  supé- 
rieure, est  au  contraire  bombé  transversalement  à  la  façon 
de  l'arche  d'un  pont,  dans  sa  moitié  inférieure.  En  ce  dernier 
point,  l'ongle  est  décollé  sur  la  ligne  médiane,  tandis  que  sur 
les  bords  il  demeure  adhérent.  Son  extrémité  libre  est  épaisse, 
et  décrit  de  droite  à  gauche  un  arc.  Sous  cet  arc,  entre 
l'ongle  et  le  doigt  se  trouve  une  cavité  remplie  de  débris 
épithéliaux  et  de  poussières  habituellement  noires,  quelquefois 
fétides  et  imprégnées  d'un  suintement  purulent.  Cette  cavité 
atteint  en  moyenne  de  3  à  4  millimètres  de  longueur  sur  2  de 
large.  L'ongle,  ne  poussant  guère,  n'a  pas  besoin  d'être 
coupé,  il  s'use  ou  se  casse  ou  s'effrite  à  son  extrémité  ;  dans 
son  ensemble  il  paraît  plutôt  petit  et  court.  Il  repose  sur  un 
doigt  généralement  gros,  épais,  dur,  dont  la  pulpe  est  sou- 
vent analgésique  et  insensible  à  la  chaleur.  Chez  certains 
malades,  cette  lésion  s'accompagne  d'onyxis;  chez  d'autres, 
on  observe  des  panaris  analgésiques,  des  résorptions 
osseuses,  ou  autres  lésions  qui  en  se  développant  compro- 
mettent la  vitalité  de  l'ongle  et  amènent  sa  chute  ou  sa  dispa- 
rition partielle.  L'ongle  en  carcoïl,  ou  en  colimaçon,  est 
parfois  bombé  longitudinalement  '". 

Cette  lésion  rappelle  de  loin  les  dystrophies  unguéales 
qui  accom])agnent  les  états  dyscrasiques  et  les  infections.  Si 
bien  qu'il  est  permis  de  se  demander  si  ce  trouble  trophique 
est  lié  à  une  lésion  nerveuse  périphérique  ou  centrale,  ou  à 
l'état  dyscrasique  individuel  ou  héréditaire  que  crée  la  lèpre, 
si  atténuée  soit-elle.  Il  nous  a  souvent  été  donné  d'observer 
dans  la  psychose  maniaque-dépressive,  en  particulier  dans  les 
formes  à  prédominance  dépressive,  au  cours  d'un  long  accès 

i.  Nous  avons  observé  à  Paris  un  homme  atteint  de  lésions  tout  à  fait 
comparables.  Mais  l'examen  le  plus  approfondi  et  l'élude  des  antécédents  ne 
nous  ont  fourni  aucun  renseignement  propre  à  éclairer  l'étiologie  de  ce  cas. 

2.  Dans  la  lèpre  on  rencontre  cette  altération.  On  pourra  la  voir  repro- 
duite au  musée  de  l'hôpital  Saint-Louis  (Auriculaire  de  la  pièce  1186, 
vitrine  24). 


TROUBLES  TROPHIQUES  DES  ONGLES  71 

mélancolique,  des  dystrophies  unguéales,  caractérisées  par 
l'arrêt  presque  absolu  de  la  croissance  de  l'ongle,  qui  se 
bombe  et  devient  cassant;  cette  lésion  rappelle  l'ongle  hippo- 
cratique'.  Or,  si  dans  ce  cas,  le  trouble  trophique  paraît  bien 
dû  à  une  auto-intoxication,  il  est  juste  de  se  demander  si 
dans  la  lèpre  atténuée  héréditaire,  dans  laquelle  les  oncles 
présentent  une  lésion  presque  semblable,  il  ne  faut  pas  incri- 
miner, comme  cause  principale,  la  viciation  de  la  masse 
sanguine  par  des  toxines,  que  celles-ci  soient  endogènes  ou 
microbiennes.  D'ailleurs,  la  lésion  qui  nous  occupe  diffère 
de  celles  qui  sont  liées  aux  névrites  ou  aux  altérations 
médullaires,  ces  dernières  étant  caractérisées  par  l'atrophie 
unguéale  telle  que  celle  que  nous  avons  décrite  plus  haut. 

Magitot,  Lajard  et  Regnault,  qui  n'avaient  observé  l'ongle 
de  carcoïl  qu'à  Salies,  croyaient  qu'il  était  dû  à  l'usage  des 
salaisons.  (L'influence  des  salaisons  dans  l'étiologie  de  la 
lèpre  a  été  souvent  défendue.)  Il  est  certain  que  les  salaisons 
plus  ou  moins  avariées  font  souvent  partie  des  aliments  dont 
usent  les  lépreux,  mais  ces  substances  ne  doivent  entrer  dans 
l'étiologie  de  l'affection  (jue  comme  facteurs  propres  à  débi- 
liter l'organisme,  ils  préparent  le  terrain  déjà  infecté,  qu'une 
bonne  hygiène  eût  suffl  à  mettre  à  l'abri.  Mais  cette  altéra- 
tion des  ongles  n'est  pas  propre  à  Salies,  ainsi  que  l'a 
démontré  Zambaco,  qui  l'a  rencontrée  dans  un  grand  nombre 
d'autres  localités. 

Nous  résumerons  ici  quelques-unes  des  observations  qui 
concernent  les  ongles  de  carcoïls;  on  verra  que  toujours  il 
s'agit  d'une  affection  héréditaire,  souvent  accompagnée 
d'autres  signes  de  lèpre, 

A  Salies.  —  Voir  à  la  page  suivante  le  tableau  des 
familles  B...  et  L...,  dont  l'observation  est  fournie  par  Lajard 
et  Regnault  et  complétée  par  Zambaco. 

A  Escos,  Zambaco  a  vu  une  femme  dont  tous  les  ongles 
sont  en  carcoïl,  avec  suintement  purulent  et  exulcérations 
péri-unguéales.  De  ses  quatre  enfants  un  seul  est  normal. 


1.  L'ongle  prenii  parfois  dans  la  lèpre  l'aspect  dit  hippocraliqiie.  Voir  inusée 
de  Sainl-Louis,  n'  2312,  vitrine  24. 


72 


HISTOIRE    MEDICALE 


Les  autres  ont  la  même  lésion  et  de  plus  sa  fille  aînée, 
âgée  de  quinze  ans,  a  peu  de  cheveux,  et  pas  de  sourcils. 

A  Jurançon,  près  de  Pau,  à  Oloron,  Lesctin,  Charre, 
Baifjt,  etc.,  on  a  signalé  d'autres  cas. 

D'ailleurs  nous  ne  pouvons  mieux  faire  que  de  renvoyer  le 
lecteur  aux  travaux  où  nous  puisons  ces  renseignements  :  il 
y  trouvera  plusieurs  autres  observations  détaillées  '. 


TABLEAU    DES    FAMILLES    B.. 

B... 


ET   L.. 


Homme  1  homme        1  homme  marié  à         Marie  L..., 

hypertrophie  rien.  rien.  ongles   hj'pertro- 

unguéale.  phics  dentition 

incomplète. 


6  enfants  ne 
présentant  rien. 


Catherine, 
ongles  hyper- 
trophiés. 


Josci>oim, 
ongles  carcoïls. 

I 

i  I 

Un  fils,  vivant  à  R.  à  Bordeaux, 

Bordeaux,  ongles  ongles  carcoïls. 
hypertrophiés. 

I 
4  enfants, 
ongles  hyper- 
trophiés. 


.Jeantin. 
ongles  carcoïls, 
cheveux  rares. 

I 

B... 
ongles  carcoïls. 


Pierre, 
cheveux  rares, 
ongles  carcoïls,  den- 
tition incomplète. 


P...  X...      Héloïse,  femme  L., 

ongles      ongles        ongles  carcoïls, 
carcoïls.  carcoïls.  teint  blafard,  pla- 
ques de  thermo- 
anesthésie  et  d'anal- 
gésie, membres 
glabres. 


André,  -21  ans  i  en  ls03),  menui- 
sier', cheveux  rares,  visage 
et  corps  glabres,  ongles  car- 
coïls, plaques  d'analgésie, 
de  thermo-anesthcsie  et 
diminution  du  sens  du 
toucher  en  plaque. 


I 
Lucie,  13  ans, 
rhinite  chronique,  cheveux 
rares,  peu  de  sourcils, 
4  ongles  atrophies,  les  autres 
carcoïls:  plaques  d'anal- 
gésie et  de  thermo- 
anesthésie. 


I 
Fille,  18  ans, 
normale. 


1.  Lajard  et  Regnault,  De  Vexislence  de  la  lèpre  ullénuéa  chez  les  cagols 
des  Pijrénées.  Profjrès  médical,  1892,  2"  S.,  p.  406-466  et  484-497. 

Lajard,  Sociélé  de  biolor/ie,  15  oct.  1892  et  22  ocl.  1892;  Société  annlomic/ue 
de  Paris,  21  oct.  1892,  t.  LXVII,  p.  649-652. 

Magilot,  Sur  une  variété  des  cagots  des  Pyrénées,  Congres  de  Pau,  1892, 
t.  II,  p.  6.u9-6i9;  Bull,  de  l'Acad.  de  mcd.  de  Paris,  3«  s.,  t.'xXVIli,  p.  596-600  ; 
Bulletin  de  la  Société  anlhropolgique  de  Paris,  4"  s.,  p.  553-572. 

Zambaco-Paclia,  Les  cagots  des  Pyrénées,  Bull,  de  l'Acad.  de  méd.  de 
Paris,  t.  XXIX,  p.  504-563;  1893. 

2.  Nous  possédons,  grâce  à  l'obligeance  de  notre  excellent  confrère,  le 
D'  Pierre  Lafont,  aîné,  de  Salies,  trois  excellentes  photographies,  d'André  L., 
menuisier,  prises  en  1900.  Nous  reproduisons  ici  deux  d'entre  elles,  ou  l'alo- 
pécie d'une  part,  les  déformations  unguéales  de  l'autre  sont  des  plus  mani- 
festes. Le  corps  de  cet  homme  est  absolument  glabre  même  aux  régions 
axillaires  et  pubienne. 


LES    MATN'S    D  UN    CAGOT    DE    SALIES. 


LK-    MAINS    MITILKES    I)'UN   AGOT  DE   VILLEFRANQUE. 

A  droite  une  main  normale  dans  la  demi-flexion.  Les  doigts  de  lagot  sont  ici  dans  le  maximum 

d'extension  que  nous  ayons  pu  obtenir. 


Fay.    -  P.  'r2-ri. 


TROUBLES  TROPHIQUES  DES  ONGLES  73 

Hypertrophies  unguéales.  —  L'hypertrophie  des  ongles  est 
assez  fréquente  chez  les  cagots;  elle  se  présente  sous  deux 
aspects. 

a)  H[iperti'ophie  partielle  de  V ongle.  —  Chez  quelques  indi- 
vidus, les  ongles  sont  «  épais,  lisses,  luisants,  normaux  à 
leurs  trois  quarts  supérieurs;  tandis  que  leur  quart  inférieur 
est  comme  décortiqué,  terne,  inégal  à  sa  surface,  rugueux, 
brun  et  plus  haut  de  niveau  ».  Ils  peuvent  atteindre  à  leur 
extrémité  lihre  une  épaisseur  de  un  centimètre.  Il  y  a  parfois 
concomitamment  de  l'onyxis,  avec  cercle  suppuratif  et 
ulcéré,  où  se  développent  des  petits  bourgeons  charnus. 
Cette  forme  d'hypertrophie  a  été  observée  en  particulier  par 
Zambaco-Pacha  chez  une  famille  cagote  de  Lasclaverie 
(près  Morlaas,  Basses- Pyrénées)  dont  plusieurs  membres 
présentaient  héréditairement  ces  lésions  accompagnées  de 
divers  autres  symptômes  plus  franchement  lépreux,  tels  que 
pemphigus  lépreux,  rhinite  chronique,  plaques  d'analgé- 
sie, etc. 

^)  Hypertrophie  totale  de  fongle.  —  L'ongle  est  partout 
rugueux,  épais,  opaque,  strié  transversalement,  les  couches 
kératinisées  se  superposent  formant  de  véritables  cornes  que 
seules  la  lime  ou  le  couteau  peuvent  râper  pour  permettre 
le  port  des  chaussures.  Cette  lésion,  quelquefois  vue  chez  les 
cagots,  n'a  pas  une  grande  valeur  par  elle-même,  car  elle  se 
rencontre  bien  ailleurs  que  dans  la  lèpre.  Nous  l'avons 
observée  très  souvent  dans  la  population  des  asiles,  en  parti- 
culier chez  les  vieillards,  déments  et  cachectiques.  Elle  n'a  que 
la  valeur  d'un  trouble  trophique,  sans  préjuger  de  la  nature 
de  ce  trouble.  Elle  se  présente  chez  les  cagots  concomitam- 
ment avec  l'ongle  de  carcoïl,  et  revêt  parfois  l'aspect  de  l'ony- 
chogrypose. 


Hyper  lié  rat  oses. 

Les  hyperkératoses  dont  il  s'agit  en  Tespèce,  sont  héré- 
ditaires, et  s'accompagnent  d'autres  lésions  d'apparence 
lépreuse.  Elles  ont  été  observées  à  Jurançon  et  à  Lasclaverie. 


74  HISTUIUE    MEDICALE 

Précédées  de  bulles  peinphyg^oïdes,  elles  peuvent  de  ce  fait 
laisser  soupçonner  leur  origine.  J^^a  description  (|ui  suit,  et 
qui  se  raj)porleàun  malade  de  Lasclaverie,  montre  l'évolution 
et  l'aspect  de  la  lésion. 

«  A  2  centimètres  environ  du  pli  du  poii^net,  la  main  droite 
|>rés('nte  une  callosité  grande  comme  une  pièce  de  cinq  francs 
en  argent,  proéminente  de  1  centimètre,  avec  une  crevasse 
profonde  en  son  milieu.  Plusieurs  autres  excroissances,  plus 
petites,  sont  placées  tout  autour;  d'autres  sont  étagées  sur 
cluKjue  doigt:  et  une  volumineuse,  avec  une  déhiscence  à  son 
milieu,  siège  entre  le  pouce  et  l'index.  L^s  pulpes  des  doigts 
sont  d'une  dureté  extrême  quoique  sans  verrues.  On  dirait 
qu'elles  sont  enduites  d'un  enduit  épais,  jusqu'au  milieu  de 
la  phalangette  (le  malade  présente  une  dysonychose  à  tous 

les.  ongles    des   mains) Aux    pieds  un  épaississement  de 

l'épiderme,  de  plus  de  1  centimètre  i/2,  remonte  tout  autour 
du  talon  jusqu'à  3  centimètres,  comme  le  derrière  d'une  san- 
dale, et  y  forme  bourrelet.  Cette  grosse  callosité  se  continue 
sous  le  talon,  jusqu'à  la  voûte  plantaire,  et  ressemble  à  une 
semelle  de  gros  cuir  surajoutée,  comme  celle  que  l'on  cloue 
aux  chaussures  des  chasseurs.  Au  delà  de  la  voûte  du  pied, 
qui  est  normale  et  qui  ressemble  à  un  vallon  entre  deux  mon- 
ticules, il  existe  un  autre  épaississement  en  masse  de  toute 
la  peau  faisant  encore  comme  une  semelle  ajoutée,  antérieu- 
rement. Ces  hijjjerkéraloses  sont  jaunes,  irrégulières  à  leur 
surface,  sectionnées  par  des  crevasses  d'où  il  suinte  un  pus 
infect.  La  semelle  antérieure  est  stratifiée  en  schiste  comme 
l'ardoise.  Ces  épaississements  épidermiques  atteignent,  quand 
ils  sont  abandonnés  à  eux-mêmes,  une  hauteur  de  quatre  et 
de  cin(|  travers  de  doigt,  et  rendent  la  marche  très  doulou- 
reuse   Ces   callosités  se  détachent  parfois  spontanément, 

surtout  au  printemps,  et  laissent  à  nu  une  surface  exulcérée, 
douloureuse,  qui  se  couvre  ensuite  d'un  épiderme  qui  s'épaissit 
progressivement'.  » 

Ces  lésions  se  développaient  vers  le  sixième  mois  après  la 
naissance.  Elles  étaient  précédées  d'une  poussée  de  grosses 

1.  Zambaco-Pacha,  Bull,  de  l'Acad.  de  méd.  de  l'aris,  18y3,  t.  XXIX,  p.  518. 


l'alopécie  des  CAGOTS  7b 

phlyctènes ,  de  la  grosseur  d'une  pièce  de  50  centimes 
environ.  A  ces  phlyctènes  succédaient  des  ulcérations,  puis  la 
peau  s'épaississait.  Cette  évolution  durait  deux  mois  environ. 
L'hyperkératose  n'est  donc  pas  fonctionnelle,  mais  patholo- 
gique. Chez  l'un  des  memhres  de  cette  famille  il  y  avait  des 
plaques  d'analgésie.  Les  trois  enfants  étaient  atteints  de 
rhinite  chronique,  et  leur  père  était  mort  couvert  de  grands 
ulcères,  ayant  des  mutilations  digitales  et  la  main  gauche  en 
grifîe.  Cette  famille  serait  désignée  dans  les  environs  sous  le 
nom  de  cagote  et  de  lépreuse.  Des  lésions  analogues  auraient 
été  vues  à  Jurançon  près  de  Pau. 

Alopécie. 

L'alopécie  lépreuse  se  présente  sous  deux  formes.  Tantôt, 
le  corps  entier  est  glabre;  tantôt  les  sourcils  seuls  manquent 
ainsi  que  la  barbe  et  la  moustache;  tantôt  enfin  les  cheveux 
sont  rares  ou  fins  et  lanugineux. 

Voici  la  description  que  donnent  Lajard  et  Regnault  de  ce 
symptôme  chez  les  cagots  : 

«  La  couleur  des  cheveux  qui  restent  chez  les  alopéciques 
est  |)articulière.  Elle  a  un  aspect  blond  filasse.  Nous  avons 
remarqué  le  fait  suivant  dans  la  famille  B...  Le  père  qui  est 
sain,  la  mère  cagote  sont  bruns,  La  fille  cadette,  saine,  est 
brune  et  a  un  teint  fraîchement  coloré.  Les  deux  autres 
enfants  sont  alopéciques,  leurs  cils  sont  très  rares,  leurs 
sourcils  manquent  complètement,  leur  teint  est  blafard,  et 
les  cheveux  qui  restent  sont  d'un  blond  très  clair.  Cette 
couleur  peut  tromper  les  savants  qui  s'occupent  exclusive- 
ment d'aiifhroi»ologie  et  leur  faire  croire  qu'il  s'agit  d'une  race 
blonde,  ce  qui  ne  semble  pas  être  si  on  considère  les  yeux  de 
la  fillette  qui  sont  bruns. 

«  Examinés  à  la  loupe  ou  plutôt  au  microscope  à  un  faible 
grossissement,  ces  cheveux  se  présentent  avec  un  faible 
diamètre  ;  ils  ne  se  distinguent  guère  sous  ce  rapport  des 
poils  du  corps.  Ils  ne  sont  couverts  d'aucune  striation  parti- 
culière, leur  surface  n'est  pas  raboteuse.  Ils  sont  courts, 
très  lins;  la  peau  se  voit  partout  à  travers.  Us  continuent  à 


76  HISTOIRE   MÉDIGALK 

s'éclaircir  «le  plus  «mi  plus  avec  l'âge,  et  ils  ne  repoussent 
pas'.  »  Ce  que  Lajard  et  Hognault  rapportent  dans  cette 
page  pour  l'avoir  vu  à  Salies,  a  aussi  «}té  observé  par  nous 
aussi  bien  à  Salies  qu'en  Bretagne  chez  des  cacous.  Fr.  Michel 
l'avait  aussi  vu  dans  les  Landes  puisqu'il  dit  que  la  peau  des 
cagots  de  Saint-Jean  et  de  Saint-IMerre-de-Lier  était  sans  ou 
presque  sans  poils,  écaillée,  blanchâtre  et  farineuse'.  Dans  le 
tableau  que  nous  avons  inséré  j)lus  haut  on  remarquera  que 
j)lusieurs  personnes  sont  glabres,  ou  sans  sourcils,  ou  [)or- 
teurs  de  cheveux  pâles  et  clairsemés. 

De  même  dans  la  famille  Esp...,  cagote  de  Salies,  un 
enfant  de  douze  ans  a  les  cheveux  blond  clair,  rares,  et  peu 
de  sourcils,  en  même  temps  que  des  déformations  unguéales, 
des  plaques  d'analgésie;  un  autre  plus  jeune  présente  les 
mêmes  symptômes  plus  accentués.  Zambaco  en  cite  «juelques 
autres  exemples. 

Teint  blafard. 

La  coloration  terne,  blafarde,  blanche,  de  la  peau  est 
signalée  quelquefois  chez  les  cagots,  en  particuliei;  à  Salies. 
Elle  s'accompagne  toujours  de  lésions  unguéales. 

Nous  ne  pouvons  pas  donner  à  ce  symptôme  une  grande 
importance,  connaissant  sa  rareté  et  ne  l'ayant  jamais  observé 
par  nous-mêmes.  Rappelons  toutefois  que  Guy  de  Chauliac  le 
définit  :  «  une  certaine  couleur  vilaine  qui  saute  aux  yeux,  la 
morphée  ou  teinte  blafarde  de  la  peau  »,  et  que  Laurent  Jou- 
heri,  Paré,  Ader,  etc.,  la  signalent  chez  les  cagots. 


Maladie  de  Morvan.  —  Lèpre. 

La  main  en  griffe  avec  mutilations  des  doigts  et  analgésie 
€st  une  des  manifestations  les  plus  fréquentes  de  la  lèpre. 

1.  Lajard  el  Regnauld,  loc.  cil.  De  Vexislence  de  la  lèpre  atleniie'e  chez 
les  cagots  des  l'yrénéfs  :  Publications  du  Progrès  médical,  Paris,  Lecrosnier 
et  IJabé,  1893,  p.  24-2.o. 

2.  Fr.  Michel,  l.  II,  p.  138. 

Le  D'  Alcocq  aurait  vu  récemment  un  lépreux  tuberculeux  à  face  léonine 
à  Saint-Jean-de-Lier. 


MALADIE    DE    MORVAN    ET    LEPRE  77 

Grâce  à  ces  lésions,  et  même  en  l'absence  d'analgésie  on  peut 
encore,  comme  dans  le  cas  de  Thiercelin  et  Lesag-e,  diagnos- 
tiquer la  lèpre.  Accompagnées  ou  non  d'autres  signes  de 
lèpre,  elles  ont  été  très  souvent  rencontrées  chez  les  cagots 
des  Pyrénées. 

Nous  en  avons  observé  un  cas  typique  chez  un  cagot  de 
Villefranque,  près  Ustaritz,  dans  le  pays  Basque.  A  Ville- 
franque  il  y  avait  une  colonie  d'agots  habitant  jadis  un 
quartier  isolé  que  l'on  voit  encore;  ils  avaient  constitué  une 
confrérie  qui  tenait  des  réunions  très  secrètes.  L'évêque  de 
Bayonne  au  cours  d'une  de  ses  visites  pastorales  eut  à  s'en 
occuper,  au  xv]!"  siècle,  parce  que  les  confréries  du  village 
refusaient  de  les  admettre  dans  leur  sein. 

L'agot  que  nous  avons  vu  est  âgé  d'environ  quarante  ans; 
presque  toujours  assis  à  cause  de  la  faiblesse  de  ses  jambes, 
il  présente  des  mutilations  multiples  des  doigts.  Ses  mains 
sont  grosses,  ses  doigts  épais,  durs,  comme  infiltrés.  Il 
présente  des  deux  côtés,  la  main  en  griffe,  avec  atrophie  des 
interosseux  et  des  éminences  thénars.  La  photographie  que 
nous  publions  représente  ses  mains  dans  le  maximum 
d'extension  que  nous  ayons  pu  obtenir  artificiellement  à 
dessein  de  faire  voir  les  extrémités  digitales.  Une  main 
normale  dans  la  demi-flexion  a  été  placée  à  côté  pour  que 
l'on  puisse  mieux  saisir  le  raccourcissement  extrême  des 
doigts.  Le  pouce  des  deux  côtés  est  très  court  (3  centimètres 
depuis  le  pli  interdigital),  il  se  termine  par  un  ongle  bombé. 
A  droite  le  petit  doigt  est  tordu,  boudiné  et  court,  le  médius 
est  bosselé  de  cicatrices;  on  sent  les  deux  dernières  phalanges 
irrégulières,  comme  rongées  et  adhérentes  par  places  au 
derme.  L'index  est  légèrement  difforme.  A  gauche  l'index 
présente  une  cicatrice  d'amputation  chirurgicale;  il  ne  reste 
que  la  première  phalange;  le  médius  ne  conserve  aussi  qu'une 
phalange  partiellement  résorbée,  et  au  bout  une  petite  pro- 
duction cornée  représente  l'ongle.  L'annulaire  est  encore 
plus  déformé  et  sans  ongle.  Enfin  le  petit  doigt  a  aussi  été 
partiellement  détruit;  ce  qui  en  reste  est  un  moignon  conique 
oij  l'on  sent  des  fragments  osseux  ankylosés;  le  doigt  est 
fortement  en  adduction  et  en  flexion;  il  est  surmonté  d'un 


78  HISTOIRE    MEDICALE 

fout  |)«'tit  onirle  raboteux  et  irréçulier.  L'analirésie  est 
complète  au  niveau  de  ces  doigts.  Les  mutilations  ont  ôvolué 
lentement  et  successivement.  Les  conditions  dans  lesquelles 
nous  avons  Vu  ce  malade  ne  nous  ont  pas  permis  d'en  faire  un 
examen  plus  détaillé. 

Cette  observation  concorde  d'ailleurs  avec  un  i^rand  nombre 
d'autres  rapportées  par  les  auteurs  (jue  nous  avons  déjà 
maintes  fois  cités.  Nous  relèverons  dans  le  travail  de 
Zambaco  quelques  faits  caractéristiques.  Le  D'  Dupourqué 
cité  par  ce  savant  a  vu  à  Salies  de  nombreux  panaris,  ou 
mieux  des  dactilites  à  long^ue  durée  aboutissant  à  la  perte 
de  l'extrémité  du  doigt.  Catherine  la  Manchote  d'Andrein 
près  Salies,  (jue  Lajard  et  Hegnault  ont  signalée,  et  chez 
laquelle  M.  Reclus  a  diagnostiqué  la  maladie  de  Morvan', 
est  cagote;  elle  présente  de  l'hypoalgésie  dubraseldeTavant- 
bras,  ainsi  que  des  jambes,  des  pieds  et  des  orteils,  et  un 
placard  analgésique  au  dos  de  la  main  et  de  lavant-bras; 
l'ongle  des  cinquièmes  orteils  manque  aux  deux  pieds; 
panaris  indolore  du  pouce  droit  suivi  de  perte  de  la  phalan- 
gette et  déformation  de  l'ongle;  mains  en  grille,  atrophie  des 
interosseux,  ulcère  lent  au  poignet. 

A  Castagnède,  à  Saint- Palais,  à  Pau,  à  Jurançon,  à 
Lourdes,  à  Estaing,  à  Oloron,  etc.,  on  a  signalé  plusieurs  cas 
semblables. 

A  Castagnède  il  y  avait  récemment  un  lépreux  autochtone; 
à  Lasclaverie  une  famille  cagote  est  désignée  sous  le  nom  de 
la  famille  des  lépreux;  un  de  ses  membres  paraît  être  mort 
de  lèpre,  ses  enfants  dont  nous  avons  parlé  plus  haut  ont  des 
manifestations  atténuées  de  cette  maladie;  à  Argelès, 
à  Gerde,  on  a  signalé  des  cas  de  lèpre.  Et  si  nous  passons  à 
Toulouse,  à  Montpellier,  à  Bordeaux,  nous  trouvons  là  encore 
de  nombreux  cas.  M.  Pitres*  a  dressé  pour  cette  dernière  ville 
et  ses  environs  une  statistique  où  figurent  .33  cas,  recueillis 
dans  ces  vingt  dernières  années,  et  qui  .se  répartis.sent  ainsi  : 

1.  Reclus,  De  l'existence  de  la  lèpre  aUénuéechez  les  cagols  des  Pyrénées, 
Propres  médical,  12  nov.,  3,  10  et  17  déc.  1892. 

2.  Pitres,  La  lèpre  en  Gironde  à  notre  époque,  Soc.  méd.  d  chir.  de  Bor- 
deaux, 19  déc.  1902.  Gazette  hehd.  des  sciences  méd.  de  B.,  28  déc.  1002  et 
4  el  11  janv.  1903. 


SYRINGOMYÉLIE    ET  LÈPRE  79 

Cas  publiés  avant  Pitres,  8  ; 

Cas  personnels  à  cet  auteur  (dont  un  autochtone),  8; 

Autres  cas  inédits,  14; 

Cas  signalés  dans  le  département,  3. 

Le  fait  que  certains  troubles  trophiques  n'ayant  pas  de 
caractère  contradictoire  avec  ce  qui  se  voit  dans  la  lèpre,  se 
rencontrent  presque  uni(|uement  chez  les  cagots,  ills  de  lépreux , 
est  propre  à  imposer  un  rapprochement  et  à  faire  soupçonner 
la  nature  lépreuse  des  lésions  diverses  que  nous  venons 
d'examiner. 

Zamhaco-Pacha  faisant  une  communication  à  l'Académie  de 
médecine,  sur  les  lépreux  de  Bretagne,  faisait  naître,  unique- 
ment à  l'aide  d'observations  cliniques,  la  question  des  rap- 
ports de  la  lèpre  et  de  la  syringomyélie.  Il  soutint  entre  autres 
choses  la  nature  lépreuse  de  la  maladie  de  Morvan,  dont 
la  fréquence  en  Bretagne  est  bien  connue,  et  que  les  observa- 
teurs modernes  font  entrer  dans  la  syringomyélie.  Dom  Sauton 
embrassa  à  peu  près  les  idées  de  Zambaco  et  dans  un  para- 
graphe de  son  beau  livre  sur  la  léprose',  mit  la  sclérodermie, 
la  maladie  de  Morvan  et  celle  de  Maurice  Reynaudau  nombre 
des  paraléproses. 

Mais  nous  estimons  que  ce  mot  de  paraléprose  est  incor- 
rect, aussi  lui  substituons-nous  celui  de  manifestations  atté- 
nuées de  la  lèpre,  qui  diffère  un  peu  de  l'expression  lèpre 
larvée  de  Zambaco. 

La  syringomyélie  à  type  Morvan  appartient  tout  entière  à 
la  lèpre,  affirme  Zambaco  (à  l'appui  de  son  dire  il  appelle  la 
clinique,  et  des  observations);  les  autres  formes  de  syringo- 
myélie au  contraire  ne  lui  appartiennent  pas.  Et  en  eflet,  les 
mutilations  de  doigts,  les  plaques  d'anesthésie,  les  troubles 
névritiques,  la  main  en  griffe,  le  pemphigus,  le  mal  perforant, 
l'hérédité  môme  sont  décrits  dans  l'une  et  l'autre  affection, 
sous  le  même  aspect. 

Depuis  1892  le  nombre  des  travaux  tendant  à  éclaircir  cet 
obscur  sujet  fut  considérable,  les  uns  s'élevant,  au  nom  de  la 

1.  Dom  Siiiilon,  La  Léprose,  1897. 


80  HISTOIRE    MEDICALE 

clini(iiie  et  «le  l'anatomie  pathologique,  contre  ces  nouvelles 
idées,  les  autres  au  contraire  apportant  des  faits  nouveaux 
toujours  ini|iortants. 

En  ce  qui  concerne  le  [)anaris  analgésique,  on  peut  dire 
qu'il  ne  dilTère  en  rien  de  la  lèpre',  en  particulier  quand 
(et  le  fait  est  presque  constant)  il  s'accompagne  de  main  en 
griffe,  et  surtout  quand  le  nerf  cubital  est  gros,  et  afîecté  de 
renflements  fusiformes.  Ce  dernier  symptôme  est  maintenant 
regardé  comme  caractéristique  de  la  lèpre.  Cela  n'a  point 
empêché  qu'en  1803,  M.  Déjerine-,  soutenu  par  M.  Rendu, 
n'osait  pas  porter  d'une  façon  ferme  le  diagnostic  chez  un 
individu  ayant  eu  9  panaris  indolores,  dont  la  main  droite 
ainyotrophiée  avait  tendance  à  se  mettre  en  griffe  et  qui 
présentait  en  outre  des  plaques  d'analgésie  et  de  thermo- 
anesthésie,  enfin  des  renflements  fusiformes  sur  le  cubital. 
En  1889  Hanot  avait  présenté  un  cas  analogue  ^ 

En  1898  Cardamatis  (d'Athènes)  montre  un  cas  de  lèpre, 
type  intermédiaire  entre  la  syringomyélie  et  la  maladie  de 
Morvan'. 

Kalindero  et  Marinesco,  cherchant  à  faire  un  diagnostic 
différentiel,  décrivent  dans  la  lèpre  trois  types  de  lésions  de 
la  main  :  1"  type  syringomyélique  (atrophie  musculaire  Aran- 
Duchenne  et  troubles  sensitifs);  2'  type  Morvan;  3"  type  patte 
d'ours  de  Leloir  '.  Depuis,  Marinesco  a  présenté  un  cas  de 
lèpre  simulant  la  maladie  de  Morvan  (1904)  ''. 

Un  cas  de  lèpre  mutilante  autochtone  fut  présenté  par 
M.  Bérillon  au   Congrès  de  Nancy  (1896).  Le  malade  avait 

1.  Le  panaris  analgésique  a  «lepiiis  longtenips  été  décrit  comme  signe  de 
lèpre;  à  preuve  ce  passage  de  Barthelemi  : 

«  Imprimis  digitos  manuum  hac  lue  (lepra)  aiïerlos  sœpe  videmus;  nas- 
cuntur  scilicel  sub  unguibus  vesicul.e,  apices  digilorum  crassescunt,  et 
sensuni  aiiiillunl;  serpit  malnm  de  prima  in  alleram  phalangem,  nullum 
omnino  ilolorcm  cxcitans;  conduntur  aliquando  sub  tumore  progrediente 
digiturum  apices,  jamque  oscicula  sine  dolore  et  levi  opère  eximi  possunt, 
vel  etiam  spontc  delabuntur.  Observari  interdum  in  uno  tantum  digito 
hujusmodi  corruptionem  diu  exlitisse,  antequam  in  alium  transicrit  • 
(p.  15). 

2.  Déjerine,  Maladie  de  Morvan  ou  lèpre.  Soc.  méd.  des  hôp.,  28  juillet  1898. 

3.  Hanoi,  Archives  générales  de  médecine,  1889. 

4.  Prof/rés  médical,  13  et  20  août  IS'.iS. 
0.  Soc.  méd.  des  hôp.,  16  juillet  1897. 

G.  Bulle  Lin  de  la  Soc.  méd.  de  Bucarest,  n°  1,  1904. 


SYRINGOMYÉLIE  ET   LÈPRE  81 

été  antérieurement  décrit  comme  maladie  de  Reynaud,  puis 
syringomyélie  typeMorvan;  Zambaco  l'avait  reconnu  lépreux 
en  1893'.' 

Rappelons  encore  la  belle  observation  de  Lesage  et  Thier- 
celin -,  qui  concerne  un  malade  présentant  seulement  :  1"  une 
série  de  panaris  ayant  provoqué  la  chute  de  plusieurs  doigts; 
2°  une  anesthésie  totale  aux  membres  remontant  au-dessus 
des  coudes  et  des  genoux.  A  l'autopsie  on  constata  des  lésions 
de  névrite  périphérique  correspondant  aux  zones  anesthé- 
siques,  la  dégénérescence  du  cordon  de  Goll,  des  faisceaux  en 
virgule,  et  des  triangles  cornu-marginaux  dans  la  moelle  cer- 
vicale. Nulle  part  on  ne  vit  de  bacille  de  Hansen.  Le  dia- 
gnostic de  lèpre  se  trouvait  confirmé  par  les  lésions  médul- 
laires, conformes  à  celles  décrites  par  Jeanselme  et  Marie. 

Nous  pourrions  multiplier  les  citations,  mais  nous  pensons 
qu'il  est  préférable  de  renvoyer  le  lecteur  aux  auteurs  qui 
ont  publié  les  observations  qui  sont  indiquées  dans  un  cha- 
pitre de  bibliographie,  spécialement  consacré  à  ce  sujet,  que 
l'on  trouvera  à  la  fin  du  volume. 

L'anatomie  pathologique  apporte,  elle  aussi,  des  observa- 
tions très  importantes.  11  faut  se  rappeler  que  souvent  dans  la 
lèpre  nerveuse,  on  n'a  pas  pu  à  l'autopsie  découvrir  de 
bacilles,  en  particulier  dans  la  moelle,  où  les  lésions  se  fixent 
de  préférence  sur  les  cordons  postérieurs.  Sangui  l'expliquait 
en  disant  que  la  dégénérescence  des  cordons  de  Goll  était 
secondaire  à  la  dégénérescence  ascendante  des  nerfs  qui  pré- 
sentaient uno  infiltration  microbienne  à  leur  extrémité  péri- 
fdiérique '.  Mais  Jeanselme  et  Pierre  Marie  ^  ont  trouvé  des 
lésions  médullaires  qu'ils  pensent  endogènes,  sans  bacilles, 
et  Soudakewisch,  Chasiati,  Babès,  ont  trouvé  des  bacilles 
dans  la  moelle.  Il  est  possible  que  les  toxines  lépreuses 
soient,  comme  on  l'a  dit,  suffisantes  à  provoquer  les  lésions. 

Le  diagnostic  difTérentiel  de  la  lèpre  anesthésique  et  de  la 

1.  Associalion  Fraiiçaitie  pour  l'avancp.ment  des  sc/ewces.  Section  des  sciences 
niéd.  Session  de  IJosançon,  9  août  189:?. 

2.  Société  nPAiroloqique^  3  mai  1900,  et  Revue  neurologique,  1900,  p.  650. 

3.  San^'iii,  Un  cas  de  lèpre  anesthésique  avec  autopsie,  Deutsche  med. 
Wochenschrifl,  2"  Juillet  1898. 

4.  Revue  wjurolorjujue,  18'J8. 

Fav.  6 


82  HISTOIRE   MEDICALE       . 

syringomyélie  de  Morvan  devient  encore  plus  délicat  quand 
on  examine  la  question  des  cavités  syringomyéliques.  On  a 
décrit  dans  la  lèjire  des  cavités  médullaires  dans  la  région  des 
cornes  et  des  cordons  postérieurs.  Jiienplus,  Souza-Martins  et 
L.  de  Camara-Peslana  ont  vu  une  cavité  médullaire  conte- 
nant un  grand  nombre  de  bacilles  de  Hansen  '. 

Avant  de  conclure  rie  ces  faits  et  de  tant  d'autres,  en  ce  qui 
concerne  la  syringomyélie,  il  est  bon  de  se  souvenir  qu'il  y  a 
des  observations  contradictoires;  aussi,  croyons-nous  qu'il  y 
a  une  syrinconivélie  type  Morvan  et  une  lèpre  à  type  syringo- 
myélique  de  Morvan.  (^ar  l'aspbyxie  locale,  l'amyotropiiie,  le 
panaris  analgésique,  les  plaques  d'anesthésie,  sont  des  syn- 
dromes médullaires,  pouvant  ressortir  de  causes  diverses.  La 
lèpre  est  une  de  ces  causes.  Qu'il  faille  faire  entrer  la  lèpre 
dans  l'étiologie  de  la  syringomyélie,  ou  non,  c'est  une  simple 
question  de  doctrine.  Si  avec  Schulze,  Roth  et  Baûmler  on 
limite  les  lésions  de  la  syringomyélie  à  la  gliomatose  médul- 
laire, il  faut  classer  à  part  sous  le  nom  de  fausses  syrin- 
gomyélies  (Déjerine  et  Thomas)  celles  qui  sont  de  nature 
inflammatoire.  Mais  si  l'on  veut  voir  dans  certains  cas  une 
épendymite  chronique  progressive  (syringomyélie  primitive 
de  Marinesco)  il  est  permis  de  rechercher  dans  les  affections 
microbiennes  la  cause  de  cette  épendymite.  Alors  le  champ 
de  la  discussion  se  déplace,  et  l'on  est  en  droit  de  dire  que  le 
bacille  de  Hansen  et  la  lèpre,  quoique  frappant  de  préférence 
les  cordons  postérieurs  de  la  moelle,  sont  susceptibles  de  se 
localiser  ailleurs  et  de  produire  les  lésions  de  la  syringo- 
myélie comme  certaines  observations  l'ont  prouvé.  Dès  lors 
la  lèpre  a  droit  de  cité  dans  l'étiologie  de  la  syringomyélie 
intlammatoire. 

Sans  doute  l'avenir  nous  apprendra  à  mieux  juger  ces 
faits.  Mais  nous  ne  pouvons  nous  empêcher  de  remarquer  que 
la  clinique,  qui  a  beaucoup  fait  pour  la  théorie  que  nous 
défendons,  ne  i»erd  pas  aisément  ses  droits.  L'anatomie  patho- 
logique vient  donner  plus  de  poids  aux  résultats  que  la  cli- 
nique a  découverts,  mais  elle   n'invente    rien.  La  clinique 

1.  Souza-Marlins,  Conr/rês  médical  inlernationul  de  Rome,  1894. 


SYRINGOMYÉLIE    ET  LÈPRE  83 

avait  vu  le  panaris  mutilant  de  la  lèpre  et  celui  de  la  syringo- 
myélie;  elle  avait  vu  la  syringomyélie  et  la  lèpre  qui  la  simu- 
lait; l'anatomie  patholoprique  affirme  qu'elle  ne  se  trompe 
pas,  montrant  pour  le  [lanaris,  ici  des  lésions  lépreuses,  là 
des  lésions  épendymaires,  elle  a  même  montré  qu'il  existe 
une  épendymile  lépreuse. 

N'empêche  que  la  reconnaissance  au  lit  du  malade  de  la 
nature  de  l'afTection  qui  le  dévore  reste  difficile,  et  la  preuve 
en  est  dans  la  multitude  des  signes  ditTérentiels  que  les 
auteurs  ont  tour  à  tour  mis  en  lumière.  Mais  l'anesthésie 
segmentaire,  la  scoliose,  les  arthropathies,  les  contractures, 
qui  ont  été  considérées  comme  typique  de  la  syringomyélie, 
existent  parfois  dans  la  lèpre,  et  dans  cette  dernière  les 
épaississements  du  nerf  cubital,  la  paralysie  faciale,  la  parésie 
de  l'orLiculaire  des  paupières  peuvent  manquer.  La  recherche 
du  bacille  de  Hansen  sera  en  réalité  la  pierre  angulaire.  Mais 
tous  les  moyens  proposés  sont  infidèles.  Qu'on  le  cherche 
dans  le  sang  avec  Fliigge,  Ferré  ou  Boinet;  dans  le  contenu 
du  pemphigus  avec  Muller;  dans  la  sérosité  d'un  vésicatoire 
avec  Kalindero  ou  Bodin;  dans  les  doigts  mutilés  et  amputés 
(Straus  et  Nocard),  on  risque  à  l'exemple  de  Pitres  et 
Sabrazès  de  ne  le  point  trouver.  Aussi  avec  ces  derniers 
faudra-t-il  (encore  que  le  moyen  soit  infidèle)  exciser  un 
fragment  de  nerf  et  le  plus  souvent  le  bacille  s'y  rencontrera. 
Devant  un  examen  négatif  on  ne  pourra  pas  conclure  avec 
certitude.  L'avenir  nous  apprendra  peut-être,  par  une  meilleure 
connaissance  de  la  cytologie,  l'étude  des  toxines  répandues 
dans  le  sang,  la  réaction  de  l'organisme  en  présence  de  cer- 
taines lymphes  lépreuses  '  ou  quelque  réaction  agglutinante, 
à  mieux  distinguer  ce  que  l'insuffisance  des  connaissances 
cliniques  de  beaucoup,  en  ce  qui  concerne  la  lèpre,  ne  permet 
pas  à  tous  de  reconnaître. 

1.  La  découverte  récente  de  la  Itfproline  et  les  expériences  faites  avec  ce 
pruduil,  permellenl  d'espérer  qu'elle  rendra  à  la  palliolo^ie  les  mêmes  ser- 
vices que  la  luOerculine,  en  facilitant  le  diagnostic  de  la  lèpre  même 
atténuée. 


84  HISTOIIIE   MEDICALE 


[j.  _    ANTHROPOLOGIE.    —    ETHNOLOGIE 

Depuis  que  les  cag^ots  ont  intéressé  les  historiens  et  les 
savants,  on  a  discuté  pour  savoir  si  ces  individus  apparte- 
naient à  une  race  spéciale.  Marca  consacra  plusieurs  pages 
à  la  discussion  de  ce  point,  et  depuis  chacun,  imitant  son 
exemple,  a  voulu  faire  comme  lui.  Gustave  Lagneau  dans  son 
bel  article  (Cagot)  du  Dictionnaire  enci/clopcdiqne  Dcchambre, 
a  résumé  en  maître  tout  ce  qui  avait  été  dit  avant  lui.  Depuis, 
la  Société  d'anthropologie  a  étudié  la  question.  Mais  les 
contradictions  sont  si  nombreuses  qu'elles  prouvent  à  elles 
seules  que  c'est  faire  fausse  route  que  de  demander  à  cette 
science  de  solutionner  une  question,  qui  n'est  d'ailleurs  pas 
de  sa  compétence.  Quoique  les  résultats  d'une  enquête 
anthropologique  soient  négatifs,  le  débat  a  trop  d'intérêt,  et 
les  théories  soulevées  trop  de  partisans,  même  de  nos  jours, 
pour  (|ue  nous  puissions  nous  dispenser  de  les  étudier,  avec  un 
soin  scrupuleux.  Nous  emprunterons  beaucoup  à  Lagneau  dans 
l'exposé  d'une  question,  qu'il  a  su  faire  avec  tant  de  science, 
qu'il  reste  peu  à  ajouter  aux  pages  qu'il  écrivait  en  1870. 

Nous  diviserons  cette  étude  ethnologique  en  5  parties  : 

A.  Les  Cagots  sont-ils  originaires  de  peuplades  ayant 
habité  anciennement  la  Gaule,  ou  l'ayant  envahie  (Ligures 
et  Celtes,  etc.)? 

B.  Sont-ils  Goths? 

C.  Sont-ils  d'origine  sémitique?  La  race  des  Cascarots; 

D.  Sont-ils  d'origine  espagnole? 

E.  N'y  a-t-il  aucune  différence  ethnogénique  entre  les 
Cagots  et  les  autres  habitants  des  pays  où  ils  vivent? 

A.  —   LES  CAGOTS    SONT-ILS   DESCENDANTS 
DES    ANCIENNES   PEUPLADES   DE    LA  GAULE? 

Court  de  Gébelin  pensait  que  les  cagots  étaient  «  les  restes 
d'un  ancien  peuple  qui  habitait  ces  contrées  (Pyrénées, 
Guyenne,  Bretagne)  avant  que  les  Bretons  et  les  Cantabres 


QUESTIONS  ])  ETHNOLOGIE  85 

fussent  venus  habiter  la  Bretagne  et  le  Béarn  ».  Il  les  consi- 
dérait comme  de  malheureux  vaincus.  Cette  hypothèse  ne 
repose  que  sur  une  interprétation  d'ordre  philologique.  «  Cette 
opinion,  dit  Lagneau,  qui  aurait  l'avantage  de  s'appliquer 
aussi  bien  aux  Caeths  du  pays  de  Galles  qu'aux  Caqueux  de 
Bretagne  et  qu'aux  Gagots  dés  Pyrénées,  est  cependant 
difficilement  acceptable.  En  effet  quel  serait  ce  peuple  vaincu, 
auquel  les  Celtes  auraient  donné  ces  dénominations  inju- 
rieuses, et  qui  serait  antérieur  aux  Cantabres?  Feslus 
Avenius  nous  parle  bien  des  Celtes  vainqueurs  des  Ligures 
{Orœ  Mariiimn',  vers  129  à  136),  mais  ces  Ligures  sont 
généralement  rattachés  à  la  race  ibérienne  ainsi  que  les 
Cantabres  eux-mêmes.  D'ailleurs,  d'après  MM.  Nicolucci  et 
Pruner-Bey,  les  Ligures  à  la  stature  peu  élevée,  au  crâne 
brachycéphale  ne  présenteraient  nullement  les  caractères 
anthropologiques  offerts  actuellement  par  les  Cagots.  » 

iSous  estimons  que  c'est  une  erreur  que  de  mettre  les  Caeths 
du  pays  de  Galles  à  côté  des  cagots,  car  la  i)hilologie  montre 
que  ces  deux  mots  n'ont  qu'une  analogie  lointaine,  et  d'autre 
part,  qui  aura  lu  l'étude  qu'Aurélien  de  Courson  place  en 
tête  de  son  édition  du  Cartulaire  de  Redon,  s'apercevra  qu'il 
n'y  a  rien  de  comparable  dans  la  condition  sociale  de  ces 
deux  ordres  d'individus.  Quant  au  reste,  nous  nous  rallions 
à  l'opinion  de  Lagneau,  et  puisque  les  Ligures  ne  peuvent 
être  retenus,  avec  lui  nous  posons  la  question  de  savoir  si 
les  ossements  préhistoriques  de  la  vallée  de  la  Vézère  appar- 
tiennent  aux    ancêtres    des  cagots Passons  au    déluge, 

pourrait-on  dire.  Il  suffit  de  poser  de  telles  questions 
pour  les  résoudre,  car  à  côté  de  l'invraisemblance  d'une  telle 
théorie,  on  peut  affirmer  que  la  fusion  n'aurait  pas  manqué 
de  se  faire  avec  les  peuples  envahisseurs,  et  même  que  César 
ou  à  son  défaut,  les  plus  anciens  historiens  des  Gaules  n'au- 
raient pas  manqué  de  signaler  l'étrange  situation  d'une  race 
vivant  au  milieu  d'une  autre  sans  s'y  fondre.  Uappelons-lc, 
la  distinction  des  cagots  date  du  x"  ou  xi"  siècle. 

Faut-il,  avec  Hasselt,  voir  chez  les  cagots  les  derniers 
représentants  des  Celtes?  Ce  serait  étrangement  méconnaître 
la  gloire  et  la  considération  dont  jouirent  ces  peuples  illustres 


86  HISTOIRE   MÉDICALE 

parmi  les  Gaulois  (Strahon,  Géograpltie,  liv.  IV,  cliap.  i),  qui 
participèrent  à  la  plupart  des  droits  des  Romains  et  que  l'his- 
toire s'oppose  à  nous  faire  considérer  comme  étant  tombés 
dans   l'état  de  dégradation   cjue  suppose  l'auteur   allemand. 


B.   —    LES   CAGOTS   DESCENDENT-ILS   DES    (lOTIIS? 

Les  invasions  germaniques  avaient  sollicité  l'attention  de 
Littré  '  pour  des  raisons  d'ordre  philologique.  Mais  nous  ne 
saurions  suivre  cet  auteur.  Si  nous  admettons  que  cette  inva- 
sion a  provoqué  en  Gaule  une  recrudescence  de  la  lèpre,  si 
nous  croyons  que  le  mot  (kiffol  est  originaire  de  Germanie 
et  a  été  importé  par  ses  peuples,  nous  ne  pouvons  par  contre, 
car  rien  ne  nous  y  autorise,  dire  que  les  Cagots  sont  les  des- 
cendants des  restes  des  armées  germaniques. 

L'invasion  des  peuples  de  la  Gothie  et  de  la  Lombardie 
ne  tire  son  intérêt,  que  de  l'analogie  des  mots  Cagot  et  Goth, 
analogie  qui  a  fait  naître  une  hypothèse  ethnogénique  à 
laquelle  la  majorité  des  auteurs  s'est  ralliée.  Cette  hypothèse 
n'est  guère  soulenable  cependant,  comme  nous  allons  le 
démontrer.  Quoique  le  mot  Cayot  n'ait  été  employé  en  Béarn 
qu'à  partir  du  xvi"  siècle,  on  croyait  déjà  au  temps  de  Marca 
que  ce  nom  venait  de  Caas  Goths,  c'est-à-dire  Chiens  Gots. 
L'illustre  prélat  béarnais  s'élevait  dès  1640  contre  une 
théorie  qui  avait  déjà  été  combattue  dans  la  Coi^mofjrajj/iie 
de  Fr.  de  Belleforest,  et  à  laquelle  il  ne  trouvait  d'autre  fon- 
dement que  la  consonance  des  mots.  D'ailleurs  les  faits 
historiques  suffisent  à  y  contredire.  Augustin  Thierry-  a 
exposé  avec  trop  de  science  l'histoire  des  Goths  pour  que 
nous  osions  la  refaire.  Sans  doute  l'envahissement  n'avait 
pu  se  faire  sans  combat,  mais  elle  s'était  accomplie  avec 
moins  de  violence  que  la  conquête  franfjue.  A  leur  entrée  en 
Gaule,  les  Goths  étaient  chrétiens,  mais  ariens,  leur  tolé- 
rance fut  d'ailleurs  remarquable.  La  cour  de  Toulouse  où 
régnaient  les  successeurs  d'Alaric  resta  longtemps  le  centre 


i.  Litlré,  DirtioJinaire  de  la  langue  française,  au  mot  Capot,  1863. 
"2.  Aiig.  Thierry,  Dix  ans  d'études  historiques,  chap.  xiit,  p.  270. 


CAGOTS    ET   ÛOTH  87 

de  la  politique  et  de  la  civilisation  occidentale,  et  inspirait 
l'admiration  de  Sidoine  Apollinaire.  Bienveillant  envers  les 
catholiques  qu'il  protège,  Alaric  II  alla  jusqu'à  constituer 
un  code  inspiré  de  l'ancien  droit  romain,  et  ne  l'appliqua 
qu'après  l'avoir  soumis  à  l'approbation  des  évêques  et  des 
nobles'.  Code  admirable  qui  devait  plus  tard  inspirer  les 
Fors  pyrénéens. 

Lorsque  les  Francs  envahirent  le  royaume  des  Goths, 
ceux-ci  après  avoir  essuyé  la  défaite  de  Vouillé  perdaient 
l'Aquitaine  et  se  retranchaient  dans  la  région  Narbonaise. 
Le  nord  de  l'Espag-ne  comptait  encore  des  Wisigoths  qui  furent 
le  noyau  du  royaume  Ibérique.  Si  la  condition  des  Goths 
restés  en  Novempopulanie  avait,  sous  les  Francs,  été  misé- 
rable, on  ne  comprend  pas  pounjuoi  ces  Goths  n'auraient  pas 
fui  chez  leurs  frères  dans  la  Septi manie  ou  dans  la  péninsule 
Ibérique. 

François  de  Belleforest  écrit  à  ce  sujet  :  «  D'autres  dient 
que  ce  sont  les  restes  des  Goths  demourés  en  Gascoig'ne, 
mais  c'est  fort  mal  parlé,  car  la  plupart  des  maisons  d'Aqui- 
taine et  d'Espaigne,  voire  les  plus  grandes,  sont  issues  des 
Goths.   » 

On  a  parfois  pensé  que  l'arianisme  des  Goths  avait  été  la 
raison  pour  laquelle  on  avait  mis  à  part  leurs  descendants. 
C'est  oublier  qu'au  concile  de  Tolède  (589)  cette  nation 
avait  abjuré  son  erreur.  Il  n'existe  d'ailleurs  pas  de  titre 
qui  montre  le  nom  des  Goths  comme  entaché  de  flétrissure; 
bien  au  contraire,  «  l'histoire  de  Pelage  et  de  ses  héroïques 
compagnons  témoigne  assez  de  l'auréole  glorieuse  qui  a  tou- 
jours entouré  le  nom  des  Wisigoths  dans  la  Péninsule  Ibé- 
rique »,  et  faut-il  rappeler,  après  De  Rochas,  que  l'origine 
gothi(|uc  était  en  honneur  chez  nous  au  xiii''  siècle,  puisque 
Higord,  religieux  de  Saint-Denys,  dont  parle  Dom  Vaissette 
en  son  histoire  du  Languedoc,  et  qui  fut  une  gloire  de  sa 
province,  se  réclamait  de  cette  race. 

Nous  faut-il  rejeter  de  suite  une  hypothèse  qui  ne  paraît 


\.  Cf.   Abb('   Fleury, //Js^o/iY  ecclésiastique,  t.   VII;    Heinauci,  Invasion    des 
Sarrasins  en  France,  p.  81. 


88  HISTOIRE  MÉDICALE 

avoir  aucun  fondement  dans  l'histoire,  ni  dans  la  philologie, 
et  qui  n'apporte  aucun  texte  pour  s'y  appuyer?  Non,  car 
Serres  et  Corcellet,  qui  adoptaient  les  opinions  de  Ramond 
sur  le  crétinisme,  soutiennent  que  cette  maladie  ne  s'est 
montrée  dans  les  Pyrénées  que  depuis  la  défaite  des  Goths. 
Refoulés  au  fond  des  Pyrénées,  l'organisme  de  ces  vaincus 
n'aurait  pu  s'accommoder  aux  conditions  climatériques  des 
gorges  qu'ils  habitèrent.  Cette  théorie,  en  supposant  qu'elle 
fût  démontrée,  ne  |iermet  pas  de  confondre  cagots  et  crétins, 
mais  jtrouverait  seulement  la  survivance  des  Goths  dans  les 
Pyrénées.  La  question  de  l'origine  des  cagots  n'en  est  pas 
éclaircie  pour  cela,  puisque  les  cacous  de  Bretagne  et  de 
Guyenne  ne  sont  pas  expliqués  de  ce  chef. 

L'anthropologie  a  repris  la  question  avec  Guyon  (1842),  qui 
a  étudié  l'absence  du  lobule  de  l'oreille  chez  les  cagots.  Ce 
signe  partout  mentionné  serait  d'après  cet  auteur  plus  parti- 
culièrement propre  aux  Goths  et  aux  Vandales  (qui  sont 
de  même  origine  ethnique).  Les  Vandales,  selon  Marcus*, 
après  avoir  franchi  le  Rhin  et  s'être  emparé  de  là  partie 
orientale  des  Gaules  en  406,  auraient  franchi  les  Pyrénées  en 
409.  La  persistance  de  leur  race  serait  notée  à  Nancy,  où 
Godron-  aurait  observé  l'absence  complète  de  lobule  chez 
quehjues  habitants,  et  considérait  ce  signe  comme  stigmati- 
sant la  race  vandale.  En  serait-il  de  même  dans  les  Pyrénées? 

Guyon  a  constaté  cette  disposition  de  l'oreille  chez  les 
grands  et  blonds  Chaouias  des  monts  Aurès,  en  Algérie.  Cette 
chaîne  aurait  été  le  dernier  refuge  des  Vandales  vaincus  en 
534  par  Bélisaire. 

L'hypothèse  est  séduisante,  mais  insuffisante.  En  effet,  s'il 
est  indubitable  que  de  nombreux  observateurs  décrivent  les 
cagots  comme  de  grands  blonds  aux  yeux  bleus,  il  n'en  est 
pas  moins  certain  que  d'autres  ont  vu  des  petits  cagots  à 
cheveux  bruns,  et  qu'en  particulier  les  cacous  de  Bretagne 
s'éloignent  franchement  des  caractères  que  l'on  suppose  aux 
Vandales. 


1.  Marciis,  Histoire  des  Vandales,  liv.  II. 

2.  Godron,  Élude  ethnologique  sur  les  populations  lorraines,  Nancy,  1S62, 
p,  30. 


CAGOTS,  JUIFS  ET  SARRASINS  89 

D'autre  part,  et  notre  observation  confirme  celle  de  tant 
d'autres  observateurs,  nous  avons  toujours  constaté  que  les 
cagots  basques  présentaient  le  type  basque,  les  béarnais  le 
type  béarnais,  les  bretons  le  plus  pur  type  breton.  Ajoutons 
que  l'absence  du  lobule  de  l'oreille  est  un  stigmate  de  dégé- 
nérescence et  qu'il  n'y  a  rien  d'étonnant  aie  voir  souvent  dans 
des  familles  où  les  mariages  sont  même  de  nos  jours  presque 
toujours  consanguins.  Nous  avons  vu  beaucoup  de  cagots  et 
de  cacous,  et  rarement  nous  avons  constaté  chez  eux  Vahsence 
de  lobule,  qui  est  loin  d'être  exceptionnelle  dans  la  population 
béarnaise.  Ce  stigmate  ne  peut  avoir  la  valeur  d'un  signe  en 
anthropologie. 

Que  reste-t-il  donc  pour  appuyer  Ihypothèse  de  l'origine 
gothe  des  cagots?  Nous  pouvons  répondre  qu'il  ne  reste  rien  de 
sérieux.  Cependant,  la  question  a  été  récemment  reprise 
par  Th.  Roussel  et  H.  Racine.  Ces  auteurs  n'ont  pas  apporté 
d'argument  nouveau  en  faveur  de  leur  thèse. 

C.  —  LES  CAGOTS   SONT- ILS  D'ORIGIXE  SÉMITIQUE? 
JUIFS   OU    SARRASINS? 

Les  hypothèses  qui  tendent  à  faire  descendre  les  cagots 
des  races  sémitiques  sont  peu  en  vogue  de  nos  jours,  mais 
en  revanche  ont  connu  jadis  un  très  grand  nombre  d'illustres 
partisans.  Le  grand  intérêt  historique,  qui  s'attache  à  ce  point 
d'ethnologie,  suffit  à  expliquer  pounjuoinous  nous  y  arrêtons 
longuement. 

Dans  les  Pyrénées,  à  Bordeaux,  en  Bretagne,  le  peuple  a 
souvent  confondu  cagots  et  juifs.  Etait-ce  pour  cette  raison 
qu'ils  furent  appelés  (iezitains?  C'était  l'opinion  de  Caxar- 
Arnaud  (1517),  huissier  au  conseil  royal  de  Navarre,  qui 
combattit  la  requête  que  les  cagots  venaient  d'adresser  au 
pape  Léon  X;  après  avoir  raconté  l'histoire  de  Giézi,  ser- 
viteur de  Nahaman,  qui  à  cause  An  son  avarice  avait  élé 
maudit  et  frappé  de  lèpre  par  Elisée,  lui  et  tous  ses  descen- 
dants, il  disnit  en  effet  :  «  Les  cagots  qui  sont  ses  descen- 
dants et  non  de  la  compagnie  du  comte  Raymond,  souffrent 
encore  les  effets  de  cette  malédiction,  car  ils  sont  lépreux  et 


90  HISTOIRE    MEDICALE 

corrompus  en  dedans  autant  (jue  maudits.  »  Celte  opinion 
remonte,  nous  semble-t-ii,  au  commencement  du  xin*"  siècle. 
—  C'était  en  1320.  Les  lépreux  de  concert  avec  les  juifs  sont 
accusés  d'empoisonner  les  fontaines  et  les  sources.  Lépreux, 
juifs  et  gahets  sont  aussitôt  poursuivis  et  exécutés  en  grand 
nombre  dans  les  années  qui  suivirent.  Pourquoi  cette  alliance? 
11  était  naturel  (ju'on  y  soupçonnât  TelTet  d'une  communauté 
de  race.  Un  statut  de  Kaoul,  évèque  de  Trég^uier,  de  1436, 
allait  confirmer  ce  soupçon  :  «  Quia  cognovimus,  dit-il,  in 
dicta  civitate  (Trecorensis)  et  diocesi  plures  liomines  utrius(|ue 
sexus  qui  dicuntur  esse  de  lege  et  in  vulgari  verbo  Gacosi 

nominantur  ' »  Du  ('ange,  qui  en  son  Glossaire  expliquait 

celte  jdirase,  fait  suivre  les  mots  esse  de  lege  de  [idesl  Judœi). 
C'est  l'opinion  à  laquelle  tout  le  monde  se  rallia.  Mais,  comme 
le  fait  justement  remarquer  De  Hochas,  «  il  est  plus  naturel 
d'enlondre  (dans  les  mots  de  lege)  la  loi  canonique  dont 
il  (l'Évoque)  est  le  gardien  naturel,  calquée  du  reste  sur  la  loi 
judaïque  en  ce  qui  concerne  les  lépreux-  ». 

La  discussion  a  lieu  d'être  reprise  quand  de  Bretagne  on 
passe  à  Bordeaux.  Là,  les  juifs  portugais  faisaient  grand 
commerce,  et  même  étaient  venus  s'établir  en  nombre.  Leurs 
intérêts  les  avaient  poussés  à  se  convertir  au  catholicisme, 
mais  cette  conversion  fui  toujours  soupçonnée  d'être  peu 
sincère.  On  les  appelait  Nouveaux  Chrétiens.  La  confusion 
de  ceux-ci  avec  les  cagots  appelés  aussi  Chrétiens  ne  devait 
pas  manquer  de  se  faire  ^  Elle  est  manifeste  dans  une  ordon- 
nance de  police  rendue  en  looo  par  la  Jurade  de  Bordeaux  (jui 
commence  ainsi  d'après  Bernardau  :  «  Aucun  de  ceux  que 
l'on  nomme  Nouveaux  Chrétiens  ou  gahets  ne  pourront  sortir 
hors  de  leur  maison  ni  entrer  dans  la  ville  sinon  qu'ils  jior- 

tent  une  enseigne  de  drap  rouge  ^ »  —  Cette  ordonnance 

reparut  en  lo"3  sous  une  forme  nouvelle  :  «  Item  est  estably 
et  ordonné  que  doresnavantnul  Chrétien  ne  Chrétienne  appelés 

1.  Mémoires   }iour    servir    de   preuve    à    V histoire  de    Bretagne,  par    Dom 
H.  Moricc.  t.  II.  p.  1277. 

2.  Ue  Hochas,  loc.  cit.,  p.  81. 

3.  Cf.  Gasnos,  État  des  Juifs....  Thèse  de  doct.  en  droit,  de  Rennes,  1897. 
Imp.  à  Angers. 

4.  Bernardau.  Tableau  de  Bordeaux,  ISIO,  p.  6o.  Y.  P.  J.  N"  44. 


CAGOTS,  JUIFS  ET  SARRASINS  91 

gahectz »   —  Une  rédaction  un  peu  postérieure  porte  : 

«   ...  Ceux  que  l'on  nomme  Chrestiens  et  Chrestiennes,  ou 

autrement  galiets »  Il  est  très  possible  que  là  confusion 

soit  née  au  xvi*"  siècle  non  seulement  de  la  similitude  des 
noms,  mais  encore  de  ce  fait  que  les  Juifs  portugais  étaient 
en  grand  nombre  lépreux  '. 

Mais  y  a-t-il,  parmi  les  faits  que  nous  rapportons,  un  seul 
qui  permette  de  dire  avec  certitude  que  les  cagots  du  xi"  et 
du  xu*  siècle  fussent  juifs?  Évidemment  non.  D'ailleurs,  si  les 
quelques  arguments  invoqués  visent  à  la  même  fin,  ils  sont 
trop  dissemblables  pour  pouvoir  former  un  corps.  En  parti- 
culier en  ce  qui  concerne  Bordeaux,  les  Chrestiens  Cag^ots  y 
étaient  connus  deux  siècles  avant  l'arrivée  des  juifs  portu- 
gais, et  rex))lication  n'est  pas  applicable  à  la  Brelag"ne. 
L'affaire  d'empoisonnement  de  1320  unit  juifs  et  lépreux 
ég-alement  détestés  ;  et  l'interprétation  philologique  de  Caxar- 
Arnaud  n'est  (|u'un  amusement  d'avocat  sans  fondement. 
Que  le  mot  Gezitain  vienne  de  Giezi,  soit;  mais  de  Là  à  dire 
qu'ils  sont  les  enfants  de  sa  race,  il  y  a  un  fossé,  et  l'huissier 
du  conseil  de  Navarre  n'avait  rien  qui  l'autorisât  à  tirer 
argument  de  ce  qui  aurait  pu  passer  s'il  en  avait  fait  seule- 
ment une  figure.  D'ailleurs  nous  avons  une  preuve  que  juifs 
et  cagots  étaient  bien  distincts.  Les  juifs  portaient  sur  leur 
vêtement  une  marque  d'étotTe  jaune',  et  les  cagots  un  mor- 
ceau de  drap  rouge.  (Les  lépreux  se  reconnaissaient  selon  les 
régnons  à  l'étofle  rouge  ou  bleue.) 

Les  cag-ots  sont-ils  Sarrasins?  Marca  et  beaucou])  après 
lui,  l'ont  cru.  —  «  Je  pense,  écrivait  l'auteur  de  VHistoire  de 
Béant,  qu'ils  sont  descendus  des  Sarrasins  qui  restèrent  en 
Gascogne  après  que  Charles  Martel  eut  deffait  Abdirama,  qui 
en  son  passage  avoit  occupé  les  avenues  des  Monts  Pyrénées, 


1.  De  Ilociias,  loc.  cil.,  p.  81. 

2.  "  Qiioniain  voiuimis,  (|iio(I  Jiiddi  a  Ctirislianis  disconii  valeanl  et 
cognosci,  vobis  mandaimis,  (juatemis  iiiiponatis  omniljiis  et  sinpiiiis  Judci'is 
utriiisqiic  sexiis  signa,  videlictil  iinani  rolam  de  fillro.  son  panno  crocco  in 
supcriori  veste  consutam  ante  peclus,  et  rétro  ad  eorumdem  cognitionem  : 
cujus   Iota  lalitudo   sit   in   circonferentia   IV   digitornm:  concavilas   autem 

contineat  unani  palniam ■■  (liar/a  Alphonsi,  comilis  l'iclavensis,  anno  120'J 

(Du  Cange,  Glossarium...,  t.  111,  col.  1566). 


92  HISTOIRE    MÉDICALK 

et  toute  la  Province  d'Aux On  leur  donna  la  vie  en  faveur 

de  leur  conversion  à  la  Holiirion  Clirrstienne,  d'où  ils  tirèrent 
le  nom  de  clirestiens;  et  n«îantinoins  on  conserva  toute 
entière  en  leur  persone,  la  haine  de  la  nation  Sarasinesque; 
d'où  vient  le  surnom  de  Gezitains,  la  persuasion  qu'ils  sont 
ladres,  et  la  manjue  du  pied  d'oye.  »  Et  il  explique  que  la 
lèpre  est  fréquente  en  Syrie  et  en  Judée,  que  les  Sarrasins 
en  sont  soupçonnés  à  cause  de  la  mauvaise  odeur  qui 
«  accompagrnait  ordinairement  leur  race  »,  et  que  les  maho- 
mélans  onl  coutume  de  se  baigner  souvent,  d'où  la  marque 
du  pied  d'oie  «  qui  est  un  animal  qui  se  plaist  à  nager 
ordinairement  dans  les  eaux  ».  L'opinion  de  P.  Marca  fut 
acceptée  presque  unanimement.  Le  Ducliat  en  1741,  Vanque- 
Bellecourt  quelques  années  plus  tard,  soutinrent  le  système 
par  des  arguments  nouveaux.  Beaucoup  d'auteurs  suivirent 
ces  traces,  et  Palassou  en  1815  apporta  des  considérations 
nouvelles,  d'une  importance  très  grande,  qui  l'amenèrent  à 
conclure  qu'  «  il  n'est  pas  douteux  que  de  grandes  probabi- 
lités autorisent  à  penser,  avec  M.  de  Marca,  que  les  cagots 
descendent  des  Sarrasins  défaits  par  Charles  Martel,  à  la 
mémorable  bataille  de  Tours  ». 

A  l'heure  actuelle,  sous  l'impulsion  de  Zambaco  Pacha,  la 
question  se  représente  sous  un  jour  nouveau.  Cet  auteur,  qui 
admet  l'origine  phénicienne  de  la  lèpre  en  France,  pense  que 
la  maladie  subit  une  recrudescence  énorme  lors  de  l'invasion 
des  Sarrasins.  Ce  peuple  infesté  de  lèpre  apporta  sa  maladie 
en  Espagne,  puis  en  France.  Dans  notre  pays  on  en  rencontre 
diverses  traces.  Près  de  Dax  les  ruines  d'un  castel  sarrasin 
se  voient  encore  près  de  quelques  hameaux  riches  en  cagots, 
dont  le  type  ethnique  est  franchement  sarrasin.  Il  en  est  de 
même  dans  la  vallée  d'Argelès,  dont  les  habitants  conservent 
le  type  arabe;  cette  vallée  est  riche  en  cagots,  et  la  lèpre  est 
encore  désignée  dans  la  région  sous  le  nom  de  mal  arabe. 

Ces  faits  contribueraient  à  prouver  le  rôle  énorme  que 
joua  l'invasion  sarrasine  dans  l'épidémie  lépreuse  des  viii"  et 
ix^  siècles.  Mais  de  là  à  dire  que  tous  les  cagots  sont  Sarra- 
sins, qu'ils  sont  descendants  de  ces  peuples,  et  que  la  cause 
de  leur  éloignement  tient  à  leur  origine,  il  y  a  un  pas  qui  ne 


LES    GASCAROTS  93 

peut  être  franchi  et  que  Zambaco  d'ailleurs  ne  cherche  pas  à 
sauter. 

Nous  croyons  donc  que  l'hypothèse  de  l'origine  sarrasine 
des  cagots  est  la  plus  soutenable  de  toutes  celles  que  l'anthro- 
pologie et  l'ethnologie  puissent  fournir,  mais  cependant  elle 
est  inacceptable  sans  la  restriction  considérable  que  nous 
venons  de  faire,  à  savoir  :  que  l'invasion  sarrasine  amena  en 
France  une  recrudescence  de  la  lèpre,  et  que  s'il  est  pos- 
sibh'  que  quelques  sarrasins  lépreux  restèrent  isolés  dans 
les  Pyrénées,  cela  ne  peut  être  qu'un  fait  exceptionnel.  Tous 
les  cagots  ne  sont  certainement  pas  d'origine  sarrasine,  mais 
il  est  admissible  qu'un  très  petit  nombre  d'entre  eux  (en 
particulier  dans  la  vallée  d'Argelès),  descendent  de  cette  race, 
dont  une  faible  partie  de  la  population  pyrénéenne  paraît 
d'ailleurs  être  issue. 

En  Espagne  les  Sarrasins  laissèrent  aussi  la  lèpre.  Les 
juifs  espagnols  sont  les  héritiers  de  ce  mal  qui  sévit  encore 
terriblement  chez  eux.  11  est  i)Ossible  qu'ils  aient  importé  à 
Bordeaux  le  (léau  à  une  époque  plus  rapprochée  de  la  notre, 
et  que  les  Nouveaux  Chrestiens  portugais  dont  nous  avons 
parlé  plus  haut  aient  été  des  malades. 

A  l'heure  actuelle,  les  juifs  espagnols  répandent  encore 
leur  mal  en  Algérie,  comme  ils  l'ont  fait  jadis  en  Turquie, 
oîi  presque  tous  les  lépreux  sont  descendants  d'Espagnols 
depuis  longtemps  émigrés. 

La  Race  des  Cascarots. 

Si  l'on  parcourt  le  pays  Basque,  à  la  recherche  des  Casca- 
rots, on  ne  tarde  pas  à  apprendre  que  cette  race  ne  se  ren- 
contre qu'à  Saint-Jean-de-Luz  et  à  Giboure.  On  dit  bien 
qu'il  y  en  a  (pielques  représentants  à  Biarritz,  et  aux  envi- 
rons de  Saint-Jean-de-Luz,  mais  la  chose  est  contestée,  et 
contestable.  Ce  n'est  que  dans  les  deux  premières  localités 
que  nous  citions  que  l'on  trouve  cette  race,  nettement  indivi- 
dualisée. 

A  Ciboure,  les  cascarots  habitent  le  quartier  de  Borde- 
gain;  leurs  maisons  sont  toutes  situées  dans  l'ancienne  rue 


94  HISTOIRE    MÉDICALE 

Agorrcla,  aujotinrhui  nie  Evarisle-Baignol,  au-dessus  de  la 
Croix  Uouge  (jui  s'rlèvc  sur  une  potito  j)lace.  Quartier  pauvre 
s'il  en  fut.  A  Saint-Jeau-de-Luz  ils  habitaient  des  masures 
jadis  formant  quartier  à  l'endroit  même  où  s'élèvent  aujour- 
d'hui rhùl(d  d'Ang-leterre  et  le  Casino.  Expropriés,  ils  se  réfu- 
irièrcnt  dans  une  L'rande  maison,  ancien  hôtel  Mazarin.  situé 

o 

derrière  la  maison  île  rinfanlc,  et  mieux  connue  aujourd'hui 
sous  le  nom  de  la  maison  aux  volets  verts,  ou  maison  des 
Cascarols. 

Kace  franchement  distincte  du  peuple  basque,  les  casca- 
rots  présentent  manifestement  le  type  bohémien.  De  taille 
moyenne,  aux  formes  belles  et  arrondies,  à  la  peau  mate  et 
lég^èrement  brune,  ils  ont  les  yeux  noirs  et  vifs,  les  cheveux 
noirs  et  qiiehiue  peu  crépus.  Les  femmes,  d'une  précoce 
beauté,  laissent  deviner  sous  le  débraillé  et  la  sordidité  de 
leur  lonue,  la  perfection  de  leur  cor()s;  belles  trop  tôt,  elles 
vieillissent  et  se  fanent  presque  aussitôt  que  les  Algériennes. 
Les  hommes  sont  aussi  d'une  beauté  jdastique  remarquable. 
Mais  ces  perfections  sont  gâtées  parla  nonchalance,  la  saleté, 
et  les  vices  que  cultivent  chez  eux  l'hérédité  et  la  paresse. 

Ils  sont  presque  tous  mariniers  (c'est  le  métier  des  fai- 
néants, dit-on,  là-bas)  ;  les  femmes  vendent  le  poisson  le  matin, 
et  l'après-midi  jasent  et  se  reposent  sur  les  bancs  de  la  place 
publique  :  c'est  là  qu'on  peut  les  observer  le  mieux  et  le 
plus  souvent.  Le  cascarot  est  voleur,  hâbleur,  org-ueilleux  ; 
dormir,  boire  et  danser  sont  ses  occupations  favorites.  La 
femme,  dès  qu'elle  le  peut,  se  livre  à  la  prostitution  plus  par 
goût  que  par  amour  de  l'argent;  elle  se  mariera  ce[tendant 
assez  jeune  avec  quelqu'un  de  sa  race,  et  de  ce  jour-là  il  n'y 
aura  plus  rien  à  dire  sur  ses  mœurs.  Les  enfants  pullulent  chez 
eux;  ils  naissent  on  ne  sait  où,  et  souvent  ne  figurent  pas  sur 
les  registres  de  l'état  civil;  ils  meurent  on  ne  sait  quand,  et 
la  mairie  ne  connaît  souvent  ni  le  lieu  du  trépas,  ni  celui  de 
la  sépulture.  Ils  écha[)pent  sans  cesse  au  service  militaire. 
Le  maire  d'une  des  communes  voisines  de  Saint-Jean-de-Luz, 
homme  érudit,  et  très  au  fait  de  ces  questions,  nous  a  rap- 
porté plus  d'un  exemple  de  ce  que  nous  avançons.  Mais  s'ils 
méprisent  l'autorité  civile,  les  cascarots  professent  en  revanche 


Lb;S  GASCAROTS  95 

le  plus  grand  respect  envers  l'Église.  Leur  foi  est  vive,  quoique 
très  mitigée  de  superstitions.  Ils  sont  tous  baptisés;  le  prêtre 
est  toujours  appelé  auprès  des  moribonds;  mais  pour  le  reste 
ils  pratiquent  une  religion  un  peu  à  leur  manière. 

Tout  le  monde  les  regarde  comme  Bohémiens,  les  déteste 
et  les  craint.  On  n'aime  pas  à  épouser  leurs  filles  (quoique 
des  exceptions  manjuantes  se  soient  produites  depuis  quelques 
années).  Le  peuple  ne  veut  pas  encore  admettre  les  enfants 
cascarots  au  nombre  des  enfants  de  chœur,  malgré  les  efforts 
du  Doyen  (c'est-à-dire  du  curé)  qui  veut  abolir  cette  distinction. 

De  Rochas,  traitant  des  Bohémiens  au  pays  Basque,  a 
publié  la  plupart  des  faits  qui  marquent  l'histoire  des  casca- 
rots. Les  longues  recherches  auxquelles  nous  nous  sommes 
livré  sur  les  lieux  mêmes,  les  faits  que  nous  a  révélés  la  phi- 
lologie, nous  permirent  un  jour  de  penser  que  les  cascarots 
avaient  un  lien  avec  les  cagots.  C'est  pourquoi  nous  avons 
jugé  utile  de  donner  de  cette  race  (car  les  cascarots  consti- 
tuent une  race)  une  étude  un  peu  détaillée.  Nous  ne  rappor- 
terons ici  que  des  faits  encore  peu  connus. 

A  Ciboure,  les  cascarots  sont  mieux  individualisés  peut- 
être  qu'à  Saint-Jean-de-Luz;  d'abord  ils  y  furent  toujours 
|)lus  nombreux.  Leur  quartier  est  assez  vaste,  et  ils  jouis- 
saient peut-être  jadis  d'une  chapelle,  aujourd'hui  en  ruines, 
la  chapelle  de  Bordegain,  que  nous  avons  entendu  désigner 
sous  le  nom  de  chapelle  des  Cascarots  '. 

Ils  sont  installés  dans  le  pays  depuis  au  moins  le  commen- 
cement du  XVII*'  siècle  -.  Le  premier  document  qui  semble  les 
désigner  remonte  à  1642;  c'est  un  acte  de  baptême  : 

«  Anno  ut  supra  (1G42)  die  13  octobr.  ego  Joannes  de 
llaristeguy  rector  hujus  ecclesia^  baptizavj  infantem  natum 
("X  Joannem  et  (-atarina  Egiptianis  coniugibus  cuj  impositum 
est  nomen  Joannis  patrini  fuerunt  Joannis  de  Haraneder  et 
Maria  Sorhainder  ^  » 

1.  Nous  donnons  cette  information  sous  tontes  réserves,  d'autant  qu'elle 
est  en  contradiction  avec  un  certain  nombre  de  témoignages  que  nous  avons 
recueillis  de  la  bouche  de  personnes  autorisées. 

2.  Rappelons  toutefois  (juc  les  arcabols  signalés  au  début  du  xiv°  siècle,  à 
ttayoïine.  pourraient  bien  être  les  ancêtres  des  cascarots. 

3.  Archives  de  la  mairie  de  Ciboure. 


06  HISTOIRE   MÉDICALE 

M.  l'abbé  Haristoy,  qui  avant  nous  avait  lu  cet  acte, 
pensait  qu'il  s'agissait  de  cascarots.  Nous  bésitons  à  l'ad- 
mettre d'autant  que  c'est  le  seul  titre  de  ce  genre  où  le  mot 
wgi/'tianus  ligure,  et  que  n'y  figure  pas  de  nom  de  famille, 
alors  que  tous  les  Cascarots  en  portaient. 

En  i"0;),  une  ordonnance  du  maréchal  de  Montrevel 
chassait  tous  les  IJohéniiens,  peuple  nomade,  qui  «iésolail  le 
pays. 

Coppie  de  l'ordonnance  de  Monseigneur  le  maréchal  de  Mon- 
trevel. 

Le  maréchal  de  Montrevel,  chevallier  des  ordres  du  Roy,  lieute- 
nant gênerai  pour  sa  majesté  de  la  province  de  bourgogne,  gou- 
verneur de  monroyal,  Commandant  gênerai  en  guienne  et  autres 
pays  voisins. 

Sur  ce  qui  nous  a  été  liepiésenté  quil  y  a  dans  Celte  province 
quantité  de  bohèmes  qui  commettent  des  désordres  très  grands, 
et  Volent  Impunément  par  tout,  aquoy  Voulant  Remédier,  et 
Empêcher  de  pareilles  Suittes  :  Nous  ordonnons  à  tous  Viccne- 
chaux.  Maires,  Jurais,  Consuls,  Scindicqs  et  Collecteurs  des  lieux 
de  les  faire  arrestés  et  de  les  Conduire  bien  seurement  dans  les 
prisons  plus  prochaines  afin  de  leur  faire  subir  la  peine  portée  par 
les  ordonnances  du  Roy,  mesmes  les  gens  qui  se  trouveront  mêlés 
avec  Eux  et  qui  les  aydent  dans  leurs  Entreprises*  faisants  très 
expresse  deffences  a  toutes  Sortes  des  personnes  de  leur  donner 
aucune  sorte  de  Retraite,  aux  mesmes  peines  et  pour  que  per.-:onne 
ne  l'ignore  la  présente  ordonnance  sera  publiée  et  affichée  par 
tout  ou  besoin  sera  a  la  diligence  des  dits  Maires,  Jurats,  Consulz, 
Sindicqs  et  Collecteurs,  fait  a  Rordeaux  le  premier  octobre  1705. 
—  Signé  a  l'original  le  Maréchal  de  Montrevel,  et  plus  bas  par 
Monseigneur  gromal. 

L'original  de  la  présente  ordonnance  a  esté  Leue,  publiée,  et 
affichée  En  La  manière  Accoutumée  le  9<^  Octobre  1705  2. 

Le  Maire,  au  reçu  de  cette  pièce,  répondit  : 

Monseigneur, 

.Nous  avons  Reccu  l'ordonnance  qu  il  a  pieu  à  V.  Ex'''=  de  nous 
faire  l'honneur  de  nous  envoyer  au  sujet  des  Rohemes  que  nous 
n'avons  pas  manqué  de  la  faire  publier  et  afficher,  nous  prenons  la 

1.  Ces  gens  qui  aidaient  les  Bohèmes  élaient  peut-être  les  cagots. 

2.  Archives  de  la  mairie  de  Saint-Jean-de-Luz,  F  F  12. 


LES    CASCAROTS  97 

liberté  de  Représenter  a  Votre  Exelence  qu'il  n'est  pas  en  nostre 
pouvoir  de  chasser  cette  triste  nation  qui  ne  fait  que  désoler 
nostre  Campagne  en  y  tuant  toute  sorte  de  bétail  et  s'ils  sont 
aujourd'huy  dans  nos  terres  liuit  jours  après  ils  sont  dans  d'autres 
parroisses  et  ils  font  trambler  nos  paissanes  qui  n'osent  pas 
mesme  se  plaindre.  Sy  Vostre  Exellance  donnoit  Un  ordre  au  Scin- 
dicq  et  au  prevot  il  est  seur  que  nous  n'en  aurions  pas,  leur 
déroute  dépendant  Uniquement  de  leurs  soins  tous  les  pajs  seroit 
très  oblige  a  Vostre  Exellance  et  particulièrement  nous  qui 
sommes  avec  tout  le  Respect  possible  '. 

A  Saint  Jean  de  Luz  !e  10*  octobre  1705. 

Nous  ne  doutons  point  que  l'ordonnance  du  Maréchal  ne  fut 
exécutée  quelques  jours  plus  tard. 

Une  ordonnance  de  l'Intendant,  dont  dépendait  le  Pays  de 
Labourd,  fut  faite  vingt-deux  ans  plus  tard  sur  le  même  sujet. 
Les  maire  et  jurats  de  Saint-Jean-de-Luz,  firent  remarquer 
à  son  sujet  qu'il  fallait  distinguer  les  bohèmes  vagabonds 
de  ceux  qui  ne  l'étaient  pas,  et  que  l'ordonnance  ne  pouvait 
s'apjdiquer  aux  seconds.  De  Lespés  de  Ilureaux  leur  répondit 
en  ces  termes  : 

A  Bayonne,  11  août  1727. 

Je  reçois  Messieurs  dans  ce  moment  la  lettre  que  vous  m'aviés 
l'ait  l'honneur  de  m'écrire,  si  les  particuUiers  dont  vous  me  parlés 
ne  sont  pas  de  la  profession  des  liohèmes,  ie  veux  dire  qu'ils  ne 
soient  points  errants,  mais  au  contraire  domicilliés  et  ayants 
quelque  mestiers,  que  d'ailleurs  ils  ne  retirent  point  dans  leurs 
maisons  d'autres  Rohémiens  ou  Bohémiennes,  il  est  certain  qu'ils 
ne  sont  plus  dans  le  cas  de  l'ord'^  de  M.  l'Intendant  qui  m'écrit 
vous  avoir  envoyé  cet  ord'"^,  la  naissance  n'est  pas  rigoureusement 
ce  qui  fait  le  Boheïm,  mais  bien  la  profession  vagabonde,  c'est 
donc  a  vous  .Messieurs  a  examiner  si  ceux  pour  qui  vous  m'écrives 
sont  dans  le  cas,  d'eslre  domiciliés  et  establis  sans  soupçon  de  mau- 
vaise vie.  J'ay  l'honneur  d'estre  très  parfaitement  Messieurs  vostre 
très  humble  et  très  obéissant  serviteur. 

Signé  :  De  Lespés  de  Hureaux  ^. 

C'était  reconnaître  en  autres  termes  l'existence  du  groupe 
des  Bohèmes-Cascarots.  Mais  l'on  s'étonnera  qu'une  modifi- 

1.  Archives  de  la  mairie  de  Saint-Jean-de-Luz.  FF  12. 

2.  Id. 

Fa  Y.  ~ 


98  HISTOIRE    MÉDICALE 

cation  si  profonde  dans  le  régime  de  cette  race  habituellement 
vagabonde  ait  été  si  vite  adoptée.  Notons  pourtant  que  l'ordon- 
nance de  nOo  ne  paraît  i»as  avoir  été  appliquée  aux  casca- 
rols  ({ui  habitaient  Ciboure  dès  1707  et  y  exerçaient  [)0ur  la 
plupart  le  métier  de  mariniers. 

Le  nom  de  cascarot  semble  ne  pouvoir  s'appliquer  qu'à 
des  descendants  de  lé{)rcux,  à  des  cagots  '.  Nous  croyons 
même  pouvoir  aflirmer  que,  vers  la  fin  du  xvu'  siècle,  les 
Agotac  et  les  Bohémiens,  tous  deux  traités  en  parias,  se 
virent  en  quelque  sorte  obligés  de  vivre  dans  les  mômes  lieux 
écartés  des  villages.  La  similitude  de  leur  condition,  à  cette 
époque,  fit-elle  que  des  unions  s'accomplirent  entre  eux? 
C'est  probable.  Les  Agotac  donnèrent  ainsi  à  leur  nouvelle 
famille  les  quelques  avantages  dont  ils  jouissaient,  tandis 
que  leur  race  dégénérée  trouvait  chez  les  Bohèmes  un  sang 
nouveau,  vigoureux,  qui  devait  imprimer  à  leurs  descendants 
des  caractères  physiques  nouveaux;  l'absence  du  lobule 
de  l'oreille  très  fréquente  chez  les  cascarots  serait  un  des 
stygmates  que  les  Agotac  leur  transmirent.  Cette  hypothèse 
est  vérifiée  par  j)lu sieurs  faits.  La  disparition  complète  des 
Agotac  pur  sang  à  Ciboure,  est  l'un  d'entre  eux.  Autre- 
fois la  porte  du  fond  de  l'église  de  cette  paroisse,  que  l'on  voit 
sur  la  façade  principale,  mais  qui  fut  restaurée  il  n'y  a  pas 
bien  longtemps,  était  réservée  aux  agots.  C'est  par  là  que 
[tendant  longtemps  passaient  les  cascarots,  mais  on  ne  sait 
pas  bien  de  quand  date  cet  usage.  Leur  bénitier  se  voyait 
encore  scellé  au  mur  il  y  a  environ  soixante  ans.  Comme  les 
cagots,  les  cascarots  avaient  leur  coin  de  cimetière  à  Ciboure. 

L'union  des  Agots  et  des  Bohèmes  dut  aussi  se  faire  près 
de  Saint-Jean-le- Vieux.  Le  hameau  dit  de  La  Madeleine  avait 
attiré  notre  attention  par  son  exiguïté,  son  nom,  sa  chapelle, 
son  cimetière,  sa  situation,  qui  rappelaient  étrangement 
certains  hameaux  de  lépreux.  Nous  apprîmes  que  ses  habi- 
tants étaient  traités  de  Bohémiens. 

Dans   une   requête   des    agots    au   pajte   Léon   X    (1514), 

1.  Il  faut  le  rapprocher  des  mots  arcahot  (Bayonne,  1309)  et  cagarot  (Tou- 
louse) qui  servaient  à  désigner  les  cagots.  Voir  à  la  V'  partie  de  ce  volume 
ce  que  nous  disons  du  mot  cascarot. 


LES    CASGAROTS  99 

nous  avons  appris  qu'à  Saint-Jean-de-la-Madeleine  il  y  avait 
des  agots;  ne  s'agirait-il  pas  de  la  Madeleine  de  Saint-Jean- 
le-Vieux? 

L'assimilation  des  cascarots  à  des  cagots  mitigés  de 
Bohèmes  est  confirmée  par  la  lecture  des  registres  paroissiaux 
de  Saint-.Iean-de-Luz  et  de  Giboure.  Il  y  figure  des  noms 
de  meuniers  et  de  charpentiers  qui  nous  sont  connus,  comme 
ayant  été  portés  par  des  Agots  dans  la  région  :  c'est  ainsi 
(juc  nous  avons  relevé  le  nom  de  Miguellenna,  qui  montre 
que  son  porteur  était  originaire  de  Michelenia,  hameau 
d'agots  près  de  Saint-Etienne-de-Baigorry.  Des  agots,  surtout 
à  Saint-Jean-de-Luz,  figurent  sans  cesse  comme  parrains  ou 
témoins,  ou  conjoints  dans  des  actes  où  figurent  des  Bohé- 
miens; les  noms  mêmes  de  ces  Bohémiens  sont  souvent  ceux 
de  cagots  notoirement  connus  dans  les  environs.  C'est  ainsi 
que  nous  relevons  :  harosteguyagotd'Arcangue,  et  harosteguy 
hohème  de  la  Madeleine;  Iturbide  agot  et  Iturbide  cascarot; 
D'Aguerre  agot  d'Arhonne  et  D'Aguerre  cascarot;  Carrica- 
huru  agot  et  Garricaburu  cascarot;  Erguy  agot  de  Michelenia 
et  Erguy,  bohème  de  la  Madeleine,  etc.  D'autres  portaient 
des  noms  de  villes,  qui  étaient  aussi  noms  de  cagots,  mais 
n'ont  jamais  été  des  centres  de  bohémiens.  Tels  sontD'Uhart, 
De  Sara  (ou  Sare),  De  Gelos,  Momas,  Bidart,  D'Olette, 
Saint-Pée,  etc. 

Enfin  chez  les  cascarots  il  y  a  des  noms  bohémiens,  tels 
(juc  Meharra  (de  Meharren,  quartier  général  de  Bohémiens), 
Maignhar,  Navorça. 

La  lecture  des  registres  paroissiaux  rend  ces  faits  saisis- 
sants, mais,  pour  tirer  de  leur  étude  tout  le  fruit,  il  est 
nécessaire  de  bien  connaître  les  familles  agotes  de  la  région; 
(;ette  science  permet  de  les  distinguer  dans  les  registres  où 
le  qualificatif  charpentier  les  caractérise  insuffisamment, 
tous  les  charpentiers  n'étant  points  agots. 

En  ce  qui  concerne  la  Madeleine  près  Saint-Jean-le- Vieux, 
on  peut  réj)éter  ce  (jui  vient  d'être  dit  de  Saint-Jean-de-Luz 
et  de  Giboure.  On  y  trouve  en  effet  des  noms  de  cagots  et  de 
cascarots,  ce  sont  :  Arosleguy,  Uhalde,  Ilirigoien,  Ithuralde, 
Erguy,  Irribaren,  Aguerre,  etc. 


1110  HISTOIRE  MÉDICALE 

En  résumé,  nous  croyons  que  les  cascarots  et  les  habitants 
de  la  Madeleine  de  Saint-Jean  constituent  une  race  mitigée  de 
Basijues  (cagols)  et  de  Bohèmes.  Cette  race  |»rit  aux  cagots 
son  nom,  et  les  quelques  avantages  de  leur  condition;  elle 
représente  la  descendance  des  agots. 


D.  —  LES  CAGOTS  SONT-ILS   D'ORKHNE   ESPAGNOLE? 

Francisque  Michel,  qui  a  beaucoup  approfondi  au  point  de 
vue  historique  les  théories  ethnologiques  que  nous  venons 
d'exposer  et  de  combattre,  s'était  aperçu  de  leur  insuffisance; 
mais  ne  connaissant  pas  encore  tous  les  documents  décisifs 
que  nous  possédons,  il  ne  supposait  pas  qu'on  pût  trouver 
ailleurs  que  dans  les  derniers  représentants  d'une  race  étran- 
gère l'explication  de  l'ostracisme  qui  frappait  les  cagots.  Il 
imagina  donc  une  théorie  nouvelle  basée  sur  quelques  docu- 
ments, et  sur  beaucoup  d'hypothèses.  Cet  illustre  savant  dit, 
en  eflet,  que  lorsque  Charlemagne  eut  levé  le  siège  de 
Saragosse,  des  chrétiens  espagnols  suivirent  l'empereur  pour 
se  réfugier  en  Gaule  devant  l'invasion  sarrasine;  leur  pos- 
térité, ainsi  que  l'atteste  une  charte  de  l'an  812,  vécut  long- 
temps en  Gaule  dans  un  état  assez  misérable;  pour  y  remé- 
dier, Charlemagne,  puis  Louis  le  Débonnaire  leur  donnèrent 
une  constitution  et  des  privilèges.  Mais  cette  constitution 
était  mauvaise,  et  les  Espagnols,  qu'elle  tendait  à  favo- 
riser, s'en  plaignirent  bientôt  ;  aussi  fut-elle  modifiée.  A  ces 
faits  histori(}uement  vrais,  Michel  a  le  tort  d'ajouter  une  suite 
d'hypothèses  ou  il  insinue  sans  preuves  que  la  jalousie  régna 
entre  les  Francs  et  les  Espagnols;  ces  derniers  auraient  été 
mis  à  l'index  et  confondus  avec  les  Goths  ariens  qui  passaient 
pour  lépreux. 

De  toutes  les  hypothèses  ethnologiques  émises  pour  expli- 
quer l'origine  des  cagots,  celle  de  Michel  reste,  comme  l'a 
dit  De  Rochas,  la  moins  probable. 


UNE  QUESTION   I) 'ETHNOLOGIE  101 

E.  —  N'Y  A-T-IL  AUCUNE  DIFFÉRENCE  ETHNOGÉNIQUE 
ENTRE  LES  CAGOTS  ET  LES  HARITANTS  DES  PAYS 
OU   ILS   VIVENT? 

La  question  de  la  race  des  Cagots,  reprise  avec  une  cer- 
taine autorité  par  Th.  Roussel',  puis  par  Racine-,  en  1892, 
mérite  d'être  examinée  de  près.  Quoique  l'argument  histo- 
rique s'élève  fortement  contre  toute  théorie  qui  veut  voir 
dans  les  cagots  les  reliques  d'une  race  jadis  envahissante 
puis  repoussée,  il  ne  s'ensuit  [>as  fatalement  que  la  question 
soit  définitivement  jugée.  De  très  nombreux  observateurs 
affirment  que  nos  parias  sont  de  grands  blonds,  à  yeux  bleus, 
à  peau  blanche,  et  apportent  divers  arguments  pour  arriver 
à  conclure  qu'ils  appartiennent  à  la  race  des  Goths. 

L'enquête  doit  être  poussée  dans  toutes  les  régions  à 
cagots;  on  conclura  ensuite. 

Au  cours  de  cette  enquête,  le  premier  point  qui  frappe, 
c'est  que  l'oreille  à  lobule  adhérent,  que  Guyon  considérait 
et  que  les  populations  disent  encore  être  un  signe  de  cago- 
terie,  est  en  réalité  assez  rare  chez  les  cagots.  Nous  ne  l'avons 
guère  plus  observé  chez  eux  que  dans  le  reste  de  la  popula- 
tion. C'est  un  signe  physique  de  dégénérescence;  il  est  aussi 
souvent  unilatéral  que  bilatéral;  dans  le  premier  cas  il  con- 
court à  l'asymétrie  faciale. 

Dans  le  pays  Basque  français,  que  nous  avons  visité 
presque  en  entier,  la  majorité  des  cagots,  comme  des  Casca- 
rotes,  présente  le  type  bohémien,  cheveux  bruns,  peau  brune, 
tête  ronde;  le  reste  est  manifestement  basque. 

Dans  les  Landes,  près  de  Dax,  on  observe  dans  la  population 
deux  types  non  autochtones.  Les  uns  sont  d'aspect  arabe,  les 
autres  sont  au  contraire  blonds,  à  yeux  bleus,  et  appar- 
tiennent aux  races  du  Nord.  Les  hameaux  qu'ils  habitent  sont 
isolés,  et  les  hai)itants  tiennent  à  conserver  leurs  caractères 
par  des  mariages  non  croisés.  Les  cagots  de  ces  hameaux  ont, 
comme  la  population  ambiante,  les  uns  le  type  arabe,  les 
autres  le  type  du  Nord. 

1.  Tli.  Roussel,  Rull.  de  l'Acad.  de  inéd.  de  Paris,  1892. 

2.  Racine,  Luchon-Thermal,  1892. 


102  lllSTdlUE    MKDICALK 

La  grande  majorité  des  cagols  béarnais  sont  béarnais  de 
race.  Cependant  il  y  en  a  de  blonds  et  de  bruns,  des  dolycbo- 
céjdialos  et  des  bracbycépbales;  c'est  un  mélange  de  races 
nuilliplcs.  Leurs  ancêtres  lépreux  mis  à  part,  n'ayant  pas  eu 
le  tem|)S  ni  la  possibilité  d'uniformiser  leur  type,  ont  pour  ce 
motif  conservé  les  caractères  de  telle  ou  t(dlerace,  à  ln(pielle 
appartenaientleurs  pères.  La  Vallée  d'Aspe,  qui  |)endant  long- 
temps fut  le  refuge  des  Sarrasins,  a  conservé  le  type  de  la 
race  sarrasine,  ainsi  que  certaines  habitudes  ou  coutumes  de 
cachet  oriental  ;  les  cagots  indigènes  y  sont  de  vrais  Sarrasins, 
leur  lèpre  s'appela  inal  arabe,  et  un  hôpital  qui  fut  fon^lé  à 
Somport  par  Gaston  IV  et  reçut  des  dotations  des  rois  de 
Hongrie  et  de  Bohème,  ouvrait  ses  portes  aux  lépreux. 

Ces  faits  et  tant  d'autres  sont  jtropres  à  faire  comprendre 
que  les  cagots  n'ont  pas  de  type  ethnique  spécial,  mais  bien 
présentent  une  grande  variété  de  types  comme  la  population 
au  milieu  de  laquelle  ils  vivent.  C'est  la  lèpre,  et  non  une 
question  de  race  qui  amena  la  séparation  des  cagots. 

La  lèpre  fut  introduite  dans  les  Pyrénées  dès  la  |>lus  haute 
antiquité.  De  ce  (\ue  les  Phéniciens,  ainsi  que  les  (Irecs,  seiB- 
hlenl  avoir  visité  la  région  des  Gaves,  il  ne  s'ensuit  pas  fata- 
lement qu'ils  y  aient  importé  le  fléau.  La  chose  est  seulement 
possible.  Ce  qui  est  certain,  et  c'est  ce  qu'il  convient  de  retenir, 
c'est  que  les  invasions  gothique  et  sarrazine,  apportèrent  dans 
le  Sud-Ouest  à  la  fois  des  types  ethniques  nouveaux,  et  une 
recrudescence  énorme  de  la  lèpre.  Que  les  lépreux,  plus  ou 
moins  isolés  dès  le  début,  aient  conservé,  plus  que  la  |»opu- 
lation  ambiante,  les  ty[)es  des  peuples  envahisseurs  et  con- 
taminés, il  n'y  a  |)as  là  de  quoi  nous  étonner;  mais  nous  ne 
saurions  trop  nous  élever  contre  des  théories  qui  veulent  faire 
de  la  question  des  cagots,  une  question  purementethnologique. 


m.—   FAUT-IL   CONFONDRE 
LES    CAGOTS    AVEC    LES   CRÉTINS    ET    LES   GOITREUX. 

Une  opinion  assez  répandue  encore  est  celle  qui  consiste  à 
croire  que  les  cagots  doivent  être  confondus  avec  les  crétins. 


CAGOTS,   CRÉTINS  ET  GOITREUX  103 

Cette  erreur,  qui  a  pris  naissance  à  la  fin  du  xvni''  siècle,  fut 
mise  en  lumière  par  Ramond  de  Garbonnières. 

Cette  fâcheuse  habitude  des  gens  de  peu  d'esprit,  (jui 
consiste  à  copier  ce  que  les  autres  ont  dit,  sans  se  donner  la 
peine  de  vérifier  le  bien  fondé  de  leurs  dires,  a  fait  que 
l'erreur  scientifique  d'un  homme  fut  répétée  et  embellie  par 
dix  autres.  Et  voilà  comment  beaucoup  s'imaginèrent  que  les 
cagots  sont  des  crétins. 

L'idée  fit  des  progrès  depuis  Palassau,  qui  en  1781  lit 
paraître  dans  un  fort  intéressant  Essai  sur  la  MinéiYilogie 
des  Monts-Pijrénées  les  quelques  lignes  qu'on  va  lire,  sur  les 
crétins  ou  goitreux  :  «  Si  l'observateur  a  lieu  d'être  satisfait 
des  points  de  vue  que  présentent  Barèges  et  ses  environs,  1«> 
jdaisir  qu'il  éprouve  cède  bien  vite  au  sentiment  de  compas- 
sion (jue  les  habitants  inspirent  :  c'est  un  spectacle  affligeant 
pour  une  àme  sensible  de  voir  la  plupart  de  ces  malheureux, 
sujets  aux  goitres.  Cette  maladie  donne  à  ceux  qui  en  sont 
attaqués  un  air  de  stupidité,  d'autant  plus  remarquable,  qu'à 
cette  (liflbrmité  se  joint  une  articulation  peu  distincte;  ils 
prorjoncent  difficilement  les  mots.  La  couleur  de  leur  peau, 
livide  et  basanée,  fait  encore  présumer  que  la  nature  a  été 
avare  i)Our  eux  du  bien  précieux  de  la  santé,  qu'elle  prodigue 

ordinairement  aux  montagnards Ils  sont  faiblement  animés 

au    travail,    et    paraissent    n'avoir    d'aptitude    que    pour   le 

repos On  observe  que  l'espèce  humaine  semble  tomber 

dans  l'engourdissement,  à  proportion  que  le  pays  <[u"elle 
habite  se  trouve  situé  à  une  plus  grande  distance  de  la  mer, 
et  par  conséquent  dans  les  endroits  les  plus  élevés.  »  Les 
Basques  sont  agiles,  les  Béarnais  moins  lestes. 

«  En  passant  dans  les  vallées  de  Bigorre,  on  apperçoit  que 
le  peuple  commence  à  s'appesantir,  et  enfin  l'extrémité  de  la 
vallée  de  Luchon  olîre  des  êtres  tout  à  fait  engourdis,  relati- 
vement aux  peuples  précédents;  ils  semblent  qu'ils  se  sentent 

de    l'antiquité    de    leur    sol Les   habitants   de   la  vallée 

d'Aran,  et  surtout  du  village  de  Bosaste,  ont  une  grande 
ressemblance  avec  ceux  des  environs  de  Bagnères  '.  » 

1.  Et^sni  sur  la  )ninéralo(/ie  des  Monls-Pi/renées  par  l'A.  P.,  Paris,  Stoiipe, 
inip.  M.DCC.LXXI,  p.  230-231. 


104  HISTOIRE    MÉDICALE 

Quelques  années  plus  tard,  Hamond  de  Carbonnières  ' 
disait  au  sujet  des  liiiiies  qu'on  vient  de  lire  :  «  Décrire  ces 
malheureux,  c'est  décrire  des  Crétins  »;  et  il  ajoute  :  «  Ce 
n'est  pas  seulement  dans  la  vallée  de  Ludion,  où  la  mendi- 
cité plus  commune,  offre  davantage  en  spectacle  cette 
miséralile  portion  de  l'humanité,  c'est  encore  dans  la  vallée 
d'Aure,  dans  celle  de  Barèges,  dans  le  Béarn  et  la  Navarre, 
que,  plus  écartés  des  regards,  ces  Crétins  présentent,  dans 
des  lieux  rarement  fréquentés,  l'affligeant  exemple  d'une 
dégradation,  d'un  assoupissement,  dune  stupidité,  que 
l'imbécillité  des  Crétins  du  Valais  même  ne  surpasse  point".  » 
L'auteur  ne  veut  se  rallier,  pour  expliquer  le  crétinisme 
pyrénéen,  à  aucune  des  opinions  émises  de  son  temps,  car, 
dit-il,  «  mon  commerce  habituel  avec  le  peuple  changea 
pour  moi  la  nature  de  la  question,  en  m 'apprenant  que  céloit 
dcms  la  race  infortunée  des  Car/ots,  que  je  trouvois  les  Crétins 
de  la  Vallée  de  Luchon  ». 

«  Ce  fut  avec  une  pudeur  dont  il  me  fut  difficile  de 
triompher  que  les  habitants  de  cette  contrée  m'avouèrent  que 
leurs  vallées  renfermoient  un  certain  nombre  de  familles  qui 
de  temps  immémorial  étoient  considérées  comme  faisant 
partie  d'une  race  infâme  et  maudite;  qu'on  n'avoit  jamais 
compté  au  nombre  des  citoyens  ceux  qui  les  composent;  que 
par  tout  ils  étoient  désarmés;  et  que  nulle  profession  ne  leur 
étoit  permise,  hormis  celle  de  bûcheron  ou  de  charpentier, 
qui  en  est  devenue  ignoble  comme  eux,  et  dont  ils  tirèrent 
un  de  leurs  noms,  réputé  injurieux  parce  qu'ils  le  portent,  à 
l'égal  de  celui  de  Cagots,  qui  les  a  toujours  désignée  »  Ce 
rapprochement,  Ramond  cherche  à  le  justifier  par  quelques 
faits;  mais  il  n'a|)porte  rien  de  net,  rien  de  précis,  dans  ses 
preuves,  qui  n'en  sont  pas.  C'est  surtout  dans  Marca  qu'il 
puise  le  fond  des  pages  où  il  trace  l'histoire  des  cagots; 
puis  il  constate  que  «  les  conjectures  des  uns,  les  fables  des 
autres,  ont  eu  longtemps  cela  de  commun,  de  remonter  aux 

1.  Ramond  de  Carbonnières,  Obsercations  faites  dans  tes  Pyrénées^  Insérées, 
dans  une  traduction....  Paris,  Belin.  M.UCC.LXXLII,  in-8,  p.  204  à  224  el  p.  42o. 

2.  Id.,  p.  205. 

3.  Id.,  p.  208. 


GAGOTS,  CRÉTINS   ET   GOITREUX  105. 

époques  les  plus  obscures  de  notre  histoire,  et  de  faire  inter- 
venir les  ravages  de  la  lèpre'  ».  Mais,  «  on  ne  croira  [dus 
que  ces  malheureux  doivent  l'existence  à  des  lépreux  bannis 
de  la  société  des  hommes  sains  :  on  a  chassé  et  enfermé  les- 
lépreux,  mais  on  ne  les  a  ni  vendus,  ni  légués,  ni  donnés-.  » 
Voilà  le  gros  argument!  Il  se  ressent  de  l'esprit  de  cette  fin 
du  xviu"  siècle,  trop  pressé  de  condamner  tout  ce  qui  avait 
été  pensé  dans  les  siècles  précédents.  Quand  donc  a-t-on 
vendu,  légué,  donné,  des  lépreux?  Nous  ne  connaissons  sur 
ce  point  que  l'opinion  de  Marca  concernant  Auriol  Donat, 
cagot,  (|ui  est  cité  dans  le  Garlulaire  de  Luc;  encore  est-ce 
une  erreur  de  traduction  et  une  erreur  d'interprétation  qui 
ont  fait  croire  à  l'état  de  servitude  de  ce  malheureux  \  Vrai- 
ment c'est  peu  de  chose.  Pour  expliquer  le  crétinisme  des 
cagots,  Ramond  pense  qu'ils  descendent  des  Goths,  qui 
étaient  Ariens  :  «  C'est  sous  des  traits  avilis  par  douze  cents 
ans  de  misères,  que  les  derniers  restes  de  la  lierté  gothique 
sont  ensevelis.  Un  teint  livide,  des  difformités,  les  stigmates 
de  ces  maladies  que  produit  l'altération  héréditaire  des 
humeurs;  voilà  ce  qui,  seul,  distingue  la  postérité  d'un, 
peuple  de  conquérants;  voilà  ce  qui  a  tout  effacé,  hormis, 
peut-être,  quelques  traces  d'une  structure  étrangère  que  la 

dégradation  de  l'espèce  n'a  pu  entièrement  détruire »  Mais 

il  ne  nous  dit  pas  quelle  est  cette  structure,  ces  «  traits  carac- 
téristiques qui  ne  cèdent  qu'au  mélange  des  races,  et  non  à 
leur  infortune  ». 

On  comprend  mal  comment  une  théorie,  si  incomplètement 
défendue  et  exposée,  ait  pu  avoir  un  succès  considérable.  La 
renommée  de  l'homme  qui  la  lançait  était  grande  sans  doute, 
mais  ne  sont-ce  pas  [dutôt  sa  grande  éloquence  et  ses  ten- 
dances philosoj)hi(pies  (|ui  plurent  aux  esprits  de  son  temps. 


1.  Cela  n'a  point  emprché  Uaniond  de  dire  que  la  lèpre  avait  fait  dégé- 
nérer la  lymiihe  des  cagots,  et  qne  de  cette  dégénération  est  né  le  critinisnie. 
Fodéré  ne  put  s'empêcher  plus  tard  de  plaisanter  cette  «  luétamorpliose 
singulière  ». 

2.  Rainond,  loc.  cit.,  [>.  212. 

3.  Voir  plus  haut.  Nous  avons  déjà  longuement  parle  du  document  visé  par 
cet  auteur,  p.  G  et  1.  Voir  aussi  divers  passa^'<'s  de  notre  ciiapitre  juridique,. 
en  particulier  p.  218. 


106  HISTOIUE  MEDICALK 

Nous  pensons  toutefois  (|uo  lidée  que  Rainond  défend,  com- 
ment^ait  alors  à  se  dévelo|>|)ei'  dans  les  Pyrénées,  nous  ne 
savons  sous  quelle  impulsion  ;  car  il  est  curieux  de  noter  qu'en 
cette  même  année  4789  un  anonyme,  que  Fr.  Michel  croit  se 
nommer  Picquet',  défendit  la  môme  théorie,  mais  avec 
(|uelle  iiinoranco!  Dans  son  livre  cet  auteur  paraît  bien  plus 
préoccupé  de  faire  profession  de  foi  révolutionnaire  (|u\cuvre 
de  savant  et  de  criticjue.  Travail  sans  intérêt  qui  mérite  à 
peine  d'être  cité. 

En  1794  Dusaulx^  présente  roj)inion  de  Ramond  comme  le 
dernier  mot  de  la  Science. 

Puis  Fodéré  ^  dans  son  important  travail  sur  le  goitre  et  le 
crétinisme,  montre  que  les  idées  de  Ramond  ont  trouvé 
quelque  crédit  aujtrès  de  lui,   car  parlant  des  cagots  il  dit  : 

«  1/habitude  qu'ont  ces  familles  de  ne  s'allier  qu'entre 
elles,  a  contribué  puissamment  à  perpétuer  cette  maladie  » 
{le  crétinisme).  Pour  lui,  la  cause  de  cette  atîection  se  trouve 
dans  l'atmosphère  chaude  et  humide  des  vallées  pyré- 
néennes. «  Quant  aux  maladies  de  la  peau,  elles  accom|)ag-nent 
dans  beaucoup  de  vallées  le  g"oitre  et  le  crétinisme,  parce 
qu'ils  sont  nourris  par  la  même  cause.  » 

Une  opinion  qui  a  pris  comme  un  feu  de  paille,  ne  s'éteint 
pas  toujours  facilement,  et  quoique  dès  1810  Gréj^oire,  ancien 
évêfjue  de  Blois,  ait  réfuté  avec  soin  Ramond*,  des  hommes 
d'une   autorité   incontestée,  tout  en  ne  disant  plus   que   les 


1.  Vo>jar/e  aux  Pyrénées  françaises,  etc..  par  J.-P.-P.  On  .juffera  de  l'auteur 
à  cette  phrase  :  «  L'archevêque  .Marca,  né  à  Gand  en  Béarn,  auteur  d'une 
histoire  insignifiante  de  son  pays,  a  donné  une  grande  preuve  d'ignorance 
en  faisant  descendre  les  crétins,  gegistains  de  l'hchreu  Giezi,  serviteur 
d'Elisée  et  frappé  ••  de  la  lèpre  ».  Suit  une  tirade  anticléricale  dans  le  goût 
de  l'époque. 

2.  Dusaulx,  Voijar/e  à  Bar^r/es  et  dans  les  Hautes-Pj/rénées,  fait  en  i'flU, 
Paris.  Didot  jeune.  M.DCC.XCVl,  2  vol.  in-8,  t.  II,  p.  11-12. 

3.  Fodéré,  Traité  du  goitre  et  du  crétinisme  précédé  d'un  discours  sur  l'in- 
fluence de  Vair  humide  sur  Centendement  humain,  Paris,  Bernard.  Germinal 
an  VIII,  in-S,  p.  19:i-196. 

4.  Grégoire  (Henri),  Rechcches  sur  les  Oiseliers,  les  Coliherts,  les  Cagous, 
les  Gahets,  les  Cagots,  etc.  Mémoire  lu  à  l'Institut  en  1810  (inédit).  Le  manu- 
scrit, en  la  possession  de  la  famille  Carnot,  a  été  traduit  en  allemand  par 
Lindenau,  et  résumé  par  Ginguené.  in  :  Extrait  des  travaux  de  la  classe 
d'histoire  et  de  littérature  ancienne  de  l'Institut,  M(if/asi7i  enojclopédir/ue, 
t.  IV,  août,  1810,  p.  2.Ï1-2.Ï7. 


CAGOTS,   CRÉTINS  ET   GOITREUX  107 

cagots  sont  des  crétins,  donnent  cependant  dans  leurs  écrits 
l'impression  qu'ils  ne  désapprouvent  pas  de  front  cette 
théorie.  Ce  sont  (lérard-Marchant  (le  père)  et  Esquirol. 

Gérard-Marchant  '  n'a  guère  fait  dans  sa  thèse  de  4842 
que  répéter  les  documents  concernant  les  crétins  qu'il  avait 
recueillis  pour  Es(}iiirol.  Ce  dernier  avait  fait  paraître  en  1838 
un  article  sur  l'idiotie  qui  se  termine  par  des  considérations 
sur  les  cagots-.  Il  les  regarde  un  peu  comme  crétins  et  voit 
en  eux  «  une  preuve  des  déplorables  effets  de  la  misère,  du 
mépris,  et  de  l'ignorance  sur  l'intelligence  humaine  ».  Du 
reste  il  s'insj)ire  presque  uniquement  de  l'œuvre  de  Ramond. 

Depuis  la  vigoureuse  réfutation  du  D'Auzouy^  cette  théorie 
a  perdu  ses  derniers  partisans,  et  quoiqu'on  en  rencontre 
parfois  de  loin  en  loin,  et  même  dans  les  Pyrénées,  on  peut 
dire  qu'aujourd'hui  les  idées  de  Ramond  ont  cessé  de  vivre. 

1.  Gérard-Marclianl,  Observa lionf  faites  dans  les  Pyrénées  pour  seruir  à 
lélnde  du  crélinisme.  Thèse  de  doctorat  en  médecine  de  Paris,  Paris, 
Ripnoux.  1842. 

2.  Ksciuiroi.  Des  maladies  mentales,  considérées  sous  les  rapports  médical- 
hijriicnifjue  et  médico-légal,  Paris,  Bailiière,  1838,  t.  II,  p.  370-373. 

3.  Auzouy,  Les  Crétins  et  les  Gagols,  Annales  médico-psyclwlogiques,  4''  s., 
l.  IX,  janvier,  1867,  p.  1-31. 


DEUXIEiME  PARTIE 


HISTOIRE    DES    CAGOTS 

Nous  exposerons  ici  l'histoire  des  cagots  en  nous  basant 
presque  exclusivement  sur  les  documents  figurant  dans  nos 
Pièces  justificatives;  ne  donnant,  pour  ainsi  dire,  aucun  déve- 
loppement aux  questions  de  droit  civil,  mais  en  nous  atta- 
chant avant  tout  à  la  succession  historique  des  faits.  Cette 
partie  aura  donc  quelque  ressemblance  avec  ce  qui  a  été  écrit 
avant  nous  par  les  historiens  des  cagots.  Nous  suivrons  pour 
l'exposition  des  faits  l'ordre  très  rationnel  qu'avait  adopté 
Y.  de  Rochas,  ordre  qui  d'ailleurs  nous  a  guidé  dans  la  clas- 
sification de  nos  documents.  Nous  diviserons  le  sujet  en  trois 
chapitres  : 

I.  Les  Gahets  de  Bordeaux  et  du  Ressort  du  Parlenioil  de 
Bordeaux; 

II.  Les  Cagots  de  Béarn  et  Navarre; 

III.  Les  Cafjots  du  Languedoc. 

Nous  n'étudierons  pas  les  Agots  de  la  Navarre  espagnole, 
car  leur  histoire  n'entre  pas  dans  le  cadre  que  nous  nous 
sommes  proposé.  Cependant  pour  permettre  au  lecteur  de 
juger  un  peu  la  situation  des  agots  espagnols,  nous  avons 
transcrit  ou  résumé  aux  pièces  justificatives  les  documents 
les  plus  intéressants  les  concernant.  Pour  le  reste  noiis 
ne  pouvons  que  renvoyer  aux  pag-es  que  F.  Michel  leur  a 
consacrées. 


CHAPITRE   I 

LES    GAHETS    DE    BORDEAUX   ET    DU    RESSORT 
DU    PARLEMENT   DE    BORDEAUX 

I.   —   AVANT   1462 

On  sait  qu'en  1462  fut  créé  le  Parlement  de  Bordeaux. 
Celte  cour  devait  étendre  son  ressort  à  un  certain  nombre  de 
j)rovinces  et  de  villes  qui  jusqu'alors  jouissaient  de  leur 
autonomie.  C'est  pourquoi  nous  étudierons  individuellement 
ces  villes  et  ces  provinces,  avant  la  création  du  Parlement. 

Bordeaux'.  —  Dès  le  xni"  siècle,  Bordeaux,  l'une  des 
villes  les  plus  importantes  de  l'ancienne  France,  avait  ses 
(jaJiPU.  La  première  mention  qu'on  en  trouve  remonte  au 
14  novembre  1287.  A  cette  date,  dans  le  testament  de  noble 
dame  Rose  de  Bourg-,  dame  de  Vayres,  veuve  d'Ayquem 
Wilhem,  seigneur  de  Lesparre,  figure  un  legs  de  vingt  sous 
aux  fjaffets  de  Bordeaux.  Quelques  années  plus  tard,  les 
«  f/aherlz  de  Bordeu  »  bénéficiaient  d'un  legs  de  cinquante 
sous,  fait  par  Pierre  Amanieu,  ca])tal  de  Buch,  le  7  mai  1300. 
Puis  le  13  mai  1309,  Assahilde  de  Bordeaux  faisait  un  testa- 
ment laissant  soixante  sous  à  la  communauté  de  gaffets  de 
Bordeaux.  Ce  testament  ne  fut  pas  exécuté,  puisque  dix-neuf 
ans  plus  tard  (3  avril  1328),  la  même  dame  rédigeait  un  nou- 
veau testament,  où  les  tjuafetz  de  Bordeaux  figurent  pour  dix 
livres,  et  ceux  des  honneurs  de  Benauge,  Castillon  et  Cas- 
telnau  de  Médoc,  pour  la  même  somme. 

1.  Voir  Pifces  juslilicatives,  N"'  3i  à  38. 


LES  GAHETS  UE  BORDEAUX  Hl 

Il  faut  retenir  du  testament  de  1309,  qu'à  Bordeaux  les 
gahets  vivaient  en  commun'.  Il  est  possible  d'assimiler  leur 
résidence  à  ces  villages-léproseries,  assez  répandus  en 
France,  comprenant  une  chapelle  (Saint-Nicolas-de-Graves) 
et  peut  être  aussi  un  hôpital-.  Le  terme  «  enclos  des  Gahets  » 
employé  par  Baurein,  au  sujet  de  la  fondation  de  cette  lépro- 
serie (xnf  siècle),  confirme  d'ailleurs  notre  opinion. 

En  1328  encore,  il  y  eut  de  grandes  exécutions  de  gahets, 
si  nous  en  crovons  le  Livre  des  coutumes  de  Bordeaux.  11  est 
possible  que  ces  exécutions  aient  un  rapport  avec  la  grave 
affaire  d'empoisonnement  des  sources  qui  avait  éclaté  en 
1320.  Cependant  la  justice  étant  assez  expéditive  au  moyen 
âge,  un  doute  peut  rester  dans  l'esprit  quant  à  l'interprétation 
du  fait  que  nous  signalons. 

Il  est  presque  certain  que  les  gahets  étaient  chassés  de  la 
ville,  et  n'avaient  qu'exceptionnellement  le  droit  d'y  entrer 
pour  faire  des  quêtes.  Enfin  on  sait  que  le  hameau  des 
Gahets  s'étendait  dès  le  xin"  siècle  autour  de  l'église  Saint- 
Nicolas-de-Graves,  dans  l'archiprêtré  de  Cernes,  et  que  les 
terres  sur  lesquelles  il  s'élevait,  dépendaient  du  chapitre  de 
Saint-André  de  Bordeaux,  auquel  les  gahets  versait  un  cens  de 
IV  deniers.  En  4427  la  redevance  des  «  lépreux  de  Bordeaux  », 
pour  l'église  Saint-Nicolas  et  les  vignes  qui  l'entouraient, 
s'élevait  à  16  sous. 

Quoiqu'il  n'y  ait  pas  eu  à  Bordeaux,  avant  1462,  de  règle- 
ments spéciaux  concernant  les  gahets,  il  est  probable  qu'ils 
vivaient  soumis  aux  mêmes  coutumes  que  celles  que  nous 
trouvons  en  usage  dans  d'autres  villes  de  la  région,  tels  le 
Mas-d'Agenais  et  Marmande. 

Le  Mas-d"Agenais  '\  —  Les  coutumes  de  cette  ville 
(1388)  sont  intéressantes,  en  ce  qui  concerne  les  gahets,  parce 
qu'elles  visent  deux  points  qui  ont  peu  préoccupé  les  autres 
villes  de  Guyenne  et  de  Gascogne.  Elles  furent  rédigées  avec 


1.  ..  Au  commun  deux  fjaffels  »  (1309),  «  A  loi  lo  communal  deh  (iua/'clz  de 
liordeu  »  (1328). 

2.  Dans  les  plus  anciens  plans  de  Bordeaux  on  voit  au  quartier  des  gahets, 
figuré  le  bâtiment  ou  hôpital  des  gahets. 

3.  P.  J.  N"  0. 


112  HISTOIRE  DES  CAGOTS 

cette  préoccupation,  que  c'est  par  les  aliments  que  se  transmet 
la  lèpre;  aussi  (iéfondent-elles  crachoter  bestiaux  et  .volailles 
aux  gaHets,  et  de  louer  ceux-ci  pour  les  vendani^es,  le  tout 
sous  peine  d'amendes. 

Ces  règlements  contiennent  implicitement  la  défense  aux 
gahets  d'être  bouchers;  pareille  chose  ne  doit  pas  nous 
étonner,  car  ce  métier  était  partout  interdit  aux  lépreux,  et 
^n  plusieurs  lieux  on  interdisait  même  la  vente  d'animaux 
nourris  chez  les  lépreux.  Ainsi  dans  les  règlements  donnés, 
•en  i3G2,  aux  bouchers  de  la  montagne  Sainte-Geneviève  à 
Paris  cette  dernière  défense  était  spécifiée. 

L'article  34  de  la  coutume  du  Mas,  dit  qu'on  n'est  pas  tenu 
de  rendre  au  gaffet  ceux  de  ses  animaux,  que  l'on  trouve 
errant  sur  les  terres  voisines. 

Condom'.  —  La  coutume  du  Condom,  applicable  à  tout 
le  Condommois,  ne  contient  qu'un  article  sur  les  fjafedz, 
article  curieux  en  ceci  qu'il  éclaire  le  sens  d'autres  coutumes 
locales  telles  que  celles  de  Mont-de-Marsan  ou  de  Saint-Sever. 

«  Tout  boucher  qui  vend,  en  la  ville  de  Condom,  de  la 
riantle  de  boucherie  provenant  de  bêtes  mortes  naturellement, 
ou  de  la  truie  pour  du  porc,  de  la  brebis  ou  de  la  chèvre  au 
lieu  de  mouton,  ou  d'autres  viandes  mauvaises,  au  su  du  sei- 
gneur ou  des  consuls,  paiera  30  sous  de  bons  morlaas  ou 
peine  arbitraire,  et  la  viande  sera  donnée  aux  gafedz.  »  Si  nous 
.parcourons  la  coutume  de  Mont-de-Marsan,  par  exemple,  nous 
lisons  que  pareilles  viandes  «  seront  données  à  Dieu  »,  ces 
deux  textes  s'éclairent.  On  serait  tenté  de  voir  dans  la  cou- 
tume de  Condom  un  signe  de  mépris  pour  les  gafets;  alors 
qu'en  réalité  il  n'y  faut  voir  qu'une  aumône  forcée.  Les 
lépreux  étant  considérés  comme  appartenant  à  l'Eglise,  et  dès 
lors  choses  pies,  nous  pouvons  voir  un  sens  tout  à  fait  iden- 
tique dans  ces  deux  locutions  :  «  seront  données  à  Dieu  »,  et 
«  sera  donnée  aux  gafedz  ».  L'usage  de  donner  des  viandes 
saisies  ou  de  mauvaise  qualité  aux  pauvres  et  aux  malades 
pourrait  répugner  à  notre  sensibilité,  et  pourtant  c'est  une 
règle  souvent  observée  même  de  nos  jours.  Ainsi,  en  Espagne, 

1.  P.  J.  N"  7. 


LES  GAHETS  DE  MARMANDE  113 

les  taureaux  sont  débités  aux  pauvres  et  aux  hôpitaux;  en 
France  même,  malgré  les  lois  protectrices  de  l'hygiène,  il 
serait  aisé  de  trouver  des  exemples  analogues. 

Marmande  ' .  —  Il  est  permis  de  croire  qu'avant  1396, 
date  de  la  rédaction  des  coutumes  de  cette  ville,  les  gafîets 
avaient  eu  de  nombreux  démêlés  avec  les  autorités  de  Mar- 
mande; les  coutumes  anciennes,  en  effet,  répondaient  presque 
toujours  à  des  besoins  locaux;  c'est  ce  qui  explique  la  rédac- 
tion des  articles  si  spéciaux  de  certains  coutumiers,  con- 
trastant avec  l'absence  de  règlements  ayant  une  portée  plus 
générale,  mais  dont  la  rédaction  paraissait  inutile  du  moment 
011  ils  n'avaient  pas  à  régler  de  différend  sur  des  points  unani- 
mement adoptés  par  l'usage.  A  cet  égard  les  coutumes  de 
Condom,  du  Mas-d'Agenais,  et  les  constitutions  de  Dax  offrent 
des  exemples  caractéristiques. 

A  Marmande,  nous  connaissons  le  tableau  de  la  vie  du 
galï'et;  ses  traits  principaux  sont  ceux-là  mêmes  que  nous 
retrouverons  en  Béarn.  Les  galTets  étaient  chassés  hors  la 
ville  (ainsi  en  était-il  à  Bordeaux,  Bayonne,  Toulouse,  et  en 
général  dans  toutes  les  villes  enceintes  de  murs);  ils  n'y 
pouvaient  pénétrer  que  munis  d'un  signal  de  drap  rouge  visi- 
blement fixé  sur  la  poitrine;  le  stationnement  dans  la  ville 
était  interdit,  sauf  les  jours  de  fête  et  le  lundi  matin,  ou  devant 
l'église  des  Frères  mineurs,  là  on  leur  permettait,  suivant  un 
vieil  usage,  de  quêter  assis  sur  le  bord  du  mur  d'enclos;  ils 
devaient  aller  les  pieds  chaussés,  car  le  contact  de  leurs  tégu- 
ments pouvait  souiller  les  routes,  et  lorsque  quelqu'un  les 
croisait,  ils  devaient  s'écarter  jusqu'après  le  [lassage  de 
létranger.  Ce  dernier  usage  était  observé  un  peu  partout, 
nous  avons  même  lu  qu'en  certains  lieux  le  lépreux  devait 
être  ganté  pour  s'a()puyer  contre  les  maisons  et  faire  la  place 
aux  passants  dans  les  rues  étroites. 

La  vie  commune,  la  conversation  des  hommes  leur  étaient 
interdites  puisqu'ils  ne  pouvaient  entrer  dans  les  tavernes  pour 
vendre,  acheter,  ou  boire  du  vin.  Comme  au  Mas-d'Agenais 
le  métier  de  boucher  leur  était  fermé.  Entin,  ils  ne  pouvaient 

I.  P.  J.  N"8. 

Fav.  8 


m  HISTOIHE    DKS   CAiiOTS 

faire  de  riiuilc  <le  noix,  ni  lioireaiix  fontaines  publiques.  Per- 
sonne ne  pouvait  les  toucher.  Toutes  ces  défenses  étaient 
sanctionnées  par  des  |)eines,  soit  amendes,  soit  confiscations. 

Dax'.  —  A  Dax  et  le  pays  de  Maremne,  les  lépreux 
paraissent  avoir  été  assez  longtemps  soumis  à  la  seule  juri- 
diction de  l'Evécjue;  c'est  du  moins  ce  qu'on  peut  déduire  des 
documents  antérieurs  à  14G2  que  nous  possédons  sur  ce 
pays. 

En  1321,  le  duc  d'Alhret  ayant  fait  condamner  des  lépreux, 
probablement  à  propos  de  l'affaire  d'empoisonnement  des 
sources,  l'Evêque  de  Dax  manifesta  de  son  mécontentement, 
jugeant  qu'il  y  avait  là  atteinte  à  ses  droits.  Aussi,  pour 
prouver  jusqu'où  allait  son  autorité,  ce  dernier  fit-il  arrêter 
tous  les  lépreux  de  Maremne.  On  ignore  quelle  fut  la  sen- 
tence arbitrale  qui  clôt  cette  affaire,  mais  on  peut  admettre 
qu'elle  fut  calquée  sur  les  usages  reçus  au  sujet  des  clercs, 
c'est-à-dire  que  l'Evêque  ne  garda  pas  les  droits  exclusifs  de 
justicier  dans  toute  affaire  où  figurait  un  lépreux,  he  Livre  des 
Coutumes  du  Dax  (xiv"  siècle)  est  favorable  à  cette  thèse,  car, 
réglant  la  question  des  saisies  mobiliaires,  il  reconnaît  au 
cagot  le  droit  de  saisir  un  laïc,  conformément  au  for  du  sei- 
gneur, auquel  le  cagot  n'appartenait  j)ouitant  pas. 

Ces  coutumes  définissent  en  outre  le  mot  lépreux  comme 
terme  injurieux,  j)assible  d'amende.  C'est  là  un  fait  très 
commun.  Les  mots  caf/ot,  cassât,  gafo,  étaient  considérés  de 
même,  ainsi  (|ue  de  nombreux  documents  le  prouvent. 
De  même  (ju'à  Marmande,  à  Dax  le  lépreux  ne  pouvait 
vendre  ni  acheter  de  vin. 

Enfin  les  constitutions  de  4  401  règlent  la  question  des 
successions  des  car/ois.  Ce  point  sera  étudié  dans  la  troisième 
partie  de  cet  ouvrage. 

Saint-Sever.  —  Quelques  documents  antérieurs  à  1462 
nous  apprennent  qu'en  1430  de  nombreuses  familles  decagots 
habitaient  sur  les  terres  de  l'abbaye  de  Saint-Sever,  à  laquelle 
ils  payaient  une  redevance  minime.  Leurs  noms  sont  Maître 
Pes,  Maître  Bertran,  les  héritiers  de  Jean.  Des  documents  de 

1.  P.  J.   V  13,  14  el  181. 


RESSORT  UU    PARLEMENT    DE   BORDEAUX  115 

1430  et  1446  montrent  l'hérédité  et  le  partage  des  biens  '  des 
cag-ots,  dont  pourtant  la  propriété  appartenait  à  une  abbaye, 
dont  ils  dépendaient  comme  fermiers,  avec  des  beaux  uniment 
emphytéotes. 

Bayonne.  —  En  1266  les  cagots  figurent  parmi  les  censi- 
taires de  Sainte-Marie,  et  habitent  un  quartier  situé  hors  la 
ville,  le  quartier  Saint-Léon.  Ils  ne  pouvaient  rester  dans 
Bayonne,  ainsi  que  le  prouvent  deux  règlements  de  police,  de 
1315  et  1319,  où  ils  figurent  sous  le  nom  (Yarcahots  et  peut- 
être  aussi  (ï ischaure/l/iatz.  Ces  règlements  eurent  leur  pen- 
dant à  Bordeaux  en  looo,  ainsi  qu'à  Mont-de-Marsan,  dont  le 
coutumier  porte  :  «  Est  permis  ausditz  Maire  et  Jurats,  pour 
la  conservation  de  la  santé  de  la  dite  ville,  ou  pour  le  repos 
et  tranquillité  d'icelle,  expeller  f/ens  contagieux,  vaga- 
bonds, etc.  » 


11.   —   DE   1462  AU    DÉBUT   DU    XVII     SIÈCLE 
PÉRIODE   TRADITIONNELLE 

C'est  à  Louis  XI  que  nous  devons  la  création  du  Parlement 
de  Bordeaux.  Cette  cour  s'est  plus  que  toute  autre  occupée 
des  cagots,  }>arce  que  sur  toute  l'étendue  de  son  ressort  ces 
malheureux  étaient  en  grand  nombre,  et  certainement  aussi 
parce  que  la  condition  des  cagots  n'était  réglée  pour  la  plus 
grande  partie  de  ce  ressort  que  par  des  usages  anciens, 
transmis  le  plus  souvent  par  la  seule  tradition,  et  non  par 
des  lois  ou  des  règlements;  Marmande  et  Dax  étaient  seuls  à 
avoir  rédigé  des  coutumes  un  peu  explicites  sur  le  sujet  qui 
nous  intéresse.  Il  convient  aussi  de  remarquer  que  Bordeaux 
d'une  part,  la  Soûle  et  le  Labourd  d'autre,  sont  presque  seuls 
à  figurer  dans  les  contestations  ou  les  procès  dont  nous  nous 
occuperons  ici. 

Le  premier  document  ([ue  nous  ayons  à  signaler  est  une 
ordonnance  du  sénéchal  de  Périgord-,  dont  l'importance  est 


1.  Les  pièces  en  question  figurent  à  la  Topo^rraphie,  au  mol  Saiiil-Si'ver. 
•2.  P.  J.  N"  29. 


116  IllSÏUlIŒ    DES    CAGOTS 

considérable  vu  les  nombreux  faits  qui  y  sont  révélés  (12  nov. 
1480).  On  avait  exposé  à  Loys  Sorbier,  sénéchal,  qu'il  y  avait 
en  Périgord  de  nombreux  lépreux  et  (ju'il  serait  utile  de  leur 
donner  la  (diasse  et  de  les  faire  examiner  par  des  médecins 
experts,  sur  le  rapport  desquels  on  séparerait  ces  malades 
d'avec  les  sains.  Une  commission  médicale  fut  donc  nommée 
composée  de  deux  médecins,  André  Houlx  et  Pierre  de  Por- 
teria,  et  de  deux  chirurgiens,  Jean  Rougier  et  Jean  Martin, 
assistés  d'un  notaire.  Cette  commission  fut  chargée  de  «  donner 
regard  et  visita tion  sur  toutes  personnes  infectées  de  ladrerie 

ou  suspecte  d'icelle  maladie et  de  les  faire  séparei'  de  la 

consortc  et  conversation  des  sains,  et  de  les  faire  aller  et  mectre 
et  colloquer  es  ladreries  publicques  ou  autres  maisons  séparées 
des  r/eïis  saines,  selon  la  (jnalité  et  condition  des  personnes, 
comme  verront  au  cas  appartenir  ».  On  voit  nettement  ici  la 
distinction  entre  les  gahets  et  les  lépreux  dont  la  condition 
était  différente;  le  gahet,  lépreux  héréditaire,  jouissait  d'une 
condition  définie  par  l'usage,  dont  la  présente  ordonnance 
indique  deux  caractères,  à  savoir  qu'ils  sont  séparés  du  consor- 
tium et  de  la  conversation  des  personnes  saines,  et  qu'ils 
doivent  vivre  dans  des  maisons  séparées  qui  ne  sont  pas  des 
léproseries,  ces  derniers  établissements  étant  réservés  aux 
gens  ayant  une  autre  condition.  Ces  détails  sont  conformes  à 
tout  ce  que  l'on  sait  des  cagots  dans  les  autres  provinces. 

Quoique  le  Périgord  dépendît  du  Parlement  de  Bor- 
deaux, nous  ne  traiterons  plus  ici  de  cette  province,  qui  sort 
du  cadre  départemental  que  nous  nous  sommes  fixé.  Nous 
avons  cependant  voulu  citer  ce  document  qui  présente  un  cer- 
tain intérêt  pour  notre  sujet. 

La  grande  immigration  des  juifs  portugais  marque  le  début 
de  la  période  que  nous  étudions  maintenant.  Elle  se  produisit 
dès  la  promulgation  de  l'édit  de  Louis  XI  (fév.  1474)  permet- 
tant aux  étrangers,  exception  faite  pour  les  Anglais,  de  s'ins- 
taller cà  Bordeaux  afin  d'en  accroître  la  population.  Les  grandes 
persécutions  contre  les  israélites  avaient  délivré  la  France  de 
cette  race  au  xiv"  siècle.  Les  Templiers  dans  les  derniers  temps 
étaient  envahis  par  les  juifs  qui  accaparaient  les  fortunes; 
la  dissolution  de  l'Ordre   et  les  massacres  de   1320  et  1321 


RESSORT   DU    PARLEMENT    DE   BORDEAUX  11"; 

avaient  fait  fuir  Israël;  mais  la  France,  pays  riche  et  com- 
merçant, restait  enviée  et  enviable  à  ceux  qui  s'étaient  réfu- 
giés de  l'autre  côté  des  Pyrénées.  En  Portugal,  la  vie  leur 
étant  devenue  difficile,  les  juifs  revinrent  en  France  par 
Bayonne  et  Bordeaux  dont  le  commerce  était  florissant.  Sous 
les  dehors  d'une  conversion  intéressée,  on  pouvait  se  faire 
ouvrir  les  portes  de  ces  villes;  c'est  ce  qui  arriva. 

Bordeaux  d'abord,  puis  Bayonne  connurent  les  Nouveaux 
Chréliens,  nom  qui  stigmatisa  de  suite  ces  juifs  portugais,  qui 
si  habilement  avaient  tourné  la  loi.  Il  est  possible  qu'ils 
apportèrent  avec  eux  un  nouveau  contingent  de  lèpre;  il  est 
possible  aussi  que  l'affaire  de  1320  n'était  pas  oubliée  et  que 
le  peuple  citait  sans  cesse,  côte  à  côte,  juifs  et  lépreux;  peut- 
être  enfin  les  anciens  usages,  qui  voulaient  que  ces  deux  classes 
de  parias  portassent  un  signal,  étaient-ils  encore  dans  toutes  les 
mémoires;  toujours  est-il  qu'une  confusion  s'établit,  facilitée 
par  la  similitude  des  noms  de  nouveaux  chrétiens  donné  aux 
juifs  et  de  chrétiens  porté  par  les  gahets.  En  1552  ou  mieux 
en  1555,  si  nous  en  croyons  Darnal  et  Bernardau,  un  règle- 
ment de  police,  dont  le  texte  nous  est  fourni  par  ce  dernier 
auteur',  affirme  cette  confusion  en  disant  qu'  «  aucun  de  ceux 
(ju'on  nomme  Nouveaux  Chrétiens  ou  gahets  ne  pourra  sortir 
hors  de  leurs  maisons,  ni  entrer  dans  la  ville  sinon  qu'ils 
portent  une  enseigne  de  drap  rouge  cousue  au  devant  de  leur 

poitrine  et  qu'ils  n'aient  les  pieds  chaussés »  Ce  règlement 

ne  visait  certainement  pas  les  juifs,  ainsi  que  le  prouvent  la 
note  que  J.  Darnal  lui  consacre  et  la  rédaction  nouvelle  qui  en 
fut  faite  en  1573  -;  il  formule  seulement  des  usages  qui  étaient 
habituellement  reçus  dans  toute  la  France,  et  que  d'ailleurs 
nous  avons  déjà  vus  exprimés  dans  les  coutumes  de  Mar- 
mande. 

Vers   la   même   époque,   en   1577,   les  ordonnances  pour 


1.  Nous  croyons  utile  d'avi'i'lir  \v  lecteur  que  le  texte  cité  pnr  Rernanlan 
ne  présente  pas  toutes  les  garanties  d'authenticité,  cet  auteur  ayant  négligé 
d'indiquei'  sa  source,  et  ses  écrits  ne  faisant  pas  autorité.  Nous  admettons 
cependant  que  la  réilaction  qu'il  indique  est  pr(d)al)lenient  correcte,  quoi- 
que l'ortliograplie  employée  ne  soit  pas  celle  d'une  pièce  du  milieu  «lu 
xvi"  siècle.  —  P.  J.  N°  44. 

2.  P.  J.  N»  46. 


118  HISTOIRE    DES    CAGOTS 

«  f  Elatdes  Pâtissiers  »  àBonleaux,  définissent  que  ne  pourront 
être  pâtissiers  ou  rôtisseurs,  les  léprenx',  r/aliets,  ou  malades 
de  quehjue  autre  maladie  contag-ieuse '.  Les  pâtissiers  et  hou- 
laniiers  étaient  habituellement  en  bons  termes  avec  les  lépro- 
series auxquelles,  comme  à  Paris,  ils  donnaient  beaucoup. 
Dans  la  capitale  on  recevait  aisénnent  les  boulangers  lépreux 
dans  les  maladreries,  si  bien  (ju'on  n'a  cessé  de  considérer 
comme  un  fait  exceptionnel  les  difficultés  qui  intervinrent  en 
1390  et  amenèrent  une  sentence  du  prévôt,  datée  du  15  mai, 
condamnant  le  prieur  de  Saint-Lazare  à  recevoir  un  boulanger 
malade.  Pareille  difficulté  ne  se  présenta  pas  à  Bordeaux, 
quand  en  1520  un  certain  Jacquenau,  pâtissier,  fut  arrêté 
comme  lépreux,  et  conduit  à  Agouillis,  après  examen  fait  par 
médecins  et  barbiers  '. 

Jusqu'ici  le  Parlement  de  Bordeaux  n'avait  pas  eu  à  se  [»ro- 
noncer  sur  les  gahets.  C'est  le  5  mai  1578  que  sur  la  requête 
de  Jacques  Laligne,  habitant  de  Casteljaloux,  le  Parlement 
eut  à  décider,  pour  la  première  fois,  si  les  caf/ots  ou  gahels 
devaient  continuer  à  porter  en  leur  poitrine  le  signe  du  pied 
de  guid  qui  permettait  de  les  reconnaître  et  «  d'obvier  à  la 
contagion  »,  Les  règlements  de  Bordeaux  in  Huèrent  sans 
doute  sur  l'arrêt,  car  il  fut  conforme  à  la  prière  du  requérant. 
La  Cour  ordonna,  à  peine  de  mille  escus,  aux  officiers  et  con- 
suls de  Casteljaloux  de  policer  ladres  et  gahets  de  leur  ville 
et  juridiction;  puis,  allant  plus  loin  que  ne  le  demandait  la 
requête,  elle  fit  une  distinction  que  nécessitait  la  condition 
des  personnes,  spécifiant  qu'on  fera  porter  aux  cfu/ots  et 
gahets  la  marque  traditionnelle,  et  aux  ladres  les  cliquettes,  à 
peine  du  fouet.  L'arrêt  était  applicable  à  tout  le  ressort,  ainsi 
que  le  fait  entendre  une  note  des  Statuts  de  Bordeaux.  Il  en 
fut  de  même  de  l'arrêt  du  12  août  1581,  concernant  spéciale- 
ment Capbreton. 

Les  Statuts  imprimés  à  Bordeaux  en  1593,  mais  réunis  dès 
1592,  confirmèrent  les  dispositions  des  précédents  arrêts  \ 

A  Capbreton,  il  y  avait  des  cagots  dès  1506.  Ils  habitaient 

1.  P.  h  N"  45. 

2.  P.  J.  N<"  40  et  41. 
•     3.  P.  J.  N"  47. 


RESSORT  DU   PARLEMENT    DE  BORDEAUX  119 

presque  tous  à  la  Pointe  des  Gahets,  sorte  de  cap  limité  par 
un  bras  de  mer,  aujourd'hui  représenté  par  l'étang:  de  la  Pointe 
et  le  ruisseau  de  Boudigan  d'une  part,  et  par  la  rivière  de 
Bouret,  d'autre.  Un  grand  procès  eut  lieu  en  1574  contre  les 
agots  de  cette  localité,  tendant  à  leur  interdire  le  port  des 
armes  et  le  padouensage  commun,  c'est-à-dire,  le  droit  de 
pacage  sur  les  territoires  communaux.  Les  jurats  firent  acte 
portant  charge  de  poursuivre  le  procès.  Alors  une  requête  fut 
adressée  au  sénéchal  de  Guyenne  par  lesagots,  pour  demander 
une  enquête  sur  le  démolissement  du  bâtiment  des  agots,  bel 
édifice  sans  doute,  dont  la  haine  populaire  n'avait  pu  sup- 
porter l'existence'.  Comment  l'affaire  se  termina-t-elle?  Cer- 
tainement au  désavantage  des  agots. 

Les  esprits  étaient  encore  aigris  par  le  procès  quand  on  eut 
connaissance  de  l'arrêt  de  1578.  Etienne  de  Laudoir,  habitant 
de  Capbreton,  ne  tarda  pas  à  se  prévaloir  de  cet  arrêt  pour 
réclamer  une  sentence  analogue  pour  sa  ville,  et  demander 
en  outre  l'interdiction  pour  les  gahets  de  toucher  aux  vivres 
exposés  dans  les  marchés.  L'arrêt  prononcé  en  réponse  à 
cette  requête,  et  daté  du  12  août  1581 ,  ordonna  aux  officiers  et 
jurats  de  Capbreton,  sous  peine  de  mille  écus  et  privation  de 
h'urs  états,  de  policer  les  cagots  et  gahets  de  la  Punte  et  de 
la  juridiction  de  Capbreton,  leurs  femmes  et  leurs  enfants,  de 
leur  faire  porter  le  signe  du  j)ied  d'oie  et  de  leur  permettre  de 
ne  toucher  qu'aux  vivres  qu'ils  voudraient  acheter;  le  tout  à 
peine  du  fouet  ou  autres  peines  que  de  droit.  L'arrêt  fut 
signifié  plusieurs  mois  plus  tard,  en  1582.  La  pièce  qui  jus- 
tifie de  cette  signification  nous  fait  connaître  les  noms  des 
cagots  de  Capbreton  :  Saubat  Menjon,  autre  Menjon,  Ber- 
tranon,  Mingot  Colas  et  autre  Colas,  Saubat  Biroucq  de  Saint- 
Jehan,  Arnault  Guilhem,  Menjon  Peyraton,  Pierre  et  Jhanon 
Dongius,  Jehan  Desbarry  dit  l'Homme,  Jehan  Desbarry  dit 
Pachon,  Eslienne  Saubaton,  et  Arnaulton  Ducasso". 

1.  Pour  li's  pièces  coiiccrnaiit  ces  difrérciits  i)i)iiils,  voir  à  la  partit'  topogra- 
piiiquf  :  Cap/ii-eton  (Lamles). 

2.  Ces  noms  sont  précieux  ;i  connaitre,  car  ils  fixent  à  quatorze  le 
nombre  des  ffimiiles  de  ffahels  de  la  Punte.  Les  Menjon  ou  Menjou  sont  fort 
connus  dans  les  Basses-Pyrénéfs,  c'est  une  famille  di-  cagxils  très  répamlue. 
Les  Birouc(4  de   Saint-Jehan    descendent   des  Saint-Jehan  qui  constituaient 


120  HISTOIRE    DES   CAGOTS 

Dix  ans  plus  tard  ',  c'est  Espelette  qui  eut  recours  au  Parle- 
ment, auquel  une  requête  fut  adressée  par  les  abbé  (maire)  et 
jurais  de  la  ville.  Celle  requête,  visiblement  inspirée  des  arrêts 
de  i578  et  1581,  ne  se  contenta  plus  de  réclamer  ce  que  Cap- 
breton  avait  obtenu,  elle  ajouta  qu'il  fallait  défendre  aux  cagots 
de  la  paroisse  et  des  environs  daller  à  l'oUrande  avec  les  autres 
paroissiens.  Cette  pièce  fut  présentée  le  9  décembre  1592  au 
Parlement,  ainsi  que  deux  requêtes  réclamant  Tintérinement 
des  précédents  arrêts.  Il  y  fut  répondu  deux  jours  plus  tard 
par  un  arrêt,  donnant  satisfaction  aux  requérants  et  menaçant 
les  cag^ots  de  peines  graves  au  cas  de  contravention,  c'est-à- 
dire  du  fouet,  de  l'exil,  et  d'interdiction  de  séjour  dans  la  juri- 
diction d'Espelette.  Cet  arrêt  élait  applicable  à  tout  le  ressort 
de  la  Cour. 

Cela  n'empêcha  pas,  quelques  mois  plus  tard,  Saubat  Dar- 
moise,  notaire  et  syndic  deLabourd,  d'adresser  une  nouvelle 
requête  au  Parlement.  Non  seulement  il  y  demandait  que  les 
cagots  de  Labourd  portassent  le  signal  rouge,  qu'on  leur 
interdît  de  toucher  aux  viandes  et  autres  vivres  exposés  en 
vente,  et  d'aller  à  l'offrande,  mais  encore  il  voulait  que  ces 
malheureux  ne  touchassent  plus  à  l'eau  bénite,  à  peine  du 
fouet  et  d'être  exilés  et  chassés  du  bailliag"e.  L'arrêt  du 
20  mai  1593  donna  satisfaction  à  la  requête  en  termes  qui 
méritent  de  nous  arrêter  : 

«  Les  cagots  et  gahets  résidants  au  bailiage  de  Labourd,  et 
lieux  circonvoisins,  leurs  femmes  et  enfants,  prendront  sur 
leurs  accoutrements  et  poitrines  un  signal  rouge  en  forme  de 
pied  de  guid,  pour  être  discernés,  distincts,  et  séparés  du  reste 
du  peuple;  et  la  Cour  leur  défend  de  toucher  dorénavant 
aucuns  vivres,  qui  se  débitent  aux  marchés  et  places  publiques, 
sauf  ceux  qui  leur  seront  baillés,  et  délivrés  par  ceux  qui  les 


deux  foyers  en  1506  à  Capl)reton  et  à  la  Punie;  cette  famille  est  assez  connue, 
on  la  trouve  vers  la  même  époque  à  Aybar.  Les  Ducasso  sont  aussi  fort 
répandus  parmi  les  cagots.  P.  J.  N"'  50  et  51. 

1.  C'est  vers  cette  époque  (1589)  que  survinrent,  à  Cazères,  des  troubles 
graves  au  sujet  d'un  cagol  condamné  sur  le  soupçon  où  on  le  tenait  d'avoir 
jeté  un  sort  sur  un  haiiilant  de  la  race  pure.  Celte  curieuse  affaire  n'a  qu'un 
intérêt  secondaire;  on  la  trouvera  à  la  Topographis.  an  mot  Cazères-sur- 
/'vlrfour  (Landes). 


RESSORT   DU    PARLEMENT    DE    BORDEAUX  121 

débitent;  quant  aux  ladres,  s'il  ij  en  a  encore,  ils  porteront  les 
cliquettes.  La  Cour  défend  en  outre  auxdits  cagots  et  lépreux 
d'aller  à  l'offrande  avec  les  autres  habitants  aux  églises,  et  de 
toucher  de  leurs  mains  l'eau  bénite,  au  lieu  oii  les  hahitans 
ont  coutume  de  la  prendre  '.  » 

Remarquons  tout  d'abord  que  c'est  la  seconde  fois  oij,  à  une 
requête  Avisant  les  cagots,  le  Parlement  répond  par  un  arrêt 
où  l'on  distingue  cagots  et  ladres;  ici  il  va  jusqu'à  laisser 
entendre  qu'il  pense  que  les  cagots  sont  les  seuls  lépreux  du 
Labourd,  car  parlant  des  ladres  il  dit  :  «  si  avans  en  y  «  », 
«  s'il  y  en  a  encore  ».  Bien  plus,  il  nous  donne  à  penser  que 
les  ladres  ne  sont  pas  reclus  puisqu'il  les  considère  entrant  à 
l'église  commune'.  Le  signe  du  pied  d'oie  servait,  est-il  dit 
encore,  à  reconnaître  et  à  séparer  les  cagots;  ils  vivaient  donc 
séparés.  Enfin,  en  ce  qui  concerne  l'eau  bénite,  le  Parlement 
spécifie  que  cagots  et  lépreux  ne  la  prendront  plus  dans  le 
bénitier  commun.  C'est  alors  seulement  que  dans  les  églises 
apparurent  les  bénitiers  de  cagots  et  certainement  aussi  les 
portes  auxquelles  ces  bénitiers  étaientannexés.  Ce  qui  tendrait 
à  le  prouver,  ce  sont  les  rares  dates  qui  figurent  encore  sur 
ces  portes,  et  leur  caractère  architectural.  11  est  vrai,  que 
certains  bénitiers  sont  fort  antérieurs  au  xvu"  siècle,  que  cer- 
taines portes  étaient  ornées  de  sculptures  du  xn*"  et  du  xiu% 
mais  est-on  bien  certain  que  les  uns  et  les  autres  aient  dès 
l'origine  servi  cà  l'unique  usage  des  cagots?  Certes  non.  Il 
suffit  de  voir  les  églises  où  figurent  ces  portes  pour  s'en  con- 
vaincre. Au  contraire,  dans  les  monuments  les  plus  anciens, 
ou  aucune  porte  ne  pouvait  être  détournée  de  son  utilisation 
piimitive,  la  petite  porte  des  cagots  est  une  pièce  ajoutée ^ 

Le  procès-verbal  d'exécution  de  l'arrêt  du  20  mai  1593  est 

i.  P.  J.,  N"  53. 

2.  Il  n'y  fivail  à  celte  époque  aucune  léproserie  dans  le  Labourd.  Celle  de 
Sainl-Jean-dc-Lu7.  citée  dans  Ylîital  des  Maladreries,  dressé  par  onlre  de  Lou- 
vois,  ne  parait  être  en  réalité  qu'un  quartier  de  cagots. 

3.  Le  fameux  bénitier  de  Saint-Savin  pai'ail  contredire  notre  opinion.  11 
n'en  est  rien.  Ce  bénitier  appartenait  primiiivement  à  l'abbaye,  dont  la  cha- 
pelle n'a  fait  qu'assez  tard  office  d'église  paroissiale.  Nous  ne  voyons  d'ailleurs 
dans  les  deux  personnages  qui  l'ornent  absolument  aucun  indice  de  la  qualité 
(le  cngot  qu'on  a  cru  y  distinguer  depuis.  Hnlin  la  tradition  qui  se  rapporte 
à  ce  l)énilier  ne  nous  parait  pas  tout  à  fait  solide,  d'autant  que  Bascle  de 
Lagréze  dans  sa  Monoyraphie  de  Sainl-Savin,  n'en  parle  pas. 


122  HISTOIHK    DHS    CAGOTS 

daté  du  1''  juillet  de  la  même  année.  Mais  il  y  fut  fait  appel,  si 
bien  que  le  20  mai  1a04  intervint  un  arrêt  de  contrariette, 
auquel  les  demandeurs  répondirent  par  une  re(juète,  qui  pro- 
voqua une  enquête  auprès  des  défendeurs.  Après  divers  actes 
de  procédure,  un  nouvel  arrêt  (22  juin  loOo  mit  à  néant  l'appel. 
Les  défendeurs  furent  assig^nés,  et  le  8  avril  1596  un  arrêt 
intervint  disant  que  les  parties  produiront  et  contrediront  ce 
que  bon  leur  semblera  à  la  prochaine  session  juridique.  Le 
syndic  de  Labourd  présenta  alors  une  requête  tenant  conclu- 
sions sur  le  second  chef  d'arrêt,  retenu  le  22  juin  1595,  qui 
était  d'ailleurs  en  tout  conforme  aux  termes  de  l'arrêt  du 
20  mai  1593.  Sur  cette  requête  fut  enfin  rendu,  le  5  sep- 
tembre 1596,  un  dernier  arrêt  visant  sj)écialement  la  femme 
Laiiarette,  capote  de  Saint-Pée  en  Labourd,  et  les  siens,  dans 
le([uel  il  convient  de  relever  deux  dispositions  nouvelles  ajou- 
tées à  celles  que  l'on  connaît  déjà  : 

1"  Il  est  défendu  aux  ragots  de  se  mêler  au  peuple  soit  aux 
églises,  marchés,  et  autres  lieux  publics; 

2°  Ils  ne  pourront  prendre  à  l'église  aucune  autre  place  que 
celle  qu'eux  et  leurs  prédécesseurs  avaient  coulume  (Voc- 
cuper,  à  savoir,  pour  l'église  de  Saint-Pée  :  les  hommes  sur 
les  degrés  de  l'échelle  qui  mène  aux  tribunes,  et  les  femmes 
contre  celle-ci. 

Nous  remarquerons  encore  qu'il  est  écrit,  dans  cet  arrêt, 
que  les  cagots  ne  pourront  toucher  ni  manier,  aux  marchés, 
d'autres  vivre*  «  (pie  cenlx  qui  leur  seront  baillés  et  délivrés 
pour  leur  entrelenemenl  ».  Cette  phrase  pourrait  signifier  que 
les  capots  recevaient  en  don  ou  aumône  les  aliments  néces- 
saires à  leur  entretien;  mais  cette  interprétation  doit  être 
écartée  d'autant  que  l'arrêt  de  12  août  1581  étal)lit  qu'ils  ne 
pourront  toucher  qu'aux  vivres  qu'ils  voudi'ont  acheter. 

Enfin  l'existence  en  Labourd  de  lépreux  autres  que  les 
cagots,  paraît  contestée  par  ces  mots  :  «  pour  le  regard  des 
ladres,  sy  aulcungs  en  y  a,  porteront  les  cliquettes'  ». 

Quelques  années  plus  tard,  à  la  requête  de  Gregaray, 
syndic   du   Tiers-Etat  de  Soûle,   le  Parlement  de  Bordeaux 

I.  P.  J  .N"  50. 


RESSORT  DU    PARLEMENT    DE  BORDEAUX  123 

rendait  un  arrêt  identique  à  celui  ci-dessus,  mais  concernant 
le  pays  de  Soûle  (3  juillet  1604).  Les  dispositions  de  cet 
arrêt  furent  aggravées  le  29  juin  1606  par  une  ordonnance 
des  Etals  de  ce  pays,  rendue  à  la  requête  de  Bernard  d'Ichard, 
défendant  aux  cagots  de  faire  l'office  de  meunier,  de  toucher 
à  la  farine  du  commun  peuple  et  de  se  mêler  aux  danses 
publiques. 

En  l'espace  de  vingt-six  ans  (1378-1604)  le  Parlement  de 
Bordeaux  avait  donc  défini  par  des  arrêts  successifs,  dictés  par 
les  circonstances,  tous  les  usages,  depuis  longtemps  plus  ou 
moins  bien  observés  dans  l'étendue  de  son  ressort.  Ces  usages 
avaient  antérieurement  été  définis  en  Béarn  et  en  Navarre. 

Les  quelques  traits  qui  manquent  au  tableau  fourni  par  les 
pièces  jusqu'ici  citées,  sont  fournis  par  FI.  de  Rœmond,  con- 
seiller au  Parlement  de  Bordeaux.  Traitant  de  la  séparation 
des  ladres,  il  écrit  :  «  Nous  voyons  en  notre  Guyenne,  cela 
avoir  été  pratiqué  à  l'endroit  de  ceux  qu'on  nomme  Ccuujols 
ou  Capots,  race,  quoique  chrétienne  et  catholique,  qui  n'a 
pourtant  aucun  commerce,  ni  ne  peut  prendre  alliance  avec 
les  autres  chrestiens,  moins  habiter  aux  villes,  leur  estant 
mesme  défendu  de  se  mettre  à  la  table  sacrée  avec  les  autres 
catholiques  et  ayant  lieu  séparé  à  l'église.  » 

De  tous  ces  usages  aucun  n'est  propre  aux  cagots,  tous  sont 
communs  aux  lépreux  libres  de  la  France  entière. 


111.     -    FIN    DU     XVII      ET    XVIII      SIÈCLE 
L'AFFRANCHISSEMENT  DES  CAGOTS 

On  sait  qu'aux  environs  de  l'an  1600,  des  examens  médicaux 
de  cagots  avaient  été  faits,  soit  à  Toulouse,  soit  en  Béarn, 
soit  même  à  Bordeaux.  Les  résultats  négatifs  obtenus,  l'état 
d'esprit  de  la  plupart  des  penseurs  et  des  historiens  du  temps 
ne  furent  pas  d'un  poids  suffisant  pour  atténuer  aussitôt 
l'elTet  des  arrêts  prononcés  coup  sur  coup  par  le  Parlement. 
L'alVranchissement  des  malheureux  cagots  se  fit  progressi- 
vement grâce  surtout  au  mauvais  vouloir  qu'ils  mettaient 
à  rester  asservis  à  des  mesures  que  leur  état  de  santé  actuel 


-124  HISTOIIΠ   l)ES    CAGOTS 

nv  jiislillait  plus.  Nous  tenons  pour  certain  que  cette  libéra- 
tion progressive  se  fit  un  peu  partout  à  la  fois;  elle  ne  trouva 
lie  sérieux  obstacles  qu'à  Biarritz,  à  Condom  et  à  Rivière. 
A  Biarritz  surtout,  l'opposition  intense  des  habitants  donna 
lieu  à  de  nombreux  procès,  dont  nous  avons  pu  réunir  toutes 
les  pièces  et  dont  la  succession  est  des  plus  instructives. 

En  1()80  lies  a;^ots  de  Biarritz  ayant  été,  contrairement  à 
l'usage,  enterrés  dans  le  cimetière  commun,  un  procès  fut 
entrepris.  P.  Dalbarade,  jurât,  adressa  une  retp^èle  au  bail- 
liage de  Labourd,  et  prit  consultation  de  l'avocat  Bruix.  Celte 
curieuse  consultation  roule  sur  des  questions  de  juridiction. 
Elle  ne  permet  pas,  contrairement  à  l'impression  première 
qu'on  tire  de  sa  lecture,  de  conclure  à  ce  fait  que  les  cagots 
dépondaient  du  tribunal  de  l'Evèque.  Dans  le  cas  dont  il 
s'agit,  c'est  le  cimetière  qui  est  considéré  comme  relevant  de 
l'Evèque.  C'est  pourquoi  voulant  s'assurer  des  juges  tempo- 
rels, on  décida  de  commencer  l'affaire  comme  procès  cri- 
minel; c'est  pourquoi  faudra-t-il,  dit  l'avocat,  «  prendre  dans 
la  suite  la  chose  comme  une  voie  de  fait  et  un  trouble  à  la 
possession;  on  pourra  aussi  parler  de  l'eau  bénite  et  de  l'of- 
frande »,  parce  que  ces  sujets  sont  touchés  par  l'arrêt  de  1593. 
Cependant,  le  conseil  jugeait  utile  de  prévenir  révè([ue,  ])oi(r 
qu'il  ne  se  forinalisàl  pohil;  enfin  il  pensait  qu'il  conviendrait 
d'exécuter  promptement  le  jugement  pour  éviter  que  son  exé- 
cution ne  fût  retardée  par  un  appel. 

Ces  dispositions  amenèrent  la  marche  rapide  du  procès  qui 
fut  à  la  satisfaction  des  demandeurs,  ainsi  qu'on  en  peut  juger 
par  l'exposé  des  frais  qui  figurent  dans  les  comptes  de  la  commu- 
nauté de  Biarritz.  Ce  fut  le  dernier  triomphe  des  oppresseurs. 

L'état  des  choses  à  cette  époque  est  parfaitement  résumé 
dans  un  document  concernant  Arbonne.  Les  cagots,  y  est-il 
dit,  se  mettent  à  l'église  dans  un  coin  à  part,  ils  viennent 
recevoir  la  paix  après  les  autres  fidèles  et  baisent  le  bas  de 
l'étole,  au  lieu  de  la  croix  d'argent'. 

Une  ordonnance  de  M.  de  Besons,  commissaire  de  parti  en 
la   généralité   de  la   Guyenne,    du  29  avril    1697,  marque  le 

1.  On  lira  ce  document  à  la  Topographie,  au  mot  /Irionne  (Basses-Pyrénées). 


RESSORT  DU  PARLEMENT  DE  BORDEAUX        125 

début  de  la  libération  des  cagots,  amorcée  en  Béarn,  en  1683, 
par  Du  Bois  de  Baillet.  Par  cette  ordonnance  les  cagots  de 
Biarritz  et  d' Arcangues  devaient  être  admis  dans  les  assemblées 
générales  et  particulières  de  la  commune,  et  reçus  à  participer 
aux  charges  municipales  et  honneurs  de  l'église,  comme  les 
autres  habitants.  L'exclusion  de  ces  assemblées  et  charges 
avait  toujours  été  appliquée  aux  lépreux,  mais  puisqu'on 
avait  reconnu  que  les  cagots  n'étaient  plus  touchés  de  la 
maladie  de  leurs  ancêtres,  il  était  naturel  que  ces  usages 
prissent  fin.  Un  arrêt  du  Parlement  daté  du  12  mai  1699,  et 
rendu  à  la  requête  des  cagots,  vint  d'ailleurs  corroborer  les 
décisions  de  l'ordonnance. 

Les  habitants  de  Biarritz  et  d'Arcangues,  représentés  par 
le  syndic  général  du  Labourd,  Pierre  Du  Halde  de  Iribarren, 
ne  pouvant  soulTrir  ces  mesures  nouvelles,  firent  une  requête 
au  Parlement  pour  s'opposer  à  l'ordonnance  de  M.  de  Besons, 
et,  faisant  valoir  les  arrêts  de  1578,  1581,  1592,  1593  et  1596, 
espérèrent  amener  le  retrait  de  l'arrêt  nouveau  sin^pris,  disent- 
ils,  par  les  cagots,  arrêt  que  ces  derniers  voulaient  à  toute 
force  faire  exécuter.  L'opposition  avait  été  décidée  dans 
l'assemblée  capitulaire  du  31  mai  1699,  et  dans  le  bilçar 
du  21  juillet  1699,  où  l'on  avait  en  outre  [tris  des  mesures 
au  sujet  du  procès  entrepris  par  les  cagots  pour  l'exécution 
du  récent  arrêt  et  de  l'ordonnance.  On  fit  appel  à  l'ordon- 
nance. Louis  XIV  accorda,  en  décembre  1699,  des  lettres  dans 
ce  sens,  qui  ne  furent  signifiées  que  le  16  décembre  1700,  soit 
un  an  plus  tard.  La  signification  en  fut  faite  à  Jean  d'Oyham- 
bourc,  charpentier  habitant  Biarritz,  et  François  d'Oyham- 
boure,  charpentier  à  Arcangues,  pour  eux  et  leurs  semblables  ; 
elle  convoquait  ces  cagots  à  comparaître  dans  les  deux  mois, 
afin  qu'on  put  procéder  sur  l'appel  fait  par  les  maires  et 
juratz  de  leurs  paroisses  à  l'ordonnance  de  M.  de  Besons. 

Fidèle  à  sa  précédente  décision,  le  Parlement  de  Bordeaux 
termina  l'affaire  par  l'arrêt  du  12  mai  1701  confirmant  celui 
de  1699  ainsi  que  l'ordonnance  de  1697  '. 

Jean    Dalbarade,  jurât  de   Biarritz,  qui    s'était  chargé  du 

1.  P.  J.,  N-  02  à  6y. 


12G  HISTIIIUK    DES    CAGOTS 

procès,  et  vouait  aux  cahots  une  liaine  féroce,  mit  sans  doute 
tout  le  mauvais  vouloir  |iossible  à  exécuter  l'arrêt,  et  tout 
son  soin  à  ennuyer  ses  ennemis.  Aussi  poursuivit-il  François 
d'Oyliamboure,  demandant  qu'il  fît  la  preuve  de  ce  que  lui, 
Dalharade,  s'opposait  à  l'exécution  de  l'arrêt  de  Cour.  On 
iprnore  comment  se  termina  ce  dernier  procès.  Mais  l'animo- 
sité  n'en  fut  qu'accrue,  les  enfants  eux-mêmes  épousaient  les 
querelles  des  parents,  si  bien  qu'en  1710,  l'évêquede  Bayonne 
dut  intervenir,  au  cours  de  sa  visite  pastorale,  pour  faire 
cesser  les  insultes  que  les  enfants  de  sang  pur  adressaient 
aux  jeunes  cag^ots'. 

Quelques  années  plus  tard,  Condom,  prenant  exemple  sur 
Biarritz,  commençait  à  s'agiter  à  son  tour.  C'était  en  4706  : 
un  certain  Laurent  Arboucan  et  sa  femme  Jeanne  Cazenave, 
cagots,  étant  venu  à  perdre  leur  fîUe  Marie,  voulurent  la  faire 
enterrer  au  cimetière  commun.  Les  babitants  en  s'y  opposant 
amenèrent  une  bagarre.  Aussi  Arboucan  poursuivit-il,  devant 
le  juge-bailli  de  Condom,  seize  babitants.  Plusieurs  arresta- 
tions eurent  lieu,  on  commença  l'instruction,  et  l'atTaire, 
portée  devant  la  Cour  du  Parlement,  se  termina  par  un  arrêt 
du  31  janvier  1710,  sur  la  réquisition  du  procureur  général 
au  sénéchal  de  Condom,  faisant  défenses  expresses  aux  habi- 
tants (lu  diocèse  de  s'opposer  à  l'enterrement  des  charpentiers 
au  cimetière  commun. 

Sur  ces  entrefaites  Arboucan  mourut,  e  fut  enterré  à  Lia- 
lores,  selon  les  décisions  du  Parlement  et  la  coutume  nou- 
velle. Mais  des  troubles  nouveaux  éclatèrent  à  ce  sujet,  car 
les  habitants  ne  pouvaient  consentir  à  ce  que  leurs  tombes 
fussent  contiguës  à  celles  des  Capots,  autrement  Ladres,  et 
voulaient  que  ces  derniers  eussent  des  cimetières  difîérents. 
C'est  pourquoi  ils  s'assemblèrent  en  tumulte  pour  «  empêcher, 
par  force  et  violence  et  à  main  armée,  que  le  corps  dudit 
Arboucan  ne  fût  enterré  dans  le  cimetière  commun,  ayant 
menacé  de  tuer  ceux  qui  voudraient  exécuter  ledit  arrêt,  et 
enlevèrent  au  sonneur  de  cloche  la  bêche  dont  il  se  servait  » 
pour  creuser  la  tombe.  Le  corps  fut  gardé  en  la  sacristie  et 

1.  P.  J.,  N"  70,  el  Topographie  au  mol  Biarritz. 


RESSORT  DU    PARLEMENT    DE  BORDEAUX  127 

le  procureur  g-énéral  informa  et  décréta  à  ce  sujet.  Puis,  après 
l'arrestation  d'un  des  coupables,  une  instruction  fut  ouverte,  et 
l'affaire  portée  devant  le  Parlement,  puisqu'il  s'agissait  d'une 
contravention  à  un  arrêt  de  cette  Cour.  Un  arrêt  s'ensuivit 
(28  mai  1710),  qui  fit  remettre  les  procédures,  en  raison  de 
voies  de  fait,  au  lieutenant  criminel  de  Gondom,  et  ordonna 
l'exécution  des  décrets  du  procureur  général.  Le  4  juin  1110, 
Louis  XIY  ratifia  ces  décisions  par  lettres  patentes;  et  le  tout 
fut  signifié  aux  intéressés  dans  le  mois  qui  suivit'. 

Dans  les  Landes,  à  Rivière-Saas,  une  grave  affaire  éclata 
en  1718".  Arnaud  Moscardès,  son  valet,  Jean  et  Pierre  Tar- 
difs, et  huit  autres  gézitains  ou  cagots  de  Rivière,  ayant  voulu 
aller  à  l'offrande  le  jour  de  Pentecôte,  quelques  habitants  les 
en  empêchèrent  par  la  force  et  les  coups.  Le  sang  ayant  été 
répandu,  les  offices  furent  suspendus  de  la  Pentecôte  à  la 
Saint-Jean.  Le  dimanche  24  juillet,  la  même  scène  se  renou- 
vela, et  Darrieulat,  théologal  et  vicaire  général,  régla  que 
dorénavant,  ainsi  que  l'usage  le  voulait  depuis  quarante  ans, 
les  habitants  de  race  pure,  ou  premiers  fidèles,  iraient  à 
l'offrande  avant  les  gézitains.  Ce  règlement  fut  renouvelé  par 
M'"  Destrac,  avocat.  Mais  les  gézitains  portèrent  plainte  au 
sénéchal  criminel  de  Dax,  qui  le  8  octobre  1718  condamna  les 
sieurs  Duboué,  Marbat  et  Lamoliatte,  coupal)les  d'avoir  pro- 
voqué les  désordres,  à  une  «  réparation  publique,  à  200  livres 
de  domages,  50  livres  d'amende  au  Roy,  100  livres  d'au- 
mônes, et  les  dépends  ». 

Simultanément,  et  malgré  les  décisions  successives  du 
Parlement  de  Bordeaux,  la  haine  des  habitants  de  Biarritz 
pour  les  cagots  faisait  naître  un  nouveau  confiit.  En  1718, 
un  certain  Arnaut,  jadis  meunier,  devenu  cagot  jiar  suite  de 
son  mariage  avec  l'héritière  d'Erreteguy,  se  plaça  dans  les 
galeries  de  l'église  et  demanda  l'entrée  aux  charges  munici- 
pales et  locales,  sur  la  présentation  d'un  décret  d'ajournement 
personnel.  Les  habitants  s'en  émurent,  et  la  question  ayant 
été   posée    devant  l'assemblée   capitulaire  du    8    mai    1718, 

1.  P.  J.,  N"74. 

'J.  Les  pièces  coiicfi-n.inl  ces  procès  figurent  aux  Pièces  justilicatives,  N"'  75, 
16  et  77. 


128  HISTOIUE    DES    CÂGOTS 

celle-ci  charg^ea  Jean  Petil-Labat,  second  juré,  dentre- 
prcndre  un  procès  pour  faire  cesser  cet  état  de  choses.  A  la 
suite  d'une  instance  en  date  du  25  juin,  Etienne  Arnaut 
olitinl  une  sentence  au  bailliage  de  Lahourd,  signifiée  le 
5  juillet,  qui  lui  donnait  satisfaction.  C'est  pourquoi  dans 
l'asseuiMée  caj)ilnlaire  du  10  juillet  1718,  Pelit-Lahat  lut  un 
ap|)el  à  cette  sentence,  qui  avait  été  interjeté  le  G  juillet  i)ar 
son  avocat  Jacques  de  Lalande.  L'affaire  n'eut  pas  de  suites. 

Nous  ne  sommes  pas  éloignés  de  penser  que  Pierre  Dalba- 
rade  ait  été  pour  quelque  chose  dans  l'aflaire  de  1718.  Il 
avait  joué  et  devait  encore  jouer  un  rôle  important  dans  tous 
les  procès  intentés  contre  les  cagots.  L'échec  subi  en  1718 
l'avait  aisri.  En  1721,  il  insultait,  de  concert  avec  Lartio-ue 
et  Paillet,  le  cagot  Legaret.  Mais  tandis  que  ses  complices 
furent  emprisonnés,  il  sut  conserver  sa  liberté,  sans  doute  en 
raison  de  son  titre  de  syndic  des  habitants  de  Biarritz;  il 
n'en  fut  pas  moins  condamné,  avec  ses  deux  amis,  à  faire 
réparation  publique  à  la  porte  de  l'église,  à  genoux,  à  l'issue 
de  la  grand'-messe,  et  cela  par  sentence  du  lieutenant  criminel 
d'Ustaritz  du  6  mars  1722.  Pour  diverses  raisons  de  procé- 
dure appel  fut  interjeté  à  cette  sentence;  à  lire  la  consul- 
tation de  l'avocat  Rochet,  qui  est  un  document  remarquable, 
on  devine  que  les  appelants  cherchèrent  à  déplacer  la  discus- 
sion, ainsi  que  la  chose  eut  lieu  à  Toulouse  vers  la  môme 
époque.  Mais  l'appel  fut  mis  à  néant  et  le  Parlement  de 
Bordeaux,  le  9  juillet  172-3,  rendit  aux  anciens  cagots  tous 
leurs  droits  civils,  défendant  même  l'usage  d'un  nom  devenu 
injurieux  et  injustifié. 

Les  cagots  triomphaient;  au  droit  leurs  ennemis  opposèrent 
la  force.  Lorsqu'en  effet  le  substitut  au  procureur  général  eut 
envoyé,  à  toutes  les  paroisses  du  pays  de  Labourd,  une 
copie  de  l'arrêt  (26  août  1723),  Legaret,  en  la  faveur  duquel 
cet  arrêt  était  rendu,  réclama  que  dès  le  lendemain  il  fut 
signifié  aux  jurats  de  Biarritz.  Saint-Martin,  sergent  royal, 
assisté  de  deux  archers  vint  donc  à  Biarritz  pour  lire  et 
afficher  l'arrêt  devant  la  porte  de  l'église  du  lieu;  mais  une 
foule  considérable  d'hommes  et  surtout  de  femmes  se  préci- 
pitèrent sur  lui  avec  menaces  et  insultes,  si  bien  que  le  ser- 


RESSORT  DU   PARLEMENT  DE  BORDEAUX  129 

g-ent  se  retira  sans  avoir  rien  fait,  et  dressa  un  rapport  des 
événements  (29  août).  Après  enquête,  l'affaire  revint  devant 
le  Parlement,  alors  présidé  par  Montesquieu;  et  la  Cour 
rendit  un  arrêt  en  date  du  19  janvier  1724,  confirmant  celui 
du  4  juillet  1723,  ordonnant  la  publication  de  ce  dernier 
et  demandant  qu'on  informa  contre  les  contrevenants. 

Les  cagots  ne  firent  cette  fois  aucune  démarche  pour 
obliger  la  communauté  à  se  soumettre,  mais  les  jurats,  qui 
leur  étaient  hostiles,  écrivirent  le  12  février  1724  à  Lartigues 
qu'ils  ne  pouvaient  exécuter  l'arrêt,  car  le  soulèvement  de 
la  population  saine  serait  inévitable,  même  dans  les  paroisses 
voisines,  au  cas  où  l'on  insisterait.  La  Cour  ne  céda  pas. 
Quatre  ans  plus  tard,  P.  Dalbarade  ne  tentait  plus  de  se 
révolter;  il  avait  dépensé  beaucoup  d'argent  pour  la  cause,  et 
la  communauté  de  Biarritz,  lui  gardant  rancune  de  ses  échecs, 
ne  songreait  pas  à  le  dédommager.  Il  plaida  donc  sa  bonne  foi 
devant  le  conseiller  du  Roy,  lui  demandant  d'obliger  la  com- 
mune à  lui  rembourser  ses  frais.  Il  oljtint,  sur  ce  point,  pleine 
satisfaction  (1729)  '. 

Biarritz  resta  dejtuis  lors  dans  le  calme. 

Le  22  novembre  1735,  le  Parlement  de  Bordeaux  rendit 
un  nouvel  arrêt  confirmatif  des  deux  précédents,  à  "la  suite 
d'une  affaire  survenue  à  Orx. 

En  1736  quelques  troubles  survinrent  encore  à  Rivière- 
Saas,  à  propos  des  places  occupées  par  les  cagots  à  l'église. 
Ces  troubles  n'eurent  pas  de  suites"-. 

A  partir  de  cette  époque  on  n'entendit  plus  parler  des 
cagols  ou  </alie(s  de  Guyenne,  Gascogne  et  Labourd.  Quand 
survint  la  Révolution  et  l'Empire,  les  quelques  distinctions, 
qui  avaient  survécu,  tendirent  à  disparaître  rapidement, 
d'autant  que  beaucoup  de  jeunes  cagots  fatigués  de  ne  pou- 
voir trouver  femme  ailleurs  que  chez  leurs  congénères,  ou 
vexés  de  la  sourde  méfiance  qui  survivait  encore  en  quelques 
lieux  à  leur  égard,  profitèrcut  du  service  militaire  obligatoire 
pour  quitter  un  pays  où  la  vie  leur  était  ing-rate. 

De  nos  jours  les  cagots  ont  presque  disparu  du  Sud-Ouest 

1.  1».  J.  N'o"  87  à  94. 

2.  Voir  à  la  ToPor.nAF'iiiE  lo  mot  Rivière  (Landes). 

Kay.  9 


130  HISTOIRE  DES  GAGOTS 

c'est  à  grand" [X'ine  que  nous  avons  pu  en  retrouver  quelques- 
uns  dans  le  Labourd  et  les  Landes.  On  peut  présager  que, 
dans  cinquante  ans  à  peine,  ces  derniers  survivants  des  lépreux 
seront  oubliés  par  les  j)aysans  et  villageois,  si  bien  que  les 
médecins  auront  quelque  peine  à  s'assurer  de  l'origine  cagote 
des  (juelques  cas  de  paraléprose  que  le  hasard  leur  fera 
rencontrer. 


CHAPITRE   II 

LES    CAGOTS   DE    BÉARN   ET    NAVARRE 

I.    —    AVANT    LA    RÉDACTION    DU    FOR    DE    HENRI  II 

L'histoire  des  cagots  de  Béarn  et  de  Navarre  commence 
avec  lexi"  siècle.  Les  quelques  faits  appartenant  aux  périodes 
antérieures  ont  surtout  un  intérêt  juridique,  c'est  pourquoi 
les  avons-nous  exposés  dans  le  chapitre  préliminaire  de  la 
partie  juridique  du  jtrésent  ouvrage  (p.  162).  Quand  s'ouvre 
le  xT  siècle,  les  lépreux  ne  sont  pas  nettement  classés  en 
catégories;  ils  le  seront  seulement  deux  siècles  et  demi  plus 
tard.  C'est  pour  cette  raison  qu'Auriol  Donat,  dont  il  est 
parlé  dans  le  cartulaire  de  Lucq  (an  lUOO),  ne  peut  être,  malgré 
son  qualificatif  de  clinstianns,  classé  au  nombre  des  cagots  ou 
lépreux  libres  et  héréditaires.  Il  en  est  de  même  des  gafos  dont 
parlent  les  Fors  de  Navarre  (1155).  On  lit  en  effet  dans  ces 
Fors  que  lorsqu'un  homme  devient  gafo,  il  faut  le  séparer  de 
la  vie  commune  et  le  conduire  dans  une  cabane  solitaire  située 
hors  de  la  ville,  cabane  que  les  voisins  construiront  pour  lui. 
('es  dispositions  sont  conformes  à  un  usage  que  rapporte  le 
troisième  concile  de  Latran,  quand  il  parle  des  lépreux  vivants 
extra  civitates  et  villas,  et  transférés  ad  loca  so/itaria.  Ces 
lépreux  ne  tardèrent  pas  à  constituer  de  petits  g-roupements 
en  certains  lieux  ;  alors  ils  eurent  une  chapelle  et  un  cimetière 
ainsi  (|uc  le  réclame  le  concile  de  Latran  :  «  Leprosi  sihiinet- 
ipsis  privataut  liaheanl  ccclesiam  et  cœmeterium  ».  Ce  fut  là  h; 
novau  des  cagoteries  et  des  villages-léproseries. 

Les  premières  cagoteries  du  Sud-Ouest  ne  remontent  pas 


132  HISTOIllE  DES  CAGOTS 

au  delà  de  la  fin  du  xii'  siècle,  on  en  connaît  fort  peu 
au  xn!*"  siècle^  encore  celles-ci  ressemhlaient-elles,  à  cette 
c|tO(|ue  lointaine,  aux  villapres-léproseries  qui  couvraient  le 
sol  de  la  France,  et  où  les  malades  ne  jouissaient  pas  des 
grandes  libertés  que  nous  trouverons  plus  tard  chez  les  cag-ots. 

On  sait  qu'en  Béarn,  il  y  avait  à  Oloron,  en  1080,  la  mai- 
son des  Mesegs,  qui  fut  plus  tard  une  léproserie. 

Ce  ne  fut  qu'en  1288  que  Ton  commença  à  parler  des 
cagots,  et  ce  fut  dans  les  Fors  de  Béarn.  On  y  lit  que,  dans 
les  témoignages  en  cas  de  délit  et  de  meurtre,  la  voix  des 
cagots  ne  valait  pas  celle  des  autres  hommes  :  il  fallait  de 
quatre  à  cinq  de  ces  malheureux  pour  suppléer  un  seul 
témoin  ordinaire, 

«  Art.  6o.  Item.  Fut  établi  et  octroyé  que,  si  par  aventure,  lesdits 
jurés  ne  peuvent  point  avoir  une  véritable  connaissance  de  celui 
qui  aura  commis  le  délit,  celui  contre  lequel  on  aura  mauvais 
soupçon  pourra  se  justifier  grâce  au  témoignage  de  sept  témoins 
ordinaires  ou  de  trente  cagots. 

"  Art.  170.  Item.  Si  d'aventure  quelqu'un  est  accusé  de  meurtre 
qui  ait  été  commis  sans  cris  ni  appel  à  main  forte,  l'accusé  pourra 
établir  son  innocence  par  le  témoignage  de  six  personnes,  et  s'il 
n'y  en  a  pas,  de  trente  cagots.  » 

Nous  discuterons  ailleurs  ces  articles,  ici  nous  nous  conten- 
terons de  remarquer  qu'ils  impliquent  une  distinction  entre 
les  cagots  et  les  lépreux  reclus  qui  paraissent  avoir  toujours 
été  considérés  comme  impropres  à  témoigner  en  justice. 
Nous  ne  pensons  pas  que  les  articles  du  For  de  Béarn 
cités  plus  haut  constituent  une  exception  juridique,  car  les 
lépreux,  dans  les  autres  provinces,  étaient  selon  leur  état 
d'internement  ou  de  liberté,  aptes  ou  non  à  témoigner.  11  est 
certain  aussi  que  dès  cette  année  1288,  les  cagots  étaient 
nombreux  en  Béarn.  Deux  ans  plus  tard,  par  testament, 
Gaston  VIII  léguait  cent  sous  aux  lépreux  de  Béarn  que  les 
exécuteurs  testamentaires  choisiraient.  Ce  testament  rédigé 
en  latin  porte  le  mot  leprosus  ;  il  vise  vraisemblablement  les 
cagots.  Il  n'en  est  pas  de  même  du  testament  de  Gaston  IX, 
qui,  en  1.315,    léguait  omnibus  hospitalibus  leprosorum  cent 


Fort  cl 


Avdu. 


•MonI 
Conchez 


•  Cadillon      Vi^^ei  Crouscd I e s 

An-jcau 

'  "Seinéacn 


"^X^- Narres  se     ^Q^bp  -^     Lilong-iie    .Çaslilli 

l      U      î'&lrw    (•         n«               k                Lcspielle 
Laba.sli<jpVil)elran«^^  "]  -  -  ■* 

SiiTiacour)>e     .  Leinl)eva 


.\loris«^ur 


Fay.  —  P.  132-13:<. 


'■■"■  -  I'.  i;«-i3:t. 


LES  CAGOTS  DE  BEARN   AVANT   lo51  133 

livres  tournoises,  pour  être  divisées  entre  ces  établissements. 
La  même  clause  est  plus  nettement  encore  spécifiée  dans  le 
testament  de  Marguerite  de  Béarn.  Cette  princesse  léguait  à 
tous  les  lépreux  de  Béarn  et  Marsan,  c  est-à-dire  aux  hospices 
où  sont  élevées  leurs  maisons,  dix  sous  morlaas.  Par  ces  mots 
on  voit  que  les  léproseries  de  Béarn  affectaient  le  type  des 
villages-maladreries,  du  genre  de  ceux  de  Bordeaux  ou  de 
Bayonne;  il  s'agit  ici  des  léproseries  d'Orthez,  Lescar, 
Oloron,  Morlaas,  qui  existaient  vraisemblablement  dès  cette 
époque,  et  certainement  pas  des  cagoteries  qui  n'avaient  rien 
de  commun  avec  l'administration  des  hospices. 

On  connaît  bien  les  cagoteries  du  Béarn  au  xiv^  siècle,  et 
pourtant  leur  dénombrement  n'est  guère  possible,  car  les 
documents  qui  les  citent  ne  donnent  pas  des  listes  absolu- 
ment superposables.  On  en  connaît  cinquante-sept,  avant  1363, 
quatre-vingt-huit  en  1379,  quatre-A'ingt-seize  en  1385.  Si  l'on 
complète,  à  l'aide  du  dénombrement  de  1385,  les  listes 
fournies  par  les  deux  documents  de  1383,  on  remarque  qu'il 
existait,  pendant  ces  sept  années,  cent  trente-sept  cagoteries 
en  Béarn;  chacune  d'elles  abritant  au  moins  une  famille  de 
cinq  individus,  on  arrive  à  estimer  à  peu  près  à  six  cents  le 
nombre  des  cagots  béarnais,  à  une  époque  où  seulement 
quatre  léproseries  hospitalisaient  chacune  au  plus  dix 
malades. 

La  progression  du  nombre  des  cagots,  déjà  sensible  au 
cours  des  dernières  années  du  xiv"  siècle,  devait  se  continuer. 
Nous  avons  retrouvé  un  censier  du  xvi''  siècle,  pour  une 
partie  du  Vicbilh;  on  y  voit  figurer  quarante-sept  cagoteries, 
sur  un  territoire  oij  de  1379  à  1383  on  n'en  signale  que  vingt. 
En  supposant  la  proportion  gardée  pour  le  reste  du  Béarn, 
on  arriverait  à  plus  de  deux  cent  quatre-vingts  catégories,  ou 
près  de  1  400  cagots  au  xvf  siècle. 

En  eux-mêmes  les  censiers,  hommages,  dénombrement 
du  xiv^  siècle  ont  un  autre  intérêt  encore.  C'est  ainsi  qu'un 
censier  (N°  15  des  Pièces  justificatives)  indique  les  cagots  des 
vallées  du  Gave  de  Pau  et  de  l'Ourse  son  affluent;  celui  de 
1300  concerne  les  mêmes  vallées  et  de  plus  celle  du  Luy  de 
France;  celui  de  1305  seulement  celle  du  Lées,  c'est-à-dire  le 


134  HISTOIRE  DES  CAGOTS 

futur  pays  de  Vicl)ilh;  le  rôle  des  feux  pour  1379  ne  signale 
que  les  cagots  du  nord-est  du  Béarn;  enlin  la  convention  de 
4379  et  le  dénombrement  de  1385  rej^ardent  tout  le  pays. 

Les  rôles  pour  les  années  1360  et  1365  nous  apprennent 
que  les  cagots  payaient  des  redevances  pour  leurs  terres  ou 
fiefs,  ainsi  que  des  taxes  sur  le  revenu  de  celles-ci.  Le  6  dé- 
cembre 1379  les  cagots  passèrent  un  traité  avec  Gaston 
Phœbus  par  lequel  ils  s'engageaient  à  exécuter  toute  la  char- 
]>ente  du  cliùteau  de  Montaner,  ainsi  que  les  ferrures 
nécessaires,  le  tout  à  leurs  frais;  en  revancbe  le  prince  leur 
accordait  la  remise  de  deux  francs  sur  rim[iosition  de 
chaque  feu,  les  dispensait  de  la  taille,  et  leur  permettait  de 
prendre  le  bois  dans  ses  forêts'.  Les  exemptions  d'impôts 
dont  il  est  ici  question  ne  regardaient  que  les  cagoteries 
existantes  en  1379,  et  non  celles  à  venir,  ainsi  qu'il  est  spécifié 
dans  le  For  de  1551.  Ce  privilège  ne  fut  aboli  qu'en  1707. 
On  ignore  si  les  cagoteries  anciennes  qui  avaient  été  aban- 
données en  1385  (Aydie,  Montardon,  Lagor,  Laas)  jouirent 
des  bénéfices  du  traité  de  1379,  lorsque  plus  tard  elles  furent 
à  nouveau  occupées  par  les  parias.  Plusieurs  des  cagots  qui 
figurent  dans  le  dénombrement  de  1385  semblent  n'avoir 
pas  eu  à  payer  le  droit  de  feu. 

La  reconnaissance  des  cagots  envers  Gaston  Phœbus  s'était 
manifestée  deux  ans  plus  tôt  (1383)  par  un  hommage  au  souve- 
rain, hommage  où  figurent  quatre-vingt-dix-huit  d'entre  eux^ 

1.  P.  J.  N"  21.  Ce  (Incunient  prouve  suraliondamment  que  les  cagots 
n'étaient  point  serfs.  Il  est  intéressant  de  remarquer  que  le  contrat  dont 
il  s'agit  fut  passé  de  gré  à  gré  entre  les  deux  parties,  dans  l'église  i\c  Pau, 
en  présence  de  témoins,  et  par-devant  notaire.  F.  Michel  cioit  en  pouvoir 
conclure  que  les  ca.gots  n'étaient  pas  tenus  à  cette  époque  pour  infâmes  et 
lépreux.  Nous  ne  pouvons  pas  adhérer  à  lie  telles  conclusions.  Ainsi  que 
nous  le  montrons,  en  traitant  de  la  condition  des  cagots,  ceux-ci  jouissaient 
et  ont  toujours  joui  d'une  libei-té  à  laquelle  ne  pouvaient  prétendie  les 
lépreux  enfermés.  Il  est  en  outre  certain  que  les  cagots  soulfrant  de 
lésions  graves  de  lèpre,  étaient  impropres  aux  travaux  que  pouvaient  accom- 
plir les  membres  de  leur  famille  chez  lesquels  la  lèpre  héréditaire  ne  s'était 
que  peu  manifestée.  D'ailleurs  le  métier  de  charpentier  était  réservé  aux 
lépreux  par  suite  d'un  préjugé  qui  voulait  que  le  bois  fût  impropre  à  trans- 
mettre, la  maladie. 

Ajoutons  qu'au  xiv'  siècle,  la  lèpre  n'était  pas  une  cause  d'infamie,  et  que 
si  plus  tard  les  cagots  furent  honnis,  ce  fut  par  suite  d'une  erreur  populaire 
concernant  leur  origine,  et  peut-être  aussi  à  cause  de  la  crainte  slupidc  du 
peuple  ignorant  de  la  pathologie  presqueautant  que  de  nos  jours. 

2.  P.  J.  N°'  23  et  2i.  Quatre  d'entre  les  cagots  s'engageaient,  solidairement 


I 


LES  GAGOTS  DE  BEARN  AVANT   1551  135 

La  Rénovation  de  Cour-Mayour  (1398)  consacra  définitive- 
ment la  générosité  de  Gaston  Phœbus  à  l'égard  des  cagots. 
L'article  9  '  de  ce  code  assimile  les  cagots  aux  lépreux,  d'autant 
qu'il  est  inspiré  manifestement,  autant  dans  sa  forme  que 
dans  son  fond,  du  texte  d'un  article  analogue  des  conciles  de 
Morcenx  (1326)  et  de  Paris  (1346),  où  les  prêtres  et  les 
hôpitaux  sont  cités  à  côté  des  léproseries.  De  Maria  com- 
mentant cet  article  émet  une  opinion  que  nous  ne  pouvons 
accepter.  Tandis  que  cet  auteur  reconnaît  que  prêtres  et  hospi- 
taliers furent  dispensés  de  la  taille  «  par  le  privilège  qu'on 
doit  aux  choses  pies  »,  il  croit  que  les  cagots  ne  bénéficièrent 
du  même  avantage  qu'en  raison  du  mépris  qu'ils  inspiraient 
et  «  afin  qu'ils  n'aient  rien  de  commun  avec  les  autres  gens 
de  la  province-  ».  La  rédaction  seule  de  l'article  contredit 
cette  opinion,  car  il  est  invraisemblable  qu'on  ait  mis  côte  à 
côte,  sans  commentaire,  des  privilégiés  d'espèces  si  opposées. 
Les  cagots  figurent  ici  comme  «  choses  pies  »,  comme 
lépreux;  d'ailleurs  ils  n'étaient  pas  encore  en  butte  au  mépris 
public;  ce  sentiment  à  leur  égard  ne  naquit  que  plus  tard, 
lorsque  la  lèpre  qui  les  rendait  sacrés  au  xiv"  siècle  aura 
presque  disparu,  ne  laissant  après  elle  que  des  coutumes  qui 
persisteront  incomprises  parce  que  injustifiées.  Alors  le 
jteuple,  se  refusant  d'être  illogique,  cherchera  à  expliquer  ses 
usages  par  une  légende  peu  soutenable  (l'origine  gothe),  que 
les  historiens  les  plus  graves  contribueront  à  faire  vivre. 

Quoique  jouissant  de  grandes  libertés,  les  cagots  n'en 
étaient  pas  moins  lépreux;  comme  tels  ils  avaient  à  se  sou- 
mettre à  quelques  mesures  que  réclamaient  les  préoccupa- 
tions prophylactiques  de  leur  époque.  C'est  ainsi  qu'ils  por- 
taient sur  leurs  habits  une  marque  d'étoffe  rouge  en  forme  de 
patte  d'oie,  étaient  contraints  d'aller  par  les  routes  munis  de 
chaussures,  habitaient  dans  une  maison  ou  un  quartier 
isolé,  etc.  En  1460,  plusieurs  d'entre  eux  s'étaient  déjà  libérés 

el  par  coips,  à  payer,  à  Gaston,  comte  de  Foix,  la  somme  de  64  florins  d  or 
à  peine  du  double  si  cette  somme  n'était  pas  versée  dans  les  huit  jours. 

1.  Art.  'J.  —  Idem.  Fut  établi  et  ordonné  que  les  prèlres,  lioi^pilaliers,  cl 
cagots  n'auront  pas  à  payer  la  taille  ni  à  cniilribuer  aux  dons  faits  au  Seigneur, 
pour  le  sol  des  églises,  liôidtaux,   ou  cagolerics. 

2.  Commentaires  su7-  le  For.  Voir:  P.  J.  N"  183. 


l:i6  HISTOIRE  DES  CAGOTS 

(Je  quelques-unes  de  ces  obligations,  ce  qui  poussa  les  États 
(le  liéarn  à  demander  à  Gaston  de  Béarn  un  règlement  par 
lequel,  entre  autres  choses,  il  défendrait  aux  cagots,  sous 
peine  de  se  voir  percer  les  pieds  d'un  fer  rouge,  d'aller  par 
les  chemins  autrement  que  chaussés;  ce  règlement  ressuscite- 
rait en  outre  la  marque  du  pied  d'oie  un  peu  trop  oublié.  Le 
prince  trouvant  sans  doute  ces  prétentions  exagérées  ne 
statua  pas  sur  la  requête,  mais  n'en  laissa  pas  moins  per- 
sister les  autres  usages  que  peu  d'années  plus  tard  un  notaire 
d'Oloron  devait  rédiger.  Cet  intéressant  document,  daté  du 
4  août  1471',  est  comparable  par  son  contenu  à  tous  les 
usages  ou  règlements  auxquels  étaient  soumis  les  lépreux 
dans  les  autres  régions  de  la  France;  c'est  à  peine  si  quelques 
fragments  ont  une  couleur  plus  spécialement  locale.  Ce  règle- 
ment fait  pour  les  cagots  de  Moumour  prescrit  ce  qui  suit  : 

//  est  défendu  aux  ccujols  d'élever  du  hélail,  ou  d'être  labou- 
reurs; ils  peuvent,  selon  Ciisage^  nètre  que  charpentiers; 

Il  leur  est  défendu  de  se  promener  déchaussés  au  milieu  des 
l/ens  de  la  ville; 

Ils  ne  peuvent  entrer  au  moulin  pour  moudre  le  blé,  mais 
doivent  déposer  leur  sac  à  la  porte  du  moulin; 

Ils  peuvent  demander  Vaumône  et  faire  la  (/uéte  accoutumée 
de  maison  en  maison,  vu  leur  état  de  car/oterie  ^  lèpre  ; 

Quand  ils  iront  travailler  à  la  ville  ils  emporteront  leur  tasse, 
afin  de  ne  contaminer  personne,  et  n'entreront  boire  en  aucun 
lieu  de  la  ville; 

Ils  sont  tenus  de  travailler  pour  les  habitants  de  Moumour 
avant  les  autres,  et  à  un  pirix  raisonnable; 

Ils  ne  peuvent  laver  aux  fontaines  publi/jues  ni  autres 
lavoirs; 

Ils  ne  peuvent  aller  danser  avec  les  habitants  de  la  ville. 

Les  dispositions  de  ce  règlement  sont  toutes  inspirées  par 
les  mêmes  préoccupations  qui  dictèrent  les  statuts  des  lépro- 
series de  nos  autres  provinces;  elles  n'en  dilTèrent  que  par 
ceci,  qu'elles  s'adressent  à  des  lépreux  libres,  tandis  que  les 
statuts  de  léproseries  concernent  les  lépreux  reclus  qui  vivaient 

1.  P.  J.  N'  30. 


LES  CâGOTS  de   BÉARN  DE  1351    A   1682  13T 

sous  l'autorité  d'un  maître  ou  prieur,  à  rohéissance  duquel 
ils  étaient  tenus  '. 


II.    —    DE    1551    A    1  682 

Le  For  de  Henri  II  (1551)  rappelait  brièvement  tout  ce 
que  les  documents  précédemment  indiqués  avaient  déjà  fixé, 
il  n'y  ajoutait  que  deux  points  nouveaux,  l'un  concernant  les- 
cagots,  l'autre  les  lépreux  reclus.  Le  tout  constitue  quatre 
articles. 

Le  premier  traite  de  l'exemption  de  la  taille,  exemption  uni- 
quement applicable  aux  anciennes  cag^oteries,  et  dont  ne  pour- 
ront bénéficier  les  biens  ruraux  dont  les  cagots  feront  acqui- 
sition. 

L'article  IV  de  la  rubri({ue  55  interdit  aux  cagots  la  «  con- 
versation familière  »  avec  les  personnes  saines,  c'est-à-dire- 
la  vie  commune  dans  toutes  ses  manifestations  :  mariage, 
présence  aux  réunions,  confréries,  bals,  tavernes,  etc.  ;  le  For 
spécifie  à  ce  sujet  que  leurs  maisons  doivent  être  séparées,, 
et  qu'à  l'église  et  aux  processions  ils  seront  isolés  derrière 
les  autres  personnes,  le  tout  sous  peine  d'une  loi  majeure. 

Ces  disj)Ositions  leur  sont  communes  avec  tous  les  lépreux 
qui  nulle  part  en  France  ne  pouvaient  jouir  de  la  vie  com- 

1.  V'^oici  quelques  articles  extraits  de  statuts  de  léproseries  où  figurent  des 
dispositions  analogues  à  celles  qu'on  a  lues  dans  le  règlement  contre  les 
cagots  de  Mou  mou  r. 

«  Leprosi  non  possunt  nec  délient  ynanducare  in  civitutfm  Lexoviensis,  nec 
bibere  in  taherna....  »  (Lisieux). 

XuK  Andelys,  ils  ne  peuvent  •■  repuirer  à  Veau  de  Verqon  •>. 

«  Nec  extra  domum  comedant,  hibant...  •  (G""  Beaulieu  de  Chartres). 

"  Li  frère  malade  ne  doivent  approcher...  à  la  grange  là  oie  l'on  but  le  blé  et 
l'avoine  »  {Saint-Lazare  d'Amiens). 

...  Les  lépreu.v  ne  peuvent  avoir  qu'un  coq  et  une  poule,  et  un  porc  pour 
leur  usage  personnel,  selon  les  statuts  de  Lisieux;  ils  ne  peuvent  donc  faire 
élevage  de  bétail. 

A  Saint-Lazare  île  Meaux  le  lépreux  qui  va  «  par  les  villes  et  tavernes  » 
est  considéré  comme  rebelle  et  désobéissant. 

A  Sainl-Lazare  de  Soyon  les  lépreux  sortent  avec  «  solers  à  deux  noyaux  '  » 
et  ne  peuvent  se  mêler  aux  réunions  des  personnes  saines  :  •■  que  nulz  ma- 
lades ne  se  mesclie  en  congrégation  de  sains  ». 

Ils  ne  pouvaient  laver  aux  fontaines  publiques;  à  Meaux  ils  possédaient 
chacun  pour  cet  usage,  un  ••  cuvier  à  lessive-  ». 

1.  Souliers  à  deux  boucles. 

2.  On  trouvora  les  statuts  dont  il  s'agit  ici  dans  :  Statuts  d'Hotels-Dieii  et  de  léprose- 
ries... jiar  Louis  le  Grand.  Paris-Picard.  1901. 


138  HISTOIRE  DES  CA(;OTS 

lîiune,  et  qui  ilans  les  églises  occupaient  le  fond  de  l'édifice, 
dans  cette  jiartie  qui  est  située  sous  les  cloches',  ainsi  qu'il 
avait  été  déjà  sj>écifié  dans  les  conciles  des  premiers  siècles. 
Lorsque  la  population  cagote  ou  lépreuse  était  nombreuse, 
elle  possédait  une  chapelle  privée,  ainsi  que  de  très  nombreux 
exemples  en  font  foi,  et  cela  selon  les  prescriptions  du 
Iir  concile  de  Latran. 

L'article  V  de  la  même  rubriijue  interdit  aux  cagots  «  de 
porter  autres  armes  que  celles  dont  ils  ont  besoin  pour  leur 
métier  de  charpentier  ».  Qu'on  ne  s'étonne  point  de  cette 
règle,  elle  est  conforme  à  divers  statuts  de  léjiroseries;  nous 
nous  contenterons  de  citer  ceux  de  Saint-Lazare  d'Amiens  où 
on  lit  :  «  NoKS  deffendons  t/ue  frères  malcuh's  ne  porte,  ne  ail 
sur  lii7,  ne  enfour  son  lit,  ne  en  son  huchel,  ne  ailleurs,  conlel  à 
pointe-,  ne  hache,  ne  fanrjuet,  ne  espée,  ne  broque  de  fer  ne 
d'acher^ » 

L'article  V  prendra  par  la  suite  une  im[)ortance  considé- 
rable, car  les  cagots  se  reposeront  sur  lui  pour  refuser  d'aller 
à  la  guerre,  et  les  gens  sains  pour  leur  interdire  l'entrée  de 
carrières  autres  que  celle  de  menuisier. 

L'article  VI  se  rapporte  aux  lépreux  reclus,  ainsi  qu'on  en 
peut  juger  par  le  mot  ladres  dont  il  est  fait  ici  usage,  et  par 
les  termes  qui  leur  interdisent  d'aller  vivre  ailleurs  que  dans 
les  maisons  à  eux  destinées,  «  qui  los  son  depputadas  per  los 
domiciliis  ».  Il  ajoute  que  quoique  dans  chaque  maison  ne 
peut  demeurer  qu'un  ladre  et  sa  famille,  ceux  qui  seront  de 
passage  pourront  venir  y  logei'  seulement  deux  jours.  Une 
disposition  analogue  se  trouve  dans  les  statuts  des  léproseries 
de  Lisieux  :  «  non  debent  recipere  hospites  leprosos  extraneos 
msi  semel  in  quindena»,  et  dans  ceux  de  Chàteaudun  :  «  ignotos 
autem  leprosos  per  locum  illum  trasilum  facientes  recipiet 
frater  leprosus,  una  nocte  ». 

Le  For  de  Henri  II  sera  pendant  plus  d'un  siècle  l'unique 

1.  On  constate  cette  même  disposition,  en  ce  qui  concerne  les  cagots,  en 
particulier  aux  églises  d'Argelos,  Bescat,  Saint-Pé  de  Bigorre,  etc.,  où  Ion 
connaît  avec  certitude  la  place  qu'occupaient  ces  malheureux. 

2.  .Nous  verrons  que  plus  tard  le  couteau  pointu  et  l'épée  furent  spécialement 
interdits  aux  cagots. 

3.  Art.  17. 


LES  GAGOTS  DE  BÉARN  DE  1551  A  1682        139 

texte  sur  lequel  on  discutera,  c'est  lui  qui  fera  la  base  des 
persécutions  dirig-ées  contre  les  cag-ots,  persécutions  qui  ne 
seront  combattues  qu'à  partir  de  1683. 

Le  For,  rédigé  en  1551,  fut  imprimé  et  répandu  en  1552. 
Peu  d'années  plus  tard,  les  Etats  de  Béarn  réunis  à  Sauve- 
terre,  en  1562,  renouvelaient,  après  délibération,  une  requête, 
qu'en  1460  ils  avaient  vainement  présentée  à  Gaston  XI;  elle 
fut  remise  à  Jeanne  d'Albret.  Cette  reine  trouvant  que  l'obli- 
gation du  port  de  la  patte  d'oie  par  les  cagots,  et  la  trans- 
fixion  des  pieds  au  fer  rouge  réclamée  contre  ceux  de  leur 
espèce  qui  iraient  déchaussés,  étaient  choses  cruelles  et  sans 
doute  inutiles  vu  les  usages  déjà  en  rig-ueur,  «  admonesta 
l'assemblée  sur  son  manque  de  charité  »,  et  refusa  de  statuer 
sur  ce  sujet.  L'attitude  de  l'illustre  reine  lui  était  dictée  sans 
doute  aussi  par  le  souvenir  du  feu  roi,  Antoine  de  Bourbon, 
mort  cette  année  même  au  siège  de  Rouen,  et  qui  peu  de 
mois  jdus  tôt  avait  montré  quelque  bienveillance  à  l'égard 
des  cagots,  en  leur  accordant  des  lettres  patentes,  sur  leur 
demande  ;  par  ces  lettres,  qui  ne  furent  pas  enregistrées,  «  les 
canots  devaient  être  traités  comme  les  autres  sujets  ruraux, 
pourvu  qui/s  fussent  trouvés  sains  de  leurs  personnes  '  ». 

11  est  regrettable  qu'on  ne  possède  pas  ces  lettres,  dont 
l'existence  n'est  révélée  que  par  un  mémoire  de  Du  Bois  de 
Baillet  (1683);  le  ])eu  qu'on  en  sait  prouve  que  les  cagots 
étaient  des  malades  héréditaires,  et  que  dès  cette  année  1562 
la  lèpre  s'atténuait  chez  eux  au  point  même  de  disparaître 
apparemment  chez  quelques-uns.  Quarante  ans  plus  lard  la 
lèpre  commencera  à  être  mise  en  doute  chez  les  cagots. 

Ln  rôle  d'impôts  pour  le  pays  de  Vic-Bilh,  fait  au  xvi"  siècle, 
montre  que  dans  cette  petite  partie  du  Béarn  on  comptait 
alors  47  maisons  de  cagots;  il  y  en  avait  souvent  2  et  même  3 
par  villag^e;  chaque  cagot  payait  douze  deniers  d'impôts;  un 
censier  de  1507  indique  seulement  7  cagots,  pour  3  villages, 
payant  un  cens^ 

Ce  fut  en  1604  que  commencèrent  les  conflits  entre  les 
États  de  Béarn,  attachés  aux  vieilles  coutumes,  et  les  cagots, 
qui,  forts  des  récents  examens  médicaux  à  eux  favorables, 

1  cl  2.  I',  J.  N-  lui  et  102. 


140  HISTOIRE  DES  CAGOTS 

faits  à  Toulouse  et  peut-être  aussi  à  Bordeaux,  cherchaient 
pou  à  peu  à  jouir  de  la  condition  des  autres  hommes. 

Le  15  juin  1G04,  et  les  jours  suivants,  à  la  requête  des 
jurais  de  Nay,  les  États  décidèrent  de  demander  qu'il  fût 
interdit  aux  cagots  de  faire  du  commerce,  ou  de  mettre  en  vente 
aucune  sorte  de  fruit  ou  autres  comestihles,  et  qu'on  taxât  le 
salaire  dû  aux  cagots  pour  leurs  travaux.  Sur  le  vote  unanime 
de  l'assemblée,  une  requête  fut  adressée  à  Monseigneur  de  La 
Force,  lieutenant  irénéral  rejtrésentant  le  seiirneur  souverain 
de  Béarn,  dans  laquelle,  prenant  texte  du  IV'  article  de  la 
55*^  Rubrique  du  For,  les  Etats  se  plaignirent  de  ce  que  depuis 
peu  «  les  cagots  se  permettaient  de  fréquenter  familièrement  le 
reste  du  peuple,  achetant  et  vendant  des  denrées  et  marchan- 
dises comme  les  autres  gens,  en  particulier  à  Nay,  où  ils 
jetaient  le  trouble  parmi  bourgeois  et  marchands,  en  ache- 
tant à  plus  haut  prix  et  vendant  meilleur  marché  que  les 
autres;  de  même  ils  débitaient  en  public  des  comestibles, 
faisaient  le  trafic  du  vin,  et  exposaient  leurs  marchandises  dans 
les  tavernes;  ainsi  ils  violaient  le  For,  car  il  n'y  a  pas  de 
meilleurs  moyens  pour  se  mêler  au  peuple  que  celui  dont  ils 
usaient.  Le  peuple  non  seulement  avait,  disait-on,  à  souffrir 
de  cet  état  de  choses,  mais  encore  de  ce  que  les  cagots 
acceptaient  d'exécuter  d'autres  travaux  que  ceux  auxquels  ils 
avaient  droit  en  tant  que  charpentiers  et  menuisiers,  et  qu'ils 
allaient  jusqu'rà  refuser  d'exercer  ces  derniers  métiers  aux- 
quels ils  étaient  pourtant  obligés  par  le  Y'  article  du  For;  de 
plus  ils  ne  voulaient  travailler  qu'à  double  salaire,  et  pendant 
une  seule  partie  du  jour  :  en  conséquence  les  Etats  deman- 
daient qu'il  fût  interdit  aux  cagots  de  faire  toute  espèce  de 
commerce,  et  qu'il  leur  fut  ordonné  de  servir  les  habitants 
de  leur  métier  de  charpentier  soit  à  la  journée,  soit  à  prix 
fixe,  et  de  demander  aux  Jurats  en  quel  lieu  ils  devraient 
habiter  ».  La  Force  répondit  j»ar  un  règlement  ordonnant 
l'exacte  observance  des  IV'  et  V'  articles  du  For  visés  par  la 
requête  ' . 

On  remarquera  qu'ici  il  n'est  fait  aucune  allusion  à  la 
lèpre,  dont  on  aurait  pu  tirer  parti  pour  légitimer  le  mécon- 

1.  P.  J.  N°'  lOi,  105  et  106. 


LES  GAGOTS  DE   BEARN   DE   1551    A   1682  141 

lentement  du  peuple.  C'est  probablement  que  la  lèpre  des 
cagots  était  déjà  fort  atténuée  ou  rare,  et  qu'à  l'invoquer  les 
Etats  risquaient  fort  de  perdre  leur  cause.  Ils  la  firent  triom- 
pher grâce  au  For,  dont  les  articles  demeuraient  inviolables, 
quoique  les  motifs  qui  les  avait  dictés  eussent  perdu  peu  à  peu 
de  leur  valeur.  L'argument  que  les  cagots  auraient  pu  tirer 
de  cette  considération  ne  sera  pas  utilisé  non  plus  par  eux, 
avant  plusieurs  années,  sans  doute  parce  qu'ils  jouissaient  de 
certains  avantages  qu'ils  craignaient  de  perdre  par  leurs 
réclamations. 

Malgré  le  règlement  de  1604,  les  cagots  ne  se  plièrent  pas 
partout  aux  exigences  des  Etats  :  c'est  ainsi  qu'à  Garos,  en 
1607,  ils  refusèrent  de  fabriquer  les  cercueils.  Une  ordon- 
nance des  jurais  et  députés  de  cette  ville,  du  1"  octobre  de  la 
môme  année,  les  obligea  alors  à  faire  les  cercueils  à  toute 
réquisition,  et  ce  moyennant  un  salaire  fixe,  payable  par  les 
maîtres  de  la  maison  oii  le  décès  avait  eu  lieu,  et  sous  peine, 
à  toute  contravention,  d'une  amende  majeure  divisée  par 
tiers  entre  les  pauvres,  la  garde  et  le  bayle  '. 

Trois  ans  plus  tard,  les  Etats  de  Béarn  délibéraient  de 
nouveau  sur  des  questions  presque  identiques  (2o  et  27  juin 
1610),  et  adressaient  aussitôt  au  gouverneur  La  Force  une 
requête  dans  laquelle  ils  rappelaient  les  dispositions  du  For, 
et  disaient  que  «  néanmoins  les  Cagots  depuis  peu  se  permet- 
tent de  faire  trafic  de  vins,  graines,  et  autres  marchandises, 
et  de  les  vendre  en  gros  et  au  détail,  en  outre  ils  exercent 
depuis  quelque  temps  le  métier  de  marchands  de  laine,  et 
louent  à  leur  service  des  experts  en  la  matière  et  autres  habi- 
tants francs-,  ont  valets  et  serviteurs  en  leurs  maisons, portent 
comme  tout  le  monde  des  armes  quand  ils  vont  par  le  pays, 
ainsi  qu'il  apjjcrt  plus  amplement  de  la  retjuète  des  maîtres 
experts  laneficiers  d'Oloron,  Sainte-Marie,  Monein,  Luc,  Mou- 
niour,  Gurmenson,  Arros  et  Anhos  ».  En  conséquence  les 
Etats  demandèrent  non  seulement  de  défendre  aux  cagots  de 


1.  P.  J.  N"  108. 

2.  On  ne  peut  conclure  de  ce  nuit  à  l'état  de  servage  des  ca^ols;  le  franc 
nous  appai'.iit  ici  être  celui  qui  jouit  de  tous  ses  droits  civils,  et  qui  ajuste 
titre  peut  être  opposé  aux  cagots  dont  les  droits  sont  limités  par  le  For. 


142  lllSTtilUK  DES  CAdOTS 

se  livrer  aux  commerces  ci-dessus  indiqués*,  mais  de  leur 
ordonner  de  n'ouvrer  que  de  leur  métier  de  charpentier,  sous 
peine  tlamende,  et  de  leur  faire  porter,  pour  qu'on  les  recon- 
nût, une  marque  apparente  laissée  au  choix  du  gouverneur-. 
Le  gouverneur  répondit  par  un  arrêt  ordonnant  l'exacte  obser- 
vance du  For,  sous  telles  peines  (|ue  celui-ci  [>ortait\  Il  est 
vraisemblable  que  ces  deux  arrêts  du  gouverneur  général 
furent  observés.  Ceux-ci  prennent  à  nos  yeux  une  importance 
d'autant  plus  grande  qu'ils  furent  vraisemblablement  pro- 
mulgués peu  de  temps  avant  que  fût  fait  en  Jîéarn  un  examen 
médical  de  cagots  suivi  d'un  rapport.  Ce  rapport,  fait  en  exé- 
cution d'une  ordonnance  du  marquis  de  La  Force,  concluait 
à  la  parfaite  santé  des  malheureux  parias'.  Il  est  curieux 
de  remarquer  que  ce  document  n'eut  d'autre  conséquence 
que  de  persuader  à  tous  que  la  lèpre  n'était  pas  la  vraie  cause 
de  la  séparation  des  cagots,  et  que  dès  lors  les  règlements 
récents  ou  anciens  n'avaient  rien  à  perdre  de  leur  autorité. 
Ce  fut  peut-être  l'avis  des  cagots  qui  préféraient,  par  amour- 
propre,  être  considérés  comme  descendants  d'une  race,  si 
honnie  fût-elle,  que  comme  fils  de  lépreux.  Rien  ne  pourrait, 
en  effet,  en  dehors  de  ces  considérations,  expliquer  le  silence 
des  documents  béarnais  qui  reste  complet  jusqu'en  1640. 

A  cette  date  fut  portée  une  plainte  par  les  jurats  d'Oloron 
contre  Jean  de  Nay,  cagot  d'Oloron,  et  Jean  de  Capdeville, 
cagot  de  Mont,  qui  s'étaient  arrogé  certains  droits  dont  la 
noblesse  aurait  pu  prendre  ombrage.  La  nature  des  faits 
reprochés  est  exposée  dans  la  requête  des  États  ;  ce  document 
contient  en  outre  des  détails  si  complets  sur  la  situation  des 
cagots  que  nous  jugeons  devoir  en  donner  ici  la  traduction, 
qui  mieux  que  toutes  les  descriptions  faites  par  les  historiens 
anciens  satisfera  la  curiosité  du  lecteur. 


1.  On  tolérerait  cependant  la  vente  en  gros  des  fruits  poussés  sur  leurs  terres. 

2.  Les  délibérations  d'où  sortit  cette  requiHe  sont  curieuses  à  lire, 
elles  avaient  conclu  tout  d'abord  à  autoriser  les  cagots  à  vendre  seulement 
en  gros  les  vins  de  leurs  crus. 

En  ce  qui  concerne  la  marque  distinclive,  le  député  de  Pau  en  demanda  la 
su[ipression  ;  celui  de  Salies  i-éclama  un  bonnet  vert;  celui  de  Rivièregabe 
voulut  un  brassard. 

3.  I».  J.  V  109,  HO  et  111. 

i.  Voir  p.  47  ce  que  nous  disons  au  sujet  de  ce  rai)port. 


LES  CAGOTS  DE  BÉARN  DE  1551    A   1682  143 

Du  13  décembre  1640.  —  «  Par  les  quatrième  et  cinquième  articles 
du  For,  rubrique  De  la  qualité  des  personnes,  il  est  interdit  aux  Cagots 
de  se  mêler  aux  autres  hommes  pour  la  conversation  familière,  et 
de  porter  autres  armes  que  celles  dont  ils  ont  besoin  pour  l'exer- 
cice de  leur  profession  de  charpentier;  et  pour  montrer  que  telles 
gens  sont  exclus  de  tous  les  avantages  et  privilèges  dont  jouissent 
les  autres  personnes,  les  dits  articles  ajoutent  que  les  dits  cagots 
doivent  habiter  séparés  des  autres  hommes,  et  en  effet  leurs  cime- 
tières sont  à  part,  et  de  même  leurs  places  sont  isolées  au  fond 
des  églises;  et  cependant  les  Etats  ont  reçu  une  plainte  disant 
qu'au  préjudice  des  règlements,  certains  cagots  d'Oloron  ont  bâti 
des  colombiers  sur  leurs  maisons,  possèdent  et  élèvent  des  colombes 
(pigeons)  qui  vont  se  nourrir  sur  les  terres  des  autres  habitants 
de  la  ville;  et  qu'un  autre  cagot,  habitant  à  Mont,  porte  l'épée  au 
côté,  manteau,  bottes  et  éperons,  et  de  plus  se  permet  de  chasser 
avec  des  armes  à  feu  et  des  chiens'.  Comme  ces  choses  sont  en 
contradiction  avec  l'état  d'avilissement  où  ils  sont  nés,  et  montrent 
visiblement  qu'ils  cherchent  à  vivre  dans  une  condition  égale  à 
celle  des  autres  hommes,  et  que  par  ce  moyen  ils  violent  le  For  et 
les  statuts  municipaux,  les  Etats  supplient  le  gouverneur  d'ordonner 
la  démolition  et  la  suppression  du  colombier  du  cagot  d'Oloron,  et 
de  lui  défendre  ainsi  qu'à  tous  autres  d'en  dresser  aucun:  et  de 
défendre  aussi  au  cagot  de  Mont  de  porter  manteau,  bottes,  épée, 
armes  à  feu,  ou  autres  instruments  en  fer  ou  armes  que  ceux  que 
nécessite  son  métier  de  charpentier,  selon  le  For,  et  de  ne  s'habil- 
ler autrement  qu'il  convient  à  sa  condition-.  » 

Par  règlement  du  30  décembre  1G40,  le  fiouverneur,  comte 
(le  Gramont,  donna  pleine  satisfaction  aux  États. 

Les  cagots,  quoique  péniblement  frappés  dans  leur  orgeuil, 
cherchèrent  alors  dans  les  Fors  mômes  le  moyen  d'adoucir 
leur  situation.  Ce  fut  encore  de  la  vallée  du  Gave  d'Oloron 
(jue  partit  la  révolte.  Cette  fois  ce  furent  les  cagots  de  Cas- 
letner,  Sauvelade,  Loubieng  et  Maslacij  qui  envoyèrent  une 
requête  au  gouverneur  le  suppliant  que,  conformément  au 
For,  qui  leur  défendait  de  j»orter  des  armes  et  d'être  mêlés  au 
reste  du  [)euple,  ils  ne  fussent  pas  appelés  à  être  soldats;  ils 
accepteraient  toutefois,  sur  l'appel  de  leur  souverain,  d'aller 
à  la  guerre  [)Our  servir  de  leur  métier  en  cas  de  siège,  ou 


1.  I.a  i)lainti!  des  Jnrals  portail  en  oiili'e  que  ce  cagnl  se  mèlail  dans   le 
temple  aux  auU'Cs  fidèles. 

2.  I^e  texte  béarnais  se  lit  aux  !'.  J.  N"  122. 


144  HISTOIRE  DES  CAG0T8 

■autres  occasions  ;  ils  rappelaient  en  outre  qu'ils  n'étaient 
point  taillables  pour  les  anciennes  cagoteries  du  pays. 

Les  Etats  examinèrent  la  requête;  quoique  les  avis  fussent 
très  partagés,  les  cagots  eurent  pour  eux  la  majorité,  et 
Monseigneur  de  Poyanne,  lieutenant  général,  fit  un  règlement 
<lu  8  juin  lGi2  conforme  à  la  refjuète,  en  ce  qui  concernait 
le  service  dans  les  armées;  ce  fut  le  comte  de  Gramont  qui 
renouvela  par  règlement  l'exemption  de  la  taille  conformé- 
ment aux  termes  mêmes  du  23'  article  de  la  première  Rubrique 
du  For. 

L'interdiction  du  port  des  armes  et  l'exemption  relative 
■du  service  militaire  n'empêchaient  pas  les  cagots  de  faire 
partie  des  milices  bourgeoises.  Ce  n'est  qu'en  1663,  par  déli- 
bération du  Corps  de  la  ville  de  Pau,  du  19  juin,  et  sur  la 
requête  du  premier  sergent,  que  «  les  cagots  qui  se  devaient 
fournir  dans  la  compagnie  lorsque  la  bourgeoisie  prenait  les 
armes  par  ordre  de  messieurs  les  Jurats  »,  purent  être  ren- 
voyés au  cas  où  ils  viendraient  encore  à  se  présenter.  Les 
motifs  invoqués  étaient  :  que  quoique  séparés  des  bourgeois 
<(  en  toutes  rencontres,  néanmoins  en  celle-ci  ils  étaient  leurs 
compagnons  »,  et  de  là  arrivait  que  les  chefs  de  famille  ne 
voulaient  point  se  présenter  à  la  milice  et  envoyaient  à  leur 
place  leurs  valets  et  «  souvent  de  la  canaille'  ». 

Les  cagots  du  royaume  de  Navarre  avaient,  comme  ceux  de 
Béarn,  fait  parler  d'eux  dès  le  xvf  siècle.  Depuis  les  guerres 
■de  Navarre,  et  la  création  du  petit  royaume  de  Navarre, 
ils  avaient  perdu  les  quelques  avantages  que  le  pape  Léon  X 
leur  avait  fait  accorder,  quelques  années  auparavant.  Plus 
remuants  sans  doute  que  les  Béarnais,  ce  sont  eux  qui  com- 
mencèrent les  conflits,  dictant  à  leurs  voisins  la  règle  de  con- 
<luite  qu'ils  devaient  suivre. 

En  lo"9,  Saint-Geniès  président  aux  États  de  Navarre 
ordonna,  sur  la  requête  desdits  Etats,  le  prélèvement  d'un 
impôt  sur  le  revenu  du  travail  des  cagots;  il  leur  défendit  en 
■outre  le  port  d'armes  autres  que  l'épée-. 

En   1.581,  à  la  suite  de  quelque  tentative  d'émancipation, 

1.  On  lira  ce  document  à  la  Topogk.\piiie,  au  mot  Pau. 

2.  P.  J.  V  H3. 


LES  CAGOTS  DE  NAVARRE  DE   1379   A   1682  145 

le  même  seigneur  de  Saint-Geniès,  octroyait,  aux  États  de 
Navarre  assemblés  à  Saint-Palais,  un  règlement  par  lequel 
il  interdisait  aux  cagots  de  se  marier  avec  des  personnes 
de  race  pure,  et  à  peine  de  mort  de  se  joindre  à  elles  par  adul- 
tère ou  autrement;  de  plus  il  leur  enjoignait  de  se  tenir 
séparément  dans  les  églises  et  d'habiter  à  part.  Ce  règlement 
fut  confirmé  en  1608. 

En  4606,  dans  le  pays  de  Soûle',  conformément  à  ce  que 
nous  avons  déjà  vu  dans  un  document  béarnais  de  1471,  on 
interdit  aux  cagots,  sous  peine  du  fouet,  de  faire  office  de 
meunier  ou  de  toucher  à  la  farine  du  commun  peuple". 

Ces  règlements  successifs  restèrent-ils  sans  efTet?  Il  est 
permis  de  le  croire,  car,  dès  1609,  les  trois  Etats  de  Navarre 
demandaient  au  marquis  de  La  Force,  lieutenant  général  du 
royaume,  d'ordonner  l'exacte  observance  des  règlements  an- 
térieurs. Ce  qui  fut  fait. 

Les  cagots  eurent  dès  lors  à  souffrir  de  la  sévérité  des 
magistrats.  Aussi  en  1611  demandaient-ils,  mais  en  vain,  aux 
États  leur  libération. 

Après  une  période  de  calme,  qui  coïncide  avec  celle  que 
nous  avons  observée  en  Béarn,  une  nouvelle  tentative 
d'émancipation  se  dessina,  vivement  réprimée  par  un  règle- 
ment des  États,  sous  la  présidence  du  comte  de  Gramont,  daté 
de  La  Baslide-Clairence,  le  21  octobre  1628,  ordonnant  aux 
magistrats,  peut-être  trop  complaisants,  d'informer  contre  les 
contrevenants  aux  règlements  de  1381  et  1608.  Trente-deux 
ans  plus  tard  seulement  (1660),  on  introduisit  en  Navarre  un 
règlement  analogue  à  celui  octroyé  en  Béarn  en  1640,  et 
dont  une  des  clauses  contredit  ce  qui  avait  été  décidé  en  1579, 
à  savoir,  qu'il  était  dorénavant  interdit  aux  cagots  de  porter 
des  armes  à  feu,  poignards,  bâtons  ferrés,  el  mènie  des  épées; 
on  leur  défendait  en  outre  de  tenir  des  cabarets. 

En  1672,  les  députés  du  pays  de  Cise  présentèrent  une 
requête  aux  États  de  Navarre,  car  une  fois  de  plus  les  anciens 

1.  Nous  rapi^elons  que  le  pays  de  Soiile  dépendait  à  celle  dale  du  Parle- 
ment de  Bordeaux;  il  n'en  fut  séparé  qu'en   1C20. 

2.  11  est  possible  que  pareil  usage  ait  été  observé  dans  le  Labourd  à  cette 
épo<iue,  mais  il  est  bon  de  remarquer  qu'au  xviii'  siècle  il  n'en  était  plus 
ainsi  dans  ce  pays,  du  moins  à  Biarritz. 

Fav.  10 


1*6  IIISTOIUE  DES  CAGOTS 

règlements  étaient  insuffisants  à  maintenir  les  cagots  dans  les 
limites  étroites  antérieurement  fixées.  On  ne  s'étonnera  point 
(lu  mauvais  vouloir  de  ces  malheureux  chez  lesquels  la  lèpre 
avait  disparu  complètement,  et  qui  acceptaient  mal  leur 
condition,  qu'une  lég-ende  ethnologique,  certainement  fausse 
à  leurs  yeux,  était  insuffisante  à  justifier.  C'est  pourquoi  les 
coups  réitérés  des  États  de  Navarre  et  du  gouverneur,  qui 
renouvelaient  sans  cesse  les  mêmes  défenses,  le  8  juillet 
1G72,  le  ir;  octohre  1078,  le  23  août  1680,  le  7  octobre  1082, 
restèrent-ils  insuffisants  à  calmer  cette  soif  de  liberté  qui  ne 
tarda  plus  longtemps  à  être  assouvie. 

III.    —   DE   1683   A    NOS    JOURS 

Ce  fut  dans  la  personne  d'un  contrôleur  des  finances, 
M.  Du  Bois  de  Baillet,  et  dans  l'esprit  de  justice  du  Parlement 
de  Navarre,  que  se  rencontrèrent  les  premiers  défenseurs  des 
cagots. 

Sans  doute  le  Parlement  avait  rendu  récemment  un  arrêt* 
interdisant  le  mariage  des  cagots  avec  les  gens  de  race 
pure,  mais  faut-il  lui  en  tenir  rigueur  quand  on  songe  à  la 
pression  que  durent  exercer  sur  l'esprit  de  cette  assemblée, 
les  décisions  récentes  et  répétées  des  Etats  de  Navarre,  et  les 
idées  intransigeantes  du  comte  de  Gramont  ? 

On  peut  estimer  que  Du  Bois  de  Baillet  montra  par  son 
initiative  (Quelque  courage,  et  aussi  quelque  habileté.  Colbert 
venait  en  effet  de  transformer  profondément  l'organisation 
financière  du  pays  ;  les  intendants  auxquels  il  avait  donné 
une  haute  autorité  dans  leurs  provinces,  s'occupaient  active- 
ment aussi  à  fournir  au  Trésor  les  sommes  que  réclamait  la 
gloire  de  Louis  XIV.  En  Béarn,  il  était  peut-être  malaisé  de 
trouver  dans  les  impôts  des  ressources  nouvelles,  aussi  Du 
Bois  de  Baillet  s'avisa-t-il  de  demander  aux  cagots  de  payer  leur 
affranchissement.  Colbert  accepta  la  proposition  à  la  condi- 
tion qu'elle  pût  rapporter  trente  ou  trente-cinq  mille  livres; 

1.  H  esl  intéressant  de  remarquer  que,  quoique  le  royaume  de  Navarre  et 
le  Béarn  aient  été  réunis  en  1620,  le  parlement  de  Navarre,  que  Louis  XIII 
avait  crée  pour  harmoniser  l'organisation  judiciaire  de  la  nouvelle  province, 
ne  s'occupa  pour  la  première  fois  des  cagots  que  vers  1680. 


LES  CAGOTS   DE   BÉARN   ET   NAVARRE   DEPUIS   1683        147 

elle  en  rapporta  près  de  cinquante.  L'intendant  avait  en 
eftet  convenu  de  faire  payer  aux  cagots,  pour  jouir  de  la 
déclaration  royale  d'affranchissement,  à  chacun,  deux  louis 
d'or;  il  dit  à  ce  sujet  :  «  quoyque  la  somme  soit  peu 
considérable,  neantmoins  j'ay  creu  que  c'estoit  assez  à 
cause  de  la  pauvreté  de  ces  gens  là,  et  le  grand  nombre  qui 
s'en  rencontre  dans  ces  provinces  fera  monter  cette  con- 
tribution à  la  somme  de  (juarante-cinq  ou  cinquante  mil 
livres  ' » 

Le  geste  un  peu  trop  pratique  de  l'intendant  nous  paraît 
manquer  totalement  de  dignité,  d'autant  que  si  nous  admirons 
l'idée  humanitaire  et  un  peu  le  courage  de  celui  qui  n'hési- 
tait pas  à  rompre  avec  les  vieux  usages,  nous  ne  pouvons  que 
blâmer  l'hypocrisie  qu'il  manifeste  dans  son  projet  de  décla- 
ration royale,  où,  gardant  le  silence  sur  le  marché  qu'il  a 
convenu,  il  fait  dire  au  roi  qu'il  «  désire  traiter  les  cagots 
avec  bonté,  effacer  les  marques  de  l'esclavage  qui  peuvent 
persister  encore,  entretenir  l'égalité  de  tous  et  lever  les 
distinctions  qui  n'étaient  établies  que  sur  une  erreur  populaire, 
ne  servant  qu'à  troubler  la  concorde  entre  les  sujets  ».  S'il 
avait  réellement  dans  l'esprit  de  si  nobles  pensées,  il  n'avait 
pas  besoin  de  réclamer  du  roi  la  libération  des  cagots  au  cas 
seulement  où  ils  paieraient-. 

Le  projet  de  lettre  patente  présente  un  certain  intérêt 
historique,  en  ce  qu'on  y  trouve  exposés  d'une  façon  nette 
tous  les  usages  jus(ju'alors  acceptés  au  sujet  des  cagots.  Il  y 
est  écrit  en  effet  qu'afin  que  les  cagots  jouissent  dorénavant 
des  mêmes  privilèges  et  avantages  que  les  autres  sujets  du 
royaume, 

«  Nous  abolissons  les  dits  noms  de  Christians,  Cagots, 
Agots  et  Capots 

«  Voulons  qu'ils  soient  admis  aux  ordres  sacrés  et  reçus 
dans  les  monastères,  qu'ils  soient  placés  dans  les  paroisses 

1.  p.  J.  N"  137.  Oïl  voit  i)ar  les  lettres  de  Du  Bois  de  Baillet  que  les  cagots 
étaient  alors  en  Héarn  au  nombre  de  deux  mille  cinq  cents  environ  (le  louis 
d"or  valait  10  livres),  et  que  leur  situation  financière  était  [leii  enviable. 

2.  S'il  s'était  agi  d'un  véritable  alTranchissement,  si  les  cagots  avaient  été 
serfs,  on  comprendrait  mieux  qu'ils  eussent  eu  à  payer  un  droit  de  fran- 
chise ;  mais  il  n'en  était  pas  ainsi. 


148  HISTOIRE  DES  CAGOTS 

(le  leur  tlemeure  indifféremment  avec  autres  liabitants,  qu'ils 
puissent  aller  à  rolTrande,  prendre  et  rendre  le  [)ain  l)«''nit, 
chacun  à  leur  tour,  et  que  les  séparations  qui  sont  dans  les 
églises   des  places   qu'ils   occupent   seront    abattues,   et    les 

portes  de  leur  entrée  bouchées 

«  Permettons  à  nos  sujets  affranchis  de  choisir  leurs  habi- 
tations où  bon  leur  semblera,  même  dans  les  villes, 

«  Voulons  qu'ils  puissent  être  choisis  pour  toutes  les 
charges  des  communautés,  dans  les([uelles  ils  feront  leur 
demeure,  tant  honorables  qu'onéreuses,  qu'ils  soient  appelés 
aux  assemblées  des  communautés  dont  ils  font  partie, 

«  Levons  les  défenses  qui  leur  sont  faites...  de  contracter 
mariage  avec  nos  autres  sujets, 

«  Laissons  liberté  de  choisir  telle  profession  qu'il  leur 
jdaira...  et  y  être  reçus  maîtres, 

«  Permettons  porter...  les  armes  permises  par  nos  ordon- 
nances. » 

Mais  ces  privilèges  n'étaient  accordés,  et  les  cagots  ne 
pouvaient  en  jouir  qu'en  «  payant  les  sommes  auxquelles  ils 
seraient  taxés  ». 

Les  usages  auxquels  le  roi  mettait  fin  par  ces  lettres, 
adressées  au  ressort  des  Parlements  de  Navarre,  Bordeaux  et 
Toulouse,  remontaient  certainement  au  xiv''  siècle;  plusieurs 
de  ceux-ci  avaient  toujours  été  admis  sans  conteste,  d'autres 
avaient  été  combattus  par  les  cagots  (ce  sont  ceux  à  propos 
desquels  intervinrent  soit  les  articles  du  For  de  Henri  II,  soit 
des  règlements  ultérieurs);  d'autres  étaient  tombés  en  désué- 
tude, la  lettre  n'en  fait  pas  mention,  ce  sont  le  port  de  la 
marque  rouge  et  l'usage  obligatoire  des  chaussures;  un 
autre  enfin  persistait  (c'était  un  privilège),  l'exemption  de  la 
taille  pour  les  anciennes  cagoteries. 

Le  roi  signa-t-il  la  déclaration  rédigée  par  l'intendant  de 
Béarn,  ou  bien  s'arrêta-t-il  à  une  formule  où  l'indemnité  ne 
figurait  pas;  c'est  ce  que  nous  ne  saurions  décider.  Il  est 
toutefois  certain,  qu'il  le  fit  vers  1684;  on  lit  en  effet  dans  le 
Mémoire  sur  le  Déarn  de  l'intendant  Lebret,  écrit  en  1703  : 
«  Ce  n'est  que  depuis  environ  quinze  ou  vingt  ans  qu'ils  (les 
cagots)  ne  sont  plus  distingués  des  autres  habitants  de  Béarn 


LES  CAGOTS  DE  BEARN   ET  NAVARRE  DEPUIS  1683        149 

par  toutes  ces  marques  d'ignominies  défendues  par  une  décla- 
ration du  roi '.  » 

Le  Parlement  de  Navarre  se  conforma  aussitôt  à  la  volonté 
royale.  Le  4  décembre  1688  il  défendit  aux  Jurais  d'Aubertin 
de  distinguer  sous  prétexte  de  cagoterie  un  certain  Pédezert, 
des  autres  babitants.  C'était  une  nouveauté  juridique.  Elle 
suscita  un  toUe  général  si  l'on  en  juge  par  la  délibération  et 
la  requête  des  Etats  de  Navarre  du  29  juin  1690.  Rien  n'est 
curieux  comme  ce  document;  tout  y  est  mis  en  œuvre  contre 
la  décision  du  Parlement;  on  y  cite  les  règlements  des  Etats 
accordés  par  de  Saint-Geniès,  et  de  Gramont,  on  y  flatte  le 
roi  en  lui  montrant  la  grandeur  et  la  noblesse  des  Navarrais 
qui  perdraient  de  leur  prestige  à  la  libération  des  cagots 
méprisés;  le  danger  est  d'autant  plus  grand  qu'à  la  suite  des 
récents  arrêts  qui  rendaient  les  cagots  de  certaines  villes 
capables  de  tous  offices  et  bénéfices,  les  cagots  se  sont  syn- 
diqués pour  faire  déclarer,  communs  à  tous,  les  arrêts  rendus, 
et  qu'ils  viennent  de  faire  assigner  à  cette  fin  leur  syndic  au 
Parlement". 

La  requête  des  Etats  resta  lettre  morte. 

Deux  ans  plus  tard  (9  juillet  1692),  le  Parlement  de  Navarre 
intervenait  en  faveur  de  Bernard  de  Capdepont  et  tous  les 
autres  cbarpentiers  et  tisserands  des  paroisses  Sainte-Croix 
et  Saint-Pierre  d'OIoron,  qui  demandaient  d'être  reçus  à 
présenter  le  pain  bénit,  à  leur  tour,  dans  l'église.  Non  seule- 
ment la  Cour  donna  satisfaction  aux  demandeurs,  mais  encore 
défendit,  sous  peine  de  500  livres  d'amende,  de  distinguer, 
en  quoi  que  ce  fût,  les  anciens  cagots.  On  remarquera  que 
dans  cet  arrêt  la  qualité  de  cagot  n'est  pas  donnée  à 
B.  de  Capdepont,  et  ({ue  pour  la  première  fois  on  dit  les 
charpentier?,  et  tisserands,  au  lieu  du  nom  que  la  Cour  voulait 
rayer  du  vocabulaire'. 

\.  Mémoires  des  intendants  Pinoti,  Lebrel  et  de  Hezons,  sur  le  Béarn 

[publiés  par  M.  Soulice],  Pau,  V"  L.  Hihaul,  l'JOG. 

2.  P.  J.  N"  139. 

3.  P.  J.  N"  140.  Nous  ne  connaissons  pas  <le  titre  antérieur  à  celui-ci  où  il 
soit  (lit  que  les  cagols  étaient  tisseramls.  Dans  la  suite  un  grand  nombre 
embrasseront  celle  i)rofession,  autant  dans  la  vallée  du  Gave  d'OIoron  que 
dans  celle  de  la  Nive.  A  Cluibitoa,  et  à  Miclielenia  en  particulier,  tous  les 
tisserands  sont  d'origine  cagote,  même  de  nos  jours. 


150  HISTOIRE  DES  GAGOTS 

En  1695,  les  cagots  de  Nay,  de  Pau,  de  Mont,  de  Bruges, 
«  et  autres  en  nombre  considérable  »,  s'adressèrent  à 
M.  Pinon,  maître  des  requêtes,  intendant  de  justice,  police  et 
finances  en  Héarn,  Navarre,  Bigorre  et  Soûle,  demandant 
qu'on  fît  observer  les  récents  arrêts  de  Parlement,  d'autant 
qu'on  continuait  à  les  injurier,  les  appelant  Ladres,  cagots  et 
capots,  qu'on  leur  interdisait  de  participer  aux  votes  ou  même 
d'être  présents  aux  assemblées  publiques,  et  qu'on  les 
séparait  encore  dans  les  églises,  allant  jusqu'à  leur  faire 
refuser  par  les  curés  la  bénédiction  du  pain  ({uils  [)résentaient. 
A  cause  de  cela,  les  suppliants  avaient  eu  recours  au  roi  qui 
envoya  des  ordres  à  l'intendant'. 

Ces  ordres  adressés  par  Louis  XIV  à  Pinon,  le  o  octobre 
dG95,  enjoignaient  de  veiller  à  l'exécution  des  récents  arrêts 
du  Parlement  selon  leur  forme  et  teneur.  Dès  ce  jour 
auraient  dû  cesser  toutes  les  contestations,  toutes  les  tra- 
casseries dont  étaient  victimes  les  cagots.  Mais  telle  était 
la  force  des  préjugés,  que  le  peuple  fit  longtemps  encore 
opposition  aux  idées  nouvelles,  car  tout  en  cédant  à  la  loi 
il  conserva  à  l'égard  des  anciens  parias  une  attitude  hostile 
et  méprisante. 

L'intendant  de  Béarn  sur  le  vu  de  ces  lettres  et  des  arrêts  de 
4688  et  1692,  rendit,  à  la  requête  des  cagots,  une  ordonnance 
datée  du  8  mars  4696,  enjoignant  à  tous  les  juges  royaux, 
maires  et  jurats  de  faire  respecter  les  dé(îisions  récentes-. 

Force  resta  à  la  loi. 

Les  anciens  cagots  jouirent  alors  d'une  condition  après 
laquelle  ils  soupiraient  depuis  longtemps.  Bien  plus,  ils 
gardèrent  vis-à-vis  du  peuple  un  avantage,  celui  de  ne  pas 
payer  la  taille  pour  les  cagoteries  anciennes.  Le  maintien 
de  ce  privilège  était  contraire  aux  décisions  qui  voulaient 
faire  disparaître  toute  distinction  entre  les  cagots  et  le  reste 
du  peuple.  C'est  ce  que  comprirent  les  maire  et  jurats  de 
Monein  qui,  malgré  les  réclamations  de  Pierre  de  Crestiaa  de 
Cardesse,  obtinrent,  le  49  février  1707,  l'abrogation  du  privi- 
lège créée  en  1379  par  Gaston  Phœbus*. 

1.  P.  J.  N»*  d41  et  112. 

2.  P.  J.  N"  1 13. 

3.  P.  J.  V  144. 


LES  CAGOTS  DE  BEARN   ET   NAVARRE  DEPUIS   1683        151 

Ici  devrait  se  terminer  l'histoire  des  cagots  de  Béarn  et 
de  Navarre.  En  fait,  aucun  événement  nouveau  ne  modifia 
l'état  des  choses  établi  dès  lors.  Mais  le  peuple,  chez  qui 
les  préjugés  ne  se  laissent  pas  déraciner  aisément,  provoqua 
encore  plusieurs  arrêts  du  Parlement  de  Navarre,  qui  ne 
firent  que  répéter  et  confirmer  les  décisions  antérieures  de 
cette  Cour. 

Le  20  septembre  1721,  Pierre  Lostalot  de  Lembeye,  le 
21  avril  1722,  les  ci-devant  cagots  de  Pau,  Nay,  Tgon  et 
Bruges,  obtenaient  des  arrêts  propres  à  donner  toutes  satis- 
factions à  leurs  plaintes  dirigées  contre  les  jurais  et  le  peuple 
récalcitrants.  A  Lurbe  et  Asasp  l'hostilité  publique  contre  les 
cagots  alla  jusqu'à  provoquer  des  émeutes  auxquelles  mit  fin 
un  arrêt  du  28  novembre  1730. 

Enfin  un  arrêt  du  28  septembre  1763  condamna  un  habitant 
de  Gurs  qui  avait  eu  l'imprudence  de  traiter  de  cagots  les 
membres  de  la  famille  Lacaze. 

Depuis,  le  silence  des  documents  laisse  penser  que  les 
cagots  vécurent  en  paix.  Mais  alors  même  qu'on  leur 
concédait  partout  la  jouissance  des  droits  communs,  on  n'en 
continua  pas  moins  à  les  distinguer,  évitant  de  leur  parler, 
de  les  épouser,  de  les  fréquenter,  si  bien  que  deux  siècles  se 
sont  écoulés  depuis  1707,  sans  que  la  race  des  cagots  ait  pu 
se  faire  complètement  oublier. 


CHAPITRE   III 
LES   CAPOTS  DU   LANGUEDOC 

Quand,  quittant  la  Gascogne  et  la  Navarre,  on  pénètre  dans 
le  Languedoc,  on  s'étonne  de  ne  plus  guère  trouver  trace  des 
cagols.  C'est  que  ceux-ci  ne  constituaient  pas  en  Languedoc 
une  classe  nettement  individualisée.  Ici,  ils  étaient  intimement 
confondus  avec  les  autres  lépreux,  et  c'est  par  exception 
qu'on  trouve  quelques  individus  nommés  cagots  ou  capots 
dans  la  partie  la  plus  occidentale  de  la  province,  partie  qui 
seule  entre  dans  le  cadre  du  présent  ouvrage,  et  qui  est 
limitée  à  l'est  par  la  Garonne  et  l'Ariège. 

Quoique  Toulouse  soit  sur  la  rive  droite  de  la  Garonne, 
il  est  utile  que  nous  en  parlions  ici,  car  elle  joue  un  rôle 
prépondérant  dans  l'histoire  de  la  lèpre  et  de  la  capoterie 
en  Languedoc. 

Toulouse  tient  en  effet  une  place  à  part  parmi  les  villes 
du  Sud-Ouest,  par  le  nombre  considérable  d'établissements 
hospitaliers  qui  s  y  élevaient.  Catel,  en  ses  mémoires,  en  cite 
vingt-neuf,  comme  ayant  jadis  existé  dans  la  capitale  du 
Languedoc.  Faut-il  voir  là  une  manifestation  spontanée  de 
la  charité  publique,  ou  croire  au  contraire  que  la  pitié  fut 
sollicitée  par  l'abondance  extrême  de  malades?  C'est  à  cette 
seconde  hypothèse  que  nous  nous  arrêtons  de  préférence,  car 
tout  nous  fait  penser  que  les  hôpitaux  et  maladreries  de 
Toulouse  étaient  ouverts  aux  malades  de  toute  la  région 
avoisinante.  Pourrait-on  comprendre  sans  cela  que  celte 
ville  ait  compté,  fait  exceptionnel,  sept  léproseries  au 
xiv'  siècle,  et  trois  encore  au  xvu'  siècle  '? 

1.  Voir  plus  loin,  p.  2"2-27«. 


LES  CAPOTS  DU  LANGUEDOC  153 

C'est  pourquoi  il  ne  faut  point  s'étonner  que  nous  cher- 
cliions  à  Toulouse  les  éléments  de  l'histoire  des  lépreux  du 
Languedoc. 

Dès  la  première  moitié  du  xiv"  siècle,  les  Coutumes  de 
Toulouse  interdisaient  aux  lépreux  la  fréquentation  journa- 
lière avec  les  autres  hommes,  et  faisaient  examiner  les  suspects 
afin  qu'il  fût  aussitôt  pourvu  à  leur  isolement.  Cet  isole- 
ment se  faisait  dans  les  léproseries  alors  si  nombreuses  en  la 
ville.  On  ne  peut  douter  que  ces  sages  mesures  fussent 
propres  à  éviter  l'expansion  du  mal  et  surtout  sa  propension 
par  voie  héréditaire.  C'est  en  conformité  a\ec  la  coutume, 
que  Philippe  VI  ordonnait  au  sénéchal  de  Toulouse  de 
veiller  à  l'isolement  des  lépreux  qui  contrairement  à  leurs 
droits  se  mêlaient  au  peuple. 

En  1404,  Charles  VI  interdisait  aux  lépreux  de  toute  la 
France  d'habiter,  ni  entrer  dans  les  maisons  ou  lieux  de 
réunion,  ni  converser  avec  les  personnes  saines.  Cet  ordre 
était  applicable  à  Toulouse. 

Pareilles  défenses  furent  renouvelées,  le  7  mars  1407,  par 
le  même  prince,  ({ui  avait  appris  qu'en  Guyenne  et  dans  les 
sénéchaussées  de  Toulouse,  Carcassone,  Beaucaire,  Rouergue, 
Bigorre  et  Quercy  se  trouvaient  certaines  gens  frappés  d'une 
espèce  de  lèpre,  appelés  capots  ou  casots,  qui  de  toute 
ancienneté  vivaient  séparés  des  personnes  saines,  et  étaient 
distingués  par  une  marque  afin  (jue  les  sains  ne  fussent  point 
contagionnés  par  eux.  Ces  malades,  grâce  à  de  grands  et 
puissants  amis,  étaient  arrivés  à  jouir  de  certaines  faveurs, 
vivaient  librement  parmi  les  autres,  buvant,  mangeant  et 
habitant  au  milieu  de  tous.  Le  roi,  devant  le  danger  que  de 
tels  abus  faisaient  courir  à  la  santé  publique,  ordonna  (jue, 
comme  l'usage  ancien  le  voulait,  les  cagots  portassent 
dorénavant  le  signal  accoutumé. 

Peu  après,  Toulouse  eut  encore  maille  à  partir  avec 
les  lépreux  ou  capots  qui  s'étaient  répandus  dans  la  ville 
et  la  sénéchaussée.  Le  dauphin  Louis,  de  passage  dans  la 
ville,  nomma  le  10  juillet  1439  des  commissaires  chargés 
de  visiter  plusieurs  personnes  qui  étaient  «  malades  et  enti- 
chées d'une  très  honible  et  griève  maladie,  appelée  la  mala- 


134  HISTOIRE  DES  CAGOTS 

die  de  lèpre  et  capoterie  »,  pour  qu'on  put  les  séparer  d'avec 
les  sains. 

Il  est  vraisemblable  cjue  les  capots  de  Toulouse  ne  furent 
pas  mis  dans  des  capoteries  comparables  à  celles  du  Béarn, 
mais  dans  des  léproseries.  Le  régime  de  quelques-unes  des 
léproseries  de  Toulouse  convenait  en  effet  à  leur  situation. 
Parmi  celles-ci  on  sait  en  eflet  que  plusieurs  n'avaient  rien 
de  commun  avec  les  maladreries-hôpitaux,  mais  revêtaient 
bien  plutôt  l'aspect  des  cagoteries  béarnaises,  où  la  famille 
entière  vivait  en  commun,  sans  être  soumise  à  la  direction 
d'un  supérieur  ecclésiastique. 

Mais  des  lépreux  récalcitrants  rendaient  la  tâche  difficile 
à  la  municipalité,  ainsi  ([u'au  Parlement.  On  lit  en  effet 
dans  les  archives  du  Parlement,  qu'un  huissier  à  cette  Cour, 
Guillaume  Gourdin,  ayant  été  reconnu  lépreux,  se  vit  inter- 
dire, le  18  décembre  1456,  l'entrée  du  marché  et  de  l'église,  si 
ce  n'est  de  i>on  matin  avant  qu'il  n'y  vînt  d'autres  personnes. 
Cet  homme  peu  soucieux  sans  doute  de  la  santé  publique, 
n'en  continua  pas  moins  à  agir  à  sa  guise,  si  bien  qu'un  ordre 
vint  le  toucher  le  19  décembre  suivant,  lui  imposant  de 
quitter  sa  maison  et  «  d'aller  vivre  en  quelque  hostel  loing 
des  gens  bien  au  large  et  aéré  ».  Ordre  inutile.  Le  9  février  1459 
on  lui  défendit  à  nouveau  de  rester  en  son  domicile  à  peine 
de  perdre  son  office,  et  le  1"  avril  suivant  on  l'emmenait  de 
force. 

Qu'on  ne  s'étonne  point  que,  de  la  sorte,  Toulouse  ait  été  un 
véritable  foyer  de  maladie.  La  municipalité  s'efforça  cepen- 
dant d'améliorer  l'hygiène  de  la  ville,  car  on  sait,  par  les 
archives  du  Donjon,  que  le  12  novembre  1499  on  payait  un 
garde,  à  la  porte  Saint-Etienne,  «  pour  empêcher  d'entrer 
en  ville  les  mesels  et  les  roigneux  et  autres  gens  infectés*  ». 

Jusqu'à  la  fin  du  xv-  siècle,  dans  le  Languedoc,  lépreux 
et  cagots  semblent  avoir  été  soumis  aux  mêmes  règlements; 
s'il  existait  une  différence  entre  eux,  elle  ne  devait  tenir  qu'à 
leur  condition  de  vie,  les  uns  vivant  dans  des  léproseries  sous 
la  tutelle  d'un  maître,  les  autres  vivant  en  famille  dans  les 

1.  Nous  avons  puisé  plusieurs  de  ces  renseignemenls  clans  la  thèse  du 
D'  Cuguilières  :  Les  Léproseries  de  Toulouse. 


LES  CAPOTS  DU  LANGUEDOC  155 

cagoteries.  Tous  avaient  interdiction  d'aller  dans  la  ville,  de 
se  mêler  au  peuple  dans  les  maisons,  assemblées  et  églises, 
enfin  ils  signalaient  leur  présence  par  leur  vêtement  ou  une 
marque  spéciale. 

On  ignore  si  les  capots  jouissaient  en  Languedoc  des 
mêmes  avantages  qu'en  Béarn.  La  chose  est  probable. 
On  sait  en  effet  qu'au  xvi'  siècle  ils  avaient  le  droit  de 
signer  certains  actes.  C'est  ainsi  que,  le  17  mai  1560,  les 
capots  de  Saint-Clar  et  Lectoure  (Gers.  Juridiction  du  Parle- 
ment de  Toulouse)  passaient  une  transaction  avec  les 
procureurs  ou  fermiers  du  comté  d'Armagnac,  moyennant 
laquelle,  il  est  vraisemblable  ({u'ils  renonçaient  à  certains 
droits  et  gagnaient  certaines  libertés.  La  question  de  leur 
origine  lépreuse  entrait  certainement  en  ligne  de  compte 
dans  cet  acte,  car  du  jour  où  les  capots  comprirent  qu'ils 
pourraient  arriver  à  faire  laver  la  tache  de  leur  origine  par  un 
arrêt  du  Parlement,  ils  demandèrent  au  roi  des  lettres  tendant 
à  la  cassation  de  leur  transaction  (29  janvier  1600). 

Vers  le  milieu  de  la  seconde  moitié  du  xvi'  siècle  éclataient 
à  Saint-Glar  et  à  Lectoure  des  conflits  entre  les  cagots  et  le 
peuple.  Les  premiers  voulaient  se  mêler  aux  seconds  en 
foutes  circonstances.  De  là  des  scènes  de  violence  et  des 
injures,  qui  amenèrent  un  procès  terminé  par  sentences  du 
sénéchal  d'Armagnac,  auxquelles  il  fut  fait  appel  (1579).  Une 
nouvelle  affaire  du  même  genre  réunissait  les  plaideurs  en 
1599  et  1600.  Le  Parlement  avant  déjuger  si  les  charpentiers 
de  Lectoure  et  Saint-Clar  étaient  en  droit  de  se  plaindre 
d'avoir  été  injuriés  du  nom  de  capots,  ordonna  qu'il  fût 
procédé  à  un  examen  médical.  Le  15  juin  1600,  les  méde- 
("ins  reconnurent  que  les  capots  en  question  étaient  absolu- 
ment sains  de  leur  personne.  Ce  n'est  qu'en  1627  que  les 
anciens  parias  obtinrent  du  Parlement  entière  satisfaction,  et 
la  jouissance  de  tous  les  privilèi,'es  qui  jusqu'alors  leur  étaient 
refusés  '. 

Cet  arrêt  de  1627  eut  sans  doute  un  retentissement 
considérable,  car  il  n'y  a  aucune  trace  de  procès  nouveaux 
avant  la  fin  du  xvn'  siècle. 

1.  P.  J.  V"  150  à  {y)-i. 


156  HISTOIRE  DES  CAGOTS 

En  1GG4  un  différend  éclata  entre  les  dominicains  de 
BaLaières-de-Biiorre  et  l'archiprèlre,  les  premiers  voulant 
autoriser  la  sépulture  d'une  femme  cagole  en  leur  couvent, 
le  second  s'y  opposant.  L'assemblée  municipale  de  la  ville  se 
réunit  à  ce  sujet  (19  septembre)  et  décida  qu'elle  s'oppose- 
rait à  cet  enterrement  si  contraire  «  aux  bonnes  et  anciennes 
coutumes  ».  Les  cagots  intervinrent  alors  jiar  une  instance 
portée  devant  l'Official  de  Tarbes,  mais  le  corps  municipal  se 
bcHa  à  son  tour  de  représenter  à  ce  tribunal  ses  prétentions. 
Tandis  que  cette  instance  était  encore  pendante,  un  cagot  fit 
enterrer  son  enfant  chez  les  dominicains.  Il  est  probable  (jue 
rOffîcial  permit  aux  cagots  de  faire  ensevelir  les  leurs  aussi 
bien  chez  les  dominicains  qu'à  la  chapelle  Saint-Biaise'. 
Cependant,  par  suite  d'une  requête  des  consuls  de  Bagnères, 
l'affaire  fut  portée  devant  le  Parlement  de  Toulouse.  Nous 
croyons  que  cette  requête  resta  sans  effet,  et  que  la  Cour 
évita  de  statuer  à  son  sujet,  puisque  le  Parlement  désirait 
rester  fidèle  à  ses  décisions  de  4627  ^ 

Cependant  les  préjugés  n'étaient  point  vaincus;  ils  se 
manifestèrent,  tout  à  coup,  au  début  du  xxm''  siècle.  Déjà  en 
1G99,  le  vicaire  général  d'Auch  avait  dû  rendre  des  ordon- 
nances en  faveur  des  cagots  de  Montbert,  quand,  sur  une 
requête  des  cliar|)entiers  d'Averon,  de  Sabazan,  de  Sainte- 
Christie,  de  Bascous,  de  Lanne-Soubiran  et  de  Bctous,  le 
Parlement  interdit  à  peine  de  500  livres  d'amende  «  à  toute 
sorte  de  personne,  de  quelle  qualité  que  ce  soit,  de  les  injurier 
de  Ladres,  Cagots,.  Capots  et  Gahiz,  ni  même  de  refuser 
leurs  suffrages  dans  toutes  les  assemblées  où  ils  se  trou- 
veront »  ;  il  ordonnait  en  outre  qu'ils  fussent  admis  aux 
mêmes  charges  et  droits  honorifiques  que  les  autres  habi- 
tants (30  juillet  ^00)^ 

En  1703  les  capots  de  Mombert\  n'ayant  pas  obtenu 
toutes  les  satisfactions  que  le  vicaire  général  d'Auch  avait 
décidées,  en  ce  qui  concernait  leurs  rapports  avec  le  curé  du 
lieu,  firent  au  Parlement  une  requête  pour  obtenir  l'exhuma- 

1.  C'était  le  nom  de  la  cliapelle  des  cagots. 

2.  P.  J.  ^"'iU  à  157. 

3.  P.  J.  N"^  138  et  159. 

4.  Momberl  était  en  Armagnac. 


LES  CAPOTS  DU   LANGUEDOC  157 

tion  d'une  jeune  fille  de  leur  caste  et  la  translation  du  corps 
dans  le  cimetière  commun.  Le  Parlement  par  arrêt  du  20  août 
leur  accorda  ce  qu'ils  demandaient  et  ordonna  que  dorénavant 
ils  fussent  traités,  comme  le  reste  du  peuple,  à  l'église,  aussi 
bien  de  leur  vivant  qu'après  leur  mort;  il  renouvelait  en  outre 
les  déclarations  de  l'arrêt  du  30  juillet  1"00  '. 

Cet  arrêt  fut  confirmé  en  17 io  et  1746.  Depuis,  le  Parle- 
ment de  Toulouse  n'eut  plus  à  s'occuper  des  descendants  des 
capots. 

1.  P.  J.  N"  i:;9. 


TROISIEME   PARTIE 


HISTOIRE    JURIDIQUE    DES    GAGOTS 


Jusqu'ici  les  juristes,  à  de  très  rares  exceptions  [)rès', 
ont  complètement  négligé  l'étude  de  la  condition  des  cagots  ; 
cest  qu'ils  ont  estimé  sans  doute  que  ce  sujet  était  d'un 
intérêt  médiocre.  Il  mériterait  en  effet  fort  peu  qu'on  s'y 
arrêtât,  si  les  cagots  n'étaient  que  des  serfs  comme  l'avait 
pensé  Marca.  11  n'en  est  pas  de  même  du  moment  où  on  les 
considère  comme  appartenant  à  une  classe  spéciale  de  lépreux. 
C'est  pourquoi  nous  avons  cru  utile  de  bien  montrer  dès  le 
début  de  cet  ouvrage  que  les  cagots  étaient  lépreux. 

Lorsqu'on  parcourt  les  nombreuses  monographies  où  sont 
publiés  des  documents,  concernant  des  lépreux  libres  d'une 
région  quelconque  de  la  France,  on  voit  que  les  auteurs 
s'étonnent  toujours  lorsqu'ils  constatent  que  ces  malheureux 
jouissaient  d'une  condition  très  spéciale,  n'ayant  que  des 
rapports  éloignés  avec  ce  que  l'on  sait  de  la  condition  des 
lépreux  enfermés.  Nous  avons  acquis  la  conviction  que  les 
faits  ainsi  mis  en  lumière  ne  constituent  pas  des  exceptions, 
mais  des  cas  particuliers  d'une  règle  générale,  dont  les  cagots 
fournissent  l'exemple  le  plus  intéressant. 

Le  grand  nombre  de  documents  que  nous  avons  recueillis 
sur  le  sujet,  nous  permet  aujourd'hui  d'aborder  l'histoire 
juridique  des  cagots.  On  remarquera  que  certaines  des  ques- 
tions que  nous  étudions  restent  encore   bien  obscures,  que 

1.  De  Maria  el  Bascle  de  Lagrèze  ont  consacré  deux  el  trois  pages  à  la  con- 
dition des  cagots. 


HISTOIRE  JI.'RIDIQL'E  DES  GAGOTS  159 

d'autres  ne  peuvent  être  tranchées  par  des  règles  générales, 
et  que  les  faits  d'exception  prennent  en  certains  cas  une  place 
importante.  La  plupart  des  difficultés  qui  se  présentent 
tiennent  à  la  nouveauté  du  sujet  qui  ne  recevra  une 
lumière  complète  que  lorsque  nous  aurons,  dans  un  avenir 
que  nous  souhaitons  prochain,  réuni  les  éléments  néces- 
saires pour  écrire  l'histoire  des  lépreux  libres  de  la  France 
entière.  Encore  restera-t-il  toujours  des  questions  difficiles  à 
trancher  puisqu'il  nous  faudra  sans  cesse  reposer  sur  les  lois 
et  usages  du  moyen  âge,  dont  la  complexité  et  la  multi- 
plicité sont  peu  propres  à  rendre  notre  tâche  aisée. 

Nous  n'avons  certes  point  la  présomption  de  penser  que 
nous  écrivons,  d'une  façon  définitive,  ce  chapitre  jusqu'ici 
négligé  de  l'histoire  du  droit,  mais  nous  espérons,  grâce  à 
l'abondance  de  nos  documents,  établir  des  bases  sur  lesquelles 
d'autres,  plus  savants  ou  plus  heureux  que  nous,  pourront 
s'appuyer  pour  construire  mieux  ou  compléter  les  pages  que 
l'état  actuel  de  nos  recherches  ne  nous  aura  pas  permis  décrire. 

DIVISION   DU  SUJET 

La  condition  des  lépreux  reclus  est  assez  connue  par  un 
grand  nombre  de  documents  publiés  de-ci  de-là;  celle  des 
lépreux  libres  est  presque  ignorée;  c'est  elle  pourtant  qui 
rappelle  le  plus  ce  que  nous  pouvons  observer  aujourd'hui 
en  Tunjuie,  et  que  Zambaco-Pacha  a  décrit  si  merveilleuse- 
ment, dans  ses  Voyages  aux  pays  des  Lépreux.  La  condition  du 
lépreux  turc  ne  nous  émeut  et  ne  nous  étonne  guère  ;  c'est, 
avec  un  peu  de  civilisation  en  moins,  celle  de  nos  tuberculeux 
dans  les  sanatoria;  et  nous  ne  sommes  pas  éloigné  de  croire 
qu'au  moven  âge  le  peuple  n'était  souvent  pas  plus  féroce 
pour  les  cagots,  que  ne  sont  nos  paysans  modernes  à  l'égard 
des  malheureux  phtisiques', 

1.  Un  médecin  de  nos  amis,  dont  la  Ijonne  foi  ne  peut  être  susi)ectée,  nous 
a  dit,  après  avoir  fait  un  séjour  de  quelques  mois  dans  un  sanatorium  du 
centre  de  la  France,  que  les  habitants  des  villa>.'es  ou  hameaux  voisins  évi- 
taient de  parler  aux  pensionnaires  de  rétablissement,  que  les  enfants  leur 
jetaient  couramment  des  pierres,  et  que  même  on  allait  jusqu'à  les  traiter 
de  lépreux  et  pestiférés.  Aussi  les  malades  évitaient-ils  d'aller  du  côté  des 


160  lIlSTdlKK   .IIIUIIKJL'R 

Dans  les  départements  du  Sud-Ouesl,  il  y  avait  très  peu  de 
lépreux  reclus;  les  quelques  léproseries,  sur  lesquelles  nous 
avons  pu  recueillir  des  notes,  restent  encore  à  peine  connues, 
on  ne  sait  même  rien  de  leurs  règlements  ou  statuts.  Aussi 
nous  bornerons-nous  ici  à  étudier  les  lépreux  libres  ou  cagots 
au  point  de  vue  du  droit  civil,  certain  d'a[)porter  des  vues 
nouvelles  dans  une  question  que  l'abondance  des  matériaux 
accumulés  nous  permet  d'étudier  dans  ses  détails. 

Nous  diviserons  le  sujet  en  trois  chapitres,  que  nous  ferons 
précéder  d'un  chapitre  historique  et  ferons  suivre  d'un  a[)pen- 
dice  sur  le  droit  pénal. 

Dans  les  deux  premiers  chapitres  nous  étudierons  la  con- 
dition des  cagots,  en  nous  basant  sur  le  texte  du  For  de 
Henry  II,  dont  la  rubrique  oo%  De  qualilalz  de  personnes^ 
comporte  trois  articles  qui  nous  intéressent,  et  dont  le 
contenu  peut  se  diviser  ainsi  : 

(Art.  IV.)  —  1"  Les  cagots  ne  doivent  pas  se  mêler  aux 
autres  hommes  pour  la  conversation  familière; 

2°  Ils  doivent  habiter  séparés  des  autres  hommes; 

3"  A  l'église,  ils  doivent  se  mettre  derrière  les  personnes 
saines. 

(Art.  V.)  —  4"  Les  cagots  ne  peuvent  porter  d'autres 
armes  que  celles  nécessaires  à  leur  profession  de  menuisier. 

Nous  subdiviserons  les  deux  premiers  chapitres  de  la  façon 
suivante  : 

Ch.  I.  Séparation  des  cagots. 

1.  Pourquoi  séparer  les  lépreux? 

2.  Qui  est  lépreux? 

3.  Les    moyens    employés    pour    reconnaître    les 

lépreux. 

4.  Séparation  des  cagots.  Leur  demeure; 

5.  Séparation  des  cagots.  Leur  famille; 

G.  Séparation  des  cagots  dans  les  rapports  sociaux; 
7.  Séparation  des  cagots  à  l'église. 
Ch.  IL  Privilèges  et  Incapacité.  Obligations  des  cagots. 

lieux  habiles.  Ces  mœurs  regrettables  ne  sont  heureusement  pas  encore  trop 
répandues.  La  nécessité  d'une  prophylaxie  ne  doit  pas  exclure  la  pitié,  ni 
surtout  la  charité.  L'Église  l'avait  compris  au  moyen  âge  en  prenant  sous  sa 
sauvegarde  les  lépreux. 


DIVISION   DU  SUJET  161 

1.  Privilèges  de  juridiction  ; 

2.  Cagots  et  colliberts;  cagots  affranchis  et  vassaux: 

3.  Les  cagots  et  le  droit  de  bourgeoisie; 

4.  Privilège  de  la  taille; 

5.  Obligations  professionnelles; 

6.  Service  militaire  et  interdiction  du  port  des  armes  ; 

7.  Le  droit  de  quête. 

Le  troisième  chapitre  aura  trait  aux  biens  et  contrats  et 
se  divisera  en  quatre  paragraphes  : 

i.  Tenures  féodales  et  censives; 

2.  Ventes,  cessions  et  baux; 

3.  Contrats  de  mariages; 

4.  Testaments  et  héritages;  ^ 

5.  Contrats  professionnels; 
G.  Confréries,  corporations. 

Enfin,    dans    un   appendice,    nous   traiterons  de  quelques 
points  se  rattachant  au  droit  pénal  et  à  la  procédure. 


Fay. 


11 


CHAPITRE    PRÉLIMlNAIRn: 

HISTORIQUE 

L'histoire  des  lépreux,  dans  les  départements  du  Sud-Ouest 
de  la  France  commence  sans  doute  avec  rétablissement  des 
Phéniciens  en  Aquitaine.  C'est  un  fait  depuis  longtemps 
étahli  que  les  Phéniciens  «  ont  porté  ]>artout  avec  eux  le 
morhus  Phœnicus,  c'est-à-dire  la  lèpre  qu'ils  avaient  contractée 
en  Eg-ypte,  comme  les  Hébreux,  et  qu'ils  ont  semée  partout 
où  ils  ont  étahli  leurs  nombreux  comptoirs  commerciaux*  ». 
Ceci  remonte  au  xv'  siècle  avant  notre  ère.  Nous  ne  pouvons 
nous  empêcher  de  croire  que  la  maladie,  si  grave  put-elle 
être  à  cette  époque,  s'atténua  peu  à  peu  et  finalement  disparut 
presque  totalement  de  notre  territoire.  En  eCfet  il  faut 
attendre  plus  de  vingt  siècles  pour  entendre  à  nouveau 
parler  du  fléau.  C'est  vers  le  vi"  siècle,  époque  des  invasions 
germaniques,  que  la  lèpre  reparaît  chez  nous  comme  un  fléau. 
Dès  o~0,  une  léproserie  existait  dans  le  Jura,  à  Saint-Claude, 
et  en  583  le  concile  de  Lyon  s'occupait  du  sort  des  lépreux,  et 
en  décrétant  que  les  évêques  devraient  s'occuper  de  fournir  à 
ces  malades  la  nourriture  et  le  vêtement,  afin  de  leur  ôter 
tout  motif  d'aller  d'une  cité  à  une  autre  transporter  leur  mal, 
sous  le  prétexte  de  chercher  du  travail  ou  des  aumônes  qui 
leur  permettraient  de  pourvoir  à  leur  subsistance  -.  Ce  concile 

1.  Zambaco-Pacha.  Bull,  de  l'Acad.  de  méd.  de  Paris.  Séance  du  ?A  octo- 
\)V<-  1893.  t.  XXVIll,  p.  630. 

2.  Conciliioh  Luf/dunense  III.  —  «...  Placuit  eliam  uni  verso  conciiio,  ut 
unuscujusque  civitalis  ipsius  aut  nascunlur,  aut  virlentur  consislere,  ah 
episcopo  ecclesiie  ipsius  sufficientia  alimenta,  cl  necessaria  vestimenta  ac- 
cipiant,  ut  iliis  per  alias  civilates  vagandi  licentia  denegetur.  » 

Acla  Conciliorum  et  epistolse  décrétâtes  ad  constituliones  summorurn  pon- 
lificum.  Ah  anno  DLI  ad  annum  DCCLXXXVII.  —  Parisiensis  ex  lypographia 
Regia  MDCCXIV.  —  T.  111,  col.  456. 


APERÇU  HISTORIQUE  163 

inaugurait  du  môme  coup  cet  état  de  choses  qui  devait  faire 
que  les  lépreux  pendant  plusieurs  siècles  ne  relevèrent  que 
du  pouvoir  ecclésiastique. 

L'origine  germanique  de  la  lèpre  en  France  a  trouvé  de 
nombreux  partisans.  Le  Danemark  et  la  péninsule  Scandinave 
étaient  et  sont  encore  (cette  dernière  du  moins)  des  foyers  où 
la  lèpre  sévissait  terriblement  d'une  façon  endémique.  Les 
races  anglo-saxonnes  devaient  dès  lors  être  frappées  et  trans- 
porter partout  derrière  elles  ce  mal  qu'elles  répandirent  par 
toute  la  Germanie,  le  nord  et  l'est  de  la  France,  enfin  dans 
les  Iles  Britanniques,  où  la  plus  ancienne  législation,  celle  de 
Howel  le  Grand,  fait  souvent  mention  de  la  maladie.  C'est  par 
cette  voie  que  la  Bretagne  vit  réapparaître  le  fléau  ;  c'est  par 
la  grande  invasion  qui  visita  les  Pyrénées,  l'Espagne,  les 
Alpes,  puis  l'Italie,  que  le  mal  s'établit  pour  longtemps  dans 
ces  régions.  L'hypothèse  est  rendue  d'autant  plus  vraisem- 
blable que  les  mots  Kakod  et  Caffo,  formes  les  plus  anciennes 
de  la  racine  d'où  devait  dériver  le  mot  cciaot  (lépreux),  se 
rencontrent  en  Bretagne,  dans  les  Pyrénées,  l'Espagne,  les 
Hautes-Alpes,  et  l'Italie,  et  que  ces  mots,  manifestement  ger- 
maniques d'origine,  ne  peuvent  avoir  été  introduits  dans  ces 
régions  que  par  l'invasion  qui  avait  importé  la  lèpre  et  aussi 
les  termes  qui  devaient  servir  à  nommer  ses  victimes.  Si  la 
maladie  avait  été  bien  connue  antérieurement,  il  y  aurait  eu 
toutes  les  chances  pour  qu'on  n'ait  pas  emprunté  à  l'envahis- 
seur un  mot  qui  eût  fait  double  emploi. 

Quand  avec  les  premières  années  du  viii''  siècle,  les 
Sarrasins  apparurent  en  Espagne,  puis  en  France,  ils  firent 
éclore  de  nouveau  l'épidémie  qui  commençait  à  s'éteindre. 
Pépin  le  Bref  décréta  alors  ({ue  la  lèpre  était  cause  suffisante 
[)0ur  l'annulation  du  mariage;  puis  Charlemagne  en  ses 
Capitulaircs  d'Aix-la-Chapelle  (789)  répéta  cette  décision'. 
Mais  l'empereur,  qui  avait  su  repousser  les  Sarrasins,  ne 
put  pas  chasser  l'épidémie,  que  quelques  familles  arabes 
eiilretinrent   pendant   plusieurs   siècles   au   fond  des  vallées 

1.  CipiLiilaire  dAix-la-CIiapelle.  —  Tilre  :  ••  Hem,  alio  capitula  de  diversis 
re/jus,  pariim  ecciesiasticis,  parlim  polilicis.  §  XX.  De  le[)rosis,  ul  se  non  in- 
liTiiiisceant  alii  populo.  »  (Une  autre  version  porte  :  chrisliano  populo.)  ^c/a 
coiiciliuru)/!...,  t.  IV,  col.  84fJ. 


164  HISTOIRE  JURIDIQUE 

pyrénéennes.  La  vallée  d'Argelès,  celle  de  l'Aspe,  celle  de  la 
Nive,  et  certains  coins  des  Landes,  non  seulement  ont 
conservé  jusqu'à  nos  jours  le  souvenir  du  mal  arabe,  mais 
encore  leurs  populations  a  gardé  le  type  ethnique  de  ses 
ancêtres  les  Sarrasins.  L'Rspagne,  où  le  Musulman  vécut 
plusieurs  siècles,  a  plus  encore  souflert  de  la  lèpre  que  la 
France,  car  non  seulement  elle  nourrit  aujourd'hui  encore, 
en  certaines  de  ses  provinces,  l'endémie,  mais  encore  elle  est 
depuis  longtemps  le  centre  d'où  la  maladie  est  partie  pour 
envahir  la  Turquie,  la  Grèce  et  l'Algérie.  Lorsque  vinrent  les 
croisades,  avec  le  retour  des  preux,  la  lèpre  qui  depuis  le 
vi*^  siècle  sévissait  en  France  prit  tout  à  coup  une  importance 
et  une  extension  considérables.  La  foi,  particulièrement  vive 
chez  nous,  faisait  s'élever  dès  le  xi-  siècle,  sur  notre  sol,  des 
fondations  pieuses,  des  monastères,  des  églises,  et  aussi  des 
hôpitaux.  L'exemple  de  saint  Louis,  dont  les  regards  étaient 
constamment  tournés  vers  ceux  qui  souffraient,  allait  accen- 
tuer les  tendances  philanthropiques,  si  bien  que  le  sol  français 
fut  couvert,  sous  le  règne  de  ce  roi,  de  près  de  2  000  léproseries. 
Il  nous  paraît  difficile  d'établir,  d'une  façon  précise,  quelle 
pouvait  être  la  condition  des  lépreux  avant  le  IIF  concile  de 
Latran  (1179).  Il  est  probable  que  rien  de  très  net  n'avait  été 
institué,  et  que  l'arbitraire  régnait  en  maître.  Tous  étaient 
soumis  à  la  juridiction  ecclésiastique;  pour  cette  raison  il  est 
probable  que  la  plupart  des  malades  vivaient  hospitalisés, 
obéissant  en  cela  à  l'autorité  des  prêtres  ou  des  religieux,  qui 
veillaient  de  leur  mieux  à  la  santé  publique;  mais  si  l'hospi- 
talisation était  pratiquée  pour  les  grands  malades,  il  est 
vraisemblable  que  ceux  qui  étaient  moins  atteints  pouvaient 
vivre  en  famille,  aller  par  les  villes,  quêter,  et  même  travailler. 
Tous  les  règlements  en  vigueur  se  résumaient  d'ailleurs  à  peu 
de  chose  :  les  sources  où  ils  sont  consignés  sont  les  textes 
conciliaires.  Il  n'y  a  évidemment  dans  ces  textes  rien  qui 
soit  propre  à  la  région  limitée  qui  nous  occupe;  cependant, 
nous  croyons  utile  d'insister  un  peu  sur  des  règles  qui  plus 
tard  auront  une  influence  très  marquée  sur  la  législation 
béarnaise  et  qui  contiennent  déjà  l'ébauche  de  ce  qui  plus 
tard  caractérisera  le  lépreux  libre  et  le  lépreux  reclus. 


APERÇU  HISTORIQUE  165 

En  314  le  concile  d'Ancyre  décida  que  les  lépreux  se 
tiendraient  à  l'ég^lise,  au  même  lieu  que  les  énergumènes,  et 
cela  afin  de  ne  pas  transmettre  leur  maladie  aux  autres 
fidèles  '.  Le  lieu  dont  il  s'agit  n'est  autre  que  le  vestibule,  ou 
encore  cette  partie  de  l'église  qui  se  trouve  sous  les  cloches. 
Plus  loin,  nous  verrons  que  les  cagots  même  au  xix"  siècle 
étaient  encore  relégués  en  Béarn,  en  cet  endroit. 

Nous  avons  vu  comment,  en  583,  le  IIP  concile  de  Lyon 
avait  chargé  les  évéques  de  pourvoir  à  l'entretien  des 
lépreux.  En  726,  quelques  difficultés  s'étant  élevées  dans 
l'église  à  propos  de  la  participation  des  lépreux  aux  sacre- 
ments et  aux  agapes,  le  pape  Grégoire  II  écrivit  une  lettre 
à  l'évoque  Boniface  pour  lui  dire  que,  tandis  qu'il  fallait 
interdire  les  repas  en  commun,  il  fallait  au  contraire  no  pas 
refuser  la  communion  aux  lépreux^. 

Il  faut  encore  citer  les  actes  de  Clotaire  (630),  les  Capitu- 
laires  de  Pépin  (157)  et  de  Charlemagne  (789),  et  l'on  aura 
une  vue  d'ensemble  de  l'état  de  la  question,  telle  qu'elle  se 
trouvait  encore  au  début  du  xi'^  siècle,  c'est-à-dire  à  l'époque 
où  furent  rédigés  les  premiers  titres  qui  composent  le  cartu- 
laire  de  l'abbaye  de  Lucq  en  Béarn  (1000).  Nous  avons  déjà 
suffisamment  insisté  sur  ce  document  pour  n'avoir  pas  à 
y  revenir";  rappelons  seulement  que  le  mot  christianus 
désignait  déjà  à  cette  époque  les  lépreux,  et  que  ceux-ci  n'ont 
jamais  été  soumis  au  servage,  comme  plusieurs  auteurs  le 
répètent  à  tort  sur  la  foi  de  cette  unique  pièce  qui  jusqu'ici 
n'avait  pas  été  interprétée  correctement. 

A  part  la  fondation  de  quelques   léproseries  ou  hôpitaux, 

\.  Concilium  Ancyranuni.  ••  Hos  eosdem  sane  non  soliim  leprosos  crimine 
hujusinodi  fados,  sed  et  alios  isto  suo  morbo  replenles,  placuit  inler  eos 
orarc,  qui  tempestate  jaclantur,  qui  a  nobis  energumeni  apcllanlur.  >•  iVersio 
hiilori,  cil.  XVII.)  —  «  Eos  qui  irralionabililcr  vixerint  el  lepra  inusti  criminis 
alios  poiluerinl,  prœcepit  sancla  synodis  inler  eos  orare,  qui  spiiilu  pericli- 
lanlur  iinmondo.  »  (Versio  Dionysii  exir/ui,  cli.  XVI.),  Acla  conciUorum...,  t.  I, 
p.  278. 

2.  Gregori  II  Papa- epislohe  II.  Ad  Honifacium  episcopum.  —  §  X.  «  Leprosi 
aubim,  si  lidelcs  (Ihrisliani  fuerint,  dominici  corporis  el  sanguinis  partlcipa- 
tio  Iribualur  :  cum  sanis  aulem  <onvivia  celebiare  prohibeanlur.  »  Acta 
ConciUorum,   l.   111,  col.  1860. 

Le  concile  de  Worms  répète  les  termes  de  celte  lettre,  en  868:  le  lexte  ne 
difïere  que  par  les  derniers  mots,  qui  sont  «  ...  celebrare  non  permillanlur  ». 

3.  Voir  a  la  Table  des  Documents  (n"  i)  les  pages  où  est  étudié  ce  tilre. 


166  HISTOIRE  JURIDIQUE 

rien  ne  vient  plus  éclairer  l'histoire  de  la  lèpre  dans  le  Sud- 
Ouest,  jusqu'au  IIP  concile  de  Latran  (H79),  qui  aura  une 
influence  considérahle  sur  les  faits  (|ui  occuperont  les  xiu°  et 
Mv'  siècles.  Voici  un  des  cha[>itres  les  plus  intéressants  de  ce 
concile. 

XXIII.  —  Leprosi  sibimetipsis  privatam  haheant  cccksiam  et  armeteriiim. 
Cuni  dicat  Apostolus,  abundantiorcm  honorem  raembris  infir- 
mioribus  deferendum  :  ecclesiaslici  quidam  quai  sua  sunt,  non  Jesii 
Christi,  quœrcntos,  leprosis,  qui  cnm  sanis  habitare  non  possunt, 
et  ab  {ad  ecclesiam  cum  aliis  convenire,  ecclesias  et  cœnieteria  non 
permittunt  habere,  ncc  proprii  juvari  niinisterio  sacerdotis.  Ouod 
quia  procul  a  i)ielate  Christiana  esse  dinoscitur,  de  benegnitate 
apostolica  constituimus  :  ut  ubicumque  tôt  simul  sub  communi 
vita  fuerint  congregati  qui  (quoi)  ecclesiam  cum  cœmeterio  consti- 
tuere,  et  proprio  gaudere  valeant  presbytero,  sine  contradictione 
aliqua  permittanlur  liabere.  Caveant  antem,  ut  incuriosi  veleribus 
ecclesiis  de  iure  parochiali  nequaquam  existant.  Ouod  namqiui  eis 
pro  pietale  conceditur,  ad  aliorum  injuriam  nolumus  redundare. 
Statuimus  etiam  ut  de  hortis  et  nutrimentis  animalinm  suorum 
décimas  tribuere  non  cogantur  '. 

Le  concile  en  s'élevant  contre  les  prêtres  qui  ne  per- 
mettaient pas  aux  lépreux  d'avoir  église  ni  cimetière,  ni 
aumônier  qui  leur  fût  attaché,  nous  dit  que  les  lépreux  ne 
pouvaient  se  mêler  au  peuple  dans  les  églises,  ni  reposer 
dans  le  cimetière  commun.  Il  laisse  aussi  entendre  qu'il  ne 
veut  pas  laisser  ces  malheureux  dans  l'impossibilité  d'assister 
aux  offices  ni  d'être  ensevelis  en  terre  sainte.  Il  y  a  là  comme 
un  souvenir  du  concile  d'Ancyre,  qui  réservait  une  place 
dans  l'église  pour  les  lépreux.  Cependant,  comme  dans 
certaines  paroisses  le  nombre  des  malades  était  assez  consi- 
dérable, on  décréta  que,  là  où  la  chose  serait  jugée  utile,  on 
créerait  une  église  entourée  de  son  cimetière,  et  réservée  à 
ces  seuls  malades.  C'est  ce  qui  se  fit  à  Bordeaux  et  àBayonne 
en  particulier.  En  outre,  la  condition  des  lépreux  dont  il 
s'agit  ditîère  manifestement  de  celle  des  lépreux  reclus,  qui 
possédaient  depuis  longtemps  chapelle  et  aumônier  dans  les 
maladreries;  le  concile  de  Latran  vise  donc  les  lépreux  libres. 

La  libération  de  l'impôt  décimal  est  une  innovation  impor- 

1.  Sacrosancta  Concilia,  ad  regiam  edilionem  exacla,   etr...  Luleli.r  pari- 
siontm,  t.  X  (paru  en  1671);  Goncilium  Latranense  III,  col.   1520,  ch.  xxni. 


APERÇU  HISTORIQUE  167 

tante.  Il  convient  de  remarquer  que  le  cens  et  la  taille  ne  sont 
point  visés,  quoique  les  prescriptions  de  rÉglise  donnassent 
à  entendre  aux  seigneurs  qu'il  était  meilleur  d'exonérer  de 
tout  impôt  ces  malheureux.  L'exonération  de  la  taille  se  fit, 
en  Béarn,  pour  les  cagots  en  1379,  et  ne  tarda  pas  à  passer 
dans  le  For  sous  une  forme  manifestement  inspirée  du 
texte  des  conciles  de  Morcenx  (1326),  et  de  Paris  (1346)  qui 
menaçaient  d'excommunication  ceux  qui  feraient  payer  la 
taille  aux  maladrevies. 

Quant  au  cens,  il  fut  toujours  perçu.  C'est  ainsi  que  le 
Livre  d'Or  de  la  cathédrale  de  Bayonne  (1266)  mentionne 
un  groupe  de  crestians,  c'est-à-dire  de  lépreux,  censitaires 
de  Sainte-Marie  pour  la  somme  annuelle  de  6  deniers. 

Avant  le  concile  de  Morcenx,  la  taille  elle  aussi  était  perçue 
chez  les  lépreux,  du  moins  est-il  permis  de  le  croire,  puisque 
le  For  de  Morlaas  (1220)  dit  que  seuls  les  domangers  {domùiici), 
qui  n'avaient  pas  coutume  de  payer  la  taille,  continueront  à 
jouir  de  ce  privilège. 

Deux  autres  passages,  contenus  en  la  xxxvii^  partie  de 
l'Appendice  du  IIP  concile  de  Latran,  nous  intéressent  encore. 

Cir.  II.  [dem.  Pervenit  ad  nos,  quod  cum  hi,  qui  lepric  morbum 
incurrunt,  de  consuetudine  général!  a  communione  omnium  sepa- 
rentur,  et  extra  civitates  et  villas,  ad  loca  solitaria  transferentur, 
nec  uxores  suas  taliter  a^grotantes  sequantur,  sed  sine  ipsis  manere 
présumant.  Ouoniam  igitur,  cum  vir  et  uxor  una  caro  sint,  nec 
debeat  aller  sine  altero  diutius  esse  :  fraternitati  tua?,  etc.  ;  quate- 
nus,  si  qui  sint  in  provincia  tua  viri  vel  mulieres  qui  lepra^  morbum 
incurrunt,  uxores  ut  viros,  viri  ut  uxores  suas  sequantur,  et  eis 
conjugali  alfectione  ministrent,  sollicitis  cxhortationibus  indicere 
laborelis.  Si  vero  ad  hoc  induci  non  potuerunt,  eis  arctius  injunga- 
tis,  ut  utcrque  altero  vivante  continentiam  servet  :  et  si  qui  contra 
mandatum  nostrum  venire  pra-sumpserit,  eos  contradictione  et 
appellatione  cessante  vinculo  anathematis  adstringas. 

Sed  hoc,  ubi  de  locis  Iiahitatis  expellmitur  ad  solitaria  :  illiid,  ubi  non 
Vel  hoc,  (juaiido  lanta  apparel  macula,  quod  ex  taclu  timetur  infectio  :  illud. 
(juando  non  tanla. 

Cil.  III.  Idem.  Dathoniensi  episcopo.  —  Quoniam  ex  multis  auctoribus 
et  prœcipue  ex  evangelica  veritate  apparet',  nemini  licere  uxorem 

1.  Math.,  V,  22. 


168  HISTOIHE  .ILIUDIOUE 

suam,  excepta  causa  fornicationis,  dimittere  :  constat  quod  sive 
niulier  lepra  percussa  l'uerit,  sive  gravi  aliqua  infirinilate  detenta, 
non  est  propterea  a  viro  suo  separanda.  Leprosi  autem,  si  se  con- 
'•inere  noluerint  et  aliquaiii  quM-  sibi  nubere  velit  invcnianl,  lil^erum 
est  eis  ad  matrimonium  convolare.  Quod  si  viruni  sine  uxorc  divino 
udicio  leprosum  fieri  contigerit  et  infirmus  a  sana  carnale  debi- 
tum  exigat,  generali  precepto  Apostoli  ',  quod  exigerit,  est  sol- 
vendum,  cujus  pr;ecepti  nullam  in  hac  causa  invenimus  exceptio- 
nem. 

Ces  deux  chapitres,  qui  règlent  la  question  <ln  mariage  chez 
les  léf)reux,  définissent  la  condition  des  lépreux.  Les  uns 
sont  séparés  du  commerce  des  hommes,  et  relégués  ad  loca 
solilaria,  ce  sont  les  lépreux  reclus,  qui  pourront  vivre 
auprès  de  leur  femme  mais  en  observant  la  continence;  les 
autres,  les  lépreux  libres,  pourront,  s'ils  tiouvent  un  conjoint 
qui  les  agrée,  vivre  en  famille  et  faire  souche. 

Toutes  ces  règles  édictées  par  le  seul  pouvoir  ecclésiastique 
montrent  que  les  lépreux  étaient  soumis  à  la  juridiction  de 
l'Eglise,  ils  perdirent  peu  à  peu  ce  privilège,  ou  plutôt 
l'autorité  civile  s'arrogea  |)rogressivement  des  droits  (ju'elle 
ne  possédait  pas  tout  d'abord.  11  convient  cependant  île 
remarquer  qu'aux  xii'  et  xin'  siècles  et  même  plus  tard,  les 
princes  prirent  soin  de  faciliter  à  l'Eglise  sa  tâche,  en  édic- 
tant  des  règlements  ou  des  lois  absolument  conformes  aux 
usages  que  celle-ci  avait  établis,  bien  longtemps  avant  que 
les  conciles  eussent  parlé;  ces  derniers  n'avaient,  dans  les 
cas  (jui  nous  occupent,  qu'à  régler  des  différends,  ou  établir 
une  règle  de  conduite  pour  quelqu'un  de  ses  serviteurs  hési- 
tants. Rien  n'est  en  effet  plus  frappant  que  la  conformité 
d'idées  qui  existe  entre  les  Fors  de  Navarre  lioo)  et  les 
prescriptions  conciliaires.  Ces  Fors,  composés  sur  les  mêmes 
bases  que  ceux  de  Sobrarbe  et  Navarre  (x'=  ou  xi'  siècle),  con- 
sacrent un  chapitre  aux  gafos. 

Oii  doit  vivre  et  mourir  celui  qui  devient  tjafo.  —  Si  un  noble  ou  un  vi- 
lain devient  gafo,  il  ne  doit  pas  èlre  avec  les  autres  voisins  dans 
l'église  ou  dans  l'intérieur  de  la  ville  mais  aller  aux  autres  Leprose- 

1.  1  Gor.,  7. 


APERÇU  HISTORIQUE  16» 

ries,  et  si  le  gafo  dit  :  je  puis  vivre  dans  mon  héritage  sans  aller 
en  d'autres  terres,  et  qu'il  soit  de  la  ville,  que  les  voisins  de  la 
ville  lui  construisent  une  cabane  hors  des  murs  de  la  ville,  au  lieu 
que  les  voisins  jugeront  bon  (convenable).  Quand  au  gafo  miséreux 
qui  ne  poura  s'aider  du  sien,  qu'il  aille  demander  l'aumône  par  la 
ville,  et  qu'il  la  demande  hors  des  portes  au  son  de  ses  cliquettes, 
et  qu'il  n'aie  pas  de  conversation  familière  avec  les  petits  enfants 
et  les  jeunes  gens  quand  il  ira  parla  ville  en  demandant  l'aumône, 
et  que  les  voisins  de  la  ville  défendent  aux  leurs  d'aller  à  sa  cabane 
pour  avoir  conversation  avec  lui.  Et  si  lui  (le  gafo)  ne  se  permet- 
tant aucune  familiarité,  il  arrive  du  mal  a  quel<iu"un,  le  gafo  n'aura 
pas  tort'. 

Il  est  ici,  comme  on  le  voit,  plutôt  question  de  lépreux 
libres,  et  la  loi  ne  s'occupe  que  de  prophylaxie.  C'est  d'ailleurs 
ce  qui  caractérise  la  plupart  des  lois  et  règlements  que  nous 
rapportons  dans  cet  ouvrage. 

Dès  maintenant,  nous  pouvons  dire  que  nous  connaissons 
le  fond  de  l'histoire  des  lépreux  libres.  Tout  ce  qui  était  mis 
en  vigueur  à  la  fin  du  xu'  siècle,  le  sera  encore  au  xvii'  et 
même  au  xvni%  malgré  les  efforts  de  quelques  philanthropes 
qui  chercheront,  à  coup  de  lettres  patentes  et  d'arrêts,  à 
supprimer  l'effet  des  anciennes  coutumes.  La  cause  de  la 
triste  condition  des  cagots,  au  xvui-  siècle,  renfermée  dans  les 
sages  lois  du  xn"  siècle,  car  ces  lois,  respectant  la  famille  des 
malades,  tout  autant  que  la  santé  publique,  avaient  établi  une 
barrière  entre  les  lépreux  qui  allaient  se  [tasser  la  maladie 
de  père  en  fils,  et  les  gens  sains  qui  refuseront  toujours  de 
mêler  leur  sang  à  celui  de  la  race  maudite.  Et  ce  fut  vraiment 
une  race  que  celle  de  ces  lépreux  héréditaires,  qui  fixés  dans 
leurs  vallées,  allaient,  par  de  continuels  mariages  consan- 
guins, affaiblir  leur  descendance,  et  lui  passer,  avec  leurs 
caractères  ethniques,  les  stigmates  de  la  dégénérescence 
physique  aussi  bien  que  mentale. 

Ce  n'est  qu'à  la  fin  du  xni"  siècle,  que  se  précise  l'histoire 
juridique  des  cag-ots.  Ce  n'est  qu'à  partir  de  cette  époque  que 
CCS  malades  furent  considérés  par  les  législateurs  comme 
possédant  une  ([ualité  [tropre  attachée  à  leur  personne.  Cette 
qualité  a  quelque  analogie  avec  celle  des  clercs.  Les  cagots 

1.  Voir  \c  Icxle  espagnol  aux  l*.  .).,  N"  112. 


170  HlSTolllK  .inillJlOUE 

(liftèrent  cependant  des  clercs  par  ceci  que  certains  de  leurs 
privilèges  ou  incapacités,  quoique  comparables  dans  leur 
espèce,  difîcrent  par  leur  raison  d'être.  La  fin  du  xvr  et  le 
commencement  du  xvii'  siècle  marquent  une  transition 
remarquable  dans  l'histoire  juridique  des  cagots;  leur  lèpre 
était  à  cette  époque  si  atténuée  ou  même  oubliée,  qu'un  à 
un  tous  les  usages  les  concernant  vont  disparaître;  mais  le 
législateur,  qui  présida  à  cette  transition,  eut  à  combattre  et 
à  détruire  les  souvenirs  populaires,  et  les  légendes  enracinées 
depuis  de  longs  siècles.  Ni  Louis  XIV,  ni  ses  successeurs  ne 
purent  effacer  entièrement  les  préjugés.  La  Révolution  elle- 
même  ne  put  hâter  l'oubli  de  ce  passé,  que  Minvielle  (d'Ac- 
cous)  appelait  alors  «  le  préjugé  vaincu  ».  Michel  en  1847, 
De  Rochas  en  1876,  nous-mème  en  1906  et  1907  avons 
retrouvé  des  traces  encore  vivantes  de  coutumes,  qu'un  travail 
de  trois  siècles  n'a  pas  suffi  à  effacer.  On  peut  cependant 
affirmer  que,  lorsque  les  vieux  seront  partis,  les  cagots  seront 
oubliés,  car  il  est  peu  d'hommes  de  trente  ans  qui  connaissent 
de  la  race  maudite  autre  chose  que  son  nom. 


CHAPITRE   I 

DE    LA    QUALITÉ   DES    CAGOTS. 
LA   SÉPARATION  DES   LÉPREUX  LIBRES   OU  CAGOTS 

I.  —    POURQUOI    SÉPARER    LES    LÉPREUX? 

Pourquoi  séparait-on  les  lépreux?  Parce  qu'on  croyait  leur 
maladie  contagieuse.  C'est  donc  un  peu  faire  de  l'hygiène  que 
d'étudier  la  question  que  nous  allons  al^order.  Tout,  dans  les 
pages  qui  suivent,  s'inspire  de  l'idée  de  prophylaxie;  aussi 
pensons-nous  qu'il  n'est  point  déplacé  d'étudier  brièvement 
la  question  de  la  transmission  de  la  lèpre,  avant  d'aborder  le 
cœur  môme  du  sujet;  le  lecteur  puisera  dans  ce  préliminaire 
des  notions  qui  lui  permettront  de  juger  avec  plus  d'exacti- 
tude les  faits  et  de  tirer  des  conclusions  où  sa  philosophie 
aura  plaisir  à  s'exercer. 

L'introduction  du  bacille  pathogène  dans  l'organisme  ne 
paraît  être,  en  ce  qui  concerne  la  lèpre,  qu'une  étape,  qu'un 
fait  ayant  seulement  une  valeur  relative;  car,  ainsi  qu'obser- 
vait le  professeur  Cornil,  à  propos  de  cette  affection,  «  le 
parasitisme  n'implique  nullement  l'idée  de  contagion  néces- 
saire, et  ce  serait  une  erreur  que  de  croire  que  toute  maladie 
parasitaire  bactérienne  soit  transmissible  d'un  individu  à 
ceux  qui  vivent  en  contact  avec  lui  ».  Ce  qui  fera  éclore  la 
maladie  chez  l'individu  porteur  du  bacille,  sera  la  disposition 
soit  acquise,  soit  héréditaire.  Si  cette  disposition  fait  défaut, 
il  n'y  a  pas  de  raison  suffisante  pour  expliquer  l'éclosion  du 
mal.  Il  est  vraisemblable  que  la  virulence  du  bacille,  ou 
mieux  certaines  conditions  spéciales,  tenant  à  l'état  physio- 
logique soit  de  l'agent  pathogène,  soit  des  individus,  expliquent 


172  IIISTUIIU-    JUIUDIQUE 

les  modifications  que  riiistoire  nous  permet  de  constater  dans 
la  contagiosité  de  certaines  maladies.  C'est  ainsi  qu'il  semble 
(|ue  la  lèpre  ait  été  très  contaiiieuse  au  moyen  âge,  alors 
qu'il  est  certain  qu'elle  ne  l'est  que  fort  peu  de  nos  jours. 

Comment  devenait-on  lépreux  au  moyen  âge?  L'examen 
de  cette  question  est  d'autant  moins  déplacé  ici,  que,  si  nous 
en  croyons  Ambroise  Paré,  la  lèpre  était  surtout  fréquente  en 
Guyenne  et  Languedoc. 

La  réponse  nous  sera  fournie  par  trois  auteurs  autorisés  : 
Chauliac,  Mondeville  et  Paré  '. 

Tous  trois  admettent  la  contafjionpar  Cairet  le  conlacl,  le  rôle 
de  la  disposition  mauvaise,  et  enfin  limportance  de  Vhérédité. 

La  contayion  se  fait,  dit  Chauliac,  par  corruption  d'air  et 
attouchement  de  ladres;  Mondeville  dit  à  son  tour  qu'on 
devient  lépreux  par  un  air  pestilentiel  et  infecté,  ou  par  le 
coït  avec  une  lépreuse  ou  une  femme  «  avec  laquelle  un 
lépreux  a  récemment  coïté,  son  sperme  étant  encore  dans  la 
matrice  ».  Paré  répète  cette  dernière  assertion,  et  ajoute 
qu'on  peut  prendre  la  maladie  à  «  communiquer  et  fréquenter 
avec  les  ladres,  et  coucher  avec  eux  »,  ou  à  boire  dans  leurs 
verres,  à  cause  de  la  vénénosité  de  leur  salive;  il  incrimine 
encore  leur  haleine  et  les  exhalaisons  de  leur  corps. 

La  disposition  à  la  maladie  est  caractérisée  pour  Chauliac 
par  ce  que  les  «  humeurs  sont  disposées  à  bruslure  et  à  estre 
converties  en  malancholie  ».  Mondeville  spécifie  le  rôle 
néfaste  d'une  mauvaise  alimentation-  et  Paré  développe  ces 
données  en  insistant  sur  les  conditions  climatériques,  les  pays 
trop  chauds  ou  trop  froids,  sur  le  mauvais  régime  alimentaire 
ou  médicamenteux  «  qui  engendre  sang  cacochyme  et  mélan- 
cholique  »,  sur  le  «  grand  travail  assiduel,  soing  et  sollici- 
tude, vie  misérable  »,  enfin  sur  la  rétention  des  superfluités. 
Tout  ceci  se  caractérise  d'un  mot,  ce  sont  les  causes  de  la 
misère  physiologique. 

Le  rôle  de  Vhérédité  ne  fait  de  doute  pour  aucun  de  ces 
auteurs;  le    premier   parle   de    «  tache  de  génération  »;   le 

1.  Chirurgie  de  M'  Henri   de  Mondeville  (1306-1320).  Édil.  Nicaisc.   Paris, 
.\lcan,  1893. 

2.  .  Un  usage  prolongé  d'aliments  mélancholiques.  • 


DU   LA   CONTAGION   DE  LA   LÈPRE  173 

second  dit  que  la  lèpre  se  déclare  avant  la  naissance  quand 
un  des  parents  est  lépreux;  enfin  Paré  écrit  qu'il  y  a  lèpre 
(|uand  on  «  a  esté  faict  de  la  semence  d'un  père  ou  mère 
lépreux,  et  partant  on  la  peut  asseurement  dire  estre  une 
maladie  héréditaire  ». 

L'examen  des  documents  que  nous  avons  recueillis,  nous 
permet  de  dire  que,  dans  les  départements  du  Sud-Ouest  de  la 
France,  la  lèpre  fut  avant  tout  héréditaire.  Il  est  possihle 
qu'il  y  ait  eu  des  cas  de  contagion,  mais  ils  sont  si  rares  que, 
dans  les  quelques  centaines  de  documents  que  nous  avons 
vus,  et  dont  la  plupart  sont  publiés  ici,  nous  n'avons  trouvé 
signalés  que  de  rares  cas  de  contagion,  l'un  à  Bordeaux 
en  1520',  l'autre  à  Toulouse  (1436),  encore  ce  second  cas 
fut-il  suivi  de  guérison  assez  rapide-,  un  troisième  se 
rapporte  à  un  chanoine  fondateur  de  la  léproserie  de  Lescar; 
enfin  aux  archives  des  Basses-Pyrénées  nous  avons  vu  deux 
indications  peu  explicites  concernant  des  individus  devenus 
lépreux.  Il  est  certain  (|u'il  y  a  eu  d'autres  cas  de  contagion 
que  ceux  que  nous  mentionnons,  mais  il  ne  reste  pas  moins 
évident  qu'ils  sont  exceptionnels  dès  le  xiii'  siècle. 

Un  coup  d'œil  jeté  sur  les  lépreux  modernes  nous  force  aux 
mêmes  conclusions.  Zambaco-Pacha  qui  a  vu  tant  de  lépreux 
n'hésite  pas  à  écrire,  même  sur  un  certificat,  que  le  mal  n'est 
pas  contagieux  de  nos  jours.  Nous  adhérons  à  ces  conclusions 
en  les  éclairant  des  vues  données  en  tête  de  ce  chapitre;  nous 
ne  pouvons  pas  en  effet  dire  qu'il  s'agit  de  contagion  quand 
la  maladie  éclate  deux,  cinq,  dix,  vingt  ou  trente  ans  après 
le  contact  supposé  infectant;  une  aussi  longue  et  variable 
incubation  n'est  plus  une  incubation;  chez  de  tels  sujets 
nous  admettons  que  le  bacille  de  Hansen  a  vécu  en  parasite 
iiio/fensif  jusquà  lapparilion  de  conditions  propices  ou 
dispositions,  comme  le  fait  le  bacille  de  Koch  qui  infeste 
l'air  de  nos  grandes  villes,  vit  en  parasite  chez  chacun  de 
nous,  mais  ne  provoque  la  maladie  que  quand  il  a  trouvé 
des  conditions  de  milieu  ou  de  défense  défectueuses,  lui  per- 
mettant de  [)rendre  l'oflensive. 

1.  P.  J.  N"'  40  et  u. 

2.  Voir  Cuguillércs,  Les  Lépros.'vies  de  Toulouse,  p.  37,  38  et  61. 


174  IIISÏOIIIE  JL'IUDIQUE 

L'hérédité,  en  revanche,  apporte  et  le  microbe  et  la  dispo- 
sition. Gomhaltez  par  une  bonne  hyg^iène  la  dis])Osition,  le 
microbe  restera  inolTensif.  Ce  principe,  qui  eût  dû  faire  la 
base  de  toute  prophylaxie,  a  été  malheureusement  négligé  à 
une  époque  où  l'idée  d'une  contagion  possible  était  seule 
propre  à  émouvoir.  Que  dis-je?  N'est-ce  pas  encore  la 
tendance  de  notre  époque?  Laënnec,  Andral,  Chomel,  Trous- 
seau, ne  se  sont-ils  pas  élevés  contre  la  contag-ion  de  la 
tuberculose  pour  montrer  le  rôle  prépondérant  de  l'hérédité? 
Est-ce  que  l'inoculation  (Villcmin)  ou  l'insufflation  forcée 
(Cornet)  de  produits  ou  de  cultures  tuberculeux  sont  des 
preuves  de  la  contagion  de  la  maladie?  Non;  Kelsch  a  bien 
fait  d'écrire  que  ce  sont  là  des  conditions  d'infection  bien 
éloignées  de  celles  que  l'on  rencontre  dans  la  vie  courante. 
L'ingestion  de  bacille  de  Koch  produit  parfois  la  tubercu- 
lose, mais  la  chose  est  rare,  et  la  démonstration  de  cette 
théorie  par  des  faits  est  plus  rare  encore'.  Comme  jadis 
nous  sommes  sidérés  par  la  pensée  de  la  contagion  possible, 
si  rare  soit-elle,  au  lieu  de  diriger  nos  seuls  efforts  sur 
l'amélioration  de  l'hygiène  de  ceux  qui  sont,  de  par  l'héré- 
dité, en  puissance  de  tuberculose.  Ceci  reste  vrai  quand  il 
s'agit  de  lèpre. 

N'a-t-on  pas  vu  en  1900  les  étrangers  déserter  tout  à  coup 
certains  cantons  de  la  Suisse,  en  apprenant  qu'il  y  avait  par 
là  un  petit  hameau  de  lépreux?  Ces  lépreux  héréditaires  y 
vivaient  depuis  plusieurs  siècles.  Y  a-t-il  à  Marseille  des 
épidémies  de  lèpre?  Pourtant  Vitrolles  compte  des  lépreux. 
N'avon.s-nous  pas  vu  en  Bretagne  et  dans  les  Pyrénées  des 
lépreux?  N'en  voit-on  pas  une  dizaine  dans  les  salles  com- 
munes de  l'hôpital  Saint-Louis  à  Paris?  Pitres  n'en  a-t-il  pas 
vu  à  Bordeaux?  Tous  ces  malades  ne  sont  pourtant  pas 
l'objet  d'un  isolement  spécial,  ils  vont  et  viennent,  et 
n'infectent  pas  ceux  qu'ils  approchent  ^ 

1.  Lire  à  ce  sujet  le  travail  1res  documenté  de  P.  Jousset  sur  La  Prop/nj- 
laxie  de  la  Tuberculose.  Paris,  Baillière,  1907. 

2.  J'ai  connu  un  jeune  niéilecin  brésilien,  très  au  fait  de  la  lèpre  quïl 
avait  beaucoup  étudiée.  Il  m'assurait  avoir  souvent  vu,  dans  un  restaurant 
très  fréquenté  de  Paris,  un  lépreux  tuberculeux. 

On  lit  dans  l'éloge  <le  D'Abbadie  (Acad.  des  Sciences.  '1  déc.  1907)  que  l'il- 


QUI   EST   LÉPREUX?  175 

La  lutte  contre  la  lèpre  devrait  se  limiter  à  l'hygiène  du 
lépreux,  et  c'est  la  seule  chose  dont  on  ne  se  soit  presque  pas 
occupé.  Pourtant  Ghauliac  avait  recommandé  à  ceux  qui 
commençaient  à  être  malades,  de  sniore  bon  régime,  et  dans 
une  ordonnance  toulousaine  on  recommandait  à  un  lépreux 
d'aller  à  la  campagne  en  un  lieu  bien  aéré.  En  vérité  l'hygiène 
d'autrefois  était  détestable;  certaines  coutumes  communales 
ne  disent-elles  pas  de  donner  aux  lépreux  les  viandes  de 
mauvaise  qualité,  qui  auront  été  saisies?  Cette  mauvaise 
pratique  de  l'hygiène  devait  faire  avorter  les  excellentes 
tendances  de  nos  illustres  précurseurs. 

Il  a  fallu  que  les  progrès  insensibles  de  l'hygiène  vinssent 
pénétrer  les  campagnes  pour  faire  diminuer  peu  à  peu  la  fré- 
quence de  la  lèpre;  il  a  fallu  la  lente  suppression  des  mariages 
consanguins  et  la  disparition  des  lois  de  prophylaxie  pour 
enrayer  le  mal  que  ces  lois,  pleines  de  bonnes  intentions 
mais  mauvaises  en  pratique,  avaient  en  quelque  sorte  entre- 
tenu. 


II.    —    QUI    EST    LÉPREUX? 

En  droite  est  lépreux  celui  qui  a  été  reconnu  tel  par  les 
médecins  ou  tels  experts  qui  ont  été  désignés  à  cet  effet;  est 
lépreux  aussi  celui  qui  est  fils  de  lépreux. 

Dans  la  région  qui  fait  l'objet  de  nos  recherches,  il  était 
exceptionnel  qu'on  eût  à  reconnaître  un  lépreux  qui  avait 
acquis  la  maladie,  cependant  il  est  vraisemblable  que  la 
chose  se  présenta  parfois  ;  dans  ces  cas  l'isolement  complet 
était  une  mesure  nécessaire,  car  pour  avoir  provoqué  une 
dénonciation,  il  fallait  que  le  malade  fût  fortement  atteint; 
aussi  le  mettait-on  dans  une  léproserie-hôpital,  et  rarement 
hii  permettait-on  de  se  retirer  dans  une  maison  isolée.  Guy 
de  Ghauliac  nous  indi([ue  la  marche  suivie  à  son  époque  pour 

lustre  savant,  pondant  son  séjour  en  Ethiopie,  avait  par  niégarde  couché  une 
nuit  dans  la  chemise  de  son  serviteur  qui  était   lépreux.  Il  eut  grand'peur 
quand  le  matin  il  s'aperçut  de  l'erreur,  mais  il  n'en  soulTrit  aurun  toi'l,  pas 
plus  que  de  son  cnntai'l  Journalier  avec  ce  malade. 
\.  Nous  parlons  naturellement  du  Droit  ancien. 


176  niSTOlRK  .ICIUUIQUE 

le  placement  des  lépreux  :  les  uns  ont  plusieurs  signes 
équivoques  et  peu  d'univoques,  ce  sont  les  cag-ots;  il 
convient  «  (ju'ils  demeurent  en  leurs  bories  et  métairies,  et 
maisons,  et  ne  s'ingèrent  fort  avec  le  peuple  »  ;  les  autres, 
qui  ont  une  lèpre  plus  accentuée,  «  doivent  estre  séquestres 
du  [teuple  et  conduits  en  nialadreries  ».  Si  le  malade  examiné 
était  indemne,  on  l'envoyait  avec  une  lettre  de  certificat  au 
curé  dont  il  était  paroissien,  évidemment  afin  de  l'informer 
que  la  lèpre,  qu'on  lui  soupçonnait,  n'existant  pas,  il  ne 
devait  pas  être  considéré  comme  appartenant  à  la  juridiction 
de  l'église  dont  le  curé  était  le  représentant  paroissial. 

Il  est  certain  que  souvent  l'examen  du  malade  et  son 
isolement  g^ardaient  un  caractère  purement  médical,  et  que 
le  changement  de  condition  de  la  personne  ne  nécessitait 
aucune  formalité  juridique.  Le  médecin  se  contentait  de 
fournir  un  certificat  dont  le  modèle  est  bien  connu,  puisque 
tout  le  monde  a  pu  le  lire  dans  Ambroise  Paré.  Mais 
parfois  les  choses  nécessitaient  un  jugement,  ainsi  qu'on 
peut  s'en  rendre  compte  dans  une  pièce  fort  curieuse,  que 
M.  Guigne  a  publiée  récemment':  dans  ce  cas  le  tribunal 
était  mixte.  D'autres  fois  c'était  un  arrêté  qui  notifiait  au 
malade  la  conduite  qu'il  devait  tenir,  quand  par  exemple  il 
ne  tenait  pas  compte  des  avis  à  lui  donnés  en  vue  d'un 
isolement.  Un  exemple  curieux  est  fourni  par  les  archives 
du  Parlement  de  Toulouse,  où  en  1456,  1457  et  1459  on  lit 
des  arrêtés  concernant  un  huissier  au  tribunal  qui  quoique 
lépreux  ne  consentait  pas  à  s'isoler-. 

A  côté  des  lépreux  acquis,  il  convient  de  placer  les  lépreux 
héréditaires.  Ceux-ci  sont  surtout  connus  dans  le  Sud-Ouest 
sous  le  nom  de  Cagots.  Tous  les  cagots  n'étaient  probable- 
ment pas  lépreux,  mais  le  seul  fait  d'être  de  la  race  des 
lépreux  suffisait  pour  qu'ils  fussent  assimilés  à  ces  malades. 
Les  conséquences  de  ce  fait  ont  une  grande  importance,  car 
la  naissance  créait  une  qualité  à  la  personne  qui  par  ailleurs 
pouvait  n'être  pas  justifiée. 

1.  Arcli.  du  Rhùne,  feuillet  détaché  d'un  registre  de  la  cliancellerie  de 
Forez,  à  réintégrer  aux  Arch.  de  la  Loire.  Biblioth.  de  VEcole  des  Chartes, 
1907,  p.  i30-432  :  La  Lèpre  en  Justice. 

2.  Publiés  par  Cuguillère,  Léproseries  de  Toulouse,  p.  31. 


QUI   EST   LÉPREUX?  177 

Aussi  peut-on  dire  qu'en  droit  est  lépreux  celui  qui  descend 
d'une  souche  lépreuse. 

Ce  court  exposé  permet  déjà  d'entrevoir  que  les  lépreux 
n'étaient  pas  tous  de  même  condition,  puisque  les  uns,  moins 
atteints,  devaient  éviter  de  se  mêler  au  peuple  et  vivre  dans 
leurs  maisons  ou  métairies,  tandis  que  les  autres,  plus  grave- 
ments  frappés,  étaient  séquestrés  dans  des  maladreries.  Les 
premiers  n'étaient  pas  morts  au  monde,  les  seconds  au 
contraire  étaient  définitivement  séparés  de  la  société. 

Cette  distinction  si  simple  explique  un  nombre  considé- 
rable d'actes  de  toute  nature,  qui,  aux  yeux  des  auteurs 
insuffisamment  informés,  passent  pour  être  contradictoires. 
Il  nous  est  fréquemment  arrivé  de  lire  des  travaux  concernant 
les  lépreux  de  telle  ou  telle  région,  où  l'auteur  croyait  avoir 
fait  une  découverte  rare,  quand  il  publiait  un  acte  passé  avec 
des  lépreux,  tel  que  vente,  achat,  contrat  de  mariage, 
testament,  etc.  Il  n'y  a  pourtant  là  rien  que  de  normal  quand 
il  s'agit'  du  lépreux  libre,  peu  malade  ou  simplement  héré- 
ditaire'. Comment  expliquer,  si  ces  lépreux  ne  pouvaient 
rien  posséder,  les  termes  du  concile  de  Lavaur  défendant 
(le  prélever  des  dîmes  sur  les  terres  ou  l'alimentation  des 
animaux  appartenant  aux  lépreux;  ou  ceux  de  la  bulle  d  Ur- 
bain Iir  adressée  sans  doute  aux  principales  agglomérations 
de  lépreux  (1186)  et  confirmant  le  texte  des  conciles-? 

Nous  n'avons  pas  encore  acquis  la  certitude  que  la  condition 
de  lépreux  libres  fut  le  propre  des  seuls  malades  habitant  des 
villages  ou  hameaux  uni(|uement  afîectés  à  leur  usage  ;  la 
chose  est  pourtant  probable,  car  on  conçoit  mal  la  ])Ossibilité 
de  la  cohabitation  de  conjoints  dans  un  bâtiment  d'hôpital. 
Pour  acquérir  cette  certitude  il  faudrait  avoir  une  connais- 
sance approfondie  de  la  disposition  des  centaines  de  lépro- 
series connues.  Jusqu'ici  l'enquête  assez  complète  (jue  nous 

1.  Rien  n'est  plus  instructif  que  la  lecture  d'un  ailniirable  travail  de 
M.  Urouaull  sur  les  lépreux  de  Nontron,  Millac,  etc.,  où  sont  décrits  des 
lépreux  lihres  héréditaires,  et  intitulé  :  Comment  finirenl  les  léprcu-r. 

2.  Cette  bidle  adressée  aux  lépreux  île  Pontfrault  se  lit  dans  le  fonds  de 
celte  léproserie  conservé  aux  archives  de  l'Yonne  et  a  été  publiée  par  iMolard  : 
De  la  capacité  civile  îles  Lépreux,  Bull.  Soc.  des  Se.  Uisf.  et  Nat.  de  l^  Yonne, 
1S88,  p.  322.  A  Pontfrault  ces  malades  vivaient  en  commun  (comtnumem  vilctm 
ducenlibus)  et  non  dans  un  établissement  soumis  à  une  règle  quasi  monastique. 

Fay.  12 


178  HISTOIRE  JLUIDlUL'E 

avons  menée  en  Bretagne,  dans  la  rég-ion  pyi-rnéenne,  la 
Gascogne  et  la  Guyenne,  et  des  recherches  plus  superficielles 
faites  en  Lorraine,  Ile-de-France,  Normandie,  Dauphiné,  etc., 
n'ont  point  encore  contredit  l'hypothèse  qui  nous  fait  limiter 
le  champ  des  lépreux  morts  au  monde,  aux  seules  léproseries- 
hôpitaux  soumises  à  une  règle  monastique,  si  large  fût-elle. 


III.    —    COMMENT    RECONNAISSAIT-ON    LES   LÉPREUX? 

C'est  dans  le  vêtement  que  de  tous  temps  on  a  trouvé  h' 
moyen  pratique  de  reconnaître  certaines  classes  de  |)('rsonncs. 

Les  juifs,  les  filles  puhliques,  les  lépreux,  les  galériens, 
avaient  leurs  signes  distinctifs,  je  devrais  dire  leur  uniforme. 
Cette  nécessité  du  signe  visihle,  dont  l'uniforme  est  là 
l'expression  la  plus  parfaite,  se  retrouve  partout,  même  chez 
ceux  qui  trouvent  avilissante  toute  espèce  de  livrée. 

Les  lépreux  avaient  leur  livrée;  elle  variait  un  peu  selon 
les  provinces.  Dans  tout  le  Sud-Ouest  la  couleur  rouge 
fut  adoi»tée;  les  grands  lépreux  portaient  la  rohe  rouge,  les 
lépreux  lihres  un  fragment  de  drap  rouge  sur  la  poitrine  que 
la  tradition  assure  avoir  présenté  la  forme  d'un  pied  d'oie. 
Le  lépreux  devait  toujours  être  chaussé,  les  lépreux  reclus 
étaient  même  gantés  et  signalaient  leur  présence  par  les 
cliquettes.  Enfin  il  semble  que  tous  portaient  un  serre-tête  de 
forme  spéciale. 

Toute  la  méthode  prophylactique  employée  contre  les 
cagots  peut  se  résumer  en  ces  mots  :  prévenir  tout  contact 
du  malade. 

Pour  cela  on  fit  porter  aux  cagots  un  signe  qui  permît  de  les 
reconnaître,  on  leur  défendit  de  se  mêler  au  peuple,  enfin 
on  chercha  à  é>iter  le  contact  des  choses  (ju'iis  avaient 
touchées. 

Le  signe  du  pied  d'oie. 

Le  signal  des  cagots  consistait  en  un  morceau  de  drap 
rouge  porté  sur  la  poitrine;  ce  signe  affectait  habituellement 
la  forme  d'une  patte  d'oie.  Le  cagot  ne  portait  ni  cliquettes, 


LE  SIGNE  DU  "    PIED  D'OIE   »  179 

ni  vêtement  spécial,  du  moins  rien  ne  nous  autorise  à  le 
penser. 

De  quand  date  le  signal  de  drap?  Nous  l'ignorons;  cepen- 
dant nous  pouvons  penser  qu'il  remonte  à  la  fin  du  xii"  ou 
au  commencement  du  xnr  siècle.  La  première  allusion 
qui  y  soit  faite  à  notre  connaissance  se  trouve  dans  les  actes 
du  concile  de  Nogaret  (1290).  On  y  lit  :  Item,  quod  leprosi 
eiDido  ad  villas,  et  per  villas,  et  ad  castra,  signum  portent 
consuetiim  in  veste  snperiori.  Dans  ce  texte  il  n'est  point 
parlé  des  cliquettes,  qui  sont  moins  anciennes  et  que  les 
lépreux  ne  portaient  pas  toujours  ;  en  revanche  on  parle  du 
signal  porté  comme  d'une  chose  connue  et  habituelle.  En 
1368,  le  concile  de  Lavaur  parle  de  l'importance  du  signal 
en  étoffe  :  signaque  in  veslibus  déférant  per  quœ  a  sanis 
patent/  differentia  cognoscantur.  En  1396,  la  coutume  de 
Marmande  nous  renseigne  clairement  sur  les  dimensions  et 
la  couleur  du  signal  des  gahets  :  «  Le  conseil  établit 
qu'aucun  lépreux'  n'entrera  dans  la  ville  sans  un  signal  de 
drap  vermeil  de  I  tournois  de  long  sur  III  de  large,  fixé  sur  la 
robe  supérieure  et  à  découvert,  à  peine  de  5  sols  d'amende.  » 

Dès  le  début  du  xv"  siècle  l'usage  du  signal  tendit  à  se 
perdre.  Le  7  mars  1407,  Charles  YI  recommanda  de  sévir 
contre  ces  cagots  qui  «  vont,  viennent  et  repairent  entre  les 
saines  personnes,  sans  porter  aucune  enseigne  de  cognois- 
sancc  de  leur  maladie  ».  Ce  qui  se  passait  dans  le  royaume 
de  France,  se  remarquait  quelques  années  plus  tard  en 
Béarn.  Si  l'on  en  croit  Marca,  en  1460  les  états  de  Béarn 
demandèrent  au  prince  Gaston  de  faire  [)orter  de  nouveau 
aux  cagots  la  marque  du  pied  d'oie,  à  laquelle  jadis  ils 
étaient  accoutumés.  Ce  fait  nous  permet  de  dire  que  la 
manjue  en  forme  de  pied  d^oie  est  antérieure  au  xv"  siècle. 
Le  prince  ne  répondit  pas  à  la  requête,  et  la  conséquence  on 
fut  la  perti;  de  l'usage  du  signal  en  Béarn.  En  effet  dans  un 
règlement  édicté,  contre  un  cagot  de  Moumour,  par  un  notaire 
d'Oloron,  en  1471,  il  n'est  point  parlé  de  ce  signal. 

Il  faut  passer    à    Bordeaux   pour    le   retrouver    en   plein 

I.  Le  texte  porte  qu'aucun  ■•  g.iiïet  ni  ^'.i(Tère,  etran^rer  ou  non,  f/rund  ou 
petit...  '•  Il  s'agit  évideminenl  ilo  la  (listinctiou  entre  la  grande  et  la  petite  lèpre. 


180  HISTOIUK  .11  UlDlulE 

xvi"  siècle.  Un  document  du  10  septembre  1520  {P.J.,  n"  41) 
nous  apprend  que  les  lépreux,  enfermés,  portaient  la  robe  rouge, 
les  cliquettes  et  les  gants.  Il  n'en  était  j»as  ainsi  des  lépreux 
libres  ou  galiets,  car  en  looo  un  règlement  de  police  leur 
ordonnait  de  porter  «  une  enseigne  de  drap  rouge  cousue  au 
devant  de  la  poitrine  ».  En  1573  une  ordonnance  de  police 
spécifiait  que  cette  mar(|ue  devait  être  de  la  grandeur  d'un 
grand  blanc  '  et  en  lieu  ap[»arent  et  découvert. 

On  remarquera  que  la  couleur  rouge  adoptée  était  celle-là 
môme  que  l'on  avait  adoptée  pour  le  vêlement  des  lépreux 
reclus.  La  forme  en  pied  d'oie  n'est  indiquée  dans  aucun  des 
documents  concernant  Bordeaux. 

Pendant  ce  temps,  en  Béarn,  une  requête  était  vainement 
adressée  à  Jeanne  d'Albret  (lo62)  pour  réclamer  le  port  de 
la  marque  distinctive  parles  cagots.  En  1610,  les  Etats  de 
Béarn  revinrent  sur  le  même  sujet.  Il  est  vraisemblable  que 
les  cagots  à  cette  époque  négligeaient  toujours  de  porter  un 
signe  quelconque,  puisqu'on  discuta  des  moyens  à  employé)- 
pour  les  empêcher  d'exercer  d'autres  métiers  que  celui 
de  charpentier,  et  qu'on  proposa  à  cette  fin  de  «  les  distinguer 
par  certaine  marqtie  ».  Un  des  députés  au  Tiers-Etat,  celui  de 
Pau,  ne  fut  point  de  cet  avis;  celui  de  Salies  [)roposa 
l'adoption  d'un  bonnet  vert,  et  celui  de  Hivière-Ciave 
demanda  un  brassart.  Finalement  la  requête  des  Etats  au 
(louverneur  réclama  l'adoption  de  certaine  marfpie  que  les 
cagots  porteraient  en  lieu  apparent.  Le  gouverneur  se  con- 
tenta d'ordonner  l'exacte  observance  des  règlements  anciens, 
qui  ne  contenaient  aucune  disposition  relative  au  signal. 

En  résumé,  les  cagots  de  Béarn  semblent  n'avoir  porté  un 
signe  distinclif  que  jusqu'à  la  fin  du  xv'  siècle,  ou  les  pre- 
mières années  du  xvf . 

Il  n'en  fut  point  de  même  dans  le  ressort  du  Parlement  de 
Bordeaux,  où  la  marque,  après  être  tombée  un  peu  en  désué- 
tude, redevint  oljUiratoire  à  partir  du  14  mai  1578.  A  cette 
date,  un  arrêt  du  Parlement  ordonnait  «  aux  capots  et  gahets 

d.  Grand  blanc,  pièce  de  monnaie  valant  10  deniers.  Ce  texte,  fie  même  que 
celui  des  coutumes  de  M.irmande  cité  plus  liant,  montre  que  le  signal  en 
question  était  à  peine  irrand  comme  les  cocardes  usitées  encore  de  nos  jours. 


LE  SIGNE  DU  «■    PIEU   l»'olE   »  181 

de  Casteljaloux  et  autres  lieux  de  prendre  promptement  la 
marque  et  signal,  en  leur  poitrine,  en  forme  de  pied  de 
guid',  qu'ils  ont  accoutumé  de  tout  temps  porter,  et  aux 
ladres  les  cliquettes  ». 

Le  12  août  1581,  un  arrêt,  concernant  Capbreton  et  le 
Labourd  tout  entier,  renouvelait  la  même  prescription,  en 
spécifiant  que  le  signal  était  rouge.  Le  11  décembre  1592,  le 
20  mai  1593,  le  5  septembre  1596,  le  Parlement  répétait 
encore  sa  décision.  Enfin  le  3  juillet  1604,  à  la  prière  du  Tiers- 
Etat  de  Soûle,  le  Parlement  insistait  sur  le  même  point". 

Comprendrait-on  qu'il  ait  fallu  des  arrêts  aussi  fréquem- 
ment répétés,  si  l'on  n'admettait  que  les  cagots  cherchaient  à 
ne  pas  les  exécuter?  Leur  opposition  incessante  finit  d'ailleurs 
par  triompher,  ici  comme  partout  ailleurs  ^ 

D'où  venait  la  forme  de  pied  d'oie  donnée  à  la  marque  des 
cagots?  Nous  sommes  bien  embarrassé  pour  le  dire.  Nous 
n'avons  pour  tout  guide  en  la  matière  que  les  auteurs 
anciens,  et  ceux-ci  sont  fort  divers  dans  leurs  conjectures. 
Marca,  qui  croyait  les  cagots  d'origine  sarrasine,  dit  que  les 
mahométans  ont  coutume  de  se  laver  souvent  et  qu'on  ne 
pouvait  trouver  pour  les  désigner  de  «  charactère  plus  exprès, 
que  le  pied  d'oye,  qui  est  un  animal  qui  se  plaist  à  nager 
ordinairement  dans  les  eaux  ».  Venuti  discutant  cette  opi- 
nion écrit  :  «  Il  est  évident  que  M.  de  Marca  a  forcé  son 
imagination  en  faveur  de  sa  thèse.  De  pareilles  marques 
distinctives  dépendent  de  la  volonté  des  magistrats,  qui  n'y 
cherchent  d'ailleurs  aucune  allusion''  »;  il  constate  en  pas- 
sant qu'on  serait  fort  embarrassé  de  dire  pourquoi  les  juifs 

1.  l'ied  de  f/uid.  c'est-à-(lire  pied  d'oie  e(  non  de  canard,  comme  on  l'a 
parfois  iJcrit.  Le  mot  fjiiid  signifie  étymologiquement  oie,  ainsi  qu'on  peut 
s'en  rendre  com[)le  à  la  vue  des  mots  suivants  dont  la  parenté  n'est  pas  dou- 
teuse :  Gwydd  (galL);  geadh  (gaèl.  éc);  guid  (vieux  fr.);  f/f-az,  ganz,  qoay, 
oa>j  (br.);  oije,  oie  {(r.);  goose  (angl.). 

L'oie  mâle  se  disait  ganwa  (gaèl.  éc),  d'où  r/caider  (an;.'!.). 

2.  Palassou,  qui  cite  cet  arrêt,  en  le  transcrivant  en  lan.i:af,'e  moderne,  parle 
de  la  ••  mai'fiue  rouire  en  forme  de  patte  de  canard  ».  C'est,  nous  le  disons 
dans  la  note  ci-dessus  une  erreur  de  traduction. 

3.  Une  ordonnance  du  juge  de  Hions,  datée  du  0  juillet  165G  onlonnc,  con- 
formément  aux  arrêts  du  Parlement  de  Hordeaux,  que  les  capots  porteront 
"  la  cuire  rouge  comme  les  Giescste  ont  acoustumé  de  fère  ».  Cette  ordon- 
nance a  un  intérêt  purement  local. 

l.  Venuti,  loc.  cit.,  p.  126. 


182  IllSTdlHK  .ILUllJlQUE 

portaient  une  marque  d'étolTe  jaune.  Cependant  nous  ne 
pouvons  pas  admettre  que  ces  coutumes  soient  purement 
arbitraires.  Que  la  couleur  adoptée  ait  été  prise  sans  motif 
suflisaiumenl  défini,  soit  encore',  mais  peut-il  en  être  de 
môme  de  la  forme  en  pied  d'oie  qui  est  trop. étrange  pour 
être  née  sans  raison  !  Nous  goûtons  assez  l'opinion  qui 
rattache  ce  signe  à  l'histoire  de  la  reine  Pédauque.  Cette 
princesse,  dont  le  surnom  est  parlant,  n'était  autre  que  la 
malheureuse  Austris,  reine  wisigothe  que  la  tradition  de 
Toulouse-  nous  montre  cachant  la  lèpre  qui  la  dévorait  dans 
son  humide  palais  de  Peyrelade,  et  y  usant  de  la  balnéolhé- 
rapie,  d'où  son  nom  symbolique  de  Pédaucha  ^  Les  lépreux 
portèrent  à  cause  d'elle  cette  marque  du  pied  d'oie  qui 
rappelait  sa  maladie. 

Bullet  conjecture  que  depuis  qu'on  eut  représenté  la  reine 
Berthe  avec  un  pied  d'oie,  pour  faire  connaître  la  peine  que 
le  mépris  des  censures  ecclésiastiques  lui  avait  attiré,  on 
contraignit  les  Albigeois  et  les  Yaudois,  qui  étaient  héré- 
tiques, à  porter  le  signe  qui  ra|)pelait  le  châtiment  de  la 
reine \  Il  paraît  en  effet  exact  que  les  hérétiques  vaudois  aient 
porté  le  pied  d'oie;  et  il  est  possible  qu'il  faille  y  voir  une 
allusion  à  l'enfant  de  la  reine  hérétique  qui  naquit  avec  un 
pied  d'oie,  ou  tout  au  moins  avec  un  pied  difforme.  Il  semble 
dès  lors  que  le  nom  de  Pédauque  donné  à  la  mère  qui  malgré 
les  censures  ecclésiastiques  avait  épousé  l'un  de  ses  proches, 
tient  à  la  malformation  de  l'enfant.  Il  reste  toutefois  un 
point  obscur  en  cette  histoire.  Comment  se  fait-il  que  la 
statue  d'une  reine  hérétique  ait  figuré  si  souvent  sur  les 
portails  d'églises  fameuses,  telles  que  Saint-Pourçain  en 
Auvergne,  l'abbaye  Saint-Bénigne  à  Dijon,  Sainte-Marie  de 
Nesle  au  diocèse  de  Troyes,  et  Saint-Pierre  de  Nevers?  On 
sait  que  Rabelais  traite  de  canards  ou  cagnards  de  Savoie, 

1.  Nous  (levons  ccpendanl  dire,  quo  nous  pensons  que  le  rouge  aélé  choisi 
pour  les  lépreux  comme  emblème  de  leurs  ulcérations;  la  robe  grise  qu'ils 
portaient  en  certaines  provinces  de  France  élail  une  couleur  monacale.  Le 
jaune  s'attache  à  l'idée  (rinfidélilé,  sans  que  la  raison  nous  en  apparaisse  ;  c'est 
sans  doute  pour  cela  que  les  Juifs  portèrent  cette  couleur. 

2.  Voir  :  Coyla,  Histoire  de  Toulouse,  p.  82-S3. 

3.  Histoire  de  Cazères. 

■t.  Bullet,  Dissertations  sur  la  mijtliolorjie  française,  p.  62-63. 


CAGOTS  ET   HÉRÉTIQUES  183 

les  Vaudois;  faut-il,  comme  on  Ta  écrit,  y  voir  une  allusion 
au  pied  de  canard?  Nous  ne  le  croyons  pas,  pour  cette  raison 
que  cagnard  n'a  jamais  signifié  canard^  mais  chien,  ce  mot 
dérivant  sans  contredit  de  canis'. 

En  ce  qui  concerne  les  lépreux,  nous  pensons  qu'il  est  plus 
vraisemblable  de  retenir  la  légende  d'Austris  qui  appartient 
à  notre  région  da  Sud-Ouest,  et  de  conjecturer  que  si  les 
hérétiques  ont  porté  cette  marque  c'est  parce  qu'on  les  esti- 
mait atteints  de  lèpre  morale.  Cette  assimilation  des  héré- 
ti(}ues  aux  lépreux  ne  saurait  être  niée. 

Ouelques  auteurs  ont  pensé  que  les  cagots  étaient  descendants 
d'hérétiques.  Pour  les  uns,  et  FI.  de  Rœmond  est  du  nombre,  ils 
seraient  issus  des  Gottis  ariens;  pour  d'autres,  ils  seraient  fils  d'Al- 
bigeois. Ces  deux  opinions  tirent  quelque  vraisemblance  de  certains 
documents,  mais  en  revanche  sont  formellement  contredites  par 
d'autres. 

En  I0I+  les  Agots  de  Navarre  adressaient  au  pape  Léon  X  une 
requête,  dans  laquelle  ils  attribuaient  leur  état  de  rélégation  à  ce 
qu'ils  descendaient  des  anciens  partisans  de  Raymond  de  Toulouse 
qui  avait  fait  profession  d'Albigeois-;  ils  ajoutaient  d'ailleurs  que 
depuis  plus  de  cent  ans  ils  étaient  tous  fidèles  au  catholicisme,  et 
réclamaient  le  droit  de  jouir  des  avantages  divers  accordés  aux 
autres  hommes,  à  savoir  de  participer  avec  les  autres  aux  sacre- 
ments, à  l'offrande,  à  la  paix,  et  aux  diverses  charges  publiques. 

Sans  doute,  la  question  ainsi  présentée  ne  laisse  point  d'être 
troublante,  d'autant  que  le  IV'e  concile  de  Latran  (1215)  déclarait  les 
hérétiques  infâmes,  incapables  de  témoigner,  d'ester  en  justice, 
et  d'exercer  les  fonctions  publiques;  mais  la  prétention  des  cagots 
(|uant  à  leur  origine  n'en  est  pas  moins  fantaisiste,  car  il  a  tou- 
jours été  contraire  à  l'esprit  de  l'Eglise  catholique  de  faire  sup- 
porter à  des  hommes  des  peines  que  hiurs  ancêtres  avaient  seuls 
encourues.  Nous  ajouterons  que  l'argument  historique  détruit 
l'hypothèse   de    l'origine   albigeoise,   puisque    les  documents   les 

1.  Les  Icxles  anciens  sont  formels  sur  ce  point. 

Nous  citerons  en  passant  un  exemple  de  la  survivance  du  mol.  l.,cs  Ca- 
gnards  de  l'Ilôlel-lJieu,  jadis  situés  sous  les  ()iles  du  pont  d'Arcole  et  dont 
Cieorges  Gain  [Promenades  dans  Paris,  1"  \tA.)  donne  une  bonne  reproduction, 
étaient  des  niches  obscures,  qui  tiraient  leur  nom  de  la  similitude  qu'elles 
présentaient  avec  des  niches  à  chien. 

2.  P.  11'.).  «  A  las  reliquias  disipadas  deaquel  Rxercito  de  los  Alliigenes  sos- 
peclian  algunos  se  debe  atribuir  cl  nombre  aborracido  de  los  que  llaman 
Agotes,  de  los  quales  alganas  Familias  derrotadas,  y  fugilivas  de  su  Suelo 
ocupado  p.)r  las  Armas  Gathnlicas,  aportarnn,  derrama  das  como  en  borrasca, 
à  varias  Uegiones  de  la  Fronlera  del   Pyrenéo • 


184  HISTOIRE  JURIDIQUE 

plus  anciens  que  nous  possédions,  documents  qui  remontent  aux 
derniers  temps  de  cette  hérésie,  montrent  avec  évidence  que  les 
cagots  étaient  considérés  comme  lépreux,  ne  disent  rien  qui 
puisse  donner  un  appui  même  lointain  à  Ihypothèse  contraire,  et 
enfin,  point  décisif,  amènent  à  conclure  qu'en  queUjues  lieux  ils 
étaient  soumis  à  l'évêque  en  matière  de  juridiction,  ce  qui  serait  in- 
compréhensible s'il  s'agissait  d'hérétiques.  Cela  n'empêcha  pas  le  P. 
Joseph  de  Moret,  dans  ses  Annales  (h  Navarre,  de  soutenir  (juc  les 
Agots  étaient  fils  d'Albigeois  (17CGj'. 

Pouvons-nous  laisser  ignorer  ([uc  la  tradition  s'élevait  dès  le 
xvr^  siècle  contre  une  telle  hypothèse,  (laxarnaut.  huissier  au  con- 
seil royal  de  Navarre,  s'y  référa  certainement  quand  il  combattit 
les  Agots  devant  les  Etats  de  Navarre  : 

€  ...  La  causa  porque  lias  Agotes)  fiieron  scparadoa  de  la  conversacion 
de  los  christianos,  no  fuc  por  el  conde  Don  Rcmon  de  Tolosa,  ni  ser  cisma- 
ticos,  como  ellos  attentan  dezir.  »  Pour  lui  la  cause  de  leur  malédic- 
tion remonte  au  temps  du  prophète  Elizée,  et  à  Giezi  qui  fut  frappé 
de  lèpre  eu  punition  de  son  avarice,  «  la  quoalmaldicion  fasia  sicmpre 
les  ha  durado  y  les  dura,  porque  por  los  partes  interiores  quedaron  lepro- 
sos  y  damnyados...  » 

Florimond  de  Rœmond  reprit  plus  tard  l'hypothèse  de  l'origine 
hérétique  sous  une  forme  i)lus  plausible,  mais  qui  ne  prenait 
d'appui  que  sur  des  vues  de  l'esprit.  Pour  lui,  les  cagots  descen- 
daient des  Goths,  qui  étaient  Ariens  et  par  conséquent  d'héré- 
ti'iues. 

Malheureusement  pour  cette  hypothèse,  les  cagots  n'étaient  point 
fils  des  Goths,  et  la  haine  des  Goths  est  elle-même  une  fable  (jui 
a  trouvé  plus  d'un  contradicteur^. 


Le  port  de  la  chauasure. 

Les  cagots  étaient  primitivement  obligés  de  ne  sortir  que 
les  pieds  chaussés.  Il  n'y  a  évidemment  rien  là  qui  puisse 
être  considéré  comme  un  moyen  propre  à  reconnaître  ces 
malades;  d'autres  hommes  qu'eux  portaient  des  chaussures, 
mais  aucun  en  dehors  d'eux  n'y  était  obligé.  La  chaussure 
faisant,    comme  le  signal  rouge,    partie  du  vêtement,  nous 

1.  «  ...  Sub  PO  pr.'Clextu  quoi!  iludum  majores  et  progenitorcs  oratorum 
adhœserunt  cuiilam  comiti  Rœmiindo  de  Toledcf/e^.  Tolosa),  qui  alias  quam- 
dam  rebellionem  fecisse  dicitur  Ecclesiae  Uomanae,  per  tune  Romanum  pon- 
tificem  a  gremio  sanctœ  matris  ecclesiae  segregati  dicebantur  ad  beneplaci- 
tum.    » 

2.  Voir  plus  haut  le  paragraphe  intitulé  :  Les  Cagots  sont-ils  descendants 
des  Goths  ? 


LE   PORT   DE  LA   CHAUSSURE  185 

avons  cru  ne  pas  devoir  distraire  ce  sujet  de  celui  qui  con- 
stitue la  plus  iirande  partie  du  présent  paragraphe. 

On  sait  combien  au  moyen  âge  ou  craignait  la  contagion 
de  la  lèpre  par  contact  même  médiat.  Cette  préoccupation 
fit  adopter  partout  l'usage  de  la  chaussure,  et  parfois  même 
des  gants  par  les  lépreux. 

Lorsque,  avec  la  fin  du  xvi''  siècle,  on  ne  craindra  plus  la 
lèpre  des  cagots,  pour  cette  bonne  raison  qu'elle  n'existait 
plus  guère  chez  eux,  le  vieil  usage  tombera  de  lui  même  en 
désuétude.  Les  cagots  avaient  pourtant  depuis  longtemps 
déjà  cherché  à  réagir  contre  une  coutume  qui  était  onéreuse 
pour  la  plupart  d'entre  eux  dont  l'extrême  misère  était  la 
compagne  ordinaire. 

Les  lépreux  reclus  portaient  des  chaussures;  cette  pièce 
de  vêtement  figure  dans  leur  trousseau.  Nous  rappellerons  à  ce 
sujet  les  statuts  de  la  léproserie  Saint-Lazare  de  Noyon,  où 
il  est  écrit  que  les  lépreux  ne  pouvaient  sortir  qu'avec  des 
souliers  à  deux  boucles. 

Pour  les  cagots  voici  ce  que  l'on  sait  sur  ce  sujet. 

Les  coutumes  de  Marmande  (1306)  en  parlent  au  para- 
graphe 115  en  ces  termes  :  «  Les  (/affets  ne  'peuvent  aller 
pieds  nus.  —  De  plus  les  consuls  ont  établi  que  les  gaffets 
ne  peuvent  aller  pieds  nus  par  la  ville,  et  quand  ils  rencon- 
treront sur  leur  chemin  un  homme  ou  une  femme,  ils  s'écar- 
teront sur  le  coté  du  chemin,  et  resteront  ainsi  tant  que  la 
personne  sera  passée,  à  peine  de  cinq  sols  d'amende.  » 

En  Béarn  on  agissait  de  même.  En  1471,  il  fut  interdite 
Ramon,  cagot  de  Moumour,  de  se  promener  déchaussé  au 
milieu  de  la  population  de  cette  ville.  Ce  règlement  n'a,  nous 
l'avançons,  qu'un  intérêt  purement  local,  puisqu'il  semble 
certain  qu'en  liGO,  un  grand  nombre  de  cagots  Béarnais  ne 
portaient  point  chaussure;  la  chose  était  si  flagrante  qu'en 
cette  année  les  Etats  prièrent  Gaston  XI  de  Béarn  de  défendre 
aux  parias  «  de  marcher  pieds  nuds  par  les  riies  de  peur  de 
l'infection,  et  qu'il  fust  permis  en  cas  de  constrevention,  de 
leur  percer  les  pieds  avec  un  fer  ».  Le  prince  ne  répondit  pas 
plus  à  cette  requête,  que  Jeanne  d'Alhret  ne  le  fit  en  1562  à 
une  prière  toute  semblable.  Pendant  ce  temps,  cet  usage  con- 


186  IIISTIIIHE  .ILIUDIQUE 

tinuait  à  être  observé  à  Bordeaux,  car  le  règlemenl,  concer- 
nant les  g^alTets  de  cette  ville,  fait  en  1555,  spécifiait  que 
ces  malheureux  ne  pouvaient  avoir  les  pieds  nus  à  peine  de 
fouet  et  amende  arbitraire.  Ce  règlement  fut  renouvelé  en 
1573  et  en  1502.  A  partir  de  cette  époque  le  vieil  usage 
sombra  dans  Toubli. 

IV.  —  SÉPARATION  DES  CAGOTS.  —  LEUR  DEMEURE 

Les  cagots  vivaient  en  des  maisons  séparées  de  celles 
des  autres  hommes,  afin  de  n'être  point  mêlés  au  reste  du 
peuple,  nt  se  non  Intermisceant  alio  populo  '. 

Quand  on  veut  protéger  une  ville  d'une  épidémie  ou  d'une 
maladie  réputée  contagieuse,  on  isole  les  malades  de  [(réfé- 
rence hors  de  la  ville.  Ce  qui  se  fait  de  nos  jours  était  mis 
en  pratique  au  moyen  âge.  Toutes  les  léproseries  anciennes 
étaient  hors  les  murs;  ainsi  à  Oloron,  à  Bordeaux,  à  Bayonne, 
à  Lescar,  à  Morlaas  les  vieilles  léproseries  des  xf,  xn%  et 
xni'  siècles  étaient  dans  ce  cas  ;  de  même  les  cagoteries,  ainsi 
qu'en  font  foi  les  plus  anciens  documents. 

Le  For  de  Navarre  (1155)  s'étend  d'une  façon  spéciale  sur 
ce  sujet,  car  il  déclare  que  les  habitants  de  la  ville  oii  quelqu'un 
devient ^r//b,  doivent  construire  pour  ce  malade  une  habitation 
hors  de  la  ville,  et  que  celui-ci  ira  y  demeurer. 

Les  Fors  de  Béarn  (1551),  s'inspirant  d'anciens  usages, 
déclaraient  de  même  que  les  cagots  «  dehen  liahitar  séparât:, 
deux  autres  personages  ». 

Dès  la  fin  du  xvi'  siècle,  la  loi  était  encore  tout  aussi  for- 
melle, puisque  dans  le  Règlement  pour  le  royaume  de  Navarre  ~ 
on  lit  qu'il  est  enjoint  aux  cagots  «  de  se  tenir  et  habiter 
séparément  ». 

La  coutume  de  Marmande  (1396)  n'est  pas  moins  formelle 
quand  elle  dit  que  les  gaffets  ne  pourront  entrer  dans  la  ville 
que  le  lundi;  c'est  donc  qu'ils  habitaient  au  dehors. 

A  Bordeaux,  dès  le  xni'  siècle,  les  gafTets  habitaient  assez 
loin  hors  la  ville,  ainsi  qu'on  peut  aisément  s'en  convaincre 

1.  Capituiaires   d'Aix-la-Clhapelle  (789), 

2.  P.  J.  N»  120. 


'.^     ° 

J   > 

—    a 


Fay   —  P.  186-187. 


I.  \     ■     in-Ti;    m  r>    i:aC,(1TS     -    a    I.nN- 


LA    rONTAINK    UKS    CAdOTS     A     AHillK/.. 


Fay.  —  V.  lSO-187. 


LA   DEMEURE  DES  CAGOTS  187 

en  consultant  les  plans  anciens  de  la  capitale  de  la  Gascogne. 

A  lîayonne,  en  1266,  les  crestians  habitaient  à  Saint-Léon, 
quartier  suburbain. 

Ces  constatations  aisées  quand  il  s'agit  de  grandes  villes, 
sont  beaucoup  moins  faciles  à  faire  quand  on  étudie  les 
villages.  Cependant  nous  avons  acquis  la  certitude  que  même 
dans  les  moindres  villages  la  maison  des  cagots  était  isolée. 
Le  texte  du  projet  de  lettre  patente  de  1683  '  est  particulière- 
ment utile  pour  nous  guider  :  «  Permettons  à  nos  sujets 
affranchis  de  choisir  leurs  habitations  où  bon  leur  semblera, 
même  dans  les  villes.  »  Les  cagots  n'étaient  donc  pas  libres 
de  choisir  rem[)lacement  de  leurs  maisons,  et  habitaient  hors 
des  villes.  Les  Fors  de  Navarre  nous  ont  montré  clairement 
qu'il  en  était  ainsi  au  xn"  siècle.  11  est  possible  qu'il  en  fut  de 
même  jusqu'au  xvII^  Cependant  les  nombreux  actes  d'achat 
ou  de  vente  de  terres  et  maisons,  où  figurent  les  cagots,  font 
admettre  que,  dès  le  xiii'  siècle,  on  leur  laissait  une  certaine 
latitude  dans  le  choix  de  l'emplacement  de  leur  habitation,  à 
condition  toutefois  que  l'usage  reçu  fût  respecté  dans  ses 
grandes  lignes.  C'est  ainsi  que  très  tôt  les  communes  et  les 
seigneurs  cessèrent  d'imposer  au  cagot  un  lieu  pour  son 
liabitation,  se  contentant  de  limiter  dans  une  certaine  mesure 
leur  choix. 

Comment  conclure  autrement,  quand  on  lit  dans  Belleforest 
(1575)  qu'  «  il  ne  leur  est  permis  de  se  tenir  dedans  les  villes, 
ains  es  faux  bourgs,  et  là  encore  escartez  de  tous  les  autres». 
Oihenard  (1638)  atténue  un  peu  son  affirmation  sur  ce  point 
quand  il  dit  :  «  In  pleribus  municipiis  semota  a  vulgo  domi- 
cilia [sunt]  »,  tandis  que  Dom  Martin  écrit  en  1621  qu'en 
Béarn,  Navarre  et  Aragon  les  cagots  sont  séparés  de  los 
otros  en  avilacion. 

Les  cagots  avaient  tout  avantage  à  ne  pas  se  disséminer, 
mais  à  se  réunir  en  hameaux  où  se  créait  une  vie  comparable 
à  celle  des  villages  et  propre  à  leur  donner  l'illusion  de  la 
jouissance  d'une  liberté  entière.  En  pratique,  c'est  ce  qui  se 
|>nssa  un  peu  pai'tout  où  les  cagots  étaient  nombreux.  (Jucl- 

\.  \>.  j.  N"  m. 


188  HISTOIRE  JLlUDigUE 

ques-unes  de  ces  agglomérations  étaient  considérables,  et 
subsistent  encore  de  nos  jours.  Parmi  celles-ci,  il  en  est  qui 
ont  conservé  leur  raractèro  primitif,  leur  isolement  matériel 
et  moral,  î^i  bien  qu'en  les  visitant  il  est  aisé  de  se  repré- 
senter ce  qu'elles  pouvaient  être  il  y  a  quelques  siècles. 

Au  nombre  des  plus  typiques,  des  moins  modernisées, 
nous  avons  visité  avec  intérêt  Terrencre  près  Aucun,  Mailhoc 
près  de  Saint-Savin,  les  Cagots  près  Lons,  Micbelenia  près 
Saint-Elienne-de-Baigorry,  Portaleburu  à  Saint-Jean-Pied- 
de-Port,  etc. 

La  plupart  des  hameaux  de  cagotsse  sont  peu  à  peu  fondus 
avec  le  village  voisin,  ou  bien  ont  disparu  ne  laissant  qu'une 
ou  deux  maisons  anciennes,  ou  bien  encore  des  traces  insuf- 
fisantes pour  qu'il  soit  possible  de  les  reconnaître. 

Les  grandes  cagoteries  étaient  susceptibles  de  posséder 
une  chapelle  à  l'usage  de  leurs  habitants,  et  ceci  en  vertu 
d'une  décision  du  troisième  concile  de  Latran  (1179).  Elles 
profitèrent  rarement  de  ce  droit.  Quelques  cagoteries  cepen- 
dant nous  en  fournissent  des  exemples  :  ainsi  la  Gleysiote  de 
Halcre  à  Sévignar,  et  la  chapelle  des  cagots  d'Arengosse. 

Souvent  le  cimetière  des  cagots  était  attenant  à  leur  hameau. 

Une  particularité  de  ces  agglomérations  consiste  en  leur 
isolement  du  village  voisin.  Tantôt  c'est  une  rivière  qui  les 
sépare,  une  route,  des  champs,  tantôt  en  quittant  le  village 
on  doit  faire  un  et  deux  kilomètres  avant  de  toucher  aux 
maisons  des  cagots.  Ici  c'est  une  côte  qu'il  faut  gravir  ou 
descendre;  là,  il  faut  s'enfoncer  dans  un  bois  épais,  avant  de 
trouver  les  masures  désolées  et  ruineuses  ([ui  représentent  les 
derniers  vestiges  de  la  cagoterie. 

De  trop  grandes  cagoteries  auraient  constitué  aux  temps  où 
l'on  craignait  tant  la  lèpre,  un  véritable  danger;  aussi  cher- 
chait-on un  peu  à  éviter  leur  formation.  C'est  ce  qu'il  est 
permis  de  déduire  de  nos  documents;  nous  ne  trouvons 
en  effet  pas  trace  de  cagoteries  béarnaises  de  plus  de  deux 
maisons,  en  1385.  Au  xvi'  siècle  il  y  en  avait  plusieurs  de 
trois  maisons,  en  Vicbilh;  bien  peu  étaient  plus  étendues,  soit 
en  Navarre,  soit  en  Labourd.  Les  cagoteries  ne  semblent 
avoir  pris  leur  maximum  d'extension  qu'après  le  début  du 


LA   DEMEURE  DES  CAGOTS  189 

xvii'  siècle,  car  à  cette  époque  la  crainte  de  la  lèpre  des 
cagots  était  oubliée. 

La  législation  béarnaise  explique  aussi  pourquoi,  tandis  que 
dans  tout  le  Sud-Ouest  les  cagots  cherchaient  à  s'agglomérer^ 
au  contraire  en  Béarn  ils  restèrent  très  disséminés.  Le  For  de 
Henry  II  (1351)  accordait  en  effet  l'exonération  de  la  taille 
aux  cagoteries  anciennes,  et  non  aux  nouvelles  ni  aux  terres  et 
maisons  dont  l'acquisition  se  joindrait  aux  propriétés  cagotes 
primitives.  Il  est  naturel  que  dans  ces  conditions  on  regardait 
à  quitter  des  terres  auxquelles  s'attachait  un  privilège  si 
précieux.  D'autre  part  la  poitulation  saine  évitait  de  construire 
dans  le  voisinage  de  la  maison  des  cagots,  si  bien  que  celle-ci 
resta  longtemps  isolée  au  njilieu  des  quelques  terres  dont  le 
malheureux  paria  tirait  une  partie  de  sa  subsistance. 

Plus  rarement  les  cagots  habitaient  une  rue  dans  un  des 
quartiers  écartés  du  village,  comme  à  Orleix,  à  Pardies,  à 
Sainte  Marie.  Il  est  possible  que  ces  rues  aient  été  jadis  tout  à 
fait  indépendantes  des  villes  dont  elles  font  aujourd'hui  partie. 

En  ce  qui  concerne  l'architecture  des  maisons  des  cagots^ 
nous  ne  savons  presque  rien.  Les  plus  anciennes  de  ces 
maisons  qui  subsistent  encore  ont  un  aspect  pauvre  et  délabré, 
tenant  sans  doute  à  leur  vétusté  et  à  la  comparaison  inévitable 
avec  les  demeures  plus  modernes  qui  les  environnent.  A  part 
les  cabanes  en  planches  (la  profession  de  menuisier  de  leurs 
habitants  les  explique  aisément),  il  est  probable  que  les 
maisons  des  cagots  étaient  faites  de  bois  et  de  terre  battue,  et 
ne  comportaient  un  étage  que  si  elles  s'élevaient  à  flanc  de 
coteau.  Ce  mode  de  construction  présentait  une  réelle  soli- 
dité, car  nous  avons  vu  beaucoup  de  très  vieilles  masures  de 
ce  genre,  tant  dans  les  cagoteries  qu'ailleurs.  La  pierre  inter- 
venait dans  la  construction  quand  le  sol  otTrait  généreusement 
cette  matière.  Le  galet  était  plus  usité  que  la  pierre  taillée. 
Près  des  grandes  villes,  les  constructions  étaient  mieux  soi- 
gnées. On  sait  par  exemple  qu'à  .lurançon  (près  de  Pau)  les 
maisons  cagotes  étaient  partiellement  faites  de  pierre,  et 
qu'elles  portaient,  en  signe  de  reconnaissance,  une  tète 
sculptée;  nous  avons  remarqué  parfois  ce  détail  dans  les 
cacouseries  bretonnes. 


190  HISTUIHK   .lUKlDlljLK 

Les  règlements  formels  <jui  interdisaient  aux  iiipots 
de  Itoire  ou  de  laver  aux  fontaines  publiques,  cxidi(|U('nt 
|)Our(|noi  on  rencontre  à  jiroximité  des  cagoteries  des  sources 
et  des  fontaines  dont  quelques-unes  gardent  encore  le  nom  de 
leurs  anciens  clients.  Ces  fontaines  étaient  souvent  situées  de 
telle  façon  que  les  hai)itants  du  village  n'avaient  aucune  occa- 
sion de  les  rencontrer  sur  leur  rpute,  et  par  cela  même  nulle 
tentation  d'y  jiuiser.  (^elle  de  Lons  et  celle  d'Arthez,  par 
exemple,  se  voient  encore  dans  des  chemins  creux  menant  à 
la  cagoterie,  chemins  peu  praticables  et  jamais  fréquentés 
par  d'autres  que  les  cagots.  Par  analogie  avec  ce  f|ui  se  voit 
encore  en  Bretagne,  on  peut  penser  que  presque  toutes  les 
petites  cagoteries  avaient  immédiatement  attenants  à  la 
maison  une  source,  un  puits,  ou  une  fontaine  pour  l'usage 
privé  de  leurs  habitants.  Les  coutumes  de  Marmande  (1396) 
spécifient  la  chose  quand  elles  disent  que  les  ga/fels  ne 
peuvent  boire  ni  puiser  aux  fontaines  de  la  ville,  mais  seu- 
lement en  la  leur  propre,  et  ceci  à  peine  de  cinq  sous 
d'amende. 

V.    —    SÉPARATiON    DES    CAGOTS.    —    LEUR    FAMILLE 

L'isolement  physique  du  cagot  et  de  sa  famille  était 
aggravé  par  l'isolement  moral.  Personne  ne  frayait  avec  lui. 
On  disait  que  la  lèpre  était  contagieuse  de  mille  manières, 
mais  on  savait  que  le  commerce  charnel  était  particulièrement 
propre  à  transmettre  la  maladie.  Sans  doute  (les  textes  des 
conciles  étaient  précis  sur  ce  point),  chacun  était  libre 
d'épouser  un  lépreux,  maisl'amourn'est  pas  si  aveugle  d'ordi- 
naire, qu'il  ne  retienne  ses  victimes  à  la  pensée  d'une  maladie 
imminente.  En  fait  les  cagots  ne  trouvaient  à  se  marier 
([u'entre  eux.  Dès  le  xvi"  siècle,  un  léger  relâchement  des 
usages  se  manifesta.  Alors  plusieurs  s'émurent,  et  quelques 
règlements  ou  lois  firent  leur  apparition.  Le  For  de  Henri  II, 
en  interdisant  aux  cagots  la  «  conversation  familière  »  avec 
les  personnes  saines,  entendait  interdire  autant  les  rapports 
quotidiens  que  le  mariage  des  sains  avec  les  cagots.  Un  règle- 
ment de  io81  octroyé  aux  Etats  de  Navarre  est  plus  formel 


LA  FAMILLE   DES  CAGOTS  191 

ffuand  il  interdit  aux  cagots  de  se  marier  avec  des  personnes 
pures,  et  les  menace  de  la  peine  de  mort  s'ils  se  joignent  à 
elles  par  adultère  ou  autrement.  Ce  règlement  fut  confirmé 
en  1608  et  en  1628. 

Cette  crainte  de  la  contagion  qui  retenait  les  amoureux,  a 
donné  naissance  à  bien  des  anecdotes,  dont  nous  ne  voulons 
rappeler  que  les  plus  connues.  C'est  d'abord  Thistoire  du 
jeune  homme  amoureux  d'une  cagote,  qui  consentit  à  garder 
sous  l'aisselle  une  demi-pomme;  la  jeune  fille  plaça  l'autre 
moitié  sous  son  bras.  Après  quelques  heures  le  fruit  qu'avait 
conservé  la  cagote  était  desséché,  et  l'amoureux  se  relirait, 
car  cette  épreuve  lui  avait  découvert  l'origine  de  son  amie. 
Ce  conte  remonte  vraisemblablement  à  la  fin  du  xv'  siècle'. 

L'amour  poussa  à  l'héroïsme  une  cagote  de  Gazères-sur- 
TAdour,  qui  fit  évader  Hustaillon,  son  fiancé,  condamné  à  mort 
par  la  jurade  de  cette  ville  sous  prétexte  de  sorcellerie-. 

Enfin,  si  le  peuple  avait  crainte  de  la  contagion,  les  gens 
éclairés  (aveuglés  peut-être  par  leur  passion)  n'en  avaient 
cure;  tel  le  Vert-galant  qui,  à  une  jeune  paysanne  qui  le 
repoussait  disant  qu'elle  était  cagote,  répondit  :  «  Et  moi 
aussi,  j'en  suis^ » 

Il  est  certain  que  les  mariages  entre  cagots  et  sains  étaient 
chose  rare;  mais  ils  se  présentaient  parfois.  On  en  connaît 
quelques  exemples.  Une  chanson  béarnaise  dit  à  ce  sujet  ; 

Tous  Cagots  enta  s  marida. 

Dé  granes  difiicultats  reiicouiitraben  ; 

Arrés  que  nou  boulen  s'alha 

Dab  acquére  canaille; 

Mes  cepeiiden 

A  force  d'aryen 
La  bleiilat  que  s  countentabe 
Dé  l'aûreille  retroussade, 
Et  lou  Cagot  que  s'omplégabe  '*. 

1.  Voir  p.  31-35  ce  que  nous  avons  fléjà  dit  au  sujet  tie  celle  légende. 

2.  Voir  à  la  partie  Topographie  le  mot  Cazères-sur-rAclour  (Landes). 

3.  Voir  Topographie  au  mot  Billères  (B.-P.). 

4.  Les  Gagols  pour  se  inariei-,  —  HencontraienI  de  grandes  ilillicuites;  — 
personne  ne  voulait  s'allier —  Avec  celte  canaille;  —  Mais  cependant,  — 
A  force  d'argent,  —  La  beauté  se  contentait  —  De  l'oreille  retroussée,  —  Et 
le  Cagot  s'employait. 


192  HISTUIUE  JURIDIQUE 

On  pourrait  .suji|)(j.st'r  (|ue,  comme  pour  les  lépreux,  le 
mariage  faisait  entrer  la  partie  saine  dans  la  condition  du 
conjoint  cag-ot.  En  elTet  certains  documents  le  font  entendre, 
tel  ce  conifite  rendu  de  l'assemblée  capilulaire  de  Biarritz,  du 
8  mai  1718,  où  ion  décida  de  veiller  à  défendre  l'accès  des 
g-aleries  de  léplise  à  un  étranger  qui  venait  d'épouser  une 
cagote.  En  pratique  cet  usage,  si  répandu  qu'il  ait  pu  être, 
n'était  pas  absolu,  puisqu'un  proverbe  béarnais  dit  fjue  «  le 
mari  décagotise  sa  femme'  ». 

Qu'on  ne  s'imagine  pas  que  les  vieux  usages,  en  ce  ([ui 
concerne  le  mariage  des  cagots,  soient  complètement  jierdus. 
Michel  rapporte  Ihistoire  d'un  certain  nombre  d'unions  qui 
ne  furent  pas  réalisées  à  cause  de  la  cagoterie  de  l'un  des 
promis,  et  cela  à  la  fin  du  xvni"  siècle  et  au  début  du  xix''  siècle. 
Quoique  de  nos  jours  les  anciens  préjugés  soient  presque 
effacés,  dans  les  Pyrénées  comme  en  Bretagne,  les  cagots 
ne  trouvent  aisément  encore  à  se  marier  qu'entre  eux. 

Quand  on  célébrait  un  mariage  cagot,  les  congénères  des 
époux  étaient  seuls  invités,  (le  n'est  qu'au  xvni*  siècle  que 
cette  coutume  disparut.  Voici,  à  ce  sujet,  un  usage  que  signale 
F.  Michel  :  «  Une  vieille  femme  a  rap[)orté  à  M.  le  docteur 
Lafîore  qu'assistant,  il  y  a  plus  de  soixante  ans,  vers  1780,  à  la 
noce  de  deux  cagots,  à  Sainte-Marie-d'Oloron,  et  qu'ayant 
remarqué  sur  la  table  servie  pour  le  repas,  que  devant  cer- 
taine place  il  y  avait  des  pains  ronds  posés  sur  leur  face  supé- 
rieure convexe,  au  lieu  de  l'être  comme  d'habitude  sur  leur  face 
inférieure  plane,  elle  témoigna  son  étonnement  de  cette  dis- 
tinction établie  entre  les  convives,  car  les  petits  pains  ronds 
des  autres  étaient  posés  sur  leur  face  inférieure.  La  personne 
à  qui  elle  s'était  adressée  lui  dit  de  se  taire,  et  lui  apprit  que 
les  pains  posés  sur  la  surface  supérieure  convexe  désignaient 
les  places  de  ceux  qui  étaient  cagots  -.  » 

Les  cagots  ne  trouvant  femme  que  chez  les  cagots,  il  s'en- 
suivit que  presque  tous  ces  parias  étaient  parents  à  quebjue 
degré.  C'est  ce  qui  explique  le  sobriquet  de  cousins  qu'on  leur 
donnait  parfois  en  signe  de  leur  consanguinité.  Cette  consan- 

1.  Topographie,  au  mot  ^éméacq  (B.-P.). 

2.  Michel,  lue.  cit.,  t.  1,  p.  lOG,  note. 


LE   MAIUAGE   DES  CAGOTS  193 

guinité  est  suffisante  à  faire  comprendre  la  pauvreté  du  sang 
des  cagots,  et  l'existence  chez  presque  tous  de  quelque  signe 
physique  de  la  dégénérescence. 

On  s'inquiétait  généralement  peu  des  mariages  des  cagots; 
cependant  si  les  conjoints  étaient  riches,  si  leurs  relations  ou 
leur  famille  étaient  étendues,  la  malignité  publique  ne  man- 
quait pas  l'occasion  de  chansonner  ses  ennemis  :  c'est  ainsi 
qu'on  chantait  : 

A  Bedous,  lou  bon  bilatge, 
A  Bedous,  Cagots  soun  touts. 
Lou  Cagol  qu'ey  de  Sarrance, 
La  Cagote  dé  Bedous. 
Que  ly  an  baillât  per  maridatge 
Cent  escuts  et  dus  jambons. 

Il  faut  rappeler  à  ce  sujet  la  très  curieuse  chanson  composée 
sur  le  mariage  de  Marguerite  de  Gourrigues,  cagote.  Cette 
chanson,  fort  longue,  dont  Michel  a  donné  trois  rédactions, 
mérite  d'être  lue,  car  elle  cite  les  noms  d'un  grand  nombre  do 
cagots  et  remonte  au  xvii'  siècle.  On  peut  fixer  la  date  de  sa 
composition  vers  16i0-164o;  le  style,  les  usages  et  les  noms  des 
cagots  que  l'on  retrouve  dans  d'autres  documents  permettent 
de  faire  cette  détermination.  C'est  une  violente  satire  contre 
les  cagots  que  l'on  représente  venus  de  tous  côtés  au  mariage  '. 

Quand  le  mariage  était  célébré,  les  époux  cagots  restaient 
ordinairement  dans  la  ville  où  hal)itait  le  mari  ;  au  Pays  Basque 
ils  demeuraient  même  dans  la  maison  paternelle  si  le  mari 
était  l'héritier,  c'est-à-dire  l'aîné.  L'héritier  gardait,  après  la 
mort  du  père,  la  maison  et  les  biens  de  celui-ci,  et  prenait, 
comme  d'ailleurs  l'usage  le  veut  dans  ce  pays, le  nom  de  «  maître 
<le  la  maison  de  N...  ».  On  sait  en  effet  que  l'héritier  prenait 
le  nom  de  la  maison,  les  autres  enfants  le  nom  de  la  famille. 

Le  nom  des  familles  cagotes  ne  provenait  pas,  comme 
l»resque  tous  les  noms  de  famille,  d'une  profession,  d'un 
sobriquet  ou  quoique  cause  obscure.  Les  premiers  cagots, 
jusqu'au  xiv*"  ou  xv*  siècle,  ne  portaient  qu'un  prénom,  le  nom 
de  Cresliaa  suffisait  par  ailleurs  à  les  distinguer;  quelques 
familles  gardèrent  ce    nom,    ou  ceux  de    Cagot   ou  Capot; 

1.  Fr.  Michel,  loc.  cit.,  t.  II,  p.  12i-13:{. 

Fay.  13 


194  HISTOIRE  JURIDIQUE 

traulres,  c'est  le  plus  grand  nombre,  prirent  le  nom  de  leur 
ville  ou  village  d'origine,  qu'ils  faisaient  précéder  ou  non  d'une 
particule;  d'autres  fois  la  maison  seule  leur  transmettait  son 
nom,  c'est  ce  qui  se  voit  surtout  en  Labourd  ot  en  Navarre; 
enfin  un  petit  nombre  de  noms  sont  d'origines  diverses. 

Do  même  que  le  mariage  entre  cagots  et  personnes  saines 
était  interdit,  l'aduilère  dans  les  mômes  conditions  était  sévè- 
rement condamné  par  les  lois  anciennes.  Ceci  est  surtout  vrai 
pour  le  lîéarn.  Dans  aucun  document  antérieur  au  xvf  siècle  il 
n'est  parlé  d'adultère  commis  par  des  cag-ots.  Au  xvu'  siècle 
et  au  xvuf  on  connaît  plusieurs  actes  de  baptême  de  bâtards. 
Les  plus  curieux  sont  ceux  de  Bonnut,  qu'a  signalés  M.  Gar- 
dère.  Aucune  de  ces  unions  irrégulières  ne  semble  avoir  donné 
lieu  à  des  poursuites.  Ce  qui  les  caractérise,  c'est  la  recberclie 
et  la  déclaration  de  la  paternité.  En  voici  quelques  exemples  : 

Le  26  février  lôlii,  baptême  de  Charles  de  Leytou,  «  fils  bastard 
d'Henry  de  Leytou  et  de  Marie  de  Fourcade,  gesilains  >. 

Le  l"'  mars  1617  :  baptême  de  Charles  de  Molia  «  fils  bastard  de 
mons.  de  Molia,  seigneur  de  Sarporenx  et  de  .Jeanne  du  liourg  » 
gésitaine. 

Le  30  décembre  1635  :  baptême  de  Catherine  d'Araignés  «  fille 
bastarde  d'Estienne  d'Araignés,  jésuitain  comme  a  esté  déclaré  en 
justice  par  Catiierine  de  Sosleix  dite  Cabin,  mère  du  dit  enfant  et 
({ui  n'est  point  jésuitaine...  »  [Reyistres  de  Bonnut.) 

A  Laurède,  en  1730,  Marie  de  Larrieu  d'origine  cagote 
poursuivit  Bertrand  de  lîastiat  des  œuvres  duquel  elle  se  disait 
enceinte.  Celui-ci,  tout  en  niant  le  bien  fondé  de  l'accusation 
et  disant  que  «  cela  n'est  pas  un  fait  proposable  qu'il  lui  ait 
promis  le  mariage  et  singulièrement  à  une  pei'sonne  de  sa 
f/uaiité  »,  d'autant  plus  qu'elle  était  réputée  de  mirurs  légères, 
consentit  néanmoins  pour  éviter  le  scandale,  à  prendre  à  sa 
charge  la  nourriture  de  l'enfant  dès  sa  naissance. 

Ces  quelques  exemples  ne  peuvent  suffire  à  dire  que  les 
cagots  étaient  de  mauvaises  mœurs  ;  ils  montrent  seulement 
qu'à  partir  du  xvii'  siècle,  on  ne  punissait  pas  l'adultère 
commis  par  sains  et  cagots,  comme  les  ordonnances  récentes 
le  réclamaient. 

I.  J.  Gardère.  Les  car/ots  dam  la  réfjion  d'Orthez  au  XVII"  siècle. 


LES  CAGOTS   A   LA   VILLE  195 

D'ailleurs  les  règlements  contre  les  cagots  ne  furent-ils  pas 
tous  appliqués  avec  mollesse,  au  xvu'  siècle? 

VI.  —  SÉPARATION  DES  CAGOTS  DANS 
LES  RAPPORTS  SOCIAUX 

Lorsque,  quittant  sa  demeure  isolée,  le  cagot  allait  à  la 
ville,  il  sentait  plus  vivement  encore  la  haine  craintive  des 
hommes.  Pourtant  le  cagot  béarnais  n'avait  point  trop  à  se 
plaindre  :  il  pouvait  entrer  dans  la  ville  quand  il  lui  plaisait, 
pendant  le  jour*,  tandis  qu'à  Marmande  il  lui  était  loisible 
de  franchir  les  portes,  le  lundi  seulement. 

S'il  allait  ainsi  à  la  ville,  atîrontant  les  regards  hostiles, 
c'était  pour  faire  la  quête  accoutumée,  signe  de  cagoterie.  Cet 
usage  longtemps  observé  était  commun  à  tous  les  lépreux 
de  France  ^  Tantôt  la  quête  se  faisait  aux  portes  de  la  ville  ou 
des  églises,  tantôt  dans  les  rues,  ou  de  maison  en  maison  ^ 
Elh'  était  sans  doute  fructueuse,  puisque  malgré  la  concur- 
rence des  léproseries  et  des  mendiants,  le  droit  de  quête,  en 
certaines  villes,  était  mis  en  vente  et  trouvait  acquéreur. 

Ce  n'était  pas  seulement  pour  quêter  que  le  cagot  quittait 
sa  demeure,  c'était  aussi  pour  vendre,  pour  acheter  au 
marché,  c'était  enfin  pour  tenter  de  se  mêler  au  peuple;  et 
sait-on  quelle  âpre  jouissance  il  éprouvait,  quand,  trompant 
la  foule,  il  trouvait  à  s'attabler  aux  tavernes,  et  à  se  faufiler 
dans  les  fêtes  publiques. 

Pourtant,  des  lois  draconiennes  protégeaient  la  société  de 
son  contact  impur.  Sa  présence  devait  être  signalée  par  le 
signe  du  pied  d'oie,  mais  nous  savons  quel  cas  le  cagot  en 
faisait.  On  craignait  la  contagion  par  les  aliments;  aussi 
défense  de  louer  les  cagots  pour  faire  les  vendanges  (Mas- 
d'Agenais,  1388),  défense  au  cagot  de  vendre  son  vin,  ses 
porcs,  ses  moutons,  ses  volailles  (Marmande,  1396);  il  ne 
pouvait  même  pas  faire  d'élevage  (Monsegur,  1296;  Oloron, 

1.  Après  la  nuit  tombée,  le  cagot  ne  pouvait  plus  pénétrer  dans  la  ville. 

2.  «  Les  voisins,  assistans,  ou  autres,  qui  ouyraitcolà  (les  clitiuettes), 

soient  avei'tis  de  s'écarter,  et  se  tenir  loin  du  clieniin,  de  l'air,  ou  souffle  de 
ces  pauvres  gens  là,  en  leur  faisant  place,  et  raiimosnc  quand  et  ([uand.  ■■ 
(i.  de.i  Innocents. 

3.  Voir  I».  J.  N"  30. 


196  HISTOIRE  .ILIUDIOUE 

1471);  si  l'on  consentait  à  moudre  son  blé,  c'était  à  condi- 
tion qu'il  ne  pénétrât  pas  au  moulin,  et  ne  touchât  pas  à  la 
farine  du  commun  peuple'. 

Au  marché,  c'était  autre  chose.  De  même  que  tous  les 
lépreux,  le  cagot  pouvait  choisir  sans  les  toucher  les  vivres 
à  sa  convenance,  tout  au  |)lus  pouvait-il  les  indiquer  avec 
une  baguette.  Ceci  fut  spécifié  par  plusieurs  arrêts,  dont  le 
premier,  émané  du  Parlement  de  Bordeaux,  remonte  à  1581  ; 
il  fut  confirmé  par  ceux  delà  même  Cour  du  1 1  décembre  1592 
et  20  mai  1593. 

En  Béarn,  dès  1471  les  mêmes  défenses  sont  contenues 
dans  un  règlement  d'un  notaire  d'Oloron.  Elles  sont  aussi 
implicitement  contenues  dans  le  For  de  Henri  II,  qui  déclare 
que  les  cagots  ne  doivent  pas  se  mêler  aux  autres  hommes. 
En  effet,  en  1604,  c'est  sur  le  texte  du  For  que  les  Etats  de 
Béarn  s'appuyèrent  pour  demander  qu'on  empêchât  les  cagots 
de  fréquenter  familièrement  le  peuple,  d'autant  qu'ils  se  per- 
mettaient de  vendre  et  d'acheter  toutes  sortes  de  marchandises, 
comestibles  et  vins,  et  cela  même  dans  les  tavernes.  Le  règle- 
ment de  1604  fut.  il  faut  l'avouer,  inefficace,  car  en  1610  les 
cagots  vendaient  toujours  vins,  grains  et  laines,  au  grand  scan- 
dale des  Etats  qui  obtinrent  contre  eux  un  second  règlement. 

Si  le  commerce  des  denrées  leur  était  interdit,  en  revanche 
l'office  de  charpentier  leur  était  imposé  avec  rigueur-. 

Leur  séparation  de  la  société  ne  se  bornait  pas  là.  A  l'église, 
aux  processions,  ainsi  que  nous  le  verrons,  ils  étaient  éloignés 
de  tous;  les  confréries  leur  fermaient  leurs  portes;  les  assem- 
blées capitulaires  du  pays  basque  n'étaient  point  faites  pour 
eux.  Partout  où  ils  pouvaient  coudoyer  le  peuple  on  les 
repoussait.  Bien  plus,  la  haine  populaire  les  poursuivait  de 
ses  sarcasmes  et  de  ses  chansons'. 

1.  Règlement  d'un  notaire  d'Oloron  du  l  août  14*1  (P.  J.  N"  30)  et  ordon- 
nance des  États  de  Soûle  du  "2'.»  juin  IGUC  (P.  J.  N"  59). 

2.  Ce  point  sera  traité  dans  le  paragraphe  consacré  aux  professions  des 
cagots. 

3.  Les  sarcasmes  et  les  injures  étaient  faciles,  le  seul  mot  de  cagot  étant 
injurieux.  Il  en  était  de  même  du  mot  mcfet  (P.  J.  N»  13),  du  mot  cfissot 
(P.  J.  N°  27),  et  du  mot  lépri'u.r,  ainsi  que  le  dit  Scaliger  :  In  Af/m'lanid, 
/antum  est  convicium  a/ipellare  aliquem  leprosum  ut  mulierem  fululteram. 
Les  mots  agot,  cagot,  galn-t  et  ladre  furent  formellement  interdits  comme 


LES  CAGOTS   ET  LA  SOCIETE  197 

Quand  le  souvenir  de  la  lèpre  fut  éteint,  il  fallut  bien 
trouver  à  la  haine  une  excuse.  On  soupçonna  les  cagots  de 
sorcellerie. 

Qu'on  ne  s'imagine  pas  que  ce  noir  tableau  des  rapports 
des  cagots  avec  le  peuple,  soit  absolument  conforme  à  la 
réalité.  Si  les  cagols  avaient  la  vie  dure,  très  dure  même,  en 
certaines  villes,  il  est  probable  qu'en  d'autres  ils  étaient  plus 
heureux.  Les  règlements  si  vexatoires,  que  l'on  sait,  réfor- 
maient bien  plus  des  abus  flagrants,  que  de  petites  licences, 
et  on  ne  peut  s'empêcher  d'admettre,  que  si  en  1604,  par 
exemple,  les  Etats  délibérèrent  sur  la  requête  des  jurats  de 
Nay ,  c'est  que  ceux-ci  avaient  été  poussés  à  agir  par  les  plaintes 
de  marchands,  dont  le  commerce  avait  à  souffrir  de  la  con- 
currence des  cagots,  offrant  à  meilleur  j)rix  et  conditions 
leurs  marchandises. 

A  Pau  et  à  Capbreton,  dont  les  cagots  nous  sont  plus  spé- 
cialement connus,  ceux-ci  participaient  pour  une  part  assez 
importante  à  la  vie  municipale,  et  si  en  1663,  par  exemple, 
on  décida  qu'à  Pau  ils  cesseraient  de  servir  dans  la  milice 
bourgeoise,  il  n'en  reste  pas  moins  patent  qu'avant  cette 
<late  ils  y  servaient.  Il  est  probable  que  le  peuple  coudoyait 
les  cagots,  comme  il  l'eût  fait  d'une  classe  d'hommes  infé- 
rieurs, un  peu  comme  certains  seigneurs  de  l'ancien  régime 
auraient  coudoyé  les  manants.  S'il  en  avait  été  autrement, 
eùt-il  été  possible  au  cagot  de  Mont  de  faire  fortune,  et  de 
jouer  au  grand  seigneur,  de  même  que  son  congénère 
d'Oloron,  en  plein  milieu  du  xvii^  siècle? 

vu.    —    SÉPARATION    DES    CAGOTS    A    L'ÉGLISE 

La  séparation  des  cagots  à  l'église  est  l'un  des  points  les 
mieux  connus  de  leur  histoire  ;  elle  est  calquée  sur  la  sépara- 

injurieux,  en  1738  (N"  96)  et  même  jusqu'en  1"63  (^N°  148).  Citons  encore 
quelqui's  exemples.  Dans  un  compte  des  amendes  perçues  par  Charles  le 
Mauvais,  en  sa  seif^neurie  de  Montpellier  (1371)  on  lit  :  «  Benoit  Bernard, 
2  fr.  (d'or)  pour  avoir  appelé  mezel  son  voisin  le  sabotier  Godin  de  Lestreye.  •> 
En  138'»,  Guillaume  Araux  fut  appelé  en  justice  pour  avoir  traité  Gaillard  de 
Casaux  de  •  care  de  ladre  •  (A.  B.-P.,  E  322).  L'ancienne  loi  navarraise  punis- 
*sait  celui  qui  traitait  son  prochain  de  ffufo.  (Nuevo  i-ecopilation...  Ley  :?, 
T.  10,  L.  8.) 


198  HISTOIRE  JUIUDIOl'E 

tion  des  lépreux  à  l'éirlise.  Nous  diviserons  l'étude  «le  ce  sujet 
en  plusieurs  paraûrr.ijthos  :  la  jilace  des  ca^'-ots;  leur  [)orte  et 
leur  bénitier;  leur  l)apténie;  instruction  religieuse;  la  paix  et 
TolTrande;  les  processions;  leur  mariage;  leur  enterrement; 
leur  participation  aux  sacrements;  leur  admission  aux  charges 
et  honneurs  de  l'église. 

La  place  des  car/ois.  —  Elh-  était  connue  de  tous,  la  place 
des  cagots.  Elle  était  au  fond  do  l'église,  hien  séparée,  bien 
isolée,  le  plus  souvent  sous  la  tour  des  cloches;  c'est  ainsi 
qu'en  avait  décidé  le  concile  d'Ancyre,  en  314,  quand  il  avait 
dit  que  les  lépreux  se  tiendraient  à  l'église  au  même  heu 
que  les  énergumènes,  c'est-à-dire  dans  le  vestibule,  ou 
mieux  sous  le  clocher.  Cette  partie  de  l'édifice  était  toujours 
suffisamment  isolée,  et  répondait  pleinement  aux  desiderata 
de  l'hygiène,  qui  voulait  mettre  la  société  des  fidèles  à  l'abri 
de  la  contagion  de  la  lèpre. 

On  ignore  si,  dans  les  églises,  la  place  des  cagots  était 
parfois  limitée  par  des  barrières.  Peut-être  y  en  avait-il  dans 
quelques  paroisses  béarnaises,  mais  les  traditions  que  nous 
avons  recueillies  à  ce  sujet  sont  incertaines.  Cependant  il  ne 
faut  pas  négliger  cette  phrase  de  Du  Bois  de  Bailiet  (jui  ne 
semble  pas  être  au  figuré  :  «  Nous  voulons...  que  les  sépa- 
rations, rjui  sont  dans  les  églises,  des  places  qu'ils  occupent, 
soient  abattues » 

Uuoi  qu'il  en  soit,  il  est  certain  qu'en  plusieurs  paroisses 
les  cagots  se  tenaient  en  un  point  quelcon(|ue  de  l'église,  le 
plus  souvent  au  fond,  mais  quelquefois  sur  le  côté  ;  leurs 
places  étaient  d'ordinaire  groupées  près  de  leur  porte  et  de 
leur  bénitier.  Il  y  a  pourtant  quelques  exceptions  à  cette 
règle.  Cette  ainsi  qu'à  Saint-Etienne  de  Baigorry  les  cagots 
occupaient  le  banc  de  bois,  qu'on  voit  encore  au  fond  de 
l'église,  assez  loin  de  leur  porte.  Dans  quelques  églises, 
comme  à  Navailles,  et  à  Saint-Pée-sur-Nivelle,  les  hommes 
cagots  se  tenaient  sur  les  marches  qui  mènent  aux  tribunes, 
et  les  femmes  au  bas  de  ces  marches;  dans  presque  tout  le 
pays  basque,  les  hommes  se  tenaient  dans  les  tribunes  sous 
les  orgues. 

En  quelques  églises,  les  cagots  se  tenaient  dans  une  cha- 


LA  PLAGE  DES  CAGOTS   A   L'ÉGLISE  199 

pelle  latérale  :  c'est  ainsi  qu'à  Aucun  ils  occupaient  la  cha- 
pelle Saint-Biaise  située  du  côté  de  l'épître  du  maître-autel; 
à  Mouhous,  leur  chapelle  était  du  côté  de  l'évang-ile;  il  en 
était  de  même  à  Baleix;  ailleurs  ils  avaient  un  oratoire  privé 
proche  de  leurs  maisons,  comme  à  Bag-nères-de-Bigorre, 
à  Sévignac  ou  à  Arengosse. 

Ainsi  que  nous  l'avons  dit  plus  haut,  cette  séparation  était 
d'un  usage  fort  ancien  ;  les  lépreux  ne  songèrent  à  s'en  libérer 
qu'au  début  du  xvi"  siècle,  époque  à  laquelle  remonte  le  juge- 
ment du  prieur  de  la  cathédrale  de  Pampelune  (1519)  inter- 
disant toute  distinction  de  ce  genre.  Charles-Quint  renouvela 
ces  défenses  en  1548,  disant  que  dorénavant  «  les  cagots 
s'assoiront  avec  les  autres  hommes  devant  les  femmes,  et 
les  cagotes  avec  les  femmes,  chacun  dans  la  place  qui  lui 
plaira,  quand  ils  iront  entendre  les  offices  divins;  ils  ne  pren- 
dront toutefois  pas  les  places  habituellement  occupées  par 
certains  fidèles.  »  Cette  ordonnance  resta  pratiquement  lettre 
morte. 

En  Béarn,  le  For  de  Henri  II  interdisait  aux  cagots  de  se 
tenir  devant  les  autres  hommes  à  l'église.  Des  trois  articles 
de  ce  For  concernant  les  cagots,  c'est  le  seul  qui  fut  impecca- 
blement observé  jusqu'en  1683. 

En  Labourd,  par  suite  de  difficultés  survenues  à  Saint-Pée, 
le  Parlement  de  Bordeaux  avait  interdit,  le  5  septembre  159G, 
aux  cagots  «  de  se  mêler  parmi  le  peuple  aux  églises  »  ;  de 
même,  le  3  juillet  1604,  il  ordonnait  aux  cagots  de  Soûle  «  de 
ne  prendre  dans  les  églises  que  les  mêmes  jdaces  que  leurs 
prédécesseurs  et  ancêtres  ».  A  partir  de  1697,  la  procédure 
du  Parlement  changea;  elle  réclamait  la  libération  des  cagots. 
Cela  n'empêcha  pas  que,  même  au  cours  de  la  première 
moitié  du  xviir  siècle,  de  nombreux  conflits,  et  môme  des 
rixes  sanglantes  survinrent  en  diverses  paroisses  oîi  les 
cagots  bravant  la  haine  publique  avaient  voulu  (juitler  leurs 
places  traditionnelles.  A  l'assemblée  capitulaire  de  Biarritz, 
du  8  mai  1718,  n'alla-t-on  pas  jusqu'à  décider  de  combattre 
bjs  prétentions  d'un  cagot  qui  disait  pouvoir  se  placer  dans 
les  galeries  de  l'église?  N'est-ce  pas  le  6  mars  1722  que 
furent  condamnés  trois  bourgeois  de  Biarritz  qui  avaient  forcé 


200  IlISTdllU':  .lURIDIQUE 

le  cagot    Leg-arret  de   se   tenir  à  l'église  séparé  des  autres 

paroissiens,  ce  qui  avait  amené  une  bagarre? 

Portes  et  bénitiers.  —  Presque  toutes  les  églises  du  Sud-Ouest 
avaient  un  bénitier  pour  les  cagots,  un  grand  nombre  possé- 
daient en  outre  une  [)orte  à  leur  usage.  La  présence  d'un 
bénitier  spécial  pour  les  lépreux  n'a  rien  d'étonnant,  c'est  un 
vieil  usage  qui  devait  être  déjà  observé  presque  partout  au 
xv«  siècle.  Il  semble  cependant  (ju'il  faille  attendre  la  fin  du 
xvi"  siècle,  et  les  arrêts  du  Parlement  de  Bordeaux,  de  1593 
et  4o96,  pour  voir  non  seulement  l'établissement  des  béni- 
tiers privés,  mais  aussi  le  percement  des  portes  réservées  aux 
cagots.  Si  parfois  ces  portes  sont  manifestement  antérieures 
au  XVI'  siècle,  nous  croyons  pouvoir  admettre  qu'elles  ne 
furent  réservées  aux  cagots  que  secondairement. 

Rien  dans  leurs  bénitiers  n'était  remarquable  '.  (tétaient  le 
plus  souvent  des  mortiers  de  pierre,  de  petite  taille,  insérés 
dans  le  mur  soit  auprès  de  la  porte  des  cagots,  soit  auprès  de 
la  porte  commune  quand  il  n'y  en  avait  pas  d'autre.  On  en 
peut  voir  encore  un  très  grand  nombre,  tous  sont  inutilisés  de 
nos  jours.  Quand  il  n'y  avait  [>as  de  bénitier  pour  les  cagots, 
on  leur  offrait  l'eau  bénite  avec  un  goupillon,  comme  à  Arudy, 
par  exemple.  Les  portes,  au  contraire,  se  distinguaient  par 
leur  exiguïté.  La  plupart  sont  si  basses  qu'il  faut  se  courber 
pour  les   franchir.    On    en   a  de  remarquables   exemples  à 
Sauveterre,  à  Saint-Etienne  de  Baigorry  et  à  Brassempouy. 
Baptême.  —  J.  Trevedy  écrit  à  propos  des  cacous  de  Bre- 
tagne :   «  Les  baptêmes  de  leurs  enfants  étaient  célébrés   à 
l'église  paroissiale,  mais  en  un  lieu  à  part,  c'est-à-dire  non 
aux  fonts,  mais  probablement,  comme  ailleurs,  à  la  piscine  de 
la  sacristie-.  »  Cet  usage  était  conforme  aux  rituels  de  Saint- 
Brieuc  (1G05)   et  de  Paris  (1697)  '.  Il  est  tout  à  fait  vraisem- 
blable que  dans  le  sud-ouest  de  la  France  on  baptisait  aussi 
les  enfants  des  cagots  ailleurs  qu'aux  fonts  baptismaux,  mais 

1.  Il  faut  citer,  parmi  les  curieux  bénitiers  des  cagots,  ceux  de  Sainl-Savin, 
de  Monein,  de  Rebenacq.  On  en  a  signalé  riuelques-uns  portant  un  G  ou  une 
patte  d'oie. 

2.  Caquins  de  Bretagne,  Bull.  d<;  la  Soc.  Pobjinathiijue  du  Morbihan,  lfÛ3, 
fasc.  2,  p.  -202. 

J.  Cf.  Anciens  Évêchés  de  Bretagne,  par  MM.  Geslin  de  Bourgogne  et  de 
Barthélémy.  T.  I,  p.  104. 


LE   BÉNITIER    DES    CAGOTS    A    L'ÉGLISE    D'aUCUN     (HALTKS-PYUÉNÉES) 


LE   BÉMTIKH  DES    CAGOTS  A    L'ÉGLISE    DE    DOGNEN    (UASSES-PYHÉNÉES). 
Fay.  —  l'.  -ZW-Ml. 


LR  BAPTÊME  DES  CAGOTS  201 

nous  n'avons  rencontré  jusqu'ici  aucune  indication  précise  à 
ce  sujet.  Cependant,  nous  basant  sur  ce  fait  que  les  usages 
du  pays  de  Navarre,  étaient  presque  toujours  identiques  à 
ceux  qu'on  observait  en  Labourd  et  en  Béarn,  nous  croyons 
pouvoir,  sans  témérité,  chercher  quehjue  lumière  dans  le  texte 
d'une  provision  royale  du  20  août  lo48,  due  à  Charles-Quint, 
et  relative  aux  agots  de  Navarre.  Ce  prince,  s'adressant  en 
particulier  aux  habitants  des  vallées  de  Baztan  et  de  Maya, 
ordonne  que  dorénavant  les  cagots  «  se  bautizen  suscreaturas 
en  las  fuentes  bautismales  à  donde  y  de  la  manera  que  se 
bautizaren  las  creaturas  de  los  otros  christanos  *  ». 

Une  tradition  rap[)orte  (ju'on  jetait  l'eau  qui  avait  servi  au 
baptême  d'un  cagot.  Ajoutons  qu'en  Béarn,  le  baptême  des 
enfants  cagots  ne  se  faisait  guère  qu'à  la  nuit  tombanie,  et 
sans  être  annoncé  à  son  de  cloche. 

Le  parrain  et  la  marraine  des  petits  cagots  étaient  presque 
toujours  cagots  eux-mêmes;  mais  comme  jamais  dans  la 
région  Basque  et  Béarnaise  personne  ne  refuse  l'otTre  d'être 
parrain,  on  ne  s'étonnera  point  de  trouver  des  exceptions;  on 
connaît  en  effet  un  certain  nombre  d'actes  de  baptême,  où  les 
parrains  et  marraines  étaient  choisis  même  dans  des  familles 
nobles  :  dans  ce  cas,  il  leur  arrivait  parfois  de  ne  pas  être  pré- 
sents au  baptême,  mais  de  s'y  faire  représenter.  Inversement, 
on  a  quelques  rares  exemples  où  des  personnes  de  familles 
considérées  choisissaient  les  parrains  parmi  les  cagots;  pieux 
sentimentqui  facilitait  l'union  entre  les  classes-.  Au  baptême 
de  deux  jumeaux  cagots,  habituellement  l'un  des  enfants 
était  tenu  sur  les  fonts  baptismaux  par  des  nobles  ^ 

Rappelons  enfin  qu'après  la  cérémonie  les  cagots  ne  distri- 
buaient pas  de  dragées  ou  de  menue  monnaie;  on  ne  les  eût 
d'ailleurs  sans  doute  pas  acceptées;  leur  pauvreté  et  l'heure 

1.  P.J.  N- 1-2. 

2.  «  Le  bon  père  que  Dieu  me  donna,  a  dit  Montaigne,...  nio  donna  à  tenir 
sur  les  fonts  à  des  personnes  de  la  plus  abjecte  fortune,  pour  m'y  obliger 
et  attacher.  •  Montesquieu  fut  tenu  sur  les  fonts  par  un  mendiant  •■  à  cette 
lin,  dit  un  papier  du  temps,  cité  par  P.  Violiet  [^Histoire  du  droit  civil,  p.  456), 
quù  son  parrain  lui  rappelle,  toute  sa  vie,  que  les  pauvres  sont  ses  frères  ». 
Il  s'en  souvint,  en  elfet,  en  signant  les  arrêts  que  l'on  sait,  en  faveur  des 
pauvres  cagots. 

:{.  Voir  en  particulier  l'acte  de  naissance  de  Marguerite  de  Peyrehourade, 
à  Miigron  (Landes). 


202  HISTdllil':  .iriUlJlQUE 

tardive  de  la  cérémonie  ex|)li(juent  suffisamment  qu'ils  aient 
agi  de  la  sorte.  Le  souvenir  de  ce  fait  nous  est  resté  à  Nay,  en 
particulier  oîi  les  enfants  accablent  de  railleries  et  du  refrain  : 

Payri  cagot 
Es(|uilliot  ))ouliarot, 

le  parrain  (|ui  tarde  trop  à  satisfaire  leur  g-ourmandise. 

Inslruclion  relif/ieuse.  —  Les  enfants  des  cagots  ne  rece- 
vaient qu'une  rudimentaire  instruction  religieuse,  car  on 
s'opposait  presque  partout  à  ce  qu'ils  fréquentassent,  avec 
les  autres  enfants,  l'église  aux  heures  où  les  prêtres  ensei- 
gnaient le  catéchisme.  Si  les  malheureux  enfants  y  venaient, 
ils  étaient  injuriés  par  les  autres.  Ce  n'est  qu'au  xvin''  siècle 
que  les  évêques  veillèrent  à  interdire  ces  manifestations  si 
peu  charitables.  Le  22  mars  1710,  l'évêque  de  Bayonne,  au 
cours  de  sa  visite  pastorale,  remarqua  cet  usage  à  Biarritz,  et 
écrivit  à  ce  sujet  :  «  Les  gots  s'étant  plaints  à  nous,  que  leurs 
enfants  étaient  quelquefois  insultés  au  catéchisme  par  les 
enfants  des  autres  paroissiens,  nous  avons  enjoint  au  vicaire 
ou  prêtre  qui  fait  le  catéchisme  d'empêcher  ces  sortes  d'in- 
sultes, d'en  avertir  les  parents  et  de  traiter  les  enfants  des 
gots,  sans  distinction,  comme  ceux  des  autres*.  » 

En  1723,  le  Parlement  de  Bordeaux  à  son  tour  s'occupa  de 
cette  question,  ordonnant  que  les  enfants  des  cagots  «  seront 
reçus  dans  les  écoles  et  collèges  des  villes,  bourgs,  et  villages, 
et  seront  admis  dans  toutes  les  instructions  chrétiennes  indis- 
tinctement ».  Cette  décision  fut  renouvelée  en  1724. 

La  paix  et  Voffrande.  —  Autrefois,  les  jours  de  fête,  au 
cours  de  la  célébration  de  la  sainte  Messe,  les  fidèles  allaient 
recevoir  la  paix,  c'est-à-dire  embrasser  soit  la  patène,  soit 
plus  exactement  une  croix  d'argent  que  présentait  le  prêtre; 
ils  faisaient  ensuite  une  offrande  et  recevaient  le  pain  bénit. 

La  crainte  de  la  contamination  fit  que,  pendant  très  long- 
temps, non  seulement  on  s'opposa  à  ce  que  les  cagots  allassent 
à  l'ofTrande  en  même  temps  que  les  autres,  mais  encore  qu'ils 
donnassent  le  baiser  de  paix  à  la  croix  qui  était  présentée  aux 
autres  fidèles. 

1.  Voir  :  Topographie,  au  mot  Biarritz. 


LES   CAGOTS   A   L'OPFRANDE  ET   LA    PAIX  203 

A  Arbonne,  un  document  du  22  janvier  d693,  nous 
apprend  que  les  cagots  ne  recevaient  la  paix  «  que  lorsqu'ils 
avaient  quelqae  honneur  funèbre  de  leur  nation  gote,  et 
qu'alors  ils  venaient  au  lieu  que  les  autres  gens  sont  accou- 
tumés de  venir  à  l'offrande,  après  que  tous  les  autres  ont 
offert,  et  on  leur  donnait  la  paix  avec  la  croix  qui  est  au  bout 
de  l'étole,  au  lieu  qu'aux  autres  on  la  donnait  avec  une  croix 
d'arg-ent'  ». 

Cet  usage,  qui  ne  disparut  qu'au  xvnf  siècle  était  fort 
ancien;  il  remonte  certainement  aussi  loin  que  les  cag-ots 
eux-mêmes. 

Il  fut  interdit  dès  1519,  par  un  jugement  du  prieur  de  la 
cathédrale  de  Pampelune-,  prononcé  à  la  suite  d'une  enquête 
faite  à  la  prière  du  pape  Léon  X;  il  le  fut  à  nouveau  par 
Charles-Quint  le  20  août  1548.  Ces  défenses  restèrent  ineffi- 
caces en  Navarre.  Elles  paraissent  avoir  été  ignorées  de  notre 
côté  des  Pyrénées.  En  effet,  le  11  décembre  1592,  le  Parle- 
ment de  Bordeaux,  sur  la  requête  des  jurats  d'Espelette, 
ordonna  et  enjoignit  aux  cagots  de  cette  paroisse  et  des 
environs,  de  ne  point  aller  à  l'offrande  avec  les  autres 
paroissiens.  La  même  Cour  renouvela  ces  défenses  pour  les 
cagots  de  Labourd,  le  20  mai  1593  et  le  5  septembre  1596. 

Il  est  certain  qu'en  Béarn,  les  cagots  allaient  à  l'offrande 
après  les  autres  fidèles,  puisque  chacun  s'y  rendait  en  gardant 
le  rang  qu'il  occupait  à  l'église,  et  que  les  cagots,  d'après  le 
For  de  1551,  se  tenaient  derrière  les  autres  personnes  à 
l'église  et  aux  processions.  D'ailleurs  n'est-il  pas  spécifié  dans 
le  projet  de  lettre  patente  fait  en  1683,  que  le  roi  voulait  que 
les  cagots  pussent  «  aller  à  l'offrande,  prendre  et  rendre  le 
pain  bénit  chacun  à  leur  tour  »  :  c'est  donc  qu'à  cette  date  ils 
n'étaient  pas  encore  reçus  à  le  faire.  Le  9  juillet  1692,  le 
Parlement  de  Navarre  rendit  un  arrêt  en  faveur  des  cagots 
de  Sainte-Croix  d'OIoron,  dans  lequel  il  n'est  parlé  que  de 
l'offrande. 

Quoique,  dès  la  fin  du  xyu'  siècle,  l'usage  en  question  tom- 

i.  Voir  :  Topocrapiiie,  au  mot  Arbonne. 

2.  «  Mandamus  ut  omnes  diclos  Agotos...  in  ofTertorio  seu  oblationibus,  ac 
pace  danda  et  recipienda...  caritative  recipiant  et  admittant  ».  P.  J.  N°  168. 


20t  HISTOIRE  .ILRIDIQUE 

bat  en  désuétude,  il  11011  persista  pas  moins  dans  certaines 
paroisses,  à  Hivière,  par  exemple,  où  de  graves  conflits 
s'élevèrent  en  1718,  parce  que  certains  cagots  s'étaient  mêlés 
à  la  foule  des  fidèles  pour  aller  à  l'offrande. 

Rappelons  enfin  qu'en  quelques  lieux,  on  présentait,  comme 
à  Lucarré,  le  j)ain  bénit  aux  cagots  au  bout  d'une  fourche  en 
bois.  C'était  ainsi  qu'on  avait  coutume  de  faire  avec  les 
lépreux,  en  plusieurs  régions  de  la  France  et  particuliè- 
rement en  Lorraine. 

Les  processions.  —  (le  que  nous  avons  dit  de  l'offrande 
pourrait  être  répété  au  sujet  des  processions.  Les  cagots 
pouvaient  y  figurer,  mais  derrière  les  autres  paroissiens. 
Nous  croyons  inutile  de  redire  ici  les  arrêts  et  règlements 
qui  traitèrent  de  ce  point,  ce  sont  ceux-là  mêmes  que  nous 
avons  indiqués  à  propos  de  l'offrande. 

Les  maricifjes.  —  Les  cagots  ne  pouvaient  se  marier  avec 
les  personnes  saines.  La  coutume  appuyée  par  des  arrêts 
imposa  cette  règle,  dans  tout  le  Sud-Ouest.  En  ce  qui  concerne 
le  mariage  à  l'église,  il  est  certain  que  les  prêtres  ne  s'occu- 
paient pas  de  la  qualité  des  conjoints,  car  les  conciles,  en 
particulier  le  troisième  de  Latran,  avaient  nettement  spécifié 
que  les  lépreux  étaient  libres  d'épouser  qui  leur  plaisait.  On 
se  contentait  le  plus  souvent  de  signaler  dans  l'acte  de 
mariage  la  qualité  cagote  des  conjoints  et  des  témoins  s'il  y 
avait  lieu.  Ija  publication  des  bancs  se  faisait  comme  pour  les 
autres  fidèles.  Quant  à  la  cérémonie  du  mariage,  aucune  tra- 
dition ne  laisse  entendre  qu'elle  se  distinguait  en  quoi  que  ce 
soit. 

Sacrements.  —  Le  baptême  était  administré  d'une  façon 
spéciale  aux  cagots;  nous  avons  vu  qu'il  n'en  était  pas  de 
même  du  mariaf^e.  Vi  Extrême-Onction  leur  était  donnée 
ainsi  qu'il  ressort  d'un  grand  nombre  d'actes  de  sépulture 
où  il  est  dit  que  :  un  tel,  cagot,  est  mort  muni  de  tous  les 
sacrements.  En  était-il  de  même  de  la  Confirmation^!  Aucun 
document  ne  nous  renseigne  à  ce  sujet.  Le  Sacrement  de 
YOrdre  leur  était  refusé,  car  la  lèpre  était  un  empêchement 
canonique.  EnOn,  en  ce  qui  concerne  la  Pénitence  et  Y  Eucha- 
ristie,   les    conciles   voulaient   que    les    lépreux    pussent    y 


ENTERREMENT   DES  GAGOTS  205 

recourir;  cela  n'empêcha  pas  certains  prêtres  de  les  leur 
refuser.  Le  pape  Léon  X  s'éleva  contre  eux,  en  faveur  des 
cag-ots  de  Navarre.  L'usage  prévalut  pourtant  que  les  cag-ots 
reçussent  la  commun. on  après  les  autres  fidèles,  ainsi  qu'il 
en  était  de  la  paix  et  de  l'offrande.  En  quelques  églises  ils 
avaient  même  un  banc  de  communion  au  fond  de  l'édifice. 
FI.  de  Hœmond  écrit  au  sujet  de  ce  sacrement  qu'il  leur  était 
«  mesme  défendu  de  se  mettre  à  la  Table  sacrée  avec  les 
autres  catholiques  ».  Cette  coutume  fut  abolie  à  la  fin  du 
xvu'  siècle. 

Enterrements.  — ■  Quand  le  cagot  venait  à  mourir  on  célé- 
brait à  l'église  un  office  funèbre.  En  certaines  paroisses,  à 
Arbonne  par  exemple,  on  ne  donnait  la  paix  aux  cagots  que 
les  jours  «  où  ils  avaient  quelque  honneur  funèbre  de  leur 
nation  gote  '  »  ;  encore  ne  la  leur  donnait-on  qu'après  les 
autres  fidèles  et  avec  la  croix  de  l'étole. 

Après  la  cérémonie  on  portait  le  corps  au  cimetière.  Dans 
le  cortège  funèbre  ne  figuraient  guère  que  les  cagots.  Il  est 
utile  de  rappeler  qu'ordinairement  les  membres  d'une  môme 
corporation  assistaient  à  l'enterrement  d'un  des  leurs;  dans 
le  corps  des  charpentiers  il  est  certain  que  cet  usage  n'était 
pas  aussi  bien  observé  qu'ailleurs,  car  les  charpentiers  de 
race  pure  devaient  se  refuser  à  suivre  le  cortège  d'un  cagot; 
on  sait  aussi  que  les  charpentiers  sains  ne  désiraient  point 
que  les  cagots  fussent  admis  à  leur  service;  c'est  du  moins  ce 
qui  arriva  à  Dax,  en  1G60,  car,  dans  son  testament,  Jean  de 
Lacoutheure,  maître  charpentier  à  Dax,  spécifia  qu'il  voulait 
être  enseveli  dans  les  cloîtres  de  l'église  et  ne  voulait  pas  que 
les  maudits  fussent  présents  à  son  enterrement. 

L'inhumation  se  faisait  dans  un  cimetière  spécial,  ou 
dans  ime  partie  distincte  du  cimetière  commun.  C'était  un 
vieil  usage.  Jamais,  depuis  les  temps  les  plus  reculés,  le  cor|)S 
des  lépreux  n'avait  été  enterré  avec  ceux  des  autres  hommes. 

Quoique,  de  nos  jours,  nous  ne  trouvions  plus  une  excuse 


1.1*;uini  les  honneurs  funèbres,  il  faut  faire  figurer  les  messes  dites  à 
l'intention  d'un  mort.  Les  cagots  en  faisaient  <lire,  aussi  bien  que  les  autres 
inilividus.  C'est  ainsi  i\\\k  Mugron,  Guillaume  Daraignès  fit  célébrer  en  1675 
une  messe  cliantée  pour  le  repos  de  l'àme  de  son  cousin. 


206  mSTiilUI-:  JLIUDKJLK 

suffisante  à  cet  usage,  il  faut  reconnaître  que  les  anciens  ne 
pensaient  pas  conime  nous  sur  ce  point;  à  preuve  cette  phrase 
que  nous  extrayons  d'un  arrêt  du  Parlement  de  Bretagne'  du 
20  mars  1G8I  :  **  Oui,  Messieurs,  ils  (les  morts)  y  sont  sensi- 
bles (au  mélange  de  leurs  tombes  avec  celles  d'hommes  d'une 
condition  inférieure),  et  si  Achille- se  plaint  parmy  les  ombres 
de  cette  injuste  égalité  qui  en  fait  un  meslange  confus,  Mau- 
solle,  chez  Lucien  %  se  souvient  de  son  tombeau  magnifique 
et  il  se  fait  de  cette  magniflisense  une  glorieuse  destination. 
Tant  il  est  vrai  que  les  morts  ayment  leurs  tombeaux  et  qu'ils 
ne  peuvent  souffrir  le  meslange  injurieux  de  certains  corps.  » 

Nous  ne  dirons  point  ici,  comment  était  situé  ou  disposé  le 
cimetière  des  cagots  :  le  lecteur  trouvera,  à  la  partie  topogra- 
phique de  cet  ouvrage,  tous  les  renseignements  qu'il  j>eut 
désirer  sur  ce  sujet.  Nous  dirons  seulement  qu'un  grand 
nombre  de  ces  cimetières  étaient  hors  des  villes*,  près  des 
cagoteries,  et  que  quelques-uns  d'entre  eux  devinrent  par  la 
suite  le  cimetière  des  protestants  ou  des  étrangers;  d'autres 
furent  abandonnés  et  sont  restés  depuis  des  terres  incultes 
portant  un  nom  qui  rappelle  leur  ancienne  destination  °. 

Quand  les  cagots  possédaient  une  chapelle  pour  leur  usage 
privé,  ils  pouvaient  y  demander  la  sépulture;  c'est  ainsi,  qu'à 
Bagnères-de-Higorre  on  les  enterrait  dans  la  chapelle  Saint- 
Biaise,  et  qu'à  Sévignac  leur  corps  reposait  autour  de  la  cha- 
pelle de  Balère. 

Lorsque  à  la  fin  du  xvn"  et  surtout  au  xvm*  siècle,  les  anciens 
usages,  concernant  la  séparation  des  cagots,  furent  presque 
partout  effacés,  ces  malheureux  continuèrent  à  être  ensevelis 
dans  leurs  cimetières  privés,  malgré  les  arrêts  ou  ordon- 
nances. 

C'est  ainsi  qu'à  Condom  il  y  eut  des  bagarres,  en  1706, 
parce  qu'un  cagot  voulait  faire  enterrer  sa  fille  au  cimetière 

i.  Cet  aiTct  se  lit  dans  les  Uer/istn's  d'audience  publique  de  la  Grand^  Chambre. 
C'est  un  arrêt  sur  remontrances.  Il  a  été  publiéparTrevedy,  Ca'/Mtn.s' c/e  Breta- 
gne, p.  225-236. 

2.  Lucien  :  Dialogue  entre  Achille  et  Anlilogue. 

3.  Lucion  :  Dialorfiie  de  Mausole  etDiogène. 

i.  Les  cimetières  du  commun  peuple  étaient  autour  de  l'église.  Parfoison 
enterrait  même  dans  réglise. 

'6.  Ce  nom  est  généralement  en  Béarn  ■•  Cam  deous  cagots  ». 


LES  GAGOTS   ET   LES  CHARGES   ECCLESIASTIQUES  207 

commun;  le  Parlement  de  Bordeaux  dut  même  intervenir  en 
faveur  des  cag-ots,  le  31  janvier  1710.  A  Biarritz  en  1G80 
survint  une  atîaire  du  même  genre.  Cette  affaire  aurait  pu 
amener  un  conflit  entre  l'évêque  de  Bayonne  et  les  juges 
temporels,  si  nous  en  croyons  la  consultation  que  rédigea 
l'avocat  Bruix  à  ce  sujet,  la  ville  de  Biarritz  voulant  faire 
déterrer  un  cagot  qui  venait  d'être  enseveli  au  cimetière 
commun;  les  poursuites  engagées  devaient  être  portées 
devant  le  Tribunal  de  Tévêque,  mais  pour  éviter  d'agir  de  la 
sorte  on  prit  la  chose  comme  voie  de  fait  et  trouble  à  la  pos- 
session, choses  qui  relevaient  du  juge  temporel,  et  on  eut 
soin  de  faire  auprès  de  l'évêque  des  démarches  respectueuses 
propres  à  éviter  son  intervention  '. 

En  1664  commença  à  Bagnères-de-Bigorre  une  affaire  con- 
cernant la  sépulture  d'un  certain  cagot  qui  venait  d'être  faite 
chez  les  Dominicains;  le  procès  fut  poursuivi  devant  l'official 
de  Tarbes.  C'est  encore  sur  un  sujet  identique  que  se  pro- 
nonça le  Parlement  de  Toulouse  le  20  août  1703. 

Admission  aux  charges,  honneurs  et  ordres  de  f Eglise.  — 
La  lèpre  rendant  impossible  tout  ministère,  l'admission  aux 
ordres  sacrés  fut  interdite  aux  lépreux.  C'est  pour  cette  raison 
que  jamais  les  cagots  ne  furent  admis  à  recevoir  le  sacre- 
ment de  l'ordre.  Ce  n'est  qu'au  cours  de  la  seconde  moitié  du 
xviii'  siècle  que  l'on  commença  à  déroger  à  cette  règle.  Mon- 
seigneur de  Romagne,  évêque  de  Tarbes,  mort  en  1768,  fut 
le  premier,  dit-on,  à  conférer  la  prêtrise  à  un  cagot. 

Les  confréries  religieuses  leur  furent  fermées  jusqu'au 
xviii°  siècle  ;  l'évêque  de  Bayonne  s'éleva  d'ailleurs  contre  les 
h;ibitants  de  Villefranque  qui  refusaient  aux  cagots  l'entrée 
«lans  leurs  confréries.  En  plusieurs  paroisses  il  y  avait  en 
revanche  des  confréries  pour  les  seuls  cagots.  Quoiqu'un  arrêt 
du  Parlement  de  Navarre,  du  21  avril  1722,  eût  enjoint  de 
«  les  admettre  aux  confréries  et  autres  assemblées  pieuses  », 
on  sait  qu'en  17')G,  la  confrérie  des  Pénitents  blancs  de  Pau 
ne  consentit  à  recevoir  un  riche  cagot,  qu'après  mûre  déli- 
bération, et  moyennant  le  paiement  d'un  droit  très  élevé. 

1.  Le  lecttnir  Irouveni  giviml  inlérèl    ;i   la  Iccliirc  de  ce  document,  iiublié 
sous  le  N°  60. 


208  IlISTdlHI-:  .U'IUIJIQUE 

Quant  aux  divers  honneurs  et  charges  de  l'Eglise  ils 
ne  furent  ouverts  aux  cagots  qu'à  partir  (hi  xvu"  siècle,  par 
une  ordonnance  du  commissaire  de  parti  en  la  généralité  de 
Guyenne,  du  29  avril  1G97,  des  arrêts  du  Parlement  de  Bor- 
deaux des  12  mai  1699,  9  juillet  1723,  19  janvier  1724, 
27  mars  1738;  d'autres  arrêts  du  Parlement  de  Navarre 
s'échelonnant  depuis  le  4  décemhre  1088  continrent  implicite- 
ment les  mêmes  prescriptions,  de  même  les  arrêts  du  Parle- 
ment de  Toulouse  des  20  août  1703  et  11  août  1745  '. 

1.  On  retrouve  encore  une  trace  des  vieux  préjugés,  en  particulier  à  Saint- 
Jean-de-Luz,  où  le  peuple  s'oppose  toujours  à  ce  que  les  enfants  de  chœur 
soient  pris  chez  les  cascarots. 


CHAPITRE  II 

DE   LA   QUALITÉ   DES    CAGOTS 
LEURS   PRIVILÈGES   ET   LEURS   INCAPACITÉS 

I.   —   LE    PRIVILÈGE    DE   JURIDICTION 

A  l'époque  où  les  lépreux  commencèrent  à  être  nombreux 
en  France,  on  s'inquiéta  de  prendre  des  mesures  propres  à 
enrayer  l'extension  du  mal;  pour  ce  faire,  les  hygiénistes  du 
vi''  siècle  ne  connaissaient  qu'un  seul  moyen  :  empêcher  les 
malades  de  se  déplacer.  Les  quelques  léproseries  fondées  à 
cette  époque  étaient  insuffisantes  à  isoler  les  victimes  du 
mal.  tl  était  naturel  que  l'Eglise,  toujours  prête  à  secourir  les 
malheureux,  et  que  les  religieux,  à  qui  seuls  incombait  le 
soin  des  malades,  s'occupassent  des  lépreux.  C'est  à  cette 
époque,  que  le  troisième  concile  de  Lyon  (383),  prenant  une 
mesure  que  les  autorités  civiles  avaient  négligée,  mit  les 
lépreux  de  chaque  diocèse  sous  la  garde  de  révê(|ue;  celui-ci, 
en  leur  assurant  le  nécessaire,  leur  enlevait  tout  motif  de 
mener  une  vie  errante'.  C'est  ainsi  que  l'Eglise  mit  en  pra- 
tique ce  qui  se  faisait  sous  la  loi  mosaïque,  et  que  non  seule- 
ment elle  prit  entre  ses  mains  les  intérêts  des  lépreux,  mais 
encore  leurs  causes.  A  partir  du  concile  de  Nog'aret  (1291),  les 
lépreux  semblent  en  ellet  être  uniquement  soumis  à  la  juri- 
diction   ecclésiastique,   puisque   ce  concile  décrétait  que    le 

i.  "  l'iacuit  eliam  universo  concilio,  ul  unuscnjusquc  civilalis  leprosi,  (/ui 
inlru  terrilorium  civilalis  ipsius  aul  iiascunlur,  aul  videntur  consislcre,  ah 
episcopo  ecclesiie  ipsiiis  su fficienlia  alimenta,  el  iiecessaria  veslimenla  accipianl, 
ut  illis  per  alias  civilales  vagandi  licenlia  denegetur.  » 

Fay.  14 


210  HlSTlilUh:  JiniUIOUK 

lépreux  n'avait  pas  à  répondre  à  la  convocation  du  juge 
séculier,  en  ce  qui  concernait  ses  actes'. 

Cette  situation  juridi(jue  était  propre  à  amener  des  conflits 
dans  les  procès  où  Tune  des  parties  relevait  du  bras  séculier. 
En  réalité  la  difficulté  était  minime,  car  il  semble  qu'on 
appliqua  en  ce  cas,  aux  lépreux,  la  même  rèp^le  qu'aux  clercs. 

Après  l'invasion  sarrasine,  surtout  a[)rès  les  croisades,  la 
lèpre  avait  pris  une  si  irrande  extension,  que  le  sol  de  Franco 
se  couvrit  de  léproseries.  Ces  léproseries  étaient  pour  la  plu- 
part administrées  par  l'ordre  des  Hospitaliers  de  Saint- 
Lazare;  d'autres  appartenaient  à  des  chapitres,  à  des  ordres 
religieux,  à  des  évé(|ues.  Ces  léproseries  étaient,  en  fin  de 
compte,  toutes  à  l'Eglise.  Qu'elles  présentassent  l'aspect  d'un 
hôpital  ou  d'un  village,  les  lépreux  qui  y  habitaient  étaient 
vassaux  ou  même  serfs  de  l'Église,  et  relevaient  de  ce  fait  du 
tribunal  de  leur  seigneur,  l'évéque.  Mais  tous  les  lépreux 
n'étaient  pas  enfermés  dans  des  léproseries.  Ceux  qui  vivaient 
librement  avaient  conservé  leur  capacité  civile,  chacun  selon 
la  classe  de  la  société  qu'il  occupait. 

Devenus  lépreux  les  seigneurs  et  les  nobles  trouvaient  à  se 
soigner  chez  eux,  et  parfois  se  donnaient  à  l'Eglise;  les  serfs 
étaient  donnés  aux  églises  ou  aux  monastères  où  ils  trouvaient 
l'afTranchissement  et  devenai<'nt  colliberts.  Pour  les  hommes 
libres,  la  situation  était  bien  différente.  Dans  le  sud-ouest  de 
la  France,  la  règle  généralement  adoptée  est  celle  qui  se  lit 
aux  Fors  de  Navarre  :  on  conduisait  le  malade  hors  de  la 
ville  et  là  on  lui  donnait  une  maison  ou  une  cabane,  la  femme 
du  malheureux  pouvait  le  suivre  dans  sa  retraite.  Ainsi  isolé, 
le  lépreux  restait  soumis  à  certaines  coutumes,  qu'avaient 
dictées  les  idées  de  prophylaxie  en  cours  au  moyen  âge,  et 
que  l'Eglise  avait  publiées  en  ses  conciles.  Ces  lépreux  ne 
sont  autres  que  les  agots  ou  cagots.  En  Béarn,  il  est  possible 
qu'ils  soient  demeurés  sujets  du  seigneur  dont  ils  avaient  reçu 

1.  «  Item,  quod  leprosis  super  acfionibiis  personalifnis  non  conven  ianlur  coratn 
JuUicibus  sœcularihus.  et  si  conventi  fuerinl,  non  leneanlur  respondeic  coratn 
ipsix,  et  ad  inlerese  lenenntiir  eisdein,  '/ui  eos  sic  procurnverint  conveniri  :  et 
nihilmninw!  fudicei  xxculares  compellanlur  per  cenxuram  ecclesia^ticam,  ne 
ipsns  super  talibus  artionihus  respondere  compellant.  •  Concilium  Nogaro- 
liense.  Acta  conciliorum,  vu,  col.  1161,  chap.  v. 


PRIVILEGE  UE  JURIDIGTIUiN  2H 

leur  terre;  en  Navarre,  ils  appartenaient  à  l'Eglise  du  jour 
même  de  leur  séparation.  Il  semble  à  première  vue  qu'il  n'y 
ait  pas  de  règle  générale  en  ce  qui  concerne  le  privilège  de 
juridiction,  chez  les  cagots. 

Nous  avions  espéré,  en  étudiant  les  cacouseries  de  Bre- 
tagne (qui  à  tant  d'égards  sont  identiques  aux  cagoteries  du 
Sud-Ouest),  trouver  une  solution  à  une  question  que  la  rareté 
des  documents  rendait  difficile  à  résoudre.  Les  documents 
bretons  sont  en  effet  d'une  grande  précision.  On  y  voit  qu'au 
xvn"  siècle  tous  les  cacous  se  reconnaissaient  vassaux  et 
sujets  de  l'évêque  dans  les  diverses  diocèses.  Le  Parle- 
ment de  Bretagne  ne  s'occupa  pour  la  première  fois  des 
cacous,  que  pour  ordonner  une  enquête  destinée  à  faire  savoir 
si  réellement  ils  étaient  lépreux.  Nous  avons  sous  les  yeux 
les  rapports  faits  sur  ces  enquêtes;  ces  documents  encore 
inédits  concluent  à  la  disparition  de  la  lèpre.  N'empêche 
que  l'évêque  de  Vannes,  en  particulier,  comptait  encore,  au 
XVIII*  siècle,  les  cacous  parmi  ses  sujets.  Hosensweig-',  et 
depuis  M.  Trevedy^  ont  dit  que  les  cacous  du  diocèse  de 
Vannes  se  trouvaient,  au  xviii^  siècle,  au  temporel  comme  au 
spirituel,  sous  la  juridiction  de  l'évêque,  sauf  pourtant  les 
caquineries  faisant  partie  du  domaine  royaP.  L'exception 
que  signalent  ces  auteurs  n'est  pas  justifiée,  les  documents 
encore  inédits  que  nous  avons  entre  les  mains,  la  contredisent 
de  la  façon  la  plus  formelle. 

Ainsi,  les  cacous  de  Bretag-ne,  si  comparables  aux  cagots, 
jouissaient  du  privilège  de  juridiction.  Il  est  à  présumer  ({ue 
les  cagots  du  Sud-Ouest  étaient  dans  la  même  situation. 
Nous  verrons  jusqu'à  quel  point  cette  présomption  est  justifiée. 

1.  Rosensweig,  Les  Cacous  de  Bretaf^nc  {liull.de  la  Soc.  Pohjmalkiqae  du 
Morbihan,  1871,  deuxième  semestre,  p.  154). 

i.  Trevedy,  (-a(]uins  de  Bretaf,'ne  {liidl.  Soc.  Polym.  du  Morbihan,  1003, 
fasc.  2,  p.  209). 

3.  Nous  regrettons  que  M.  Rosensweig  n'ait  ])as  indiqué  sur  quel  document 
il  s'appuie  pour  faire  celle  ariirmalion,  d'autant  qu'un  document  daté  de 
1771  nous  montre  <}ue  les  aveux  de  vassalité  à  l'évèiiue  de  Vannes  faits  par 
les  cacous  de  Saint-Caradec  d'ilennebout,  le  12  septembre  1()73,  par  ceux 
d'Ambon,  le  17  novembre  1697,  et  ceux  de  Plumeret,  le  lo  août  1672  étaient 
encore  pris  en  considération  à  celle  date  (1777).  Ces  trois  cacouseries  étaient 
en  domaines  royaux.  Nous  nous  réservons  de  publier  plus  tard  ces  docu- 
ments encoie  inédits. 


212  HISTOIIIE  JUniDlQUE 

A  plus  d'un  égard,  les  lépreux,  et  en  particulier  les  lépreux 
libres  ou  cagots,  peuvent  être  mis  en  parallèle  avec  les 
clercs;  comme  eux  ils  ])Ouvaient  se  marier;  comme  eux  ils 
jouissaient  de  certains  privilèges.  Non  seulement  l'Eglise 
réclamait  toute  juridiction  sur  les  lépreux,  parce  qu'ils  étaient 
choses  pies,  mais  encore  elle  avait  décidé,  comme  pour  les 
clercs,  qu'ils  seraient  exempts  des  charges  personnelles,  et 
peut-être  aussi  du  service  militaire. 

Le  privilège  de  juridiction  était  si  important,  et  il  était  si 
propre  à  amener  des  conflits,  que  peu  à  peu  il  se  perdit  sous 
TefTort  des  princes.  La  seule  chose  qu'on  pouvait  invoquer 
efficacement  pour  le  maintenir  chez  les  cagots,  était  la  con- 
statation de  la  lèpre.  Du  jour  oii  la  lèpre  fut  révoquée  en 
doute,  la  juridiction  civile  se  reconnut  d'office  le  droit  de 
connaître  de  toutes  les  affaires  des  familles  jadis  réputées 
lépreuses.  Exception  cependant  pouvait  exister,  dans  certains 
pays,  quand  les  familles  en  question  tenaient  leurs  terres  des 
évèques,  qui  de  ce  fait  restaient  leurs  souverains.  C'est  ce  qui 
eut  lieu  en  Bretagne. 

Dans  la  région  qui  fait  le  sujet  de  cet  ouvrage,  les 
lépreux  relevaient  aussi,  au  moius  pendant  le  moyen  âge,  des 
tribunaux  ecclésiastiques.  Seuls,  à  cette  époque,  les  cagots 
de  Béarn  semblent  avoir  fait  exception. 

L'évêque  était  à  la  juridiction  ecclésiastique  ce  que  le  sei- 
gneur souverain  ou  le  roi  étaient  à  la  juridiction  civile.  Son 
tribunal  ou  Officialité  était  présidé  par  l'Ordinaire,  c'est-cà- 
dire  l'évêque  lui-même,  ou  encore  par  son  représentant, 
l'archidiacre.  Il  convient  de  distinguer  ce  tribunal  d'autres 
tribunaux  que  présidaient  des  dignitaires  de  l'Eglise,  et  qui 
s'étendaient  sur  des  justices  temporelles  dépendant  de  biens 
ecclésiastiques  composant  leurs  bénéfices;  quoique  les  titu- 
laires de  ces  justices  fussent  ecclésiastiques,  celles-ci  ne  diffé- 
raient pas  des  justices  appartenant  à  des  seigneurs  séculiers; 
c'est  pourquoi  la  procédure  qui  y  était  suivie  était  celle  des 
cours  féodales,  le  droit  y  était  appliqué  selon  la  coutume 
locale,  et  les  appels  étaient  portés  devant  les  seigneurs  féodaux'. 

i.  Voir  Esnicin.  Histoire  du  Droit  français,  p.  2'<(S. 


PRIVILÈGE  DE  JURIDICTION  213 

Il  est  nécessaire  de  rappeler  celte  distinction  quand  il  s'agit 
de  traiter  des  cagots,  car  s'il  est  certain  que  plusieurs  d'entre 
eux  appartinrent  pendant  longtemps  au  For  de  l'Eg-lise,  il 
n'en  est  pas  moins  vrai  que  souvent  on  en  trouve  appartenant 
à  des  justices  temporelles  dont  les  titulaires  étaient  ecclésias- 
tiques. La  distinction  est  facile  à  faire  dans  quelques  cas, 
dans  d'autres  au  contraire  l'insuffisance  des  preuves  ne 
permet  que  de  faire  des  conjectures. 

Il  est  certain,  par  exemple,  qu'à  Dax  aux  xiv''  et  xv"  siècles 
les  cag-ots  jouissaient  du  privilège  du  For.  C'était  l'avis  de 
l'évêque  de  Dax,  en  1320.  On  sait  en  effet  (P.  J.  N"  181)  qu'à 
cette  époque  un  certain  Dominique,  lépreux  libre  de  la  paroisse 
de  Saint-Georges  des  Sables,  sur  le  territoire  appartenant  à 
Amanieu  d'Albret,  seigneur  de  Maremne,  avait  été,  pour 
certain  crime,  arrêté,  jugé  et  condamné  à  mort  par  le  Tri- 
bunal civil,  puis  enfin  exécuté  sur  le  bûcher.  L'évêque  de 
Dax  s'éleva  contre  ce  jugement,  disant  qu'il  avait  toute  juri- 
diction non  seulement  sur  les  lépreux  de  Maremne  mais 
encore  sur  ceux  de  tout  le  diocèse  de  Dax,  et  que  par  consé- 
quent c'était  un  attentat  à  sa  juridiction  que  d'avoir  procédé 
sans  lui  à  une  telle  condamnation.  L'évêque,  pour  certains 
motifs  inconnus,  fit  alors  arrêter  tous  les  lépreux  du  diocèse. 
Les  sujets  du  roi  et  duc  soutinrent  aussitôt  que  les  lé[)reux 
étaient  soumis  à  la  juridiction  civile,  en  particulier  dans  les 
affaires  criminelles,  que  le  grand  justicier  en  ces  afîaires  était 
le  roi,  et  que,  par  conséquent,  l'évêque  avait  agi  préjudiciel- 
lement  à  l'autorité  du  souverain.  L'évêque  de  Dax  précisa 
alors,  disant  que  les  lépreux  relevaient  de  son  autorité  tant 
en  matières  civiles  que  criminelles. 

Un  accord  intervint  entre  les  parties,  remettant  à  des  arbi- 
tres le  soin  de  trancher  le  différend.  On  ignore  quelle  fut  la 
sentence,  mais  il  est  fort  probable,  ainsi  qu'il  en  était  d'usage 
pour  les  clercs,  que  ce  fut  au  bras  séculier  que  furent  remis 
les  lépreux  criminels,  mais  que  le  juge  civil  ne  devait  pas  pro- 
céder extra  conscienliam  ponti/icis. 

Cette  solution  fut  vraisemblablement  adoptée  dans  tout  le 
Sud-Ouest,  en  ce  qui  concerne  les  afîaires  criminelles;  pour 
les  matières   civiles,  il  semble  au  contraire  que  les  cagots 


214  HISTOIRE  JURIDIQUE 

plaidaient  devant  le  Iriljunal  ecclésiastique.  La  chose  est  for- 
mellement indi(juée  dans  les  coutumes  de  Dax'.  Cependant 
si  un  caîîot  poursuivait  un  homme  sain,  il  devait,  en  vertu 
du  principe  universellement  adopté,  s'adresser  au  tribunal 
laïque  dont  relevait  l'accusé". 

Il  est  possible  toutefois  que  très  tôt  il  fut  permis  aux  cag-ots 
de  plaider  dans  les  alîaires  civiles  devant  les  tribunaux  civils, 
l'évêque  étant  prévenu,  et  pouvant  s'y  faire  représenter  par 
un  avoué  {advocatus). 

Si  nous  passons  en  Navarre,  il  est  plus  évident  encore  que 
les  cagols  étaient  sujets  de  l'Eglise,  puisque,  désireux  d'être 
affranchis  de  leur  condition,  ils  adressèrent  leur  requête  au 
pape.  Si,  devant  les  lenteurs  de  l'enquête,  ils  se  tournèrent 
vers  les  cortès  de  Navarre,  ce  fut  pour  que  ceux-ci  deman- 
dassent au  prieur  et  à  l'archidiacre  de  Sancta  Gema  de  prendre 
leur  requête  en  considération;  c'est  d'ailleurs  ce  qui  arriva. 
Si  le  jugement  rendu  le  30  avril  1519  n'avait  traité  que  des 
questions  religieuses,  on  pourrait  hésiter  à  admettre  que  les 
agots  relevaient  du  tribunal  de  l'évêque,  mais  on  y  trouve  préci- 
sément des  dispositions  d'un  ordre  plus  général  telles  (jue  celle- 
ci  :  «  Nous  ordonnons...  que  les  agots  n'auront  à  souffrir  d'au- 
cune différence,  distinction,  séparation,  isolement,  opprobre, 
ignominie,  injure  ou  infamie...  dans  les  assemblées  qui  ont  lieu 
dans  les  églises  ou  dans  d'autres  lieux.  »  Ce  jugement  ordonnait 
en  outre  aux  fidèles  d'admettre  les  agots  dans  leur  conversa- 
tion et  de  les  laisser  participer  librement  à  la  vie  commune. 

Ce  jugement  reconnaissait  les  agots  indemnes  de  toute 
maladie  ou  tare;  il  leur  enlevait  donc  le  seul  motif  qui  leur 
permît  de  se  réclamer  de  la  juridiction  de  l'évêque.  De  fait, 
depuis  cette  époque,  les  documents  montrent  clairement  qu'en 
Labourd  et  Navarre,  les  agots  relevaient  du  pouvoir  civil. 

En  1589,  à  Cazères  sur  l'Adour,  dans  une  affaire  crimi- 
nelle où  un  cagot  est  compromis,  c'est  l'archiprêtre  que  la 
légende  fait  intervenir  comme  haut  justicier. 

1.  «  Dat  que  lo  crestian  sie  deu  for  de  la  r/lisie.  » 

2.  Dans  les  coutumes  de  Dax  on  lit,  en  elTet,  à  propos  des  saisies  mobi- 
lières, que  le  cagot  pouvait  saisir  une  personne  laïque,  quoique  le  cagot  fût 
du  for  de  l'Église,. et  le  laïc  de  celui  lUi  seigneur.  Pour  cela  il  devait  s'adresser 
au  tribunal  du  seigneur,  car  «  Tactor  deu  seguir  lo  for  deu  reu  ». 


PRIVILÈGE  DE  JURIDICTION  215 

A  Condom  et  à  Marmande,  au  xiv"  siècle,  les  cagots 
étaient  si  comparables  aux  lépreux  que  nous  croyons  pouvoir 
admettre  que  jusqu'à  cette  époque  au  moins  ils  jouissaient 
du  privilège  du  For. 

Quand  il  s'agit  de  cagots  censitaires  d'abbayes  ou  de  cha- 
pitres, un  doute  peut  s'élever  dans  l'esprit.  On  sait  qu'à  Bor- 
deaux ils  payaient  un  cens  au  chapitre  de  Saint- André,  au 
xv"  siècle.  A  la  même  époque,  les  cagots  de  Saint-Sever, 
Sainte-Eulalie,  Soustras,  Montant,  etc.,  étaient  censitaires 
de  l'abbaye  de  Saint-Sever.  Au  xvni''  siècle,  les  cagots  de 
Saint-Laurent  et  de  Mont-de-Marsan  payaient  le  cens  au  cou- 
vent de  Sainte-Glaire  de  cette  ville.  A  Bayonne  comme  à 
Saint-Sever  les  cagots  étaient  censitaires  d'abbayes;  de 
même  à  Peylas  dans  le  pays  de  Foix  et  ailleurs  encore. 

Nous  croyons  qu'au  moins  une  partie  de  ces  cagots  quoique 
sujets  d'ecclésiastiques  appartenaient  à  la  juridiction  laïque. 
La  chose  est  certaine,  en  particulier,  pour  les  cagots  de  Peylas. 

On  ne  peut,  dans  cette  étude,  tenir  compte  des  jugements 
et  décisions  prises  par  les  tribunaux  ecclésiastiques,  les 
évêques  ou  les  vicaires  généraux  dans  les  affaires  survenues 
à  Bagnères-de-Bigorre  (1GG4-1667),  à  Mombert  (1699),  ou  à 
Biarritz  (1680),  car  ces  atîaires  se  rapportent  à  des  questions 
de  cimetière.  Des  cagots  ayant  été  enterrés  ailleurs  que  dans 
leur  cimetière,  des  troubles  survinrent  que  l'autorité  ecclé- 
siastique avait  droit  de  réprimer  parce  que  le  cimetière  était 
terre  d'Église.  Les  tribunaux  civils  ne  pouvaient  connaître 
de  ces  affaires  que  s'ils  étaient  saisis  par  des  plaintes  pour 
voies  de  fait  ou  troubles  à  la  possession;  c'est  ce  qui  arriva 
à  Biarritz,  en  1680,  où  on  se  contenta  de  s'assurer  du  silence 
do  l'évoque  par  une  démarche  respectueuse. 

Au  xvu'  siècle,  de  rares  évèques  avaient  conservé  des  droits 
sur  quelques  cagots,  qui  |»ar  ailleurs  étaient  leurs  vassaux. 
C'est  à  peine  si  l'on  trouve  encore  des  restes  du  privilège  de 
juridiction  à  ïarbes,  à  Salies',  et  dans  le  diocèse  d'Auch  ^ 

1.  l^es  ca^'ots  de  S.ilios  ne  pouvaient  fournir  de  mémoires,  qu'accompagnés 
d'une  iille<lalion  du  curé  ou  d'un  vicaire. 

2.  Nous  avons  lout  lieu  de  croire,  que  jusque  dans  les  premières  années 
du  xviir  siècle,  les  cagots  du  diocèse  d'Aucli  furent  sujets  de  lévêque; 
malheureusemeut   nos  recherches    ne    nous    ont   jusqu'ici    apporté  que  des 


21 G  HISTOIRE  JURIDIQUE 

Encore  ces  cagots  n'étaient-ils  qu'en  très  petit  nombre, 
presque  tous  étant,  dès  le  xvn"  siècle,  vassaux  d'un  seigneur. 

En  lîéarn,  contrairement  à  ce  qui  a  été  dit  pour  les  pays 
voisins,  les  cagots  semblent  avoir  relevé  uniquement  de  la 
juridiction  du  Souverain,  dès  le  xiv^  siècle.  Il  est  possible 
qu'il  en  était  ainsi  du  consentement  des  évêques  de  Lescar  et 
d'Oloron.  Ce  qui  est  certain,  c'est  que  les  cagots  de  Héarn 
étaient  vassaux  du  seigneur  souverain,  à  qui  ils  payaient 
francau  et  taille,  à  qui  ils  rendaient  l'hommag^e,  et  de  qui  ils 
reçurent  en  1319  le  privilège  d'être  exemptés  de  la  taille.  11 
est  à  remarquer,  dans  le  même  sens,  que  les  Fors  de  Béarn  sont 
les  seules  lois  anciennes  qui  définissent  la  qualité  des  cagots. 

Rappelons  que  certains  cagots  jouissaient  d'alleux;  sur 
ceux-ci,  seul  le  seigneur  souverain  avait  des  droits  en  tant  que 
justicier.  Ajoutons  enfin  que  nous  n'avons  pas  rencontré  dans 
nos  documents  béarnais  un  seul  cagot  censitaire  d'une  abbaye 
ou  d'une  église,  ni  aucun  document  qui  put  faire  soupçonner 
qu'un  cagot  quelconque  ait  appartenu  en  Béarn  à  la  juridic- 
tion ecclésiastique. 

Nous  pouvons  donc  conclure,  sur  la  foi  de  nos  documents, 
que  les  cagots  de  Guyenne,  de  Gascogne,  de  Soûle  et  de 
Labourd  jouirent  longtemps  du  privilège  de  juridiction;  que 
ceux  de  Navarre  perdirent  ce  privilège  en  1319;  enfin  qu'en 
Béarn  ils  semblent  n'en  avoir  point  joui  au  moins  à  partir  du 
xiv^  siècle;  peut-être  qu'en  ce  pays  la  présence  de  l'évêque  de 
Lescar,  ou  de  quelqu'un  de  ses  advocali  à  la  Cour,  suffisait  à 
sauvegarder  les  droits  que  l'église  eût  pu  réclamer. 

Il  est  certain,  par  contre,  qu'en  Béarn,  les  lépreux  reclus 
relevaient  du  tribunal  de  l'évêque. 

II.   —    DES   CAGOTS    ET    DES    COLLIBERTS.   —   LESCAGOTS 
AFFRANCHIS,    ET    VASSAUX 

Le  lecteur  a  déjà  remarqué  sans  doute  que  les  cagots 
semblent  avoir  appartenu  à  une  classe  de  personnes  intermé- 

lenseignemenls  trop  incomplets  pour  que  nous  puissions  aller  jusqu'à  affir- 
mer ce  qui,  dans  l'état  actuel  de  nos  connaissances,  ne  nous  paraît  devoir  être 
qu'une  hypothèse  très  probable. 


CAGOTS   ET   COLLIBKRTS  217 

diaire  entre  les  hommes  libres  et  les  esclaves.  Cherchant  à 
déterminer  à  laquelle  de  ces  classes  intermédiaires  appar- 
tenaient les  cagots,  on  ne  peut  qu'éliminer  colons  et  lites  pour 
s'arrêter  aux  colUberts.  Il  y  a,  en  effet,  entre  les  cagots  et  les 
colliberts  de  grandes  analogies,  mais  aussi  des  différences 
essentielles. 

Tous  les  colliberts  étaient  descendants  d'affranchis;  les 
cagots,  s'ils  étaient  parfois  descendants  d'affranchis,  étaient 
toujours  fils  de  lépreux.  L'un  rentrait  dans  le  collibertas  par 
l'affranchissement,  l'autre  dans  un  état  comparable  par  la 
lèpre.  C'est  là  que  réside  la  différence  essentielle  entre  ces 
deux  états. 

Les  colliberts,  ou  cuverts,  sont,  avons-nous  dit,  des  descen- 
dants d'affranchis.  On  les  connaissait  à  l'époque  romaine,  et 
on  en  traitait  dans  les  lois  lombardes.  Ils  n'étaient  pas  tout  à 
fait  libres.  Au  moyen  âge,  leur  condition  paraît  n'avoir  pas 
été  très  nettement  définie;  dès  le  xi"  siècle,  époque  à  laquelle 
commence  l'histoire  des  cagots,  la  position  intermédiaire  des 
colliberts  arrêta  quelques  curieux;  l'un  d'eux  nous  transmit 
une  définition  particulièrement  claire  : 

«  Qu'est-ce  que  le  collibert?  C'est  celui  qui  était  esclave  et 
que  son  maître  dans  un  sentiment  de  piété  a  donné  à  un  évê- 
que  ou  à  une  église  pour  la  rémission  de  ses  péchés.  Il  l'a 
donné,  il  l'a  remis  à  la  Libertas  ecclesiastica,  non  pas  pour 
qu'il  soit  désormais  entièrement  libre  ou  affranchi,  mais  afin 
qu'il  vive  sous  la  domination  de  sa  nouvelle  famille  religieuse, 
à  certaines  conditions  qu'il  ne  pourra  transgresser.  Exemple  : 
j'ai  un  esclave,  servus  :  il  est  mon  esclave  :  il  n'est  ni  affran- 
chi [libcrtus),  ni  collibert.  Mais,  pour  le  salut  de  mon  àme, 
je  le  donne  à  une  église  devant  l'autel  de  cette  église,  à  la 
charge  par  lui  de  payer  chaque  année  à  cette  église  une  rede- 
vance, un  cens  fixé  par  moi  ou  de  s'acquitter  d'une  prestation 
personnelle.  Dès  lors,  il  ne  sera  plus  mon  esclave;  mais  il 
sera  devenu  collibert'.  » 


I.  Définition  résumée  par  P.  Viollet  [Histoire  du  droit  civil  français,  1905, 
|).  '.Vi'  L301J),  d'après  un  te.\te  du  xi"  siècle  publié  par  Lampreclit,  Deilraege  zur 
lies  cliictile  des  franz.  Wirttischaflslebens  im  elflen  J ahrlinndert ,  Leipzig,  18"8, 
p.  loi. 


218  HlSTdlIlE  JURIDIQUE 

On  esl  frappé  dès  l'aliord  par  les  termes  <le  cette  définition 
dont  chaque  partie  trouve  un  exemple  dans  nos  documents. 
C'est  ainsi  que  Bénédicte,  fille  de  Garsias  (ialinus,  donna  un 
cagot  à  l'abljave  de  Lucq,  en  même  temps  que  des  terres,  et 
ceci  pour  la  remplacer,  car  elle  s'était  donnée  ob  remedio 
anima'  su;v.  On  pourrait  croire  qu'il  s'agit  ici  d'un  cag^ot  affran- 
chi; cependant,  vu  la  situation  et  la  fortune  du  frère  dAuriol 
Donat  (c'était  le  nom  du  cagot  en  question)  il  est  évident  que 
celui-ci  était  un  homme  libre.  Sa  donation  à  l'abbaye  ne  doit 
nous  étonner  qu'à  moitié,  car  il  était  lépreux,  de  date  récente 
sans  doute  et  de  ce  fait  destiné  à  entrer  dans  une  léproserie; 
il  gagna,  à  être  donné  à  l'Eglise,  de  jouir  d'une  situation  plus 
libre.  Pareille  donation  d'un  homme  libre  ne  doit  pas  choquer, 
car  beaucoup  de  seigneurs  se  croyaient  maîtres  de  la  personne 
de  leurs  vassaux,  et  les  exemples  ne  sont  pas  rares  de  dona- 
tion et  même  de  vente  d'hommes  libres'. 

Contrairement  aux  auteurs  qui  ont  commenté  ce  docu- 
ment, nous  pensons  donc  qu'il  ne  peut  être  utile  pour 
éclairer  la  question  dont  nous  traitons  ici.  Il  n'en  est  pas  de 
même  de  certains  rôles  des  fiefs  de  Béarn  pour  les  années 
1360  et  1365".  Ces  rôles  nous  représentent  des  cagots 
payants  le  francau. 

Le  francau  était  un  droit  que  payaient  les  questaux  (ou 
serfs)  affranchis.  Il  est  remarquable  qu'en  aucun  document  ne 
figurent  de  cagots  serfs  ou  questaux;  il  n'existe  point  de 
trace  de  leur  servitude;  aucun  d'entre  eux  n'est  cité  dans  le 
registre  des  serfs  du  quartier  de  Sauveterre  pour  138(S\ 
Comment  alors  expliquer  qu'ils  aient  payé  le  francau?  Deux 
théories  peuvent  être  défendues. 

C'est  à  la  première,  la  plus  simple,  que  nous  donnons  la 
préférence.  Un  serf,  comme  tout  homme,  pouvait  être 
frappé  de  lèpre.  Le  fait  d'être  lépreux  le  mettait  dans  une 
condition  nouvelle  puisqu'il  pouvait  aussitôt  entrer  dans  une 
léproserie,  et  devenir  ainsi  sujet  de  l'Eglise;  dès  lors  il  per- 

{.  [Perreciol]  :  De  l'état  civil  des  personnes  et  de  la  condition  des  terres  dans 
les  Gaules...  En  Suisse,  aux  dépens  de  la  Société,  m.dcc.lxxxvi,  t.  I, 
p.  363-365.)  en  donne  plusieurs  exemples. 

2.  P.  J.  N  •  16,  18  et  19. 

3.  De  Kochas,  loc.  cil.,  p.  35. 


CAGOTS  ET   AFFRANCHIS  219 

(lait  la  servitude  et  devenait  libre.  En  Béarn,  cependant,  où 
il  semble  que  les  cagots  n'aient  point  appartenu  d'une  façon 
aussi  réelle  qu'ailleurs  à  l'Ég-lise,  les  princes,  estimant  la  per-' 
sonne  du  lépreux  comme  sacrée,  lui  accordaient  les  mêmes 
privilèges  que  l'Église  lui  eût  donnés,  et  dès  lors  l'affranchis- 
saient en  lui  imposant,  comme  il  était  de  règle  pour  les  affran- 
chis, une  redevance  fixe;  cette  redevance  était  appelée 
francnu  '.  Les  cagots  libres  de  naissance  ne  payaient  pas  cette 
redevance.  Enfin  <'eux  qui  effectivement  devenaient  sujets 
d'une  abbaye  ou  d'une  église,  payaient  à  celle-ci  un  cens,  soit 
qu'ils  fussent  serfs  antérieurement,  soit  que  cette  redevance 
leur  accordât  une  liberté  relative  dont  ils  n'auraient  pas  pu 
jouir  si  on  les  avait  mis  dans  une  léproserie;  ceux-ci  ache- 
taient pour  ainsi  dire  leur  liberté. 

On  pourrait  soutenir,  et  c'est  une  seconde  théorie,  qu'il 
suffisait  d'acquérir  des  biens  ayant  appartenu  à  des  serfs  ou 
à  des  alTranchis  pour  avoir  à  payer  le  droit  de  francau,  droit 
attaché  à  la  terre  et  indirectement  à  son  propriétaire  ;  c'est  ce 
que  Mourot-,  qui  fait  autorité  en  la  matière,  a  exprimé  quand 
il  écrivait  :  «  Quoique  cette  servitude  (le  francau)  fût  per- 
sonnelle sous  certains  rapports  elle  était  aussi  réelle, 
puisqu'elle  était  imprimée  aux  biens,  et  que  de  là  elle  se 
communiquait  aux  personnes  libres  ou  affranchies  qui  acqué- 
raient cette  qualité  par  la  possession  des  biens  de  cette 
nature.  »  Il  est  possible  que  les  terres  jadis  serviles  ne 
rencontrassent  que  peu  d'acquéreurs  à  cause  d'une  certaine 
ignominie  qui  les  frappait \  Les  cagots,  mal  considérés  eux 
aussi,  trouvaient  aisément  à  acquérir  ces  terres.  Il  est  toute- 
fois improbable  que  cette  circonstance  se  fût  présentée  aussi 
souvent  que  les  documents  que  nous  avons  cités  le  feraient 
croire  et,  d'autre  part,  il  est  [»robal)le  que  les  terres  appartenant 
aux  plus  anciens  cagots  leur  avaient  été  concédées  ob  mise- 
ricordiam,  moyennant  certaines  obligations. 

1.  Le  francmi  pouvait  être  remplacé  par  une  corvée;  c'est  ainsi  que  le  cagot 
<le  Hegloc  remplaçait,  au  xiv"  siècle,  sa  redevance  par  une  journée  de  fau- 
cheur. 

1.  iMourot  :  Mémoire  inédit  cité  par  liascle  de  Lagrèze,  Histoire  du  di-ottduns 
(es  l'i/rénées,  p.  46. 

3.  On  sait  en  elTet  que  le  francau  pouvait  être  payé  en  porcs  :  c'était, 
croit-on,  pour  stigmatiser  l'état  antérieurement  servile  du  propriétaire. 


•220  HISTOIRE  .irUlDlOll': 

Le  rôle  des  fiefs  pour  1360  a  un  autre  intérêt.  11  signale 
uni()uomeiit  les  franrans  de  Héarn.  Or  les  cagots  ne  repré- 
sentent qu'un  j)elit  nombre  des  sujets  qui  y  figurent;  donc 
«i  parmi  les  afTranchis  on  signale  des  individus  comme 
cagots,  c'est  qu'ils  ont  à  la  fois  la  qualité  iV affranchis  et  celle 
de  cagots.  ou  lépreux.  Il  n'y  a  pas  synonymie  entre  ces  deux 
termes,  et  ce  n'est  que  dans  un  nombre  de  cas  très  limité 
que  les  cagots  ont  pu  être  assimilés  aux  aflrancliis  ou  à  leurs 
descendants. 

Il  est  vraisemblable  cependant  que,  vu  la  grande  ressem- 
blance entre  la  condition  de  certains  cagots  et  celle  des  colli- 
berts,  il  survint  que  parfois  ces  deux  termes  furent  indifïe- 
rcmment  employés.  C'est  ainsi  que  dans  Gauthier  de  Coincy 
on  lit  :  Li  caffre pourris  et  cuivers,  c'est-à-dire  le  cagot  pourri 
et  collibert  ' . 

Comme  les  colliberts,  un  grand  nombre  de  cagots  appar- 
tenaient à  la  juridiction  de  l'Église;  mais  tandis  que  pour  les 
premiers  cette  soumission  dérivait  immédiatement  de  l'affran- 
chissement par  don  à  l'Eglise,  pour  les  seconds  elle  naissait 
du  fait  de  la  lèpre;  en  d'autres  termes,  on  devenait  collibert 
par  la  volonté  du  }U'ince,  et  cagot  par  la  volonté  de  Dieu. 

Le  collibert  était  plus  libre  qu'un  serf,  et  moins  libre  qu'un 
franc;  il  en  était  ainsi  du  cagot  dont  les  droits  civils  étaient 
limités.  Cette  constatation  fait  dire  à  Bascle  de  Lagrèze  que 
les  cagots  appartenaient  à  une  classe  intermédiaire.  Si  en  fait, 
ou,  pour  employer  des  expressions  médicales  qui  marquent 
mieux  notre  pensée,  si  symptomatiquement  cette  affirmation 
est  justifiée,  elle  est  fausse  étiologiquement. 

En  Béarn,  les  cagots  étaient  tous  affranchis  ou  hommes 
libres,  ils  possédaient  des  biens  qu'ils  tenaient  du  seigneur 
dont  ils  étaient  les  vassaux".  Cependant  leurs  droits  n'étaient 
pas  aussi  étendus  que  ceux  des  autres  vassaux,  en  ceci 
qu'ils  étaient   limités  d'une   part  par  des  obligations  et  des 

1,  On  ne  peut  tirer  argument  du  texte  de  Dufour  {De  l'ancien  Poitou  et  de 
.m  capitale...  1826,  in-8  (p.  H7j,  où  on  lit  que  dans  les  marais  du  Bas-Poitou 
il  y  a  des  gens  appelés  colliberts  ou  cagots,  cette  assertion  n'étant  fondée 
sur  aucun  document. 

2.  Les  cagots  vassaux  sont  étudiés  plus  loin,  au  chapitre  des  Biens  et  Con- 
trats. 


EXCLUSION   DU  DROIT  DE   BOURGEOISIE  22t 

incapacités,  et  que  d'autre  part  ils  jouissaient  de  privilèges. 
Nous  allons  étudier,  dans  les  paragraphes  suivants,  les  uns  et 
les  autres. 

m.   —   EXCLUSION    DU    DROIT    DE    BOURGEOISIE 
OU    VÉSINAGE 

La  communauté  {bésian  ou  vésian)  était  constituée  par  la 
réunion  des  habitants  {hésis);  elle  se  réunissait  pour  délibérer 
sur  les  intérêts  communs.  Tous  les  bésis  ou  voisins  étaient 
tenus  à  être  présents  aux  assemblées  de  la  commune.  Autre- 
fois, le  droit  de  vésinage  n'était  pas  facilement  accordé,  ce 
droit  ayant  pour  but  d'exclure  les  étrangers.  Les  lépreux^ 
Tusag-e  en  était  observé  par  toute  la  France,  ne  pouvaient 
j»as  prétendre  au  droit  de  bourgeoisie  ou  voisinag-e'.  En  était- 
il  de  môme  pour  les  cagots? 

Nous  ne  connaissons  point  de  document  oîi  il  soit  dit 
explicitement  que  les  cagots  ne  pouvaient  être  bourgeois; 
cependant,  dans  tout  le  Sud-Ouest,  la  coutume  s'accorde  à 
leur  interdire  de  contribuer  aux  charg'es  onéreuses  de  la  com- 
munauté, d'occuper  un  poste  administratif,  et  de  venir  aux 
assemblées  générales  ou  particulières,  qui  étaient  les  seuls 
privilèg-es  et  oblig'ations  des  bourgeois  ou  voisins.  C'est  pour- 
(juoi  nous  croyons  pouvoir  avancer  que  les  cagots  étaient 
exclus  du  droit  de  voisinag'e  (sauf  en  Béarn,  ainsi  que  nous 
le  dirons  plus  bas).  Ce  n'est  que  le  29  avril  1697  qu'une  ordon- 
nance voulut,  qu'en  particulier  les  cag'ots  de  Biarritz  et  d'Ar- 
cangues  fussent  admis  aux  assemblées  de  la  commune,  et 
fussent  reçus  à  ])articiper  aux  charges  municipales.  Les  jurats 
de  Biarritz  s'y  opposèrent.  Une  sentence  au  bailliage  de 
Labourd,  du  5  juillet  1718,  fut  encore  inspirée  par  le  même 
esprit  que  l'ordonnance  de  1G97;  mais  il  faut  attendre  les 
arrêts  de  1723  et  172 i  pour  voir  enfin  les  cagots  jouir  des 
droits  de  la  bourgeoisie. 

Nous  pensons  qu'en  Béarn  l'exclusion  des  cagots  du  droit 

1.  Nous  citerons  en  particulier  les  Usances  parliculière.f  de  Cid<iis,  qui 
(lisent  que  les  uieinl)res  d'une  famille  oii  il  y  a  eu  des  imlividus  lépreux. 
sont  exclus  du  droit  de  bourgeoisie. 


•222  HISTOIRE  .ILRIDIOUE 

lie  voisinage  n'était  pas  aussi  sévère  ([u'ailleurs.  Il  nous 
paraît  même  que  bon  nombre  de  cagots  furent  voisins  dans 
leur  commune,  mais  il  est  certain  qu'ils  ne  jouissaient  pas 
de  tous  les  droits  ou  privilèges  attachés  à  cette  qualité. 

Un  document  de  1524  nous  donne  la  preuve  de  la  première 
partie  de  notre  opinion,  en  nous  présentant  un  cagot  [)orlant 
le  titre  de  bourgeois,  bei>ii.  Nous  reproduisons  ici  ce  litre  dont 
l'intérêt  n'échappera  à  personne. 

30  Juin  I.'j2i.  Vente  dUdi  terrain  sis  à  Castagnéde  faite  par  Ramonet, 
ragot  dudit  lieu,  à  Bertrand  de  Forcude,  seigneur  de  Mur.  —  Archives  des 
Basses-l'arénées,  E  1 193,  fol"  Si  v'\) 

Notum  sit  que  Ramonet,  crestiaa,  besii  et  hadtant  deu  loc  de  Cas- 
tanheda,  no  costret,  etc.,  a  vendut,  etc.,  per  are  et  per  totz  temps, 
seg-ond  les  fors  et  las  costumes  de  Morlaas,  in  aie  et  in  francq  aie, 
a  Bertran  de  Forcade.  senhor  de  Tostau  aperatde  Bags  de  Mur, 
aquistan,  présent,  instipulant  et  rccebent,  et  a  Jehan  de  Forcade, 
son  fray  german,  absent,  et  a  lor  hereter  may  legitimi  participador 
de  queste  présent  pacte,  es  assaver  :  tôt  aquet  Iros  de  terre  loura- 
disse  contienen  ung  jornau  et  miey  de  terre  o  environ  qui  es  scituat 
en  lo  terratori  et  rivière  jusan  aperade  deu  Meyon,  deu  loc  de  Cas- 
tanheda  qui  confronte  de  lun  costat  ab  terre  qui  lo  ferma  i  ?  deu 
cort  de  Carressa,  thienen  de  l'autre  costat  ab  terre  qui  a  Tostau  de 
Fedembag  de  Carressa,  thienen  de  l'un  cap  ab  terre  de  Mauborde 
et  de  l'autre  cap  ab  terre  de...  ^  ab  totes  las  intrades  et  salhides  (jui  y 
son,  etc.,  et  aqueste  vente  es  stade feyte  perla  somme  do  dotze  lloris 
condans  nau  sos  Jacques  per  florii,  etc.,  que  lo  medix  Ramonet 
crestiaa  reconego  etautreya  que  los  liave  agutz,  prees  et  rcccbutz 
de  las  mans  deusditz  Bertran  et  Jehan  de  Forcade,  en  bons  diners 
daur  et  d'argent  condans,  de  manière  que  per  ben  content  et  pagat 
s'en  tengo,  lo  jorn  et  hore  que  aqueste  présent  carte  fo  retengude, 
en  renuntian  a  la  exception  de  no  numerade  peccunie,  etc.  ;  et  per 
sincq  Jacques  de  fin  que  lodit  Bertran,  per  nom  de  sy  medixs  et 
deudit  Jehan  et  de  lors  heirs  et  successors  ne  prometo  et  aiitreya 
far  et  pagar  totz  antz  annualement  et  per  cascune  feste  de  Nadau 
audit  lîamonet,  crestiaa,  o  a  son  hereter,  despulha,etc  ,  investi,  etc., 
livra  terre  et  fust,  etc.,  prometo,  etc.,  obliga,  etc.,  sosmeto,  etc., 
renuntia,  etc.,  jura,  etc.,  autreya,  etc.,  ut  in  forma,  etc. 

Actuma  Castanheda  lo  darrer  jorn  deapril,  l'an  mil  sincq  centz 
et  vingt  et  quoate. 

Testimonis  son  desso  :  Arnaud  de  la  Ren,  jurât,  Arnauton  de 
Bonamaison,  faur,  besiis  deudit  loc  de  Castanheda,  et  maeste  Pees 
de  Lasalla,  coadjutor  de  my,  Laurentz  de  Piis,  notari,  etc. 

1.  Lacune  dans  le  texlc. 


LES  CâGOTS  et  le   DUOIT   DR   BOURGEOISIE  223 

On  pourrait  supposer  que  le  cagot  bourgeois  de  Casla- 
gnède  est  une  exception,  qui  n'infirme  point  la  règle.  Mais  ce 
document  n'est  pas  le  seul  où  nous  ayons  vu  pareille  mention. 
D'ailleurs,  comment  expliquerait-on  pourquoi,  en  1663,  les 
cag-ots  de  Pau  faisaient  partie  de  la  milice  bourgeoise,  si  l'on 
n'admettait  qu'ils  étaient  bourgeois  eux-mêmes?  Comment 
comprendre  que  Jean  Lalanne  ait  été  nommé,  le  13  février 
1687,  au  poste  de  trésorier  de  l'hôpital  de  Nay,  s'il  n'avait  été 
bourgeois  de  cette  ville?  Il  est  vrai  que  cette  nominatiou  fut 
cassée  deux  jours  plus  tard,  mais,  dans  l'exjjosé  du  motif  de 
cette  décision,  on  ne  dit  pas  que  Jean  Lalanne  était  exclu  du 
droit  de  bourgeoisie,  mais  bien  qu'il  ne  pouvait  se  mêler  aux 
autres  hommes  en  raison  de  son  origine;  c'était  en  autres 
termes  lui  refuser  la  jouissance  des  privilèges  attachés  à  la 
bourgeoisie.  Est-ce  à  dire  pour  cela  que  ce  cagot  ne  parti- 
ci[tait  pas  aux  obligations  qu'entraînait  la  qualité  de  bour- 
geois? Non  sans  doute.  A  Pau,  les  cagots  prenaient  bien  leur 
part  aux  obligations  des  bourgeois';  si  on  les   exem|)ta,  le 

19  juin  1663,  de  servir  dans  la  milice  bourgeoise,  c'est  uni- 
quement parce  qu'il  était  désagréable  à  quelques  habitants  de 
les  coudoyer. 

L'arrêt  de  4  septembre  1688  ouvrit  définitivement  les 
charges  publiques  aux  cagots;  les  Etats  tentèrent  vainement 
de  s'opposer  à  cet  arrêt  (20  juin  1690),  qui  fut  renouvelé  le 
9  juillet  1692.  Une  ordonnance  du  8  mars  1696  étendit  à  tout 
le  Béarn,  la  Navarre,  la  Soûle  et  la  Bigorre,  les  décisions  du 
Parlement  auxquelles  l)eaucoup  de  communes  faisaient  une 
continuelle  oi»[)Osition.  Longtemps  encore  on  dut  sévir,  car 
de  petites  révoltes  se  manifestaient  sans  cesse.  Les  arrêts  des 

20  septembre  1721,21  avril  1722,  et  28  novembre  1730  furent 
les  derniers  à  confirmer,  que  dorénavant  les  cagots  seraient 
admis  aux  assemblées  et  autres  occasions  publiques,  et 
déclarés  capables  de  toutes  charges  et  emplois  onéreux  et 
honorables  dans  le  corps  des  communautés  des  villes  et 
villages  du  ressort. 


1.  Les  c.igols  de  Pau   «   so  dévoient  fournir  dans  la  compagnie  lors^jne  la 
bourr/eoisie  prenoil  les  armes  par  ordre  de  .MAL  les  Jurais  ». 


224  IIISTUIRK   .ILUIDinUE 

IV.    —    PRIVILÈGE    DE    L'EXEMPTION     DE    LA    TAILLE 

Il  était  de  règle  presque  générale,  au  xiv'  siècle,  que  les 
cagots,  comme  les  lépreux  fussent  sujets  de  l'Église.  Aussi, 
lorsque  le  concile  de  Morcenx,  en  1.326,  interdit  d'imposer  la 
taille'  aux  biens  des  lépreux  reclus,  l'Elglise  et  la  plupart  des 
seigneurs  étendirent-ils  peu  à  peu  aux  lépreux  libres  une 
faveur  que  la  piété,  autant  que  la  pitié,  avait  su  dicter. 

En  Béarn,  oiî  les  cagots  étaient  sujets  du  souverain, 
l'exemption  de  la  taille  ne  leur  fut  définitivement  accordée 
que  fort  tard,  et  non  pas  à  titre  de  privilège  dû  à  leur  état, 
mais  bien  sous  forme  de  concession  |tour  service  rendu. 
C'était  en  1379.  (laston  Pbœbus,  dans  un  acte  où  les  cagots 
s'engageaient  à  exécuter  tous  les  travaux  de  bois  pour  le 
cbàteau  de  Montaner,  accorda  à  ceux-ci,  «  en  raison  des 
travaux  en  question,  grâce  et  quittance  de  deux  francs  de 
fouage-  par  feu  ;  de  plus  il  les  exemptait  de  toute  contribution 
aux  tailles  communales  dans  les  lieux  qu'ils  habitaient  ».  Ce 
dernier  privilège  avait  pour  but  de  favoriser  définitivement  les 
cagots  qui  en  quelques  lieux  payaient  encore  la  taille,  quoi- 
qu'en  d'autres  cet  impôt  eut  cessé  d'être  perçu. 

Nous  croyons,  contrairement  à  ce  <jui  a  toujours  été  écrit, 
que  les  cagots  n'étaient  pas  exemptés  de  la  totalité,  du 
fouage,  en  1385. 

Nous  savons  bien  que  l'impression  (jue  l'on  retire  de  la  lec- 
ture du  dénombrement  fait  en  Béarn,  à  cette  époque,  paraît  au 

1.  Concile  provincial  de  Morcenr. 

-  L.  m.  —  De  eis  qui  talliaiiL  clericos,  religiosos,  i-eclusos   lepmsos. 

«  lîxcomunicamus,  et  cxcomiinicatos  deniinciari  iiuhlice  j)r8pcipimus 
coiniles,  Ijarones,  consules,  bajiiles,  et  alios  quosciiiiique,  qui  clericos. 
religiosos,  reclusos  leprosos,  ralione  personaruui,  vel  iiatnnionii  ipsoruni, 
ausi  fuerint  talliare,  vel  aliquid  |)ro  tallia  exigere  ah  eisilcm  :  nisi  sic 
exacla,  infra  quindecim  dies  plene  reslituerint,  requisit  »  (Sacrosancta 
concilia. ..  etc..  T.  XI,  par<  II.  col.  i767).  —  Le  concile  de  Lavaur  avait  aiilérieu- 
rcmenl  interdit  de  prélever  la  dime  sur  les  léjireux.  Le  concile  de  Paris 
répéta,  en  ISiB.  les  dispositions  du  concile  de  Morcenx. 

«  W.  Xenodochia,  leprosaria>  et  elemosynarii. 

«  Et  insuper  quod  antiqurc  constitutiones  et  nova'  canonia',  tain  in  anli- 
quis  decretalibus  quam  in  Clenientinis,  in  tilulo  de  religionis  domibus 
elemosynariis  facientes,  inviolabiliter  cl  intègre  observentur.  »  (Sacrosancta 
concilia...  T.  XI,  pars  II,  col.  191:1). 

2.  Le  fouage  était  une  espèce  de  taille  frappant  les  feux. 


LE  PRIVILÈGE  DE  LA  TAILLE  22b 

premier  abord  être  défavorable  à  notre  thèse.  Cependant  si 
l'on  tient  compte  de  la  mentioa  qui  spécifie  qu'en  tel  lieu  les 
cagots  n'ont  rien  payé  pour  leur  feu,  on  remarquera  que  cette 
mention  ne  figure  pas  partout.  Il  est  tout  à  fait  probable  que 
ne  sont  signalés  comme  ne  payant  pas  le  fouage,  que  les 
cagots  qui  étaient  taxés  pour  moins  de  deux  francs,  et  qui,  vu 
les  dispositions  de  la  charte  de  1379,  bénéficiaient  d'une 
exonération  totale.  Notre  hypothèse  est  d'autant  plus  proba- 
ble que  nous  lisons,  dans  ce  même  dénombrement,  que  le 
cagot  de  Serres-Gastet  {Sentes  de  Sent  Esxeufz)  pava  le 
fouage;  ce  qui  serait  inadmissible  si  l'exemption  avait  été 
complète  et  générale. 

En  1398,  dans  la  Rénovation  de  Cour  Maijonr,  une  modifi- 
cation importante  vint  changer  les  privilèges  des  cagots  de 
Béarn.  L'article  9  de  la  Rénovation  est  manifestement  inspiré 
du  concile  de  Morcenx,  dont  il  emprunte  le  style  même.  Cet 
article  établit  que  les  cagots,  ne  paieront  pas  la  taille  pour 
leurs  maisons,  comme  d'ailleurs  les  prêtres  et  les  hôpitaux  ', 
et  ne  contribueront  plus  aux  dons  faits  au  seigneur.  On 
remarquera  qu'il  n'est  plus  parlé  du  fouage,  vraisemblable- 
ment rétabli.  D'autre  part,  l'exemption  du  don  marque  que 
les  cagots  faisaient  antérieurement  un  don,  ce  qui  d'ailleurs 
est  vérifié  par  des  documents  datés  de  1383".  Ce  fait  établit 
que  les  cagots  étaient  toujours  vassaux  du  seigneur  de  Béarn, 
auquel  ils  rendaient  l'hommage;  ils  continuèrent  à  le  lui 
rendre,  après  1398,  mais  cessèrent  à  partir  de  cette  date  de 
lui  remettre  le  don  que  l'usage  réclamait. 

Ces  prescriptions  nouvelles  furent  observées  jusqu'au 
milieu  du  xvi*  siècle.  Lorsqu'en  1531  Henri  II  fit  rédiger  les 
Fors  et  Coutumes  de  Béarn,  le  privilège  des  cagots  fut 
amoindri.  L'article  33  du  For  dit  en  effet  que  les  cagots  ne 
paieront  pas  la  taille  pour  leurs  cagoteries,  mais  ceux  qui 
acquerront  de  nouveaux  biens,  paieront  cet  impôt,  si  ces 
biens  sont  ruraux. 


1.  Le  rapprochement  des  mots  prêtres,  hospitaliers,  cagots,  n'est  pas  for- 
tuit, il  montre  que  tous  trois  sont  exemptés  pour  un  motif  analogue,  parce 
qu'ils  sont  choses  pies. 

2.  P.  J.  N"'  23  et  24. 

Fay.  15 


226  lllSTOIUE    .ILlUniQLE 

En  lisant  cet  article  du  For.  on  ne  peut  s'empêcher  de 
reporter  son  esprit  vers  les  cacous  de  liretacrne.  On  sait  en 
effet  que  ces  derniers  jouissaient  aussi  de  l'exemption  de  la 
taille  (ou  plus  exactement  du  fouage);  mais  ceux-ci  ayant 
acquis  des  hiens,  affermé  des  héritages  pour  y  faire  du  labou- 
rage et  vendre  les  produits  de  ces  terres,  s'étaient  enri- 
chis au  point  que  le  fermier  do  fouages  se  voyait  avec  peine 
privé  de  recettes  jtourfant  désirables.  Pierre  H  fit  donc  taxer 
les  cacous  ;  mais  ceux-ci  refusèrent  de  payer.  C'est  pourquoi 
ce  prince,  par  une  ordonnance  du  18  décembre  1450',  leur 
interdit  d'acheter  des  biens  ou  d'alTermer  des  héritages.  Il  est 
certain  que  Henri  II  de  Béarn  n'ignorait  pas  ces  faits;  il  ne 
voulut  pas  priver  les  cagots  d'un  ancien  et  respectable  privi- 
lège, et  se  refusa  de  même  à  prendre  la  décision  si  peu  chari- 
table, à  laquelle  s'était  arrêté  le  duc  de  Bretagne;  et  cepen- 
dant il  voyait  avec  ennui  lui  échapper  les  redevances  atta- 
chées à  ces  terres.  Il  eut  l'habileté  de  trouver  et  d'appliquer 
la  solution  que  1  on  sail,  laissant  aux  cagoteries  anciennes 
les  privilèges  dont  elles  jouissaient,  mais  se  refusant  à  recon- 
naître, aux  acquisitions  rurales  nouvelles  des  cagots,  les 
mêmes  avantages. 

Dès  lors  il  devenait  facile  de  taxer  les  cagots.  Un  leur  fai- 
sait verser  le  cens,  le  fouage,  et  un  tribut  vraisemblablement 
analogue  au  francau  -. 

Encore,  les  cagots  de  Béarn  n'avaient-ils  pas  trop  à  se 
plaindre.  Leurs  frères  de  Navarre,  rentrés  officiellement  dans 
le  droit  commun  dès  la  première  moitié  du  xvi"  siècle,  eurent 
de  ce  jour,  sans  doute,  à  payer  la  taille.  Dans  le  pays  de  Cize, 
qui  faisait  partie  de  la  Navarre,  on  les  chargea  plus  encore, 
car  en  1579,  les  Etats  de  ce  pays  demandèrent  qu'il  fût  pré- 
levé un  impôt  sur  le  salaire  des  journées  de  travail  des  cagots. 
Sous  la  présiilence  de  Saint-Geniès,  les  Etats  se  contentèrent 
de  fixer  à  un  réal  de  Castille  la  contribution  que  les  cagots 
devraient  verser  en  l'année  courante,  laissant  aux  magistrats 

\.  Ms.  Bibl.  liât.,  fr.  22  321,  f"  o97,  509. 

L'article  concernant  les  cagols  a  été  pulilié  un  grand  nombre  de  fois. 

2.  A  moins  que  ce  ne  fU  le  francau  lui-même,  ainsi  que  nous  sommes  porté 
à  le  croire  en  présence  du  Rôle  des  impôts  pour  le  Vicbilh,  fait  au  xvi'  siècle. 
P.  J.  N"  10:{. 


LE  PRIVILEGE  DE  LA   TAILLE  227 

le  soin  d'en  déterminer  plus  tard  le  chiffre  pour  les  années  à 
venir,  selon  les  circonstances  et  les  nécessités  du  moment*. 

Revenons  au  Béarn.  Près  d'un  siècle  s'était  écoulé  sans  que 
le  privilège  de  la  taille  ne  fût  modifié,  lorsqa'en  1642,  les 
cagots  de  Castetner,  Sauvelade,  Loubieng  et  Maslacq,  deman- 
dèrent que  l'exonération  de  la  taille  ne  fût  pas  seulement 
limitée  aux  cagoteries  anciennes,  mais  qu'elle  s'étendit  sur  la 
totalité  de  leurs  maisons.  C'était  un  retour  aux  vieux  usages 
du  xiv*  siècle.  Le  comte  de  Gramont  ne  voulut  pas  y  con- 
sentir et  rappela  les  dispositions  du  for  de  Henri  11^,  lais- 
sant le  privilège  aux  seules  cagoteries  anciennes.  Il  ne  dit 
pas  que  la  taille  ne  frapperait  que  les  nouvelles  acquisitions 
rurales;  ce  règlement  aggravait  donc  un  peu  le  For^ 

Ce  règlement  modifiait  en  effet  un  peu  le  For,  tout  en 
l'expliquant,  car  il  figure  dans  la  Compilation  des  Privilèges 
et  Règlements  de  Béarn^  parue  en  1676.  Louis  XIV  jura  à  son 
avènement  de  respecter  ces  règlements  et  ces  privilèges.  On 
sait  que,  pour  le  plus  grand  bien  de  nos  parias,  il  ne  les 
respecta  pas.  Lorsque,  sous  l'impulsion  de  Du  Bois  de  Baillet, 
les  cagots  furent  définitivement  atîranchis,  aux  yeux  du  pou- 
voir et  de  la  loi,  des  distinctions  injurieuses  qui  pesaient 
sur  eux,  ils  essayèrent  de  conserver  le  privilège  qui  adoucit 
pendant  tant  de  siècles  leur  triste  condition.  Il  est  permis  de 
croire  que  partout  on  rétablissait  la  taille  sur  les  cagoteries, 
mais  avec  lenteur.  En  1707,  Pierre  de  Crestiaa,  cagot  de 
Cardesse,  demanda  d'être  déchargé  des  tailles  et  cotises  qu'on 
prétendait  lui  faire  payer.  L'affaire  vint  devant  le  Parle- 
ment, et  le  privilège  fut  aboli,  car  la  Cour  ordonna  le 
19  février  1707  que  «  les  maisons  et  terres  des  anciennes  cago- 
teries seraient  imposées  dans  le  regallement  des  tailles  et 
autres  charges  de  la  communauté  ». 

On   dira   peut-être    que    nous    n'avons  parlé   ici  que    des 


1.  P.  J.  N"  113. 

2.  Règlement  de  1042.  «  Conforméinoiit  à  l'article  'J3.  de  la  iireniière  Uidjrique 
du  For,  les  caj-'ols  ne  pourront  être  taillés  pour  le  sol  des  anciennes  cago- 
teries établies  en  leur  faveur  dans  le  pays,  mais  ils  le  seront  seulement  pour 
les  autres  biens  et  maisons  qu'ils  auront  acquis.  »  P.  J.  N"  12S. 

3.  A  vrai  dire,  cette  agf-'ravation  était  [dus  théorique  que  pratique,  puisque 
les  cagots  ne  trouvaient  pas  à  acquérir  de  biens  dans  les  villes. 


228  lllSTOIKE  .lUlUDlljLE 

cagots  de  Béarn.  C'est  vrai.  Nous  n'avons  en  elïel  rien  à  dire 
des  autres.  Il  est  vraisemblable  que,  dans  le  reste  du  Sud- 
Ouest,  les  cagots  jouirent  de  l'exemption  de  la  taille,  tant  qu'ils 
furent  sujets  des  églises.  Ils  ne  payaient  alors  qu'un  cens.  Du 
jour  où  ils  appartinrent  à  la  juridiction  laïque  ils  perdirent 
ce  privilège.  C'est  là  une  hypothèse,  que  l'absence  de  tout 
document  sur  la  question  de  la  taille  nous  permet  d'avancer. 

\.   —    OBLIGATION    DEXERCER     LA    PROFESSION 
DE     CHARPENTIER 

On  a  dit  maintes  fois  que  les  cagots  étaitMit  tous  charpen- 
tiers, menuisiers,  ou  bûcherons.  On  peut  dire  d'une  façon 
plus  générale  que  les  œuvres  du  bois  étaient  habituellement 
leur  apanage.  On  considérait  le  bois  comme  mauvais  conduc- 
teur des  infections,  en  particulier  de  la  lèpre:  partout  les 
lépreux  travaillaient  le  bois,  les  cagots  n'ont  pas  fait  exception. 

Comme  charpentiers  ils  furent  très  connus,  si  connus 
même  que,  lorsque  vers  1675  on  renonça  à  inscrire  sur  les 
registres  paroissiaux  la  qualité  de  cafjol  ou  (jesilain,  après  le 
nom  des  iotéressés,  on  écrivit  le  mot  charpentier.  Plusieurs 
quartiers  de  capots  portent  jus({u'à  nos  jours  le  nom  de 
Charpentier;  dans  le  Gers  surtout  où  les  mots  chrestia  et  capot 
ont  peu  pénétré,  de  nombreuses  maisons  de  lépreux  portent 
encore  ce  nom. 

Leur  métier  fit  collaborer  les  lépreux  de  Béarn  à  la  cons- 
truction ou  à  la  réparation  d'un  très  grand  nombre  d'édifices. 
Sous  la  direction  de  Sicard  de  Lordas  et  de  vingt-cinq 
maîtres  maçons,  les  cagots  construisirent  le  château  de  Pau  '; 
en  1379  ils  avaient  exécuté  les  travaux  de  bois  du  château  de 
Montaner*;  au  xvi"  siècle  ils  travaillèrent  aux  abattoirs  et  au 
temple  protestant  de  Pau;  le  13  mars  1396,  Berdot  de 
Candau  et  Arnaud  de  Salafranque,  sous  la  direction  du  chef 
des  cagots  de  Lucq,  Peyrolet,  exécutèrent  les  réparations  de 
l'église  d'Ogenne^;  le  14  mars  1404  et  le  22  février  14 14,  on  les 

1.  Madaune,  Henri  IV,  p."l. 

2.  Voir  à  la  partie  :  Topographie  les  pièce»  qui  se  rap|)orlenl  au  château  de 
Alonlaner,  aux  mots  Monlaner,  Lucq  et  Oloron. 

.3.  A.  B.-P.,  E  HOo,  r  73.  Voir  Topographie,  Lucq. 


OBLIGATKDN  D'ÊTRE  CHARPENTIER  229 

trouve  réparant  le  moulin  de  Navarrenx,  sous  la  direction  de 
Berduquet  de  Caresuran,  architecte  de  valeur'.  On  pourrait 
citer  bien  d'autres  travaux  encore,  à  Morlaas",  à  Loubieng-^ 
à  Arzacq  ^  et  ailleurs. 

Les  règlements  les  plus  anciens  ne  spécifient  pas  toujours 
que  les  cagots  ne  peuvent  être  que  charpentiers,  mais  en 
revanche  ils  leur  interdisent  plusieurs  autres  professions,  en 
particulier  celles  qui  ont  trait  à  l'alimentation.  C'est  ainsi  que 
la  coutume  de  Marmande  (1396)  défend  aux  gafTets  de  vendre 
du  vin  ou  de  faire  du  commerce  dans  les  tavernes;  ils  ne 
pouvaient  pas  non  plus  vendre  du  porc,  du  mouton,  ou  autres 
animaux  comestibles;  il  leur  était  interdit  en  outre 
d'extraire  l'huile  de  noix.  La  coutume  du  Mas  d'Agenais 
(1388)  défendait  de  louer  les  g-afTets  pour  les  vendanges. 
En  1471,  un  règlement  fait  par  un  notaire  d'Oloron  spécifiait 
que  les  cagots  devaient  vivre  de  leur  métier  de  charpentier 
ainsi  qu'ils  y  étaient  obligés  par  un  usage  ancien,  de  plus  il 
leur  interdisait  les  autres  professions.  Pour  éviter  que  les 
prix  de  leurs  travaux  ne  fussent  majorés  par  suite  de  l'espèce 
de  monopole  dont  ils  jouissaient,  le  même  règlement  prenait 
soin  de  dire  que  le  cagot  de  Moumour  (pour  lequel  ce  docu- 
ment avait  été  rédigé)  serait  dans  l'obligation  de  fournir 
avant  tout  les  commandes  faites  par  les  habitants  de  son 
village,  moyennant  un  salaire  raisonnable. 

La  plupart  des  cagots  faisaient  honnêtement  et  bien  leur 
travail;  Jean  Darnal  parlant  du  règlement  de  Police  fait  pour 
Bordeaux  en  1555,  disait  en  effet,  à  leur  sujet,  qu'ils  étaient 
charpentiers  et  bons  travailleurs;  plusieurs  historiens  leur 
firent  le  même  éloge. 

Le  For  de  Henri  II  consacre,  pour  le  Béarn,  l'usage  qui 
voulait  que  les  cagots  fussent  tous  charpentiers;  il  ne  le  dit 
pas  explicitement,  mais  la  pensée  du  législateur  est  tellement 
évidente  que  toutes  les  requêtes  qui  furent  faites  par  la  suite 
contre  les  cagots  exerçant  d'autres  professions,  s'appuient 
sur  l'unique  texte  de   l'article  V  de  la  55*  Rubrique,  ainsi 

1.  A.  n.-P.,  E  1508,  P  ()6,  et  E  ItîOl,  f"  4  et  5. 
■2.  A.    H.-l>.,  E  1237. 

3.  A.  n.-l*.,  E  1402. 

4.  Archives  d\4rzacq,  G  G  o. 


230  HlSTOlllE  .lUUlblOLE 

conçu  :  El  il  est  défendu  à  tous  les  cagols  de  porter  d'autres 
armes  fjue  celles  dont  ils  ont  besoin  pour  leur  métier,  à  peine 
d  une  loi  majeure  à  cluK/ue  fois  quils  açjiront  autrement.  Et 
les  jurais  auront  la  faculté  de  se  saisir  de  leurs  armes,  et  de  les 
convertir  au  profit  du  seigneur  du  lieu,  et  de  la  cliose  publique, 
en  deux  parts  égales. 

Lorsqu'en  1604,  les  cagots  de  ISay,  en  particulier,  se 
mêlèrent  de  vouloir  vendre  toutes  sortes  de  marchandises, 
les  Etats  de  Béarn  firent  remar(|uer  que  le  peuple  avait  à 
soutTrir  de  ce  que  les  cagots  embrassaient  d'autres  profes- 
sions a  que  celle  à  laquelle  ils  étaient  destinés,  abandonnaient 
le  métier  de  charpentier  et  de  menuisier  qui  leur  était  j)ropre, 
et  refusaient  de  travailler  ou  d'exercer  cesdits  métiers  aux- 
quels pourtant  ils  étaient  assujettis  par  le  For,  ainsi  qu'on 
en  peut  conclure  du  cinquième  article  de  la  oo'  Rubrique, 
dont  le  sens  est  nécessairement  qu'ils  sont  destinés  à  l'office 
de  charpentier:  d'où  l'on  jjeut  tirer  une  conséquence  mani- 
feste, à  savoir  (ju'ii  leur  est  interdit  de  s'adonner  à  aucun  art 
mécanique  et  moins  encore  à  la  vente  de  marchandises  ». 
Bien  plus.  Les  cagots  refusaient  de  travailler  pour  les 
pauvres  qui  payaient  forcément  mal,  et  ne  consentaient  à 
travailler  pour  les  riches  que  moyennant  double  salaire, 
encore  qu'ils  ne  restassent  à  l'ouvrage  que  la  moitié  du  jour. 
C'est  pourquoi  les  Etats  demandèrent  qu'on  forçât  les  cagots 
à  travailler  soit  à  la  journée,  soit  à  prix  fait  par-devant 
expert,  et  cela  pour  les  pauvres  comme  pour  les  riches. 

Peu  d'années  plus  tard  (1607),  à  Garos,  se  présentèrent  des 
difficultés  d'un  genre  analogue.  Ici  les  cagots  s'étaient  refusés 
à  faire  les  cercueils  et  les  tréteaux  pour  les  supporter;  aussi 
les  jurais  et  députés  de  la  ville  firent-ils  une  ordonnance  par 
laquelle  ils  obligeaient  les  prévenus  à  exécuter  ces  funèbres 
travaux,  à  toute  sommation,  et  cela  moyennant  un  salaire 
fixe,  que  paierait  le  maître  de  la  maison  où  se  serait  produit 
le  décès.  Les  récalcitrants  étaient  passibles  dune  loi  majeure. 

Rien  ne  put  empêcher  les  cagots  de  chercher  à  quitter  un 
corps  de  métier  qui  déplaisait  fort  à  quelques-uns  d'entre  eux. 
Les  députés  des  villes  du  liéarn  s'entêtaient  en  revanche  à 
les  contraindre.  Lorsqu'en  juin  1610  se  réunirent  les  Etats 


OBLIGATION  D'ETRE  CHARPENTIER  23i 

de  Béarn,  la  question  vint  en  discussion,  et  quoique  quelques 
voix  eussent  jugé  inutile  de  requérir  encore,  la  majorité  se 
rallia  à  l'avis  du  président  de  l'assemblée,  demandant  un 
règlement  nouveau  pour  interdire  aux  parias  de  se  livrer  à 
d'autres  professions  que  celle  de  charpentier.  De  La  Force 
répondit  à  la  requête  par  un  arrêt  ordonnant  l'exacte  obser- 
vance des  articles  du  For. 

Les  cagots  n'eurent  la  liberté  de  choisir  la  profession  qui 
leur  plaisait  qu'à  partir  du  jour  où  le  Parlement  ordonna  leur 
affranchissement.  Cependant,  il  est  juste  de  dire,  que  nos 
parias  avaient  aussi  souvent  que  possible  embrassé  des  pro- 
fessions qui  leur  étaient  officiellement  interdites,  et  que 
même  quelques-uns  avaient  osé  au  moyen  âge  exercer  des 
professions  libérales.  Il  n'en  reste  pas  moins  vrai  qu'ils 
avaient  l'obligation  d'être  charpentiers.  Cette  obligation  en 
entraînait  d'autres,  et  d'abord  celle  de  servir  ceux  qui  récla- 
maient leurs  offices,  ainsi  que  nous  l'avons  dit  plus  haut;  en 
outre,  ils  devaient,  aux  termes  d'un  règlement  du  8  juin  1642, 
servir  de  leur  métier  à  la  guerre  en  cas  de  siège;  ils  étaient 
aussi  tenus  de  se  rendre  en  tant  que  charpentiers  aux  incen- 
dies, à  dresser  les  bois  de  justice  et  dès  lors  à  assister  aux 
exécutions  '  ;  ils  devinrent  ainsi  exécuteurs  des  hautes  œuvres, 
tel  Peyrol,  cagot  de  Pau.  Les  cacous  de  Bretagne  eux  aussi 
étaient  bourreaux,  ils  le  devinrent  en  tant  que  cordiers,  et 
présidaient  aux  pendaisons. 

Pour  tout  ce  qui  concernait  les  travaux  de  charpente  ou  de 
menuiserie,  les  communes  étaient  obligées  de  s'adresser  aux 
cagots,  c'est  pourquoi,  dans  les  archives  communales,  voit-on 
figurer  des  dépenses  dont  le  montant  avait  été  versé  à  des 
cagots^;  on  lit  aussi  dans  les  registres  des  notaires  un  cer- 
tain nombre  de  conventions  passées,  soit  comme  à  Loubieng 
entre  le  trésorier  communal  et  un  cagot  pour  la  réparation 
du  toit  du  temple  (1576),  soit  entre  le  seigneur  d'un  lieu, 
comme  à  Denguin  \  et  un  de  nos  parias. 

1.  Archives  municipales  de  Pau,  B  B  11. 

2.  Voir  en  particulier  les  archives  municipales  de  Pau,  et  les  extraits  que 
nous  en  donnons  à  la  Topographie. 

3.  Pour  des  travaux  à  faire  au  moulin  de  Denguin;  convention  passée  avec 
(iuillemel,  cagot  de    Lagos. 


232  HISTOIRE  JURIDIQUE 

Voici  quelques  éclaircissements  concernant  les  métiers  que  les  cagots 
exercèrent.  On  remarquera  quau  mépris  des  usages  ils  surent  embrasser 
bien  d'autres  profesffions  que  celle  de  charpentier. 

Charpentiers.  —  Parmi  les  travaux  les  plus  im[)ortants  qu'exécu- 
tèrent les  cagots  il  faut  citer  la  charpente  des  châteaux  de  Mon- 
taner  et  de  Pau,  et  les  halles  de  Pau. 

La  construction  du  château  de  Montaner  marque  une  date  si 
importante  dans  l'histoire  des  cagots  de  Béarn,  que  nous  ne 
saurions  trop  y  revenir.  Voici,  en  ce  qui  concerne  la  partie  profes- 
sionnelle, les  dispositions  du  traité  passé  entre  Gaston  Phcebus  et 
quatre-vingt-huit  cagots  de  sa  vicomte  :  «  Les  cagots  ci-dessous... 
promettent  et  s'engagent  envers  monseigneur  le  comte...  de  faire 
tous  les  travaux  de  bois  qui  seront  nécessaires  au  château  de  Mon- 
taner :  à  savoir  que,  d'ici  la  fête  de  Saint-Martin  prochaine,  ils 
auront  coupé,  travaillé  et  transporté  sur  les  lieux  toutes  les  pièces 
de  bois  grandes  et  petites  qui  seront  nécessaires,  et  n'auront  plus 
qu'à  les  mettre  en  place;  ensuite  ils  les  placeront  selon  les  indica- 
tions de  leur  art,  et  y  fixeront  toutes  les  ferrures  que  cet  art 
demande;  ces  travaux  de  bois  seront  à  leurs  frais  et  dépens  sauf 
pour  les  ardoises  qu'ils  fixeront  selon  leur  profession  et  que  Mon- 
seigneur le    comte    achètera   et   fera  transporter  sur  place  à  ses 

frais En  outre  le  comte  leur  a  donné  le  droit  de  prendre  le  bois 

nécessaire  dans  ses  forêts.  » 

Les  travaux  furent  exécutés  sous  la  direction  de  l^eyrolet,  cagot 
de  Lucq.  C'est  entre  ses  mains,  et  parce  qu'il  était  procurateur  des 
cagots  ',  que  tous  ses  congénères  jurèrent  d'accomplir  les  travaux; 
c'est  lui  qui  s'occupa  de  toutes  les  questions  économiques  dans 
cette  alTaire. 

Peyroletpeut  ajuste  titre  être  considéré  comme  un  des  meilleurs 
architectes,  ou  mieux  entrepreneurs  de  son  époque.  Il  avait  la 
confiance  de  Gaston  Phœbus,  qui  non  seulement  lui  donna  la  direc- 
tion des  travaux  de  Montaner,  mais  encore  lui  confia  divers  travaux 
à  exécuter  à  Morlaas,  à  Ogenne  où  il  répara  l'église  (1395-1396),  et 
ailleurs. 

Peyrolet  était  fils  d'Arnaud-Guilhem  qui  en  1368  était  maître  de 
la  cagoterie  de  Lucq.  Il  possédait  une  fortune  assez  respectable; 
en  1367  on  le  trouve  passant  un  bail  à  cheptel  avec  Fortic  de 
Laborde.  Sa  carrière  comme  entrepreneur  est  connue  de  1379  à  1396  ; 
il  fut  comblé  d'honneurs  et  se  donnait  une  importance  d'autant  plus 
grande  que  sa  fortune  était  enviable;  il  se  faisait  appeler  «  seigneur 


1.  Berdolet,  cagot  dOloron,  était  procurateur  des  cagots  de  l'évêché  d'Olo- 
ron  pour  les  mêmes  travaux.  11  est  vraisemblable  qu'il  y  avait  en  outre  un 
procurateur  pour  l'évêché  de  Lescar.  Peyrolet  les  remplaça-t-il  en  1391 
(avril-mai)  ou  bien  les  avait-il  sous  ses  ordres  dès  1379  pour  accomplir  la 
fonction  de  procurateur,  c'est  ce  que  nous  ne  saurions  décider. 


LES  GAGOTS  CHARPENTIERS  233 

de  la  chrestiantat  de  Lucq  »,  il  ne  tolérait  pas  que  d'autres  que 
lui  prissent  la  responsabilité  des  travaux  importants  :  c'est  ainsi  que 
lorsque  Berdot  de  Candau  et  Arnaud  et  Salafranque,  qui  n'étaient 
point  cagots,  s'engagèrent  en  1396  à  réparer  l'église  d'Ogenne, 
Peyrolet  voulut  qu'un  nouvel  acte  tut  passé  où  l'on  reconnût  que 
c'était  bien  en  son  nom  à  lui  Peyrolet  qu'ils  avaient  traité.  Voilà 
donc  un  cagot  ayant  sous  ses  ordres  des  ouvriers  de  race  pure.  Le 
contraire  se  présenta  quelques  années  plus  tard. 

Dans  les  premières  années  du  xv"  siècle,  Berduquet  de  Caserusan, 
était  l'architecte  le  plus  réputé  du  Béarn,  il  portait  le  titre  de  chef 
des  travaux  du  comte  de  Foix.  Il  avait  donc  succédé  à  Peyrolet. 
A  plusieurs  reprises  il  eut  affaire  aux  cagots,  qu'il  employait  pour 
les  travaux  de  charpente;  on  sait  entre  autres  choses  que  par  deux 
fois  il  leur  contia  la  réparation  du  moulin  de  Navarrenx,  et  ordon- 
nança le  paiement  de  ce  qui  leur  était  dû  (1404  et  1414),  comme 
le  faisait  auparavant  Peyrolet. 

Les  cagots  charpentiers  formèrent  une  véritable  corporation  où 
l'on  pouvait  passer  maître.  Dans  un  grand  nombre  de  nos  docu- 
ments on  voit  des  cagots  porter  ce  titre.  Les  maîtres  enseignaient 
leur  art  à  des  apprentis,  ils  s'engageaient  même  par  contrat  à  leur 
apprendre  le  métier'. 

Le  travail  du  bois,  auquel  étaient  astreints  les  cagots,  leur  per- 
mettait d'être  non  seulement  charpentiers  mais  menuisiers-,  bûche- 
rons •^  tourneurs*,  tonneliers  ^,  baratiers,  cordiers  «,  vanniers  ',  etc. 

Ramoneurs.  —  Au  milieu  de  la  seconde  moitié  du  xvF  siècle,  la 
municipalité  de  Pau  traita  avec  divers  cagots  pour  l'entreprise  du 
ramonage  des  cheminées  de  la  ville  et  des  faubourgs;  la  ville 
foui-nissait  les  cordes  nécessaires,  et  gardait  le  droit  de  conclure 
avec  un  autre  ramoneur  au  cas  où  elle  serait  mécontente  des  ser- 
vices rendus.  En  1581,  le  cagot  de  JVIazères,  Johan  de  Pucheu,  eut 
l'entreprise  moyennant,  croyons-nous,  trente  neuf  francs  payables 
en  trois  fois;  en  lo8i,  Jacques  de  Puxeu,  cagot  de  Lezons,  le  rem- 
l)laçait  moyennant  trente-six  francs  par  an,  payables  en  trois  fois**. 

Tisserands.  —  Cette  profession  ne  fut  guère  adoptée  par  les  cagots 
qu'au  .wii"  siècle.  On  en  trouve  mention  à  Osserain  en  1896;  de 
même  à  Claracq;  elle  semble  avoir  été  généralement  adoptée  par 

1.  Voir  au  cliapitre  Des  hiens  el  Contrais. 

2.  C'est  le  c.is  de  la  iiluparl  des  cahots  de  Pau  au  xvii"  siècle. 

.3.  Des  cagol-i  étaient  Itùclierons  en  1379,  puisqu'ils  prirent  dans  les  forêts 
de  Gaston  Phœlnis  le  bois  nécessaire  à  la  construction  du  château  de  Monla- 
ner.  On  peut  encore  citer  les  cagots  de  Capbreton,  de  Pardies,  etc. 

4.  A  Angeles,  par  exemple. 

b.  En  particulier  à  Crouzeilles. 

6.  Ces  métiers  étaient  surtout  exercés  par  les  cacous  de  Bretagne. 

1.  Il  y  en  eut  beaucoup  dans  les  Landes. 

8.  Nous  avons  entendu  dire  que  les  cagots  de  Jurançon  furent  longtemps 
employés  h.  Pau  pour  remplir  les  mêmes  offices. 


234  HISTOIRE  JURIDIQUE 

tous  les  cagots  do  Chubiloa,  Michelenia,  et  leurs  environs.  Aujour- 
d'hui encore  tous  les  descendants  de  nos  parias  sont  tisserands 
autour  de  Saint-Étienne-de-Baigorry,  Anhaux,  et  Saint-Jean-Pied- 
de  Port. 

Fossoyeurs.  —  Ce  métier  peu  enviable  l'ut  quelquefois  laissé  aux 
cagots.  On  sait  qu'à  Lescun  il  en  était  toujours  ainsi. 

Gardiens  des  sables,  cantonniers.  —  Ces  métiers  ne  lurent  guère 
adoptés  par  les  cagots  qu'à  Capbreton,  Biarritz,  et  Bayonne.  De 
nombreux  documents  des  \vv  et  xviF  siècles  en  font  foi. 

Gens  de  labeur.  —  Profession  parfois  adoptée  par  les  cagots,  qui 
acceptaient  toute  espèce  de  travail,  garde  de  bétail,  commissions, 
curage  de  rivière,  etc.  On  trouve  mention  de  cette  profession  dans 
plusieurs  documents  landais. 

A  coté  des  professions  imposées  ou  simplement  tolérées,  il 
y  en  avait  d'autres  qui  furent  interdites  aux  cag-ots.  Ce  sont 
celles  dont  nous  allons  traiter  maintenant. 

Toutes  les  professions  ayant  un  rapport  à  l'alimentation 
étaient  formellement  interdites  aux  lépreux,  il  en  fut  de 
même  des  cagots. 

L'élevage  et  la  vente  des  animaux  comesiihks  ne  pouvaient 
être  faits  par  nos  parias  *.  En  1296,  on  lit  dans  le  livre 
(le  l'Esclapot,  que  les  lépreux  libres  formèrent  une  con- 
vention avec  les  habitants  de  Monségur  en  Bazadais,  par 
laquelle  les  premiers  s'engageaient  à  ne  pas  élever  d'ani- 
maux comestibles  en  nombre  suffisant  pour  en  pouvoir  faire 
la  vente.  Les  animaux  des  cagots  n'avaient  d'ailleurs  que  peu 
de  chances  de  trouver  acquéreur,  on  s'en  méfiait  presque  au- 
tant que  de  leur  maître;  la  coutume  du  Mas  d'Agenais  (1388) 
alla  jusqu'à  tenir  quittes  de  tout  débours  ou  dédommage- 
ment, ceux  qui  mettraient  à  mort  les  bêtes  appartenant 
aux  cagots  qu'ils  auraient  surprises  dans  le  champ  d'autrui. 
La  crainte  de  la  contamination  des  prés  par  les  malheureux 
animaux  explique  pourquoi  le  pacage,  sur  les  terrains  com- 
munaux, fut  refusé,  en  lr)74,  aux  cagots  de  Capbreton. 
En  Béarn  on  alla  jusqu'à  leur  interdire  la  vente  de  la  laine, 
en  1610. 

En   1471,  le  règlement  fait  contre  un  cagot  de   Moumour 

1.  Il  en  élail  de  même  pour  les  lépreux:  on  pourra  en  juger  en  lisant  les 
règlements  pour  les  bouchers  de  la  montagne  Sainte-Geneviève. 


LES  PROFESSIONS  INTERDITES  AUX  CAGOTS  235 

spécifiait  qu'il  ne  pouvait  élever  de  bétail.  Cette  défense  ne 
fut  pas  renouvelée  depuis.  Les  cagots  semblent  en  effet  avoir 
eu  le  droit  de  posséder  du  bétail,  à  la  condition  de  ne  point 
le  vendre.  Comment  expliquer  sans  cela  que  Peyrolet,  cagot 
de  Lucq,  ait  pu  passer  un  bail  à  cheptel,  en  1367,  qu'en 
1600,  un  cagot  de  Capbreton  fut  employé  à  garder  du 
bétail,  et  surtout  qu'on  défendit  la  vente  des  animaux  comes- 
tibles aux  cag'ots,  si  ceux-ci  n'en  possédaient  pas? 

La  profession  de  meunier,  qui  généralement  était  fermée 
aux  lépreux,  le  fut  aux  cagots,  mais  d'une  façon  peu 
sévère.  Un  règlement  de  notaire  de  1471  défendant  à  un 
cagot  d'entrer  au  moulin  et  l'obligeant  à  déposer  son  sac  de 
blé  à  la  porte,  un  autre  règlement  pour  le  Pays  de  Soûle 
(1606)  interdisant  la  profession  de  meunier,  sont  les  seuls 
documents  que  nous  puissions  citer.  Ils  n'empêchèrent  point 
les  cagots  de  posséder  des  moulins  et  même  d'en  louer. 
(Voir  Baccarou  et  Biarritz.) 

Les  professions  de  vigneron  et  tavernier  leur  furent  inter- 
dites avec  une  rigueur  infiniment  plus  grande.  Les  coutumes 
de  Marmande,  du  Mas  d'Agenais,  les  constitutions  de  Dax 
sont  formelles  à  cet  égard.  Au  Mas  on  allait  jusqu'à  inter- 
dire de  louer  les  cagots  pour  faire  les  vendanges  '.  Au 
xvi'  siècle,  l'entrée  dans  les  tavernes  et  lieux  publics  leur 
était  interdite.  Au  xvn'  siècle,  un  certain  relâchement  s'étant 
produit,  les  Etats  de  Béarn  et  ceux  de  Navarre  réclamèrent 
de  nouveaux  règlements.  Ce  fut  en  Béarn  que  commença 
la  répression.  Dans  une  requête  faite  en  1604  les  Etats  de 
ce  pays  se  plaignirent  de  ce  que  les  cagots  exerçaient  le 
métier  de  marchand,  et  faisaient  une  concurrence  redoutable 
aux  autres;  il  convient  de  remarquer  que  dans  cette  requête 
il  est  spécialement  signalé  que  les  cagots  débitent  en  public 
toutes  sortes  de  comestibles,  vendent  du  vin,  et  exposent  ces 
denrées  dans  les  tavernes.  Il  fallait  y  voir  une  violation  du 
For.  La  requête  des  Etats  fut  favorablement  reçue  et  pro- 
voqua le  règlement  le  1604. 

1.  S'il  était  intt'idit  aux  cagots  de  vendre  du  vin,  ou  de  vendanger  chez 
les  autres,  il  leur  était  néanmoins  autorisé  de  posséder  des  vignes  et  de 
les  cullivor  pour  leur  usage.  Un  très  irrand  nombre  de  documents  montre 
des  cagots  iiossesseurs  de  vignes. 


236  HISTOIRE  JURIDIQUE 

En  1610,  les  Élats  discutèrent  à  nouveau  sur  le  môme 
sujet.  Le  député  do  Xavaillos  proposa  à  l'assemblée  d'interdire 
aux  cagots  la  vente  des  vins  en  gros  et  au  détail,  ne  faisant 
d'exception  que  pour  la  vente  en  gros  des  vins  provenant  de 
leurs  crus.  Cette  proposition  fut  ado[itée  '  et  donna  le  texte  de 
la  requête  de  1610,  sur  laquelle  La  Force  rendit  son  arrêt. 

A  lire  quelques  vieilles  chansons  béarnaises,  on  croirait 
que,  vers  1645,  quelques  cagots  avaient  ouvert  de  nouvelles 
tavernes.  Le  cabaret  jouissait  <léjà  d'une  suffisante  popularité 
pour  que,  même  tenu  par  un  paria,  il  eût  quelque  chance 
d'attirer  la  clientèle.  En  Béarn,  les  jurats  fermèrent  les  yeux. 
Il  n'en  fut  pas  de  même  en  Navarre,  où,  le  2  juillet  1660, 
les  Etats  interdirent  aux  cagots  de  tenir  cabaret. 

Le  23  août  1680  un  règlement  accordé  aux  mêmes  États 
par  De  Gramont,  gouverneur  de  Navarre,  réitéra  la  défense 
de  «  tenir  cabaret  et  taverne  pour  vendre  le  vin  à  pot  et 
pinte  »,  et  y  ajouta  une  peine  de  cent  livres  d'amende  pour 
chaque  contravention.  Les  règlements  antérieurs  ne  portaient 
pas  de  sanction.  Remarquons  toutefois  que  celui-ci  portait  celte 
clause  restrictive,  que  dans  les  communes  où  seuls  habi- 
taient des  cagots,  ceux-ci  pouvaient,  s'il  leur  plaisait,  en  user 
autrement. 

Quelques  années  plus  tard,  les  cagots  récupéraient  définiti- 
vement tous  les  privilèges  du  commun  peuple. 

Médecins.  Sages-femmes.  —  Nous  avons  déjà  traité  des 
cagots  médecins.  Si  cette  profession  fut  parfois  adoptée  par 
quelques-uns  de  nos  parias,  cela  n'a  été  qu'à  titre  d'excep- 
tion; il  est  en  effet  certain  que  les  professions  libérales  leur 
étaient  fermées  d'ordinaire,  car  elles  les  auraient  mis  à  même 
de  fréquenter  assidûment  le  commun  peuple,  ce  qui  était 
interdit  par  les  Fors. 

A  partir  de  la  fin  du  xvu'^  siècle,  quelques  cagotes  des 
Landes  et  de  la  région  d'Orthez  firent  des  études  en  vue  de 
devenir  sages-femmes.  Au  xvni'  siècle,  on  en  comptait  un 
grand  nombre  parmi  les  familles  cagotes.  M.  l'abbé  Foix  en 

1.  «  Vous  playt  iiihivir  et  deffender  aux  caguotz...  (de)  traffiquar  de  vins, 
grainadges  et  autres  marchandises  en  gros  ou  au  menut  si  no  en  gros  solie- 
ment  deus  frutz  excrescutz  en  lors  terres.  " 


INTERDICTION  DU   PORT  DES  ARMES  ■  237 

a  donné  quelques  exemples  que  nous  transcrivons  ici  : 
Catherine  Larrieu,  sage-femme  de  Laurède,  en  1753;  Cathe- 
rine Salis,  sage-femme  du  même  lieu,  en  1755;  Catherine 
Daraig'nès,  même  profession,  à  Mugron,  en  1754;  il  en  est  de 
même  de  Catherine  Labenne,  de  Mugron,  en  1699,  d'Anne 
Fahas,  de  Nerbis,  en  1702,  de  Catherine  Gardère,  de  Lourquen, 
en  17U;  toutes  étaient  gézitaines  et  sont  mentionnées  dans 
les  reg'istresde  Mugron,  Nerbis  et  Laurède.  Jeanne  Daraig'nès 
sage-femme  de  Bonnut  est  encore  citée  dans  un  acte  de 
baptême  fait  à  Bonnut  le  31  octobre  1644  \ 


VI.    —    LES    CAGOTS    ÉTAIENT-ILS     EXEMPTS 

DU     SERVICE     MILITAIRE? 

INTERDICTION    DE    PORTER    DES    ARMES 

Pourquoi  les  lépreux  ne  pouvaient-ils  point  porter  d'armes 
tranchantes  ou  piquantes?  Etait-ce  que  Ton  craignît  qu'ils  ino- 
culassent à  d'autres  leur  maladie,  par  piqûres?  Non;  pareille 
opinion  ne  cadre  pas  avec  les  idées  de  nos  médecins  anciens. 
Ne  serait-ce  pas  plutôt  })arce  qu'on  les  disait  sujets  à  des 
accès  de  fureur,  pendant  lesquels  les  armes  entre  leurs 
mains  auraient  pu  être  particulièrement  dangereuses?  Nous 
adoptons  cette  explication,  à  défaut  d'autre  plus  satisfaisante. 

L'article  V  de  la  55"  Rubrique  du  For  de  1551  dit,  qu'il 
«  est  défendu  à  tous  les  cagots  de  porter  des  armes  autres 
que  celles  dont  ils  ont  besoin  pour  leur  métier,  sous  peine 
d'une  loi  majeure,  à  chaque  contravention;  et  les  jurais 
auront  le  droit  de  saisir  leurs  armes,  et  de  les  convertir  au 
profit  du  seig'neur  du  lieu,  et  du  pays  à  parties  égales  ». 
Quoique  aucun  document  antérieur  à  cette  date  ne  fasse  men- 
tion d'un  pareil  usage  chez  les  cagots,  nous  n'en  sommes  pas 
moins  convaincu  que  le  port  des  armes  était  depuis  longtemps 
interdit  aux  lépreux  libres  du  Sud-Ouest.  Le  For  de  Béarn  ne 
fait  eu  effet  que  confirmer  un  vieil  usage  respecté  par  tous  les 
lépreux  de  France,  usage  dont  nous  retrouvons  la  formule, 

l.  Cité  par  J.  Gardère,  /.es  Cagots  dans  lu  réf/ioii  d'Oi-t/iez. 


238  •  lllSTOlllK  JLIIIDKJLK 

en  particulier  dans  les  statuts  de  la  léproserie  Saint-Lazare 
d'Amiens,  que  nous  avons  cités  plus  haut'.  Il  étail  observé 
dans  tout  le  Sud-Ouest;  nous  en  avons  la  preuve  dans  un 
procès  que  firent  les  gézitains  de  Caphreton  en  lo"4,  qui  récla- 
maient le  droit  de  porter  des  armes  ;  on  sait  aussi  que  pour  se 
conformer  à  la  coutume,  les  Etats  de  Navarre  firent  en  1579 
un  règlement  dans  lequel  on  lit  qu'il  est  défendu  «  très  expres- 
sément aux  cagots  de  porter  des  armes,  exception  soit  faite 
pour  l'épée,  à  peine  de  privation  desdites  armes  et  autre 
peine  arbitraire,  à  moins  que  le  roi  ou  autres  qui  auraient 
reçu  le  pouvoir  de  Sa  Majesté  nordonnent  le  contraire  ». 
Un  autre  règlement,  élaboré  par  les  Etats  de  Navarre,  devait 
un  siècle  plus  tard,  le  2  juillet  1660,  aggraver  cette  interdic- 
tion, en  l'étendant  aux  armes  à  feu,  épées,  poignards  et 
bâtons  ferrés. 

Rien  n'avait  troublé,  en  Béarn,  l'exacte  observance  du  For, 
des  règlements,  ni  des  usages,  jusqu'au  début  du  xvii'  siècle. 
En  1610  un  léger  relâchement  sétant  produit,  les  Etats 
demandèrent  un  règlement  qui  semble  n'avoir  rien  changé. 
11  n'en  fut  pas  de  même  lorsqu'en  t6i0,  le  cagot  de  Mont, 
dont  la  richesse  était  considérable,  se  permit  de  porter  l'épée 
au  côté,  manteau,  bottes  et  éperons;  il  poussa  même  l'impu- 
dence jusqu'à  aller  à  la  chasse  avec  des  armes  à  feu  et  des 
chiens.  L'émotion  des  jurais  en  présence  de  ces  faits  fournit 
le  sujet  d'une  plainte  aux  Etats  et  d'une  délibération,  d'oîi 
sortit  un  règlement  (30  décembre  1640)  interdisant  aux  cagots 
le  port  de  l'épée  et  des  armes  à  feu;  on  consentit  seulement  à 
leur  tolérer  les  outils  de  fer  nécessaires  à  l'exercice  du  métier 
de  charpentier,  que  prescrivait  le  For. 

Profondément  atteints  par  cette  décision,  les  cagots,  en  la 
personne  de  leurs  congénères  de  Loubieng,  Castetner, 
Maslacq  et  Sauvelade,  cherchèrent  à  tirer  avantage  d'un 
règlement  si  sévère,  en  exposant  aux  Etats,  qu'aux  termes  du 
For,  ils  ne  pouvaient  porter  aucune  arme,  et  par  conséquent 
ne  pouvaient  être  contraints  d'aller  à  la  guerre.  On  leur 
accorda  en  efîet,  le  8  juin  1642,  qu'ils  ne  feraient  pas  fonc- 

1.  P.   138. 


LES  CAGOTS  ET   LE  SERVICE   MILITAIRE  239 

tion  de  soldats,  mais  qu'ils  n'en  resteraient  pas  moins  tenus 
de  répondre  aux  convocations  qui  leur  seraient  faites  en  temps 
de  g'uerre,  et  serviraient  comme  charpentiers  en  cas  de  siège. 

Les  cag-ots  étaient-ils  donc,  avant  16i'2,  obligés  de  servir 
comme  soldats?  Il  est  vraisemblable  qu'au  moven  âge  ils 
jouissaient  de  l'exemption  du  service  militaire  que  beaucoup 
de  motifs  imposaient  :  c'était  des  malades;  il  leur  était  interdit 
de  fréquenter  le  peuple;  ils  ne  pouvaient  pas  porter  d'armes; 
enfin  un  grand  nombre  étaient  sujets  des  églises.  Mais  il 
nous  paraît  certain  en  revanche  que  du  moment  où  les  cagots 
devinrent  vassaux  d'un  seigneur  (c'était  le  cas  pour  le  Béarn 
dès  le  xiv*'  siècle),  ils  furent  tenus  à  aller  à  la  guerre  comme 
tous  les  vassaux.  Dans  les  régions  où  les  cagots  étaient 
sujets  de  l'Eglise  ils  jouissaient  au  contraire  de  l'exemption. 

Comment  expliquer  autrement,  pourquoi  au  xvii''  siècle  les 
cagots  de  Pau  étaient  reçus  dans  la  milice  bourgeoise? 
[N'était-ce  point  une  violation  du  règlement  de  10i"2?  Non, 
car  ce  règlement  accordait  aux  cagots  de  ne  pas  aller  à  la 
guerre  en  tant  que  soldats;  la  milice  bourgeoise  ne  leur  était 
donc  pas  fermée.  Elle  ne  le  leur  fut  qu'à  partir  de  1663,  sur 
la  plainte  de  quelques  bourgeois  à  qui  il  déplaisait  de  cou- 
doyer des  gens  de  cette  espèce. 

En  1672,  les  cagots  s'étaient  mis  de  nouveau  à  porter 
armes  à  feu  et  autres  armes  tranchantes  avec  pointe;  les 
députés  de  Cize  s'en  plaignirent  aux  Etats  et  obtinrent  un 
règlement,  du  8  juillet  1672,  interdisant  encore  le  port  de  ces 
armes.  Peine  inutile,  puisque  six  ans  plus  tard  les  Etats, 
devant  l'ineflîcacité  de  leurs  défenses  antérieures,  durent 
obtenir  un  règlement  nouveau,  où  il  est  dit  (jue  si  les  cagots 
contrevenaient  chaque  jour  aux  règlements  précédemment 
accordés  aux  Etats,  c'était  que  les  défenses  y  contenues 
n'étaient  point  accompagnées  de  sanction;  c'est  pourquoi,  à 
partir  du  15  octobre  1678,  chaque  contravention  fut-elle  taxée 
à  cent  livres  d'amende  au  profit  du  roi. 

Quelques  années  plus  tard,  ce  règlement  sévère  était, 
comme  tant  d'autres,  condamné  par  les  décisions  mieux 
éclairées  du  Parlement. 


240  HISTOIRE  JURIDIQUE 


VU.    —    LE    DROIT    DE    QUETE 

Le  droit  de  quête  resta  toujours  incontesté  aux  lépreux. 
Partout  ils  en  jouissaient.  C'était  un  droit  si  profondément 
établi  qu'en  plusieurs  lieux  les  mots  mendiant  et  lépreux 
devinrent  synonymes  '. 

Dans  les  léproseries  du  Sud-Ouest,  comme  ailleurs,  un 
malade,  ou  à  son  défaut  une  personne  quelconque,  était 
chargé  de  quêter  à  la  porte  des  villes  et  des  églises.  Quand 
c'était  un  lépreux  qui  sortait,  il  devait  se  munir  des  cliquettes, 
signe  certain  qu'il  était  atteint  de  lèpre  rouge.  Il  ne  pouvait 
pénétrer  dans  les  villes  qu'à  certains  jours.  Une  ordonnance 
de  police  pour  Bordeaux  (1495-1496)  voulait  qu'on  jetât  hors 
de  la  ville  les  ladres,  sauf  aux  jours  accoutumés;  et  la  cou- 
tume ne  laissait  pénétrer  les  gaffets  à  Marmande  (1396)  que  le 
lundi,  encore  ne  pouvaient-ils  s'y  asseoir,  ni  y  demeurer;  on 
faisait  exception  les  lundis  et  jours  de  fête,  oii  ils  pouvaient 
s'asseoir  pour  mendier  devant  l'église  des  Frères  Mineurs"^. 

Pour  les  léproseries,  avons-nous  dit,  la  quête  était  faite  par 
un  lépreux  ou  par  un  homme  sain  chargé  de  ce  soin.  En 
Béarn,  on  sait  que  ce  droit  de  quête  pouvait  être  vendu; 
voici  à  ce  sujet  ce  que  nous  apprend  un  document  du 
6  avril  1620^,  au  sujet  de  Guillaume  Burel,  lépreux  de  la 
maladrerie  de  Lescar,  qui  vendit  ce  droit  par  acte  public,  en 
son  nom  et  en  celui  des  lépreux  de  la  maladrerie  d'Orthez;  par 
cet  acte  Bertrand  Dabeilhon,  habitant  de  Baliros,  acquit  droit 


1.  Dans  tous  les  actes  i)uljlic3,  les  lépreux  libres  de  Lussac  prirent  à 
l»irtir  de  1680*  la  qualité  de  mendiant,  ceux  mêmes  qui  se  livraient  à  une 
occupation  quelconque  joignaient  cette  qualité  à  l'énoncé  de  leur  pro- 
fession. Quoique  propriétaires,  riches,  ou  exerçant  les  fonctions  de  collecteur 
des  impôts,  ils  gardèrent  leur  titre  de  mendiants  jusqu'à  la  seconde 
moitié  du  xviii''  siècle.  (D'après  Roger  Drouault,  Comment  finirent  les 
lépreux,  Buli.  hist.  et  philolof/iqice,  l'J02.) 

2.  Cet  article  des  coutumes  de  Marmande  est  l'exacte  reproduction 
d'usages  auxquels  étaient  soumis  les  lépreux  rouges  en  France.  Cependant  il 
est  certain  que  les  gaffets  de  Marmande  étaient  seulement  ladres  blancs, 
car  sans  cela  ils  eussent  dû  porter  les  cliquettes. 

3.  P.  J.  N"  182. 

*En  1599,  ils  étaient  encore  assimilés  aux  ladres  rouges,  et  devaient  se  munir  de  cli- 
f|uettes  quand  ils  allaient  mendier.  [Mémoires  manuscrits  de  Nadaud,  t.  I,  p.  41. j 


LE  DROIT   UE  QUÊTE  241 

et  faculté  de  quêter  dans  les  diocèses  de  Dax,  dans  le  parsan 
de  Réau,  Larbaig-,  à  Monein,  Cardesse,  Lucq,  Artiguelouve, 
Saint-Faust,  Larreule,  Aubertin,  Lasseube,  Gan,  Lasseubetat 
et  liosdarros,  pour  la  somme  de  cent  dix-huit  francs  par  an, 
quatre  serviettes  et  deux  nappes,  payables  en  deux  fois. 
L'acte  ne  suffisait  pas  à  lui  seul;  Dabeilhon  pour  quêter 
devait  être  muni  de  certains  documents  :  «  las  mandamentz 
deu  Sieur  evesque  d^Ax  et  toutz  autres  papei^s  uerseçanjs  per 
poder  far  la  dite  queste  ».  Burel  s'engagea  à  les  lui  verser  en 
mains  propres;  mais,  abusant  de  l'ignorance  de  Dabeilhon,  le 
peu  scrupuleux  lépreux  de  Lescar  lui  remit  des  papiers 
«  surannés  et  inutilisables  »,  sans  y  joindre  l'autorisation  de 
l'Evêque,  et  quoiqu'il  se  fût  engagé  à  empêcher  quiconque  de 
quêter  en  son  nom  dans  les  lieux  susdits  pendant  trois  ans, 
il  y  envoya  des  quêteurs,  et  accepta  de  sa  victime  une  avance 
de  paiement. 

Dabeilhon  partit  toutefois  le  29  ou  le  30  janvier  1620  et 
voyagea  sept  jours,  au  bout  desquels  il  s'aperçut  de  la  mysti- 
fication, quand  on  refusa  de  le  laisser  quêter  au  pays  de 
Réau.  Il  avait  à  ce  moment  déjà  recueilli  cent  francs  dans  les 
vallées  d'Aspe  et  d'Oloron.  L'année  précédente,  le  même 
Dabeilhon  avait  déjà  quêté  et  reçu  une  centaine  de  francs  aux 
diocèses  de  Tarbes  et  d'Aspe,  peut-être  deux  cents  francs  au 
diocèse  de  Rayonne,  et  une  somme  inconnue  dans  le  diocèse 
de  Bazas.  Voyant  qu'il  était  victime  d'un  homme  peu  scrupu- 
leux, il  poursuivit  Burel  le  lépreux  réclamant  des  dommages 
et  intérêts;  mais  Burel  fit  une  demande  en  reconvention; 
l'aflaire  se  termina  par  une  sentence  arbitraire  où  la  balance 
fut  établie  entre  les  demandes  des  deux  parties. 

Ce  document  nous  renseigne  pleinement  sur  le  droit  de 
quête  chez  les  lépreux  reclus,  les  conditions  de  son  exercice, 
la  façon  dont  il  était  vendu,  et  les  bénéfices  qu'il  rapportait. 

Chez  les  cagots  le  droit  de  quête  existait  aussi,  dans  des 
conditions  qui  nous  paraissent  identiques.  Il  était  accordé  en 
signe  de  la  cagoterie;  le  règlement  de  1471  le  dit  formelle- 
ment :  «  Item  que  agossen  a  demandar  Vaumoyne  et  queste 
acostuma  de  cascun  hoslau  en  reconexence  de  lor  chrestianetat 
et  séparation.  » 

Fay.  16 


242  HISTOIRE  JURIDIQUE 

Au  xvi'  siècle,  ce  droit  existait  dans  tout  le  Sud-Ouest.  Il  est 
attesté  en  particulier  en  Navarre  espagnole  par  l'existence 
des  mots  C/tisIroues  et  .S'/s/rones  employés  synonymifju<'ment 
avec  ce  mot  aiiotes,  en  i  548  '.  Ces  mots  sont  certainement  ana- 
logues  au  mot  quistoun,  indiqué  par  Roquefort  en  son  (îlos- 
saire  de  la  langue  romane,  avec  le  sens  de  mendiant,  quêteur. 
On  retrouve  aussi  le  droit  de  quête  dans  le  pays  de  Dax. 
Ce  droit  était  transmissible,  ainsi  qu'en  fait  foi  l'acte  sui- 
vant, daté  du  25  novembre  1552  :  «  Ci  devant  Campagnet 
de  Landrieu  et  Jehan  de  Bassin  frère  et  fils  de  Jelianete 
de  Menjuc,  habitants  de  Saint-Vincent  de  Xaintes  de  divers 
mariages,  partagent  leurs  biens  «  et  droit  d'aulmosnes  qu'ilz 
«  ont  accoutumé  comme  gésitaires  prandre  et  lever  en  la 
a  parroisse  de  Saint  Vincent  de  Xaintes  ».  Aujourd'hui,  Jehan 
de  Bassin,  habitant  Saint  Etienne  d'Orthe,  donne  sa  part 
a  Jehan  Chinoy  de  Landrieu  son  neveu  et  fils  dud.  Compa- 
gnet,  pour  l'aider  à  vivre.  »  [Registres,  de  Dumova,  notaire. 
Archives  du  presbytèi^e  de  Dax.) 

Enfin,  en  Béarn,  le  droit  de  quête  se  ven<lait  aussi  aisément 
que  dans  les  léproseries,  témoins  ces  actes  recueillis  <lans  les 
registres  des  notaires  de  Castagnède  et  Mur,  où  on  trouve, 
dans  la  première  moitié  du  xvf  siècle,  les  cagots  de  Lucq 
propriétaires  du  droit  de  quêter  à  Mur,  et  vendant  «  toute 
l'aumône  et  quête  qui  appartiennent  au  vendeur  dans  le  lieu 
et  paroisse  de  Mur,  et  diocèse  d'Oloron,  et  tous  et  chaque 
bénéfices  joints  et  appartenant  à  ladite  quête,  tantôt  à 
Arnaud  du  Culagut,  cagot  de  Castagnède,  tantôt  à  Arnaud 
de  Mongay,  cagot  et  bourgeois  de  ce  même  Castagnède. 

Ces  actes,  ainsi  que  celui  concernant  le  cagot  de  Saint- 
Etienne  d'Orthe,  font  penser  que  tous  les  cagots  ne  jouissaient 
pas  également  au  xvi*  siècle  du  droit  de  quête,  mais  que  ce 
droit  n'appartenait  qu'à  quelques-uns  d'entre  eux,  et  ne  pou- 
vait être  exercé  qu'en  certains  lieux.  Nous  ignorons  la  raison 
de  ces  particularités. 

Au  xvii'^  siècle,  aucun  document  ne  mentionne  plus  ce  droit, 
qui  paraît  être  aboli,  en  tant  que  privilège. 

1.  Provisions  royales  du  20  août  1548  et  du  12  septembre  1548  (P.-J.  n°'  172 
el  173). 


CHAPITRE   III 
DES     BIENS    ET   DES    CONTRATS 

En  dehors  des  biens  meubles  que  possédaient  les  cagots, 
biens  qu'ils  achetaient,  vendaient,  léguaient  ou  donnaient, 
biens  dont  il  n'y  a  aucun  intérêt  à  s'occuper  ici,  il  faut  placer 
les  biens  que  rien  de  tangible  ne  distingue  entre  eux  et  sur  les- 
quels les  cagots  avaient  des  droits  réels.  Ces  droits  étaient 
acquis  par  des  contrats,  conférant  au  tenancier  une  quasi-pro- 
priété, le  plus  souvent  fixe  et  perpétuelle.  Ces  biens  sont 
connus  sous  le  terme  général  de  tenures.  Les  cagots  jouis- 
saient pour  la  plupart  de  tenures,  aussi  consacrerons-nous  un 
premier  paragraphe  à  leur  étude. 

D'autres  contrats  pouvaient  aussi  conférer  aux  cagots,  pour 
un  court  terme,  la  jouissance  de  biens  de  même  nature,  ce  sont 
les  baux  à  court  terme,  que  nous  considérerons  après  les 
tenures. 

Nous  y  joindrons  une  étude  des  ventes  et  achats  de  terres 
par  les  cagots. 

Enfin  nous  examinerons  une  série  d'autres  contrats  dans 
les(|uels  figurent  par  cagots,  et  qui  d'une  façon  ou  d'une 
autre  intéressent  les  biens  :  contrats  de  mariage,  obligations, 
accords,  conventions,  etc. 

Nous  terminerons  par  quelques  mots  concernant  les  con- 
fréries, corporations  et  sociétés  dans  lesquelles  les  cagots 
jouèrent  un  rôle. 

De  cette  étude  on  retirera  la  conviction  que  les  cagots  ou 
lépreux  libres  jouissaient  en  ce  qui  concerne  les  biens  et  les 
contrats,  de  la  même  liberté  d'action  que  tous  les  hommes 


I 


244  IIISTOIIIE  JL'HlLilUlE 

libres.  Ce  fait  qui  jusqu'ici  a  fait  naître  Tétonnement,  chez 
tous  ceux  qui  ont  eu  entre  les  mains  des  documents  concer- 
nant les  lépreux  libres,  n'a  rien  qui  doive  surjtrendre  du 
moment  ou  l'on  sait  qu'entre  ceux-ci  et  les  lépreux  enfermés 
il  y  a  des  différences  fondamentales  sur  lesquelles  on  n'a 
point  songé  encore  à  s'appesantir. 


I,    —    LES    TENURES 

Les  lépreux  libres  possédaient  des  biens.  En  étaient-ils 
propriétaires  ou  tenanciers? 

Cette  importante  question  ne  peut  être  tranchée  par  une 
réponse  unique. 

Rappelons  tout  d'abord  brièvement  quelques  notions  géné- 
rales, qui  faciliteront  au  lecteur  non  spécialiste  la  lecture  de 
ce  qui  suivra. 

On  sait  que  de  nos  jours,  en  France  il  n'y  a  guère  que 
deux  moyens  de  jouir  d'une  terre;  on  en  est  propriétaire  ou 
bien  locataire  ou  fermier.  Autrefois,  on  en  pouvait  jouir 
en  tant  que  tenancier.  Le  tenancier  était,  dans  son  dernier 
état,  intermédiaire  au  propriétaire  et  au  locataire,  en  ceci 
que  le  bien  possédé  appartenait  à  un  autre  et  qu'en  môme 
temps  le  tenancier  en  avait  la  jouissance  perpétuelle  et  fixe, 
bénéficiait  seul  des  améliorations  qu'il  apportait  à  son  bien,  et 
[tayait  malgré  ces  améliorations  une  redevance  fixe  au  pro- 
priétaire réel.  Le  tenancier  avait  en  outre  la  faculté  de 
vendre  son  bien,  et  de  le  transmettre  par  voie  d'héritage.  A 
la  base  de  toute  tenure  il  y  avait  forcément  un  contrat. 

Fiefs.  —  Le  fief  est  la  plus  typique  des  tenures  perpé- 
tuelles. Quoique  le  nom  de  fief  ait  été  généralement  attaché 
aux  concessions  faites  par  un  seigneur  à  un  de  ces  compagnons 
d'armes  ^c'était  le  fief  noble],  il  n'en  reste  pas  moins  certain 
qu'il  s'appliquait  aussi  à  tous  les  bénéfices  qu'un  seigneur  con- 
cédait, que  ce  bénéfice  fut  accompagné  ou  non  d'obligations. 

Est  uassa/ celui  qui  possède  un  fief.  L'acte  par  lequel  on 

1.  Le  vassal  n'avait  pas  forcément  un  fief  terrien,  le  seigneur  pouvait  se 
l'attacher  par  une  rente  perpétuelle.  (Cf.  P.  Viollet,  Uisl.  du  Droit  civil,  p.  640.) 


LES  FIRFS  DES  CAGOTS  245 

se  reconnaissait  le  vassal,  Thomme  de  quelqu'un,  est  la  foi 
et  r hommage;  la  foi  étant  la  promesse  solennelle  de  fidélité, 
et  l'hommage  étant  plutôt  le  cérémonial  qui  accompagnait  la 
foi  (P.  Viollet). 

Nous  rappelons  qu'il  existait  des  fiefs  roturiers,  conces- 
sions intéressées  faites  à  un  cultivateur,  et  des  fiefs  de  bien- 
faisance concédés  pro  misericordia.  En  ce  qui  concerne  le 
fief  noble,  franc-fief,  sur  lequel  ne  pesait  aucune  redevance, 
nous  retiendrons  qu'il  pouvait  être  acquis  par  un  roturier, 
qui  primitivement  acquérait  en  même  temps  la  noblesse; 
assez  tôt  on  préleva  un  droit  sur  le  vilain,  acquéreur  du  fief 
noble  et  on  lui  enleva  la  possibilité  de  s'anoblir  du  fait  de  son 
acquisition. 

Les  cagots  possédaient-ils  des  fiefs,  et  quelle  était  l'espèce 
de  ces  fiefs? 

On  peut  se  demander  s'il  n'arriva  pas  un  jour  qu'un  cagot 
achetât  un  fief  noble.  Pour  notre  part  nous  ne  sommes  pas 
éloigné  de  penser  que,  vers  1640,  Joan  de  Nav,  cagot 
d'Oloron  en  avait  acquis  un,  et  que  voulant  jouir  des  préroga- 
tives de  la  noblesse,  qu'il  croyait  peut-être  avoir  acquises 
avec  son  fief,  construisit  un  colombier,  qu'un  règlement, 
fait  sur  la  requête  des  États  de  Béarn,  fit  aussitôt  démolir'. 
Peut-être  le  riche  cagot  de  Mont,  Juan  de  Capdevielle, 
avait-il  à  la  môme  époque  acquis  un  fief  de  même  espèce. 

Dans  un  registre  intitulé  :  Hom^narjes  rendus  au  comte 
Phœbus,  on  lit  à  la  date  de  1383,  divers  actes  de  recomman- 
dation solennelle  faits  par  les  cagots  à  ce  prince.  Les  cagots 
se  reconnaissaient  donc  vassaux  de  Gaston  Phœbus.  Les 
hommages  en  question  se  rendirent  en  l'église  de  Pau  ;  voici 
les  termes  de  l'un  d'entre  eux  :  «  Les  crestiàas  ci-dessous 
promettent  et  s'engagent  chacun  pour  tous  et  l'un  pour 
l'autre,  sur  le  corps  sacré  de  Dieu,  et  veulent  être  sujets, 
soumis  et  obligés  au  Comte,  de  même  que  les  autres  cres- 
tiàas qui  sont  en  la  charte  contenue  en  ce  registre....  Fait  on 

1.  La  possession  d'un  colombier  était  marque  et  prérogative  des  lîefs  el 
terres  nol)les;  oti  n'en  trouvait  pas  en  terre  roturière.  (Voir  en  parti- 
culier :  Les  coutumes  générales  des  Pays  et  Duché  de  Bretagne,  par  P.  Belor- 
deau,  5"  éd.,  Rennes,  M.DG.LV,  et  Coutumes  de  Barrois,  art.  21,  Titre  des 
Juges  et  Juridictions.)  V.  P.  J.  N"  121-122  et  123. 


246  HISTOIRE  JURIDIQUE 

l'église  de  Pau,  le  12^  jour  de  janvier  1383  ».  Les  mêmes 
s'engageaient  «  à  payer  à  Monseigneur  le  Comte  63  florins 
d'or  »,  dans  les  huit  jours,  et  juraient  sur  le  corps  sacré  de 
Dieu  de  faire  ce  don  dans  le  délai  fixé,  sous  peine  de  payer 
le  double  et  de  perdre  leur  corps  et  leurs  biens. 

On  remarquera  que  dans  ces  documents  ',  il  n'est  fait  men- 
tion que  de  l'acte  de  recommandation,  de  la  promesse  solen- 
nelle, ou  foi,  mais  on  ne  dit  rien  de  Vhommarje  ou  cérémo- 
nial. Il  nous  paraît  d'ailleurs  certain  que  les  cagots,  du  fait 
de  leur  lèpre,  ne  pouvaient  prêter  que  la  foi,  car  l'hommage 
nécessitait  hi  paumée,  ou  toute  autre  manifestation  analogue  ^ 
que  la  crainte  de  la  contagion  rendait  impossible.  Si  l'on  se 
souvient  que  la  foi  seule  n'entraînait  pas  toutes  les  consé- 
quences de  la  vassalité  ^  si  l'on  remarque  que  le  serment  de 
fidélité  fut  prêté  en  l'église  de  Pau  et  non  au  château,  on  peut 
penser  que  ce  n'est  pas  uniquement  par  crainte  de  la  conta- 
gion que  le  cérémonial  de  l'hommage  avait  été  supjirimé 
quand  il  s'agissait  des  cagots,  mais  bien  plutôt  en  reconnais- 
sance de  leur  qualité  de  lépreux  qui  établissait,  entre  eux  et 
l'église,  des  liens  qui,  quoique  nuls  en  pratique*,  n'en 
existaient  pas  moins  en  théorie. 

La  vassalité  des  cagots  était  de  celles  qui  étaient  attachées 
aux  fiefs  roturiers.  On  s'étonnera  peut-être  que  de  tels  vas- 
saux, contrairement  aux  usages  généraux,  vinssent  prêter  le 
serment  de  fidélité,  que  seuls  les  nobles  avaient  coutume  de 
prêter.  Ce  n'était  pourtant  pas  là  un  acte  anormal,  cai-  la  cou- 
tume dans  la  région  pyrénéenne  était  ainsi  faite  que  tous  les 
habitants  des  vallées  y  étaient  indistinctement  admis  «  De 
vallibus  vero  lam  milites  quam  pedites  accipere  »,  cet  usage,  a 
dit  Béchar  [Droit  municipal  an  moyen  âge,  t.  II,  p.  107), 
est  dû  à  ce  que  dans  ces  hautes  montagnes,  couvertes  de  vastes 


1.  P.  .1.  N°'  23  cl  24. 

2.  «  La  bouche  et  les  mains  font  l'hommage,  et  le  serment  de  fidélité  est 
la  foi.  »  Laurière,  Texte  des  coutumes  de  la  prévôté  et  vicomte  de  Paris,  t.  I, 
p.  13. 

3.  Les  évéqiies  pouvaient  rendre  la  foi,  et  ne  relevaient  pas  pour  cela  du 
tribunal  du  seigneur. 

4.  Ceci  n'est  applicable  qu'au  Béarn.  Voir  à  ce  sujet  ce  que  nous  disons  du 
privilège  de  juridiction  chez  les  cagots  béarnais  (p.  2UJ). 


LES  CAGOTS  VASSAUX  247 

pâturages  mélangés  avec  des  prairies,  l'air  de  la  liberté  était 
plus  vif  que  dans  les  plaines'. 

Une  autre  particularité  se  remarque  dans  les  actes  que  nous 
éludions,  c'est  le  versement  d'un  don-,  c'est  là  une  preuve  de 
l'exemption  des  charges  personnelles  dont  jouissaient -les 
cagots.  Ce  don,  dont  le  quantum  était  théoriquement  arrêté 
par  la  volonté  de  chacun,  mais  qui  en  pratique  était  fixé  et 
imposé,  avait  pour  Iiut  de  compenser  en  partie  la  perte  que 
subissait  le  trésor  par  suite  de  l'exemption.  Les  clercs  comme 
les  cagots  y  étaient  tenus. 

On  a  une  preuve  nouvelle  de  la  vassalité  des  cagots,  dans 
le  dénombrement  de  1385.  On  appelle  dénombrement  la  des- 
cription détaillée  de  tout  ce  qui  compose  le  fief  servant 
(P.  VioUet),  c'était,  en  d'autres  termes,  la  description  des 
biens  tenus  en  bénéfice  par  les  vassaux.  Les  cagots  figurent 
en  grand  nomjjre  dans  ce  dénombrement. 

Au  xvf  siècle,  ce  n'est  pas  en  Béarn  seulement  que  l'on 
trouve  des  cagots  vassaux,  mais  un  peu  partout,  ainsi  qu'en 
font  foi  (\e  nombreux  documents. 

Nous  n'en  citerons  que  quelques  exemples.  Le  21  octo- 
bre 1352,  M'  Jehan  de  BaiYoigne,  notaire  et  marchand, 
habitant  Dax,  «  laissa  à  fief  et  rente  annuelle  de  prim-fief  à 
Estebenon  de  Gasterar,  gésitain,  habitant  Narrosse  (Landes) 
la  pièce  de  terre  des  Teulères  en  Lare,  en  Narrose,  confron- 
tant, du  midy  à  terre  de  M"  Audet  Dartiguelongue  appelée  au 
Crestian-Hielh  -  ».  Ce  document  laisse  entendre  que  les 
cagots  pouvaient  aussi  acquérir  ou  recevoir  des  arrière-fiefs; 
on  est  de  plus  en  droit  de  se  demander  si  le  prim-fief  dont  il 
est  question  n'était  pas  un  fief  franc.  —  En  1591,  les  héritiers 
de  feu  Laurent  Besaudun,  gésitain,  habitant  Gabarret  figurent 
parmi  les  feudataires  de  Françoise  de  Marsan,  dame  de 
Lacaze.  De  môme  les  cagots  de  Saint-Abit,  habitant  la 
maison  de  Sempseus,  étaient  feudataires  d'Antoine  de  Peyré, 
seigneur  de  Saint-Abit. 

Malgré  leur  situation  privilégiée,  on  peut  dire  que  les 
cagots  possédaient  des  fiefs  roturiers,  c'est-à-dire  avec  rede- 

1.  Voir  :  Basclc  de  Lagrèze,  Histoire  du  droit  dans  les  Pyrénées,  p.   10. 

2.  Archives  de  la  Mairie  de  Mugron. 


248  HISTOIRE  .ILHIIiinUE 

vance.  C'était  cerlaineinent  là  l'espèce  primitive  de  leur  fief; 
plus  tartl,  ils  furent  exemptés  de  la  plupart  des  obligations  ou 
redevances  y  attachées,  mais  ils  le  furent  pour  des  motifs 
(jui  n'avaient  aucun  rapport  avec  la  concession  primitive  de 
leur  bénéfice.  C'est  ainsi  que  leurs  charges  personnelles  furent 
remplacées  par  le  don,  qui  lui-même  disparut;  qu'ils  furent 
exemptésdela  taille,  et  pendant  quelque  temps  aussi  du  fouage. 
Emphyléoses.  —  L'emphytéose,  ou  bail  à  long  terme,  a  de 
grandes  ressemblances  avec  le  fief  roturier;  elle  en  diiïère 
pourtant  essentiellement  par  l'inexistence  de  la  cérémonie  de 
la  foi  et  de  l'hommage.  Elle  dihère  aussi  du  bail  à  cens  parce 
qu'elle  était  un  bail  non  perpétuel  mais  seulement  à  longue 
durée;  elle  était  généralement  consentie  par  les  Eglises.  Il 
semble  que  les  cagots  qui  figurent  dans  le  Livre  de  l'abbaye 
de  Saint-Sever  (xv^  siècle)  aient  passé  des  baux  emphytéo- 
tiques avec  les  bénédictins  de  celte  ville. 

Bail  à  cens.  —  S'il  est  exact  que  primitivement  les  cagots 
jouissaient  de  fiefs  roturiers,  d'emphytéoses,  peut-être  aussi 
de  colonies,  tous  biens  qui  entraînaient  le  paiement  de  rede- 
vances, il  n'en  est  pas  moins  certain  que  ces  situations  très 
voisines,  dont  les  redevances  se  confondaient  sous  le  nom  de 
censMs,  tendirent  à  s'unifierjusqu'aujour  où  on  ne  les  considéra 
plus  en  certains  lieux,  que  sous  le  nom  de  tenures  censives. 
Celte  unification  ne  faisait  que  fortifier  les  droits  réels  du 
tenancier,  car  il  devenait  propriétaire,  ayant  l'entière  liberté 
de  vendre  sa  terre  censuelle. 

Un  coup  d'œiljelé  sur  nos  documents  confirme  largement  ces 
vues.  Dès  le  xv°  siècle  les  cagots  figurent  sur  des  censiers.  On 
les  trouve,  en  1486,  payant  un  cens  au  chapitre  de  Dax;  la  rede- 
vance payée  ou  chapitre  de  Saint-André  de  Bordeaux,  en  1437, 
parles  gahets  de  cette  ville,  est  un  cens.  Auxvi'  siècle,  on  voit 
quelques  cagots  figurer  sur  un  censier  de  Béarn  pour  lo97; 
de  même  dans  le  censier  du  chapitre  de  Dax,  1542,  etc. 

C'est  encore  un  cens  que  payaient  au  roi  les  cagots 
d'Armagnac,  en  1583  et  1584,  car  l'emparance  qu'ils  versaient 
n'est  autre  qu'un  cens'. 

1.  On  appelait  emparance,  ou  amparance,  la  protection  accordée  par  un 
seigneur;  ce  terme  s'étendit  jusqu'au  droit  perçu  de  ce  lait:  cest  ce  que  dit 


GAPGASAUX  ET   ALLEUX  249 

Est-il  utile  d'ajouter  que  tous  les  fiefs  des  cagots  ne  se 
transformèrent  pas  en  tenures  censives. 

Capcasal.  —  Par  capcasal  on  entendait  «  une  étendue  de 
terrain,  que  le  seigneur  accordait  à  son  emphytéote  pour  y 
bâtir  sa  maison,  à  la  charge  de  certaines  redevances  en 
argent,  en  grain  et  en  volaille'  ».  Les  statuts  de  Saint-Vin- 
cent de  Xaintes  autorisaient  la  vente  du  capcasal  à  un 
étranger,  mais  après  qu'on  en  avait  fait  l'offre  aux  habitants 
de  la  ville.  Ainsi  le  capcasal  a  des  attaches  certaines  avec 
l'emphytéose. 

Les  cagots  furent  parfois  possesseurs  de  capcasaux.  C'est 
ainsi  que  le  4  septembre  1723  on  trouve  à  Saint-Vincent  de 
Xaintes,  Jacques  de  Salis,  gezitain  de  famille,  «  propriétaire 
et  possédant  capcasal  dans  ladite  parroice  tout  ainsy  que  les 

autres  habitans  ». 

« 

Alleux  et  franche  aumône.  —  A  côté  de  la  propriété  telle 
que  nous  venons  de  la  voir,  se  placent  d'autres  propriétés 
essentiellement  libres,  l'alleu  et  la  franche  aumône,  dont 
parfois  les  cagots  ont  joui. 

Les  cagots  pouvaient  posséder  des  terres  en  alleu  et  franc- 
alleu.  Cette  constatation,  à  laquelle  nous  force  la  précision  de 
quelques  documents,  est  d'une  importance  extrême  car  elle 
éloigne  définitivement  l'hypothèse  de  la  servitude  des  cagots, 
et  en  même  temps  montre  assez  nettement  l'indépendance  de 
quelques-uns  d'entre  eux  au  moins,  en  ce  qui  concerne  la 
juridiction  ecclésiastique. 

Le  caractère  de  l'alleu  était  la  propriété  pleine  et  entière,  la 
jouissance  libre  de  toute  redevance  ;  cependant  comme 
l'exemption  de  toute  charge  amenait  l'isolement  du  proprié- 
taire, celui-ci  ne  tardait  pas  soit  à  s'agrandir  pour  consti- 
tuer un  domaine  dont  il  était  le  justicier,  soit  à  se  mettre  sous 
la  protection  d'un  seigneur  dont  il  réclamait  l'appui  en  par- 
ticulier dans  les  questions  juridiques.  C'est  cette  seconde  con- 
dition  qui    paraît  avoir   été    celle    des  cagots   propriétaires 

Un  Gange  quand  il  écrit  :  «Amparantia  non  tuitionem  ipsam,  sed  census  quem- 
dam,oh  luitionem,  clienlelamve  exsolven'lum,  videlur  indiccu'^.  • 

Voir,  pour  la  justification,  les  documents  qui  figurent  à  la  Topographie, 
aux  mots  Vic-Fezen^ac,  lioquebrune,  Lavardenx,  Lannepax  (Gers). 

1.  Basclc  de  Lagrèze,  Hist.  du  droit  dans  les  Pyrénées. 


250  IIISTOIKK  .lURIDIQUE 

libérées  de  la  taille,  on  iio  peut  pas  les  comparer  à  des  francs- 
alleux,  car  riiommaue  au(|ucl  étaient  tenus  les  ca^rots  posses- 
seurs de  ces  biens,  et  la  persistance  de  certaines  redevances 
suffisent  à  écarter  cette  hypothèse. 

Nous  connaissons,  en  ce  qui  concerne  l'alleu,  un  acte  dou- 
blement intéressant  par  ce  (|u'il  nous  montre  un  cag^ot 
jouissant  du  droit  de  voisinage  ou  bourgeoisie,  vendant  une 
terre  en  alleu  et  franc-alleu.  Ce  cagot  était  «  Uamonet  crestiaa, 
besii  et  liavitant  deu  loc  de  Castanheda  ».  L'acte  aucpiel  nous 
faisons  alhisioii  est  re[)roduit  page  222. 

Dans  cet  acte  il  s'agit  évidemment  d'un  alleu  roturier, 
puisqu'en  aucun  cas  les  cagols  n'avaient  ilroit  de  justice,  ni 
censives  ni  fiefs  en  dépendances. 

En  ce  qui  concerne  hi  franche  aumôiiu,  nous  ne  connais- 
sons (|u'un  acte  qui  prouve  que  des  cagots  aient  pu  en  pos- 
séder. Cet  acte  est  une  donation  datée  du  2  octobre  1291  '. 

Aux  termes  de  cette  donation,  Raymond  de  Tremblade, 
j)rieurde  l'hôpital  de  Serregrand,  donnait  librement  à  Arnaud 
cagot  d'Auch  et  à  Guiliemine  sa  femme,  pietatis  inlnitu 
et  heleinoaine,  c'est-à-dire  par  piété  et  en  aumône,  tous  ses 
droits  sur  la  léproserie  de  la  Jîastide  d'Estelle  de  Barran, 
les  tenant  quittes  et  les  libérant  des  droits  et  obligations  y 
attachés.  Ce  don  était  perpétuel.  Le  prieur  reçut  cependant 
cent  vingt  sous  morlans  en  rémunération  pour  sa  donation, 
moyennant  quoi  Arnaud  put  prendre  possession  des  biens 
corporels  de  la  cagoterie;  le  prieur  s'enlevait  en  outre  le  droit 
de  réclamer  l'exception  de  dol,  et  la  restitution  du  bénéfice. 

Il  s'agit  certainement  ici  d'une  aumône,  nous  croyons  pou- 
voir même  dire  d'une  franche  aumône,  car  la  donation  con- 
tient les  termes  nécessaires  à  l'indentification  ;  la  cagoterie 
de  Barran  y  est  donnée  en  aumône  {helemosine} ,  à  perpé- 
tuité {in  perpetunm),  libre  de  toute  redevance  (dédit  (juid- 
quid  juris  habebat  et  habere  debebat),  enfin  le  donateur  ne  fait 
d'alleux.  En  ce  qui  concerne  les  anciennes  cagoteries, 
aucune  réserve  en  sa  faveur  {renuncians  expresse  exceptioni 
doli).  Il  n'en  reste  pas  moins  que  cet  acte  est  une  exception, 
<lont  il  n'existe,  à  notre  connaissance,  aucun  autre  exemple. 

1.  On  lira  cet  acte  aux  Pièces  justificatives,  N"  3. 


VENTES   FAITES  PAR  LES  CAGOTS  251 


II.   —    LES    VENTES,    LES    CESSIONS    ET    LES    BAUX 

Ventes.  —  Tout  possesseur  d'un  fîef  roturier  pouvait 
vendre  son  fief;  il»en  est  de  môme  de  toute  espèce  de  tenancier 
ou  propriétaire.  Ce  droit  est  une  preuve  de  la  condition 
franche  du  tenancier.  Il  est  donc  intéressant  de  noter  que  les 
cagots  achetaient,  vendaient,  ou  donnaient  leurs  hiens.  Les 
actes  que  nous  avons  sous  les  yeux  montrent  que  non  seule- 
ment les  ventes  ou  achats  pouvaient  se  faire  decagot  àcagot, 
mais  encore  de  cagot  à  l'homme  sain;  ce  dernier  point  laisse 
entendre  que  les  tenures  de  nos  parias  n'étaient  pas  entachées 
de  la  même  ignominie  que  leur  possesseur. 

Une  question  reste  incomplètement  éclaircie.  L'exonération 
partielle  dont  hénéficiaient  les  anciennes  cagoteries  était-elle 
attachée  à  la  terre  ou  au  cagot  qui  y  habitait?  Nous  croyons, 
l'hypothèse  est  conforme  aux  règles  du  droit  ancien,  que  les 
exonérations  auxquelles  nous  faisons  allusion,  visant  toujours 
les  biens  fonciers,  restaient  inséparables  de  ces  biens,  même 
après  leur  vente  à  des  personnes  saines;  le  privilège  ne  pou- 
vait tomber  que  si  le  seigneur  qui  avait  concédé  le  fief  rotu- 
rier à  un  cagot,  en  faisait  le  retrait. 

C'est  ainsi  qu'on  expli(]uerait  pourquoi  la  terre  de  Massetz- 
bielhs,  à  Gabarret  était  franche  et  quite  de  louage  au 
moment  de  sa  vente  faite  le  24  septembre  1445,  vente 
passée  entre  deux  bourgeois  de  la  ville;  le  premier  l'avait 
sans  doute  acquise  d'un  lépreux.  Le  For  de  Henri  II  prouve- 
rait aussi  que  ce  n'est  par  le  cagot  mais  la  terre  qui  jouissait 
du  privilège  de  la  taille,  car  il  spécifiait  que  ce  j)rivilège 
n'était  attaché  qu'aux  anciennes  cagoteries,  et  non  aux  acqui- 
sitions nouvelles  des  cagots.  L'importance  du  [)rivilège  de  la 
taille  pour  cette  population  pauvre,  expli(jue  assez  (jue  nous 
ne  possédions  pas  d'acte  de  vente  de  cagoterie  béarnaise  à 
une  personne  saine. 

Quelques  exemples  compléteront  ce  que  nous  venons  de 
dire  sur  les  actes  de  vente  passés  par  des  cagots. 

Le  20  janvier  1489,  Arnaud  de  Labadie,  habitant  de  Cescau, 


2b2  HISTOIRE  JL'KIDIQUE 

vendit  à  Johanet  de  Lacoma,  gésitain  du  même  lieu,  une  pièce 
de  terre,  pour  seize  florins,  moyennant  «juoi  ledit  Lacoma 
acquit  sur  ce  bien  le  droit  «  de  possession,  de  donation,  vente 
et  aliénation,  mais  avec  réserve  des  droits  et  devoirs  dus  au 
seigneur  d'Andoins,  et  l'obligation  de  6  deniers  morlaas  et 
de  fouage,  que  le  dit  Johanet  promet  de  payer  chaque  année 
une  fois  »  (A.  B.-P.  E  19S'2,  f  56,  v°). 

Le  31  août  1467,  Arnaud  Guilhem  de  Taxoere,  voisin  et 
habitant  de  La  Bastide- Villefranche,  vendait  ses  biens  à  Maître 
Jean  dEstibaux,  cagot,  habitant  on  la  maison  du  crestian  de 
Caresse  (.4.  B.-P.  E  1191 ,  f°  107).  Cet  acte  tire  son  impor- 
tance de  ce  fait  (|uo  celui  qui  vendait  ses  biens  était  voisin  de 
Villefranche  ;  or  le  droit  de  voisinage  était  un  droit  réel  insé- 
parable de  la  maison,  malgré  les  réserves  que  le  vendeur 
aurait  pu  faire  pour  lui.  Le  cagot  de  Caresse  aurait  donc 
acquis  en  même  temps  que  des  biens,  le  droit  de  bourgeoisie. 

Le  12  mars  L530,  Jehan  d'Estrem  de  Tersac,  vendait  pour 
13  florins  et  demi  une  terre  labourable  on  la  «  campagne  de 
Bag  d'Arbus  »  à  Amaric,  cagot  d'Arbus  (.1.  B.-P.  E  1474, 
r  iS9,  y"). 

Voici  maintenant  des  actes  de  vente  où  l'acheteur  n'est 
point  cagot. 

Le  30  avril  152i,  Ramonet,  cagot  et  voisin  de  Gastagnéde, 
vend  à  Bertrand  de  Forcado,  seigneur  de  Mur,  une  terre  allo- 
diale  {A.  B.-P.  E  1193,  f"  84,^)'.  De  même,  Ramonet, 
cagot  de  La  Bastide- Villefranche  vendit  une  terre  en  alleu 
et  franc-alleu  a  Johan  de  Salies,  le  12  février  1545 
{E  1195,  f°  U^). 

En  1401  Peyroton  de  Saboge,  cagot  de  La  Bastide-Ville- 
franche,  vend  selon  les  fors  et  coutumes  de  Morlaas  à  Fran- 
çois de  Béarn,  qui  habitait  Saint-Dos,  un  terrain  évalué  à 
8  florins  27  {A.  B.-P.  E  1409). 

Ces  derniers  actes  ne  présentent  on  le  voit  aucune  parti- 
cularité. Il  en  est  de  même  des  actes  de  vente  entre  cagots, 
que  nous  possédons  en  très  grand  nombre.  Si  parfois  cepen- 
dant ces  derniers  se  singularisent,  ce  n'est  que  par  des  dispo 

l.  Ce  document  est  reproduit  en  entier  p.  222. 


CESSIONS,    DONATIONS,   BAUX   A   COURT   TERME  2o3 

sitions  spéciales  n'ayant  rien  à  voir  avec  la  vente  propre- 
ment dite. 

Remarquons  en  passant  que  dans  plusieurs  actes  de  vente, 
le  mari  et  la  femme  cagots,  vendeurs  ou  acheteurs,  figurent 
simultanément;  ce  fait  pourrait  s'expliquer  par  la  disposition 
d'un  contrat  de  mariage  établissant  communauté  de  biens'. 

A  côté  de  ces  actes  il  convient  de  placer  les  donations  et 
les  cessions.  L'analogie  qui  existe  entre  ces  actes  et  les  ventes 
provient  de  ce  que  souvent  la  donation  et  la  cession  se  fai- 
saient sous  forme  de  vente  afin  d'être  plus  stables  et  d'être  à 
l'abri  des  réclamations  des  héritiers.  C'est  probablement  ce 
qui  se  fit  pour  cet  acte  de  vente  de  terre  passé  entre  Pey- 
rot  de  Lacoma,  cagot  de  Cescau,  et  Arnaud  de  Héaas,  cagot 
de  Denguin.  Ce  dernier  devait  épouser  la  fille  du  premier; 
celui-ci  promit  une  dot  du  XII  florins  au  fiancé  et  la  représenta 
en  lui  vendant  sa  terre  pour  le  prix  de  XII  florins,  et  en  lui 
restituant  immédiatement  la  somme  sous  forme  de  dot;  en 
réalité  cette  vente  n'était  qu'une  donation  déguisée'. 

La  donation  pouvait  se  faire,  et  se  faisait  souvent  entre 
parents,  et  même  entre  conjoints,  c'est  ainsi  que  Peyroton 
de  Savoie,  cagot  de  Saint-Dos,  fit  donation  et  cession  de  ses 
biens    à   sa    femme   le  2   février  1551.  (.1.  B.-P.  E    1191, 

Baux  à  court  terme.  —  Les  cagots  concluaient  toutes 
espèces  de  baux;  ceux-ci  ne  présentent  aucune  particularité, 
ayant  trait  à  notre  sujet,  sinon  que  les  cagots  y  sont  toujours 
signalés  comme  tels. 

Nous  nous  contenterons  d'indiquer  les  diflerentes  espèces 
de  baux  que  nous  avons  rencontré.  Voici  d'abord  un  bail  de 
neuf  ans  où  propriétaire  et  locataire  s'engagent  réciproque- 
ment à  certaines  obligations. 

19  janvier  1375. —  Notum  sit  que  Bernado,  cagot  de  Lucq,  etc., 
reconego,  etc.  Tier  en  rendament  et  cologui  deliernaide  Guirauto, 
de  Lucq,  présent,  etc.,  uiig  tros  de  terre  laudarisse  scituade  au 
terrador  de  Lucq,  qui  confronte  ab  terre  de  plantarosse,  ab  terre 

1.  Voir  plus  loin. 

2.  A.  B.-P.  E  iy40,  f"  43.  Ce  document  est  reproduit  en  entier  à  la  Topo- 
graphie au  mot  Cescau  (Basses-Pyrénées). 


254  HISTOIRK  .11  KIDIQUE 

de  Massiguoya,  ab  lo  cami  qui  tira  de  cappella  a  Bernet  et  autres 
coufrontatas,  intradas,  etc.,  per  lo  termi  et  espassi  de  nau  antz 
proche  venants  a  conitar  deu  jorn  de  Totz  Sanctz  proclie  passatz 
finissoiitzen  semblable  jorn  losditz  nau  antzacabutzet  rebolutz,etc.  ; 
pronieto  bien  laurar,  fermeiar  et  semenar  en  tempts  et  degut  et  de 
sasso,  et  fenit  lodit  termi,  lo  lexar  la  possession  francqua  et  expe- 
dida  et  per  lo  profieyt,  etc.;  promet©  pagar  primera  aneya  très 
francxs  au  jorn  de  Totz  Santz;  proche  venantz  et  per  las  autres 
aneyes  duran  lodil  termi  que  prometo  et  que  promet  pagar  en 
chacun  jorn  de  Tolz  Sanctz  sieys  francxs,  pacte  exprès  que  lodit 
deGuirauton  sera  tengut  lo  balhar  autenta  de  fens  cum  en  ladite 
pessa  estrcssa  annalement,  etc.,  prometo  thier  bon,  etc.;  consti- 
tui,  etc.,  renuncian,  etc.,  juran,  et..  Actum  a  Lucq  lo  detz  et  nau 
de  Jener  MV' LXXV.  Teslimonis  :  mestePieresde  Laborde,  Bernard 
de  Xoges,  Jehan  de  Guoarderes  de  Lucq,  etc. 

[Archives  des  Basses-Pyrénées  E  1421,  f°  10  v".) 

Le  hail  à  cheptel,  dont  nous  avons  trouvé  un  exemple  chez 
les  cagols,  s'appelait  encore  fjazaille.  C'était,  dit  Noguès,  un 
traité  de  société  qui  se  contractait  entre  deux  personnes,  dont 
Tune  donnait  à  l'autre  un  certain  nombre  de  bestiaux  pour 
en  avoir  soin,  les  nourrir  et  héberger  en  bon  père  de  famille, 
et  les  rendre  au  bailleur  à  la  fin  de  la  société,  à  condition  que 
le  croît  ou  produit  fût  partagé  également  entre  le  preneur  et 
le  bailleur.  C'était  si  Ton  veut  un  contrat  de  société  ou  une 
des  parties  engageait  un  caj)ital  en  nature  pour  en  tirer  des 
rentes;  le  capital  restant  intact  et  devant  être  restitué  en 
son  état.  En  1367,  on  trouve  un  bail  à  cheptel  passé  entre 
Peyrolet,  fils  d'Arnaud  Guilhem,  chef  de  lacagoterie  de  Lucq, 
et  Fortic  de  Laborde  (.1.  B.-P.  E  1401). 

En  dehors  des  ventes,  baux,  et  dons,  il  faut  mentionner 
une  autre  espèce  de  contrat,  beaucoup  moins  important  que 
les  ])récédents,  c'est  Véchanfje.  Nous  citerons  un  exemple  à 
rap[)ui  :  en  1383  Guillemet,  cagot  d'Estiron,  et  Arnaut  Guil- 
hem, cagot  de  Lagor,  passèrent  par-devant  notaire,  acte 
d'échange  réciproque    de  leurs  maisons    A.  B.-P.  E  i9W, 

r-i7). 

III.    —   CONTRATS    DE    MARIAGE 

Le  contrat  de  mariage  était  généralement  dressé  avec 
solennité,  par-devant  notaire.  La  solennité  était  d'autant  plus 


CONTRATS  DE  MARIAGE  255 

pompeuse,  et  le  contrat  d'autant  plus  allongé  d'un  préambule, 
où  l'érudition  du  notaire  pouvait  se  donner  libre  carrière, 
que  la  condition  des  conjoints  était  plus  marquante.  On 
conçoit  dès  lors  que  les  cagots  n'aient  jamais  eu  de  contrats 
de  mariage  bien  pompeux. 

Le  point  essentiel  de  ces  actes  consistait  en  la  fixation  de  la 
dot.  Celle-ci  était  généralement  assez  mince,  et  n'avait  pour 
but  que  de  faciliter  l'entrée  en  ménage,  et  supporter  les 
premières  charges.  Si  l'un  des  conjoints  était  l'héritier  ou 
l'héritière,  on  ne  faisait  presque  jamais  mention  de  la  dot,  le 
titre  d'héritier  suffisait. 

Le  régime  adopté  était  d'ordinaire  la  communauté  ;  cepen- 
dant dans  quelques  cas  on  peut  croire  que  le  régime  dotal  fut 
choisi,  c'est  ainsi  qu'on  expliquerait  pourquoi  une  femme 
mariée  pouvait  vendre  des  biens  lui  appartenant,  sans  l'inter- 
vention de  son  mari,  telle  Isabé  Christiane,  gésitaine  de 
Boulin,  femme  de  Jehan  Christian,  qui  le  7  février  1387, 
vendit  à  Mondine  de  Trabay  de  Saint-Sever,  un  lopin  de  terre 
au  Plassot,  moyennant  un  écu  sol  {Archives  des  Landes, 
H  65,  r  357). 

D'autre  part  c'est  la  communauté  des  biens  qui  explique 
pounjuoi  Peyroton  de  Saboge,  cagot  de  La  Bastide,  et  sa 
femme  Agnette  figurent  tous  deux  dans  un  acte  de  vente 
de  terrain  fait  à  François  de  Béarn,  de  Saint-Dos,  le 
27  octobre  1407  ',  et  pourquoi  Jean  de  Salies  et  Mondessine  sa 
femme,  cai^ots  de  la  Bastide,  figurent  tous  deux  dans  l'acte 
d'achat  qu'ils  font  d'une  terre  appartenant  à  Ramonet,  le 
12  février  1545-. 

Voici  quelques  documents  se  rapportant  au  contrat  de 
mariage  ou  à  la  dot  des  cahots  : 

Dans  le  contrat  de  mariage  de  Marie  de  Benquet  et  de 
Nicolas  de  Larrieu,  cagots  de  Baigts,  du  10  juillet  1695,  se 
lit  le  détail  de  la  dot  de  la  jeune  fille.  Cette  dot  était  de 
30  livres,  payables  en  deux  fois,  soit  15  livres  la  veille  des 
noces,  et  15  livres  deux  ans  plus  tard.  Le  père  de  Marie  de 
Ben(|uet  promettait  de  payer  des  habits  neufs  aux  futurs,  et 

1.  A.  B.-P.  E  1409,  f°  146,  v" 

2.  A.  B.-P.  E  1195,  f"  142. 


256  H[STOmK  JURIDIQUE 

donnait  à  sa  fille  «  une  robe  de  cadis  double,  et  un  cotillon  de 
sinture  aussy  de  cadis  double  garnis  et  fassonés;  jdus  un  litlier 
d'ari(N|ue,  deux  coytes  et  un  couchin  de  drap  de  lin  irarnis  de 
plume  honeslenienl,  un  tour  de  lit  à  deux  courtines  de  drap 
de  lin,  six  linceuls  les  deux  de  lin  et  les  autres  de  Tenter- 
mèlé,  six  serviettes  de  lin  et  six  d'estoupe,  un  coiïre  et  un 
cotîret  de  coral  avecq  leurs  serrures  et  clef  »  {Élude  de 
Mugron,  Lamolie,  notaire). 

C'est  un  contrat  analogue  à  celui-ci  qui  fut  passé  le 
7  août  1532,  et  [)ar  lequel  Goalhard,  cagot  de  Sauc^de, 
s'engageait,  concurremment  avec  son  fils  Jehan,  à  donner  en 
dot  à  sa  fille  Rangoline,  une  somme  de  19  florins  22  liards  et 
a  fourniture  de  divers  vêtements,  pour  le  mariage  de  la  sus- 
dite avec  Peyrot,  cagot  de  f.aubios  (.1.  B.-P.  E  1474, 
f  ^^S).  Ce  contrat  montre  que  le  père  ne  pouvait  s'engager 
sans  le  consentement  de  son  fils  aîné,  héritier  de  ses  biens. 

Si  la  dot  était  représentée  par  des  biens,  pour  éviter  toute 
contestation  possible,  le  père  pouvait  faire  à  son  futur  gendre 
vente  du  bien  en  question,  et  lui  restituer  le  prix  de  la  vente 
sous  forme  de  dot;  c'est  ce  qui  arriva,  en  1518,  à  Arnaud  de 
Héaas  dont  nous  avons  parlé  plus  haut  (p.  253). 

Enfin  lorsque  la  dot  était  versée  par  acomptes  successifs, 
la  justification  du  versement  se  faisait  souvent  par  quittances 
sig-nées  par-devant  notaire.  C'est  ainsi  que  le  12  décembre  1552 
est  signée  quittance  de  Miqueu  de  Berraute,  cagot  de  La  Baslide- 
Villefranche  à  Ramonet,  maître  de  la  cagoterie  du  même  lieu, 
de  22  francs,  monnaie  de  Bordeaux,  sur  les  30  francs  promis 
par  ledit  Ramonet  pour  la  dot  de  sa  fille  {A.  B.-P.  E  1197, 
t  i'29). 

IV.    -    TESTAMENTS.    ~     HÉRITAGES 

Les  lépreux  reclus  pouvaient-ils  transmettre  par  héritage 
quelques  biens?  Non,  car  ils  avaient  renoncé  lors  de  leur  entrée 
dans  la  léproserie,  à  toute  espèce  de  possession;  tout  au  plus 
avaient-ils  la  jouissance  personnelle  de  leurs  bardes  et  de 
quelques  menus  objets.  Ils  ne  pouvaient  pas  non  plus  recevoir 
par  testament   ou  don  un  bien  quelconque.  C'est  pourquoi 


TESTAMENT  DES  CAGÛTS  257 

les  nombreux  testaments  où  figure  un  don  à  ces  malheureux, 
ne  visent  pas  personnellement  un  lépreux,  mais  bien  une 
léproserie,  ce  qui  est  fort  dilïerent.  A  Condom  on  pouvait 
cependant  laisser  aux  lépreux  des  dons,  mais  à  la  condition 
que  le  seigneur  y  fût  consentant  :  «  Que...  a  lebros,  no  pod 
leixar  ni  dar  sos  bées  no  mobles  ses  voluntat  deu  senhor 
deu  quai  aquets  bées  seran  tenguts  en  fins.  »  Il  est  possible 
d'ailleurs  qu'il  s'agisse  ici  des  lépreux  libres.  Les  lépreux 
libres  ou  cagots,  en  effet,  conservaient  intact  le  droit  de  léguer 
leurs  biens.  Nous  avons  rencontré  plus  d'un  testament  de 
lépreux  libre  de  diverses  régions  de  la  France.  En  ce  qui  con- 
cerne les  cagots  du  Sud-Ouest  les  exemples  sont  très  nombreux. 

Voici,  du  24  avril  1583,  le  testament  de  Peyroton  de  Boxet, 
cagot  de  Borce,  qui  lègue  à  sa  femme  ses  maisons  de  Carriot 
et  du  Planhy';  en  1368,  nous  trouvons  Arnaud  Guilhem, 
maître  de  la  catégorie  de  Lucq,  léguant  la  moitié  de  cette 
cngoterie,  meubles  et  immeubles  à  sa  femme,  sous  réserve 
qu'elle  ne  pourra  les  aliéner  et  que  ses  enfants  hériteront  après 
elle-.  Est-il  rien  de  plus  curieux  que  le  testament  de 
Jean  de  Lier,  cagot  de  Saint-Pierre  de  Lier,  du  15  janvier  1722, 
dans  lequel  il  réclame  d'être  enterré  à  l'église  et  laisse 
45  livres  pour  messes,  à  10  sol  la  messe,  15  livres  à  la  con- 
frérie du  Saint-Esprit  dont  il  est  membre,  300  livres  à 
Marguerite  veuve  de  son  fils  aîné,  300  livres  à  Catherine  sa 
(ille  aînée  plus  sa  maison  île  Guirant  à  Saint-Pierre  de  Lier. 
{Etude  de  Poijaniie,  Dufau  notaire.) 

Nous  pourrions  multiplier  les  exemples;  mais  ces  preuves 
n'apporteraient  aucun  élément  nouveau,  elles  ne  feraient  que 
souligner  encore  ce  que  nous  avançons. 


V.    —   CONTRATS    PROFESSIONNELS 

Nous  appelons  ainsi  certains  contrats  ayant  un  rapport 
immédiat  avec  la  profession  des  cagots.  On  peut  les  diviser 
en  deux  groupes  :  les  uns  sont  des  engagements  passés  en 

1.  A.  15.-P.   K  1099,  f'  25  v". 

2.  1(1.  E  ItOl,  f  44. 

Fav.  17 


258  HISTOIRE  JL'IUDIQUE 

vue  de  la  construction  ou  de  la  réparation  de  bâtiments,  les 
autres  sont  des  contrats  d'apprentissaiie. 

Les  engagements  pour  construction  élaient  toujours  bila- 
téraux, en  ceci  qu'un  cagot  promettait  un  travail  et  que  le 
client  s'engageait  à  le  rétribuer  d'une  façon  ou  d'une  autre. 
Les  contrats  de  ce  genre  sont  trop  nombreux  et  trop  peu 
intéressants  pour  nous  arrêter.  Seul  celui  passé  en  1379, 
entre  Gaston  Phœbus  et  les  cagots  de  Héarn,  présente  un 
intérêt  considérable,  mais  nous  avons  suflisamment  insisté 
sur  ses  dispositions  pour  n'avoir  plus  à  y  revenir. 

Dans  les  travaux  à  exécuter,  un  cagot  ou  un  entrepreneur 
quelconque  était  souvent  nommé  procurateur,  c'était  lui  per- 
sonnellement qui  s'engag'eait  alors  par  les  contrats,  et  c'est  lui 
qui  signait  ou  recevait  les  quittances  selon  les  circonstances. 

Les  contrats  d'apprentissage  de  cagots  ne  difîéraient  pas  de 
ceux  qui  étaient  passés  dans  les  autres  corps  de  métier.  Un 
maître  s'engageait  à  apprendre  à  l'apprenti  son  métier  et  à 
lui  donner  un  salaire.  Nous  nous  contenterons,  de  donner  ici 
un  exemple  de  ces  contrats, 

Notum  sit  que  Johanot  deu  Berdot  deu  crestiaa  de  Abos,  etc., 
se  es  nietut  per  aprciiedis  ab  meste  Peyrot  de  Lastalot,  crestiaa  de 
Moneinh,  per  lo  termi  de  sieys  antz,  so  es  :  dus  per  aprender  de 
laborar  et  quoale  [perj  aprender  roificy  de  fuster,  etc.,  promcto 
bien  serbir  et  lodit  meste  niustrar,  etc.  ;  et  per  la  servitat  qui  fera 
lodit  meste  Peyrot,  prometo  valhar  et  pagar  audit  Johanot  la 
some  de  nau  scutz  condans  vxiii  sols  per  chacun  seul,  et  ung 
camisot  pagadors  pendant  lodit  termi  tant  que  ne  aura  besonh  per 
sebestir;  et  acaas  lodit  Johanot  lo  valha  degun  danipnadge  et  lo 
sen  per  tas  res  part  son  conget  que  prometer  ac  render  et  reparar 
per  ung  diner  dus,  et  per  ung  jorn  dus,  etc.,  et  que  es  acostumat; 
et  per  aixi  ac  ac  thenir  que  lo  intrafermance,  meste  G"^  de  Berdot 
crestiaa  de  Abos,  fray  deudy  Johanot  et  principal  tengut,  etc. 
OItligan,  renuncian,  etc.,  juran,  etc.  Actum  a  Moneinli  lo  xxx  de 
may  mil  v  cent  XLvi.  Testimonis  :  monsenhor  Arnaud  de  Goralet 
Jehan  de  Clavaria,  de  Moneinh  et  jo  [notari  . 

{Archives  des  Baases-Pyrénéts,  E  IMS,  f°  lU'-i .) 

VI.  —  CONFRÉRIES.  —  CORPORATIONS 

Le  besoin  de  se  rap[)rocber,  de  s'unir  j)Our  sauvegarder  des 
intérêts    communs,    poussèrent  très  t<jl   les   artisans,    et  les 


CONFRÉRIE  ET  CORPORATION   DES  CAGOTS  259 

ouvriers  à  constituer  des  confréries.  Ces  confréries  sous  le 
patronage  d'un  saint,  étaient  à  proprement  parler  des  sociétés 
de  secours  mutuel.  Les  cagots  étaient  exclus  des  confréries; 
c'est  à  peine  si  nous  avons  trouvé  quelques  exceptions  à  cette 
règle,  qui  était  conforme  d'ailleurs  aux  Fors,  qui  leur  défen- 
dait de  fréquenter  le  peuple  sain. 

C'est  pour  cette  raison  qu'en  quelques  lieux  les  cagots 
fondèrent  des  confréries  où  seuls  ils  pouvaient  être  admis  ; 
c'est  ainsi  qu'à  Villefranque  dans  le  Labourd,  la  tradition 
assure  que  les  cagots  formèrent  une  confrérie,  dont  les  réu- 
nions étaient  secrètes  et  excitaient  la  curiosité  et  la  crainte 
superstitieuse  des  habitants. 

Ce  n'est  ({u'au  xvni*'  siècle  que  peu  à  peu  les  confréries 
ouvrirent  leurs  portes  aux  cagots,  à  la  suite  de  la  décision  de 
l'évèque  de  Bayonne  (1710)  concernant  Villefranque,  et  de 
divers  arrêts  des  Parlements.  Ce  n'est  qu'en  1722  que  la  con- 
frérie des  Pénitents  de  Pau  accepta  un  cagot;  à  la  même 
époque  Jean  de  Lier,  cagot  de  Saint-Pierre  de  Lier,  était 
confrère  du  Saint-Esprit.  C'est  en  1723  que  Jacques  de  Salis 
cagot  et  bourgeois  de  Saint- Vincent  de  Xaintes  réclama 
d'entrer  dans  la  confrérie  de  sa  paroisse. 

A  côté  des  confréries,  il  y  avait  les  corporations.  La  cor- 
poration des  charpentiers  et  menuisiers  était  forcément 
ouverte  aux  cagots  qui  avaient  leur  syndic,  mais  il  est  juste 
de  noter  que  cette  corporation  était  en  quelques  lieux  divisée 
en  deux  partis  assez  ennemis  parfois  [)our  ({ue  comme  à  Dax, 
en  1660  le  parti  des  cagots  se  vit  refuser  le  droit  de  suivre 
l'enterrement  d'un  charpentier  de  race  pure. 

Dans  la  corporation  quelques  membres  pouvaient  devenir 
maîtres.  On  était  promu  à  la  maîtrise  selon  son  mérite  et  son 
savoir.  On  a  remarqué  sans  doute  qu'un  grand  nombre  de 
cagots  étaient  maîtres'  charpentiers,  nous  n'avons  pas  besoin 
d'en  donner  ici  de  nouveaux  exemples. 

1.  Il  ne  faut  pas  confondre  les  cagots  mcâfres  cfiarjteîiliers,  et  les  cagots 
maîtres  d'une  maison,  ce  secon<l  litre  étant  attaché  à  la  branche  héritière 
•  le  la  maison.  Quand  aux  vuiihes  (Vunc  cagolerie,  il  est  j)ossil)li'  qu'il  faille 
les  considérer  un  peu  comme  des  administrateurs  chargés  des  intérêts  de  la 
cagoterie,  et  comparables  aux  mailres  de  lé])roscrics. 


APPENDICE 


I.     —    TROIS    QUESTIONS    DE    PROCÉDURE 

Les  cagots  lénioins.  —  Bascle  de  Lagréze  écrivait  en  son 
histoire  du  droit  dans  les  Pyrénées  :  «  Nous  n'avons  rien 
trouvé  de  remanjuable  sur  les  qualités  exigées  pour  être 
témoin  '.  »  Cette  aftirmation  n'est  plus  justifiée  du  moment  où 
l'on  connaît  les  Fors  de  Béarn  de  1288.  L'article  65"  de  la 
xxxii"  rubrique  dit  en  etTet,  que  si  par  aventure  les  jurais  ne 
pouvaient  arriver  à  faire  la  lumière  dans  une  affaire  de  mal- 
veillance, l'accusé  pourra  se  laver  de  tout  soupçon  par  le 
témoignage  à  décharge  de  sept  témoins  ou  de  trente  cagots; 
l'article  170  de  la  li*  ruhri(|ue,  dit  aussi  que  celui  qui  sera 
accusé  de  meurtre,  sans  que  sa  victime  ait  poussé  de  cris  ni 
pu  se  défendre,  pourra  établir  son  innocence  par  le  témoi- 
gnage de  six  personnes  ou  de  trente  cagots. 

Ainsi  le  témoignage  d'un  cagot  valait  environ  4  ou  5  fois 
moins  que  celui  d'un  témoin  ordinaire,  en  Béarn-.  Cetle  très 
étrange  situation  s'explique  difficilement,  car  les  motifs  que 
l'on  peut  invoquer  contre  la  validité  du  témoignage  d'un  cagot, 
aboutissent  tous  à  lui  nier  toute  valeur.  Nous  allons  tâcher 
de  donner  une  explication  de  cette  anomalie,  qui  ne  figure 
que  dans  le  For  ancien  du  Béarn,  et  a  complètement  disparu 
au  xvi"  siècle;  elle  ne  figure  dans  aucun  des  autres  Fors  ou 
Coutumes  du  Sud-Ouest, 

Si  le  cagot  était  personne  vile,  s'il  avait  été  en  Béarn 
l'homme  et  sujet  de  l'Eglise,  il  eut  été  certainement  inapte 

1.  P.  2d3. 

2.  Un  proverbe  béarnais  dit  encore  :  ■<  Sept  cagots  que  balen  un  chrétien.  » 


TÉMOIGNAGES,   SAISIES,   ARBITRAGE  261 

à  témoigner.  Si  d'autre  part  il  n'avait  point  été  homme  libre, 
on  n'aurait  point  songé  à  l'appeler  à  la  barre.  Le  fait  que  le 
témoignage  dun  cagot,  si  amoindri  fut-il,  était  reçu,  est  propre 
à  lui  faire  refuser  les  qualités  susdites  qui  ne  pouvaient  que 
le  mettre  dans  l'incapacité  de  paraître.  Mais  si  l'on  considère 
que  quoique  libre,  quoique  vassal  du  seigneur,  le  cagot 
béarnais  n'en  jouissait  pas  moins  de  droits  limités  par  des 
incapacités,  que  d'autre  part  il  parait  certain  qu'au  xiii*'  siècle 
les  cagots  des  pays  limitrophes  ne  pouvaient  pas  témoigner, 
on  ne  s'étonnera  pas  qu'en  Béarn  on  ait  songé  à  amoindrir 
un  droit  que  d'autre  part  on  ne  pouvait  honnêtement  refuser 
com}»lètement. 

La  saisie.  —  La  saisie  était  l'acte  par  lequel  le  créancier 
s'emparait  des  biens  de  son  débiteur,  selon  les  formes  légales, 
pour  obtenir  paiement  de  sa  créance.  En  Béarn  où  les  cagots 
appartenaient  au  même  For  que  leur  créancier  ou  que  leur 
débiteurs,  la  question  des  saisies  n'offrait  aucune  difficulté.  Il 
n'en  était  pas  de  même  dans  le  pays  de  Dax,  c'est  pourquoi 
les  constitutions  de  Dax  s'en  occupent  disantque  si  le  débiteur 
était  sujet  du  roi,  les  cagots  quoique  relevant  de  la  juridic- 
tion ecclésiastique  devaient  le  faire  saisir  par  l'autorité  civile. 

Quand  le  débiteur  reconnaissait  sa  dette,  ses  biens  en 
répondaient,  et  le  créancier  pouvait  les  vendre  quand  la 
créance  n'était  pas  payée  au  jour  fixé.  C'est  pourquoi  trouve- 
t-on  un  grand  nombre  de  reconnaissances  écrites  faites  par- 
devant  notaire.  Dans  ces  reconnaissances  figurent  souvent 
des  cagots.  On  les  appelait  encore  oblijatiuns,  quand  une  des 
parties  s'engageait  au  payement  d'une  somme,  ou  d'une  rente, 
sans  que  cette  somme  représentât  le  montant  d'une  créance. 

Les  ventes  par  autorité  de  justice  des  biens  des  cagots, 
sont  exceptionnelles.  On  en  connaît  un  exemple,  à  Benesse- 
les-Dax,  le  H  juillet  1632,  ou  Michel  de  Larrieu,  et  Sarrançon 
de  Peyruchat  perdirent  ainsi  leur  maison  et  leurs  biens.  De 
même  le  10  juin  1G14,  à  Laurède  oii  le  sergent  royal  fit  saisir 
les  biens  du  Chrestian. 

L'arbilraf/e.  —  Nous  n'aurions  pas  parlé  de  l'arbitrage, 
si  communément  employé  jadis,  dans  la  région  Pyré- 
néenne,  dans   toutes  les  contestations,  si  nous   n'avions  à 


262  HISTOIHK  .iriUDIO'JE 

sig"naler  un  cas  peu  commun  où  l'arliitrage  fut  prononcé  par 
(les  cag-ots.  Le  12  avril  1389,  en  elTet,  Benlolo,  caçot  de 
Bougarber,  et  autres,  prononcèrent  un  arltitrage  au  sujet 
d'une  discussion  survenue  entre  le  commandeur  de  Lespiau  et 
les  frères  dudit  liopital,  au  sujet  de  travaux  exécutés  sur  les 
terres  de  la  commanderie '. 


II.    —    QUELQUES    QUESTIONS    DE     DROIT    PENAL 

Meurtres,  coups  et  blessures.  —  En  Béarn,  les  meurtriers 
étaient  généralement  condamnés  à  une  peine  pécuniaire;  las 
calo)iies,  c'est-à-dire  le  prix  du  sang',  était  accordé  aux 
héritiers  du  mort.  Un  jugement  ne  devait  pas  toujours 
intervenir  et  il  n'('dait  point  rare  qu'une  convention  fût  passée 
entre  le  meurtrier  et  les  héritiers  de  sa  victime,  (^ette  conven- 
tion rappelle  de  fort  près  la  cotwposition  de  l'ancien  droit 
germanique.  Cependant  pareille  convention  n'était  d'usage 
que  si  le  meurtre  avait  été  commis  par  accident.  Le  For  de 
Morlaas  est  particulièrement  explicite  à  ce  sujet  (juand  il  dit  : 
«  Si  par  aventure  un  homme  de  la  ville  en  tue  un  autre,  non 
de  g'ré  ou  par  colère,  mais  par  accident,  comme  souvent  il 
arrive,  et  que  le  fait  puisse  se  prouver  par  bons  voisins,  qu'on 
ne  donne,  pour  homicide  ainsi  fait,  aucune  amende  au  sei- 
gneur ;  mais  pour  tel  homicide  il  faut  s'arranger  avec  les 
parents  du  mort  par  l'entremise  de  deux  prud'hommes  de  la 
ville.  »  Nous  avons  trouvé  un  arrangement  de  cette  sorte, 
passé  entre  cagots  d'Artix  et  de  Monein  le  2.3  juin  1383. 

[Notum  sit]  Que  cum  contrast  e  manpagament  fosse  e  sperasse 
ac  ester  segon  que  dixon  enter  Bernât,  crestiaa  d'Arfilz,  d'une  part, 
e  Berdot  de  Sales,  nl)itant  a  Monin,  crestiaa  deudit  loc,  d'autre 
part,  per  rasson  de  la  mort  que  dixon  que  fo  feite  en  la  personne 
d'Arnauto,  fdh  deudit  Bernât,  per  ledit  Berdot,  e  per  rasson  de 
quere  mort  se  sie  sercade  patz  enter  lasdites  partliides  segon  que 
dixon,  e  ledit  Berdot  agosse  prometut  et  autreyat  de  farautreyar 
lotz  sos  parentz  enter  cosorii  en  ladite  patz  segon  que  dixon  que 
tôt  asso  apere  en  carte  feite  e  retengude  per  lo  notari  de  Riberega- 
ver,  saber  soesassaber  Domengoo  de  Momas  crestiaa  d'Artigalobe 

1.  A.  B.-P.   E  1922,  r  43,   v°. 


LA   COMPOSITION  263 

cosorii  deudit  Arnauto  lauda,  aboa  conferma  ladite  patz  aixiie 
per  la  forme  e  manière  que  lodit  Bernât,  pay  deudit  Arnauto,  la 
autreyade  e  en  las  medixes  pênes  corporaus  e  pernigaus  '  que  en  la 
carte  de  ladite  patz  est  contengut  aixii  obligan  cos  et  causes,  etc., 
juran  que  contra,  etc.,  actum  ut  supra  (a  Bezingran,  xxy  dies 
en  Julh,  MCCCLXxxii).  Testimonis  Ar[naut]  Guilhem  aperat  Amoloo, 
Ramon  de  Navalhes  de  ^lonin,  Pes  d'Arribere  d'Abos. 

(.4.  B.-P.  E  1919,  p'9.) 


En  général,  dans  les  compositions  la  somme  perçue  par  les 
parents  du  mort  était  fixe;  c'est  ainsi  qu'en  Bigorre  elle  était 
de  900  sous  payables  en  trois  termes.  En  Béarnil  est  possible 
qu'il  n'en  fut  pas  de  même,  et  que  la  somme  était  établie 
soit  à  l'amiable  soit  par  arbitrage. 

Dans  les  questions  de  meurtre  volontaire  la  peine  était 
fixée  par  le  juge,  en  Béarn,  tandis  qu'en  Navarre  et  en  Soûle, 
on  prononçait  la  condamnation  à  mort. 

On  ne  connaît  guère  qu'une  sentence  de  condamnation  à 
la  [teine  capitale,  où  le  coupable  était  cagot  ;  elle  fut  pro- 
noncée en  Nebouzan,  en  d596,  contre  Jean  Bauliès,  cagot  de 
Cieutat.  Nous  nous  contenterons  de  rappeler  ici  les  princi- 
pales dispositions  de  la  sentence.  Jean  Bauliès  ayant  été  con- 
vaincu de  meurtre,  assassinat  et  incendie,  de  la  personne  et 
des  biens  et  maison  de  noble  Arnauld  de  Mauléon,  et  de  vols, 
sorcellerie  et  empoisonnements  faits  sur  la  personne  de 
Marie  Claverie,  fut  condamné  à  mort.  Pour  ce  il  devait  être 
livré  entre  les  mains  de  l'exécuteur,  Peyrot  de  Luye,  maître 
des  bautes  œuvres  de  la  ville  de  Pau,  et  mis  sur  un  tombe- 
reau ou  charrette,  la  hart  au  cou  et  conduit  en  la  place 
publique  de  Cieutat  oii  était  dressée  la  potence  oîi  il  devait 
être  pendu  et  étranglé.  Ses  biens  furent  confisqués  par  le  roi, 
vicomte  de  Nebouzan,  on  n'en  retint  qu'une  partie  pour  couvrir 
les  frais  de  justice,  et  un  tiers  fut  conservé  pour  sa  femme  et 
ses  enfants.  Avant  l'exécution  le  condamné  fut  soumis  à  la 
question  pour  qu'on  put  apprendre  de  sa  bouche  le  nom  de 
ses  complices.  Après  le  supplice  le  corps  fut  transporté  pour 
être  exposé  aux  potences    «  dressées  sur  le  grand   chemin 

1 .  Le  sens  de  ce  mot  est  obscur. 


264  HISTOIRE  JURIDIQUE 

tirant  diidil  lieu  de  Ciculat  en  la  vile  de  Bag-nères,  lieu  émi- 
nant,  pour  y  servir  d'exemple  '  ». 

Des  dispositions  analogues  à  celles-ci  se  trouvent  dans  des 
sentences  concernant  des  meurtriers  en  pays  de  Bigorre, 
jusqu'à  la  lin  du  wif  siècle  *.  Les  cagots  meurtriers  étaient 
condamnés  aux  mêmes  peines  que  les  assassins  de  race  pure. 

Ijadiiltt're.  —  L'adultère  était  puni  dans  la  région  Pyré- 
néenne. Généralement  les  coupables  étaient  condamnés  à 
courir  par  les  rues  en  état  de  nudité  comjdèle  ou  vêtus  seule- 
ment d'une  chemise.  Nous  n'avons  pas  à  insister  sur  les 
détails  de  cette  peine  ignominieuse  dont  on  pouvait  il  est  vrai 
se  racheter  par  de  l'argent,  et  qui  fut  réduite  bientôt  à  une 
simple  amende. 

En  Navarre,  l'adultère  commis  entre  cagots  et  sains  tom- 
bait sous  le  coup  d'une  loi  d'exception  qui  condamnait  à 
mort  le  cagot  coupable  (1581);  en  Béarn  il  semble  qu'on  ne 
le  condamnait  qu'à  une  loi  majeure  (^551)^ 

1.  On  lira  ce  document  en  entier  à  la  Topoguaphie  au  mot  Cieulal  (H. -P.). 

2.  On  lit  le  texte  d'une  condamnation  à  mort  prononcée  par  les  consuls  de 
Vie,  le  12  septembre  1675,  dans  Vllistoire  du  Droit  dans  le.t  Pyrénées,  par 
Bascle  de  Lagrè/.e,  p.  286.  Ce  texte  est  très  comparable  à  celui  que  nous  si- 
gnalons. 

3.  Voir  P.  J.  N"'  100  et  114. 


QUATRIÈME   PARTIE 


LES   LEPROSERIES  DU    SUD-OUEST 


On  connaît  très  mal  et  très  insuffisamment  les  léproseries 
de  la  région  de  la  France  qui  s'étend  sur  la  rive  gauche  de 
la  Gironde,  de  la  Garonne  et  de  l'Ariège.  Cette  région  qui 
était  à  proprement  parler  le  pays  de  cagots,  fut  très  pauvre 
en  léproseries;  la  raison  en  est  dans  l'abondance  des  lépreux 
libres,  dont  la  condition  était  loin  d'être  mauvaise.  Nous 
regrettons  que  la  division  territoriale  que  nous  imposait  les 
pages  qui  précèdent,  ne  soit  pas  justifiée  quand  il  s'agit  de 
traiter  des  léproseries.  C'est  pour  ce  motif  que  nous  avons 
voulu  ici  nous  arrêter  surtout  aux  léproseries  des  Landes,  de 
l'Armagnac,  du  Béarn,  du  Labourd  et  de  la  Navarre,  nous 
contentant  de  mentionner  les  quelques  léproseries  de  Guyenne, 
Gascogne  et  Languedoc  qui  correspondent  au  Sud-Ouest  tel 
que  nous  l'avons  défini.  Ces  dernières  léproseries  seront  étu- 
diées plus  en  détail  dans  un  autre  ouvrage.  En  ce  qui  concerne 
les  autres,  nous  devons  faire  remarquer  qu'à  part  quelques 
indications  précises,  nous  n'avons  guère  pu  recueillir  que  des 
données  parfois  très  insuffisantes  et  que  souvent  même  nous 
ne  pouvons  utiliser  qu'avec  circonspection. 

Léproserie  de  Lescar'.  —  On  ignore  l'époque  de  la  fonda- 

1.  On  doit  à  M.  Barlhety  une  étude  très  documentée  sur  les  léproseries  de 
Lescar". 

*  H.  Barthety.  I.'Hopital  et  la  Maladreric  de  Loscar  {Bull,  de  la  Société  des  lettres, 
sciences  et  arts  de  Pau;  •2''  série,   t.  IX,  1879-1880,  p.  17).  L'étude  attentive  de  la  ques- 


266  LKS   LEPROSERIES  DU  SUD-OL'EST 

tion  (le  la  léproserie  de  Lescar;  il  est  toutefois  probable 
qu'elle  remonte  au  xir  siècle,  et  doit  se  confondre  avec  la 
fondation  do  l'hôpital  de  Lescar,  faite  par  Gaston  IV,  vicomte 
de  Béarn,  après  son  retour  de  Terre-Sainte,  en  1100'.  Il  est 
possible  que  primitivement  la  léproserie  et  l'hôpital  n'étaient 
qu'un  seul  et  même  bâtiment,  mais  ce  n'est  pas  certain;  dans 
tous  les  cas  il  est  évident  que  rhôj)ital  ne  fut  pas  dès  le  début 
consacré  au  soin  des  lépreux,  car  cette  destination  rendrait 
inexplicable  une  des  clauses  d'acquisition  de  l'alleu  d'Ardous, 
clause  d'après  laquelle  le  vendeur,  Raymond  Guillaume, 
devait  trouver,  dans  l'hôpital,  le  logement,  lorsqu'il  voudrait 
s'y  retirer.  Nous  avançons  donc  cette  hypothèse,  que  la 
léproserie  fut,  dès  l'origine,  distincte  de  l'hôpital.  Elle  est 
appelée  «  l'ostaii  deus  malaiis  de  Sent  Laze  »,  dans  le 
dénombrement  de  1385;  «  l'espitau  de  Sent  Laze  »,  dans  un 
rôle  des  fiefs  du  xiv'  siècle;  «  l'hôpital  de  Saint  Lazare  »,  dans 
un  arrêt  du  parlement  de  Navarre,  du  16  juin  1628. 

La  léproserie  était  située  dans  le  bas  de  la  ville,  entre  le 
quartier  Saint-Julien  et  le  Gave,  sur  le  bord  d'un  jx'tit  ruis- 
seau, au  point  précis  où  la  voie  ferrée  et  la  route  de  Pau 
à  Orthez  rencontrent  le  chemin  qui  vient  de  Saint-Julien. 
Lorsque  fut  construite  la  route  nationale,  à  la  fin  du 
xvHi"  siècle,  on  dut  abattre  une  partie  des  petites  constructions 
de  la  léproserie.  Aujourd'hui  on  distingue  encore  quelques 
maisons  en  cet  endroit,  que  l'on  désigne  parfois  sous  le  nom 
de  hameau  des  lépreux.  La  léproserie  affectait  donc  l'aspect 
d'un  hameau,  ou  les  malades  i»ouvaient  vivre  avec  leur 
femme;  quelques-uns,  célibataires  occupaient  seulement  une 
chambre.  L'administration  de  l'établissement  était  confiée  à 
un  inaître,  choisi  parmi  les  malades;  au  maître  appartenait 
la  jouissance  des  biens  de  la  maladrerie;  la  maîtrise  semble 
avoir  été  un  droit  exclusif  des  hommes  et  non  des  femmes; 
en  efTet,  après  la  mort  de  Guillaume  Burel,  sa  veuve,  Marie 

1.  Marca,  Histoire  de  Béarn. 

tion  ne  nous  permet  point  d'adopter  les  conclusions  auxquelles  aboutit  cet  auteur  ;  cepen- 
dant nous  croyons  devoir  recommander  au  lecteur  de  parcourir  ce  travail  très  intéres- 
sant; il  pourra  ainsi  apprécier  les  motifs  qui  peuvent  être  invoqués  pour  conclure  à 
l'existence  de  deux  léproseries  à  Lescar,  ainsi  que  ceux  qui  portent  l'auteur  à  placer  ces 
léproseries  en  des  lieux  inverses  do  ceux  que  nous  indiquons. 


LES  LÉPROSERIES  BÉARNAISES  267 

Burcl,  qui  avait  tenté  de  conserver  les  droits  de  son  défunt 
mari,  fut  condamnée  par  arrêt  du  Parlement  de  Navarre,  du 
16  juin  1628*,  à  laisser  et  quitter  la  possession  et  la  jouis- 
sance des  biens  et  rentes  de  la  maladrerie  en  faveur  de 
Pierre  Martin,  lépreux  de  Lescar;  Marie  Burel  était  toutefois 
dispensée  de  restituer  les  grains  et  fruits  qu'elle  avait  perçus 
jusqu'alors. 

La  subsistance  des  malades  était  assurée  en  partie  par  le 
sol,  en  j)artie  par  des  rentes,  en  partie  enfin  par  la  charité 
publique.  Cette  dernière  s'exploitait  au  moyen  des  quêtes 
auxquelles  avaient  droit  les  lépreux;  le  droit  de  quête  que 
nous  avons  étudié  plus  haut,  était  commun  à  tous  les  lépreux  de 
la  léproserie,  mais  ils  chargeaient  d'ordinaire  le  maître  de 
s'occuper  sur  ce  point  de  leurs  intérêts;  c'est  lui  qui  possédait 
les  |)apiers  justificatifs  et  qui,  au  besoin,  vendait  le  droit  pour 
quelques  années,  soit  à  un  cagot,  soit  à  un  homme  sain.  On  sait 
que  Guillaume  Burel,  maître  de  la  léproserie  de  Lescar^ 
vendit  le  droit  de  quête  des  lépreux  de  sa  paroisse  et  de  ceux 
d'Orlhez,  en  1610  ou  1620;  cette  vente  ayant  été  entachée 
d'abus  de  confiance  donna  lieu,  le  16  avril  1620,  à  un  arbi- 
trage que  nous  commentons  longuement  ailleurs-. 

Dans  le  For  de  Béarn,  il  n'y  a  qu'un  seul  article  concer- 
nant les  lépreux  enfermés,  il  eut  l'occasion  d'être  appli(|ué  à 
Lescar.  En  elTet,  eu  1600,  François  Burel,  lépreux  de  Morlaas, 
étant  venu  loger  dans  la  chambre  de  Jean  Boës,  lépreux  de 
Lescar,  ne  put  y  séjourner  plus  de  deux  jours,  en  vertu  de 
l'article  vi"  du  For^ 

La  léproserie  de  Lescar  fut  unie  à  l'ordre  de  Saint-Lazare, 
par  Louvois. 

Existait-il  une  seconde  léproserie  à  Lescar?  M.  Barthety  le 
soutient  et  fixe  sa  fondation  au  xvr  siècle.  Nous  ne  parta- 
geons pas  son  opinion  sur  ce  point.  On  sait  qu'en  l.'î85  la 
capitale  ecclésiastique  du  lîéarn  avait  une  cagoterie  «  l'os- 
taiX  deu  crestiaa  ».  Celle-ci  était  croyons-nous  située  auprès 


1.  Archives  de  Lescar,  FF  1. 

2.  On  lira  ce  ciiricu.v  (Idcinuciit  aux  Pièces  justificatives  sous  le  N"  182;  il 
est  coMiiiicnté  p.  2H. 

3.  Arcliives  de  Lescar,  FF  i,  15  décembre  1600. 


268  LES  LKPROSEIIIES  Df  SUD-OUEST 

de  l'église  Saint-Julien,  dans  un  (juarlicr  qui  depuis  s'est 
trouvé  englobé  dans  la  ville.  Le  texte  de  Jean  de  liordenave, 
concernant  la  fondation  d'une  léproserie,  ne  semble  pas 
pouvoir  se  rapporter  à  la  cajzoterie  ni  à  la  chapelle  Sainte- 
Catherine  qui  y  était  annexée'.  Cette  chapelle  construite  vers 
l'époque  delà  Renaissance,  subsiste  encore  en  partie  au  moins, 
elle  est  encore  désij^''née  par  les  habitants  sous  son  nom  [)ri- 
mitif.  On  la  voit  au  bout  de  la  petite  rue  Maubec.  Les  quel- 
ques documents  qui  la  mentionnent  ne  laissent  point  de  doute 
sur  sa  destination,  elle  était  uni(|uement  à  l'usage  des  cagots; 
un  arrêt  du  7  août  1561  l'appelle  Temple  de  la  cagoterie 
Sainte- Catherine  -,  ainsi  (ju'un  arrêt  du  Parlement,  du 
15  décembre  1600  ^ 

Léproserie  de  Morlaas.  —  Cette  léproserie  était  située  au  bas 
de  la  ville,  près  du  pont  appelé  Pont  des  Ladres.  Elle  avait 
été  fondée,  croyons-nous,  au  xii"  siècle.  Vers  1180,  dit  Men- 
joulet,  «  pendant  que  le  vicomte  Pierre  vivait  encore,  Arnaud 
d'Yzeste  et  les  moines  de  Cluny  avaient  bâti  sur  sa  demande  et 
celle  de  Guiscarde,  une  chapelle  attenant  à  la  maison  des 
ladres  de  Morlaas  ».  Cette  maladrerie  est  signalée  dans  le 
dénombrement  de  1383.  On  sait  aussi  qu'en  1600,  François 
Burel,  lépreux,  y  vivait  \  Cette  léproserie  cessa  d'exister  peu 
d'années  plus  tard;  elle  ne  figure  pas  dans  l'Etat  dressé  par 
ordre    de   Louvois. 

Léproserie  (VOrlhez.  —  Cette  maladrerie  était  de  fondation 

1.  Uirn  n'est  moins  précis  que  ce  lexlc  :  •  ...  car  il  peut  arriver,  (jifiine 
personne  sera  frappée  de  lèpre;  ce  qui  i'oljligera  rl'eslre  séparée  des  autres  : 
comme  il  s'est  veu  en  l'Esglise  cathédrale  de  Lascar,  où  un  chanoine  fut 
atteint  de  la  spore  et  de  lèpre,  à  raison  de  laquelle  il  se  retira  hors  la  ville, 
et  lit  bastir  la  léproserie  ou  maladrerie  et  hospital  des  ladres  avec  la  cha- 
pelle contiguë,  ainsi  que  porte  la  tradition  locale  ».  {L'Eslat  des  églises,  cathé- 
drales et  coller/iales...  par  Jean  de  Boi-denave,  chanoine  de  Lascar....  à 
Paris  chez  la  V"  Mathurin  du  Puys;  M.DC.XLIII.)  Qui  était  ce  chanoine,  à 
quelle  époque  vivait-il?  C'est  ce  qu'on  ignore,  .\urait-il  fondé  cette  lépro- 
serie que  la  tradition  dit  avoir  été  détruite  par  Mongomery  en  1569?  C'est 
peu  probable,  car  le  texte  de  Bordenave  laisse  croire  que  la  léproserie  exis- 
tait encore  lorsqu'il  écrivait  en  1643.  Nous  tendons  h  penser  que  la  léproserie 
Saint-Lazare,  ne  fut  que  réédifiée  par  le  chanoine  de  Lescar,  et  que  malgré 
la  destruction  qu'elle  eut  à  subir  peu  de  temps  après,  elle  fut  reconstruite 
encore  pour  ou  par  ceux-là  mêmes  que  nous  y  retrouvons  en   1600. 

2.  Archives  de  Lescar,  FF"  i. 

3.  Id.,  folio  12,  v°. 

4.  Voir  :  Léproserie  de  Lescar. 


LEPROSERIES  DE   BEARN    ET   LABOURD  269 

seigneuriale;  elle  figure  clans  le  dénombrement  de  1385  sous 
le  titre  curieux  de  respitau  dens  cvestiaas.  Elle  existait 
encore  en  1620,  puisque  Guillaume  Burel  lépreux  de  Lescar 
vendit  à  cette  époque  le  droit  de  quête  aussi  bien  pour  sa 
léproserie  que  pour  celle  d'Orthez.  Elle  figure  dans  l'État 
des  maladreries  conservé   a   la  Bibliothèque  nationale. 

Sanveterre  et  Ponlacq  auraient  aussi  possédé  des  léproseries, 
de  fondation  seigneuriale;  elles  seraient  postérieures  au 
\\Y  siècle,  et  figurent  seulement  dans  l'Etat  des  Léproseries 
de  la  Bibliothè(]ue  nationale. 

La  maladrerie  de  Naij  est  signalée  uniquement  dans  les 
papiers  que  le  grand  maître  de  l'ordre  de  Saint-Lazare  avait 
réunis.  Les  papiers  qui  devraient  se  rapporter  à  cet  établis- 
sement ne  concernent  en  réalité  que  la  commanderie  de 
l'ordre  sise  en  cette  ville  '. 

Maladrerie  de  Pau.  —  De  fondation  seigneuriale,  elle 
n'est  citée  à  notre  connaissance  que  dans  l'état  des  Léproseries 
de  la  Bibliothè(|ue  nationale-.  Elle  a  donné  son  nom  au 
hameau  de  la  Madeleine,  situé  près  de  Pau,  dans  les  landes 
de  Pont-Long,  et  cité  dès  1^82^ 

Léproserie  d'Oloron.  —  De  fondation  seigneuriale  (B.  N.). 

Elle  existait  en  1080,  car  dans  le  For  d'Oloron  rédigé  en 
cette  année  il  est  fait  mention  de  la  «  Mayson  deus  Mezegs'  ». 

Léproserie  de  Navarrenx.  —  De  fondation  seigneuriale  (B.N.). 

Léproserie  de  Rayonne.  —  On  sait  très  peu  de  chose  de 
cette  léproserie.  Guillaume  de  Castelgelos,  en  1187,  avait 
donné  aux  liospitaliers  de  Saint-Jean  de  Jérusalem  une  terre 
située  au  quartier  de  Saint-Léon,  sur  laquelle  cet  ordre  éleva 
un  hôpital  et  une  chapelle  où  furent  soignés  semble-t-il  les 
h'preux.  Nous  n'en  croyons  pas  moins  que  dès  1266,  les 
grands  lépreux  étaient  rares  à  Bayonne,  et  que  les  cagots, 
qui  vivaient  précisément  à  Saint-Léon,  étaient  les  seuls 
lépreux  de  la  ville  qui  peut-être  recevaient  des  soins  des 
Hospitaliers  de  Saint-Jean,   ou  des  frères  de   Saint-Lazare. 

1.  Aivliives  nalionalos. 

2.  Nous  sign.ilerons  dorénavant  ce   document  par  l'abréviation  (B.  N.),  et 
l'Ktal  conservé  aux  Archives  nationales  par  les  lettres  (A.  N.). 

3.  A  n.-P.  Reform.  de  Héarn,  B  2.irt(l. 

4.  I>.  J.  N»  2. 


270  LKS  lp:prosehies  du  sud-ouest 

La  léproserie  de  Bayonne  devrait  en  réalité  être  confondue 
avec  la  cagolerie. 

Léproserie  de  Saint-Jean-de-Luz.  —  11  s'agit  vraisembla- 
blement de  la  cagoterie  de  ce  lieu. 

Dans  li;  Gers  nous  ne  trouvons  (jue  peu  de  Léproseries,  ce 
qui  nous  conlirnie  dans  la  pensée  que  les  cagots  devaient  y 
être  nombreux. 

Léproserie  de  Condom.  —  Rien  ne  paraît  plus  douteux  que 
l'existence  d'une  léproserie  à  Condom,  quoiqu'on  la  trouve 
sig'nalée  dans  l'Etat  de  la  Bibliothèque  nationale.  Aucun 
document  n'établit  son  existence,  si  bien  (jue  nous  sommes 
convaincu  qu'ici  encore  il  s'agit  d'une  cagoterie.  Rappelons 
en  passant  que  Condom  comptait  jusqu'à  trois  établissements 
de  cagots  au  xiv"  siècle  «  ceux  du  Pradau,  ceux  de  la  Bou- 
querie  et  ceux  de  Sainte  Eulalie;  le  cardinal  de  Teste  signale 
ces  derniers  dans  son  testament  qui  est  le  seul  document  ou 
ils  figurent.  Le  cardinal  fait  des  legs  aux  trois  établissements, 
il  les  appelle  leprosis  (aux  lépreux)'  ».  A  partir  de  cette 
époque  on  ne  trouve  plus  que  de  rares  indications  concernant 
les  cagoteriesdu  Pradau  et  de  la  Bouquerie. 

Léproserie  de  Lectoure.  —  De  fondation  commune  (B.  N.) 
fut  unie  à  l'ordre  de  Saint-Lazare  (A.  N.) 

Léjtroserie  de  Bajonette.  —  Elle  était  de  fondation  com- 
mune (B.  N.). 

Léproserie  d'Auch,  est  surtout  connue  par  le  dossier  des 
Archives  nationales  (S  4  817^),  il  en  est  de  môme  de  celle  de 
Jieaumarchais  (Gers)  (S  4  817^). 

On  a  cité  dans  le  département  des  Landes  les  léproseries  de 
Ro(/uefort,  Moni-de-Marsan,  Dax,  'fartas,  qui,  en  réalité,  doi- 
vent se  confondre  avec  les  cagoteries  de  ces  mêmes  lieux. 

Les  léproseries  du  département  de  la  Gironde  furent  assez 
nombreuses,  malheureusement  on  ne  sait  presque  rien  à  leur 
sujet.  11  est  certain  qu'entre  les  léproseries  et  les  cagoteries 
de  cette  partie  de  la  Guyenne,  la  difîérence  est  difficile  sinon 
impossible  à  établir;  la  cause  en  est  qu  en  Guyenne,  la 
condition  des  gahels  fut  longtemps,  et  peut-être  toujours,  en 

1.  Leitre  ilu  distingué  archiviste  de  Condom,  M.  J.  Gardère. 


LÉPROSERIES  DU  GERS,   DES  LANDES  ET  DE  LA  GIRONDE  271 

certains  lieux,  absolument  identique  à  celle  des  lépreux.  Ce 
qui  distinguait  ces  malades,  c'était  l'intensité  différente  de 
leur  aiTection.  Les  gahets  de  Bordeaux  étaient  au  dire  de 
Jean  Darnal,  «  des  ladres  non  du  tout  formés  ».  Il  nous 
paraît  d'ailleurs  certain  que  ladres  et  gahets  habitaient  aux 
mêmes  lieux. 

Léproserie  de  Bordeaux.  —  Elle  était  située  au  quartier  de 
Graves,  appelé  de  préférence  des  Gahets.  Les  habitations  des 
lépreux  et  des  gahets  s'élevaient  autour  de  l'église  Saint- 
Nicolas,  peut-être  y  avait-il  là  un  hospice  pour  les  plus 
malades  d'entre  eux.  Ils  cultivaient  des  terres  contiguës  à 
l'église,  pour  lesquelles  ils  payaient  un  cens  au  chapitre  de 
Saint-André.  L'enclos  des  Gahets  fut  fondé  au  xui'"  siècle.  On 
connaît  différents  legs  faits  aux  gahets  de  Bordeaux,  par  testa- 
ments du  14  novembre  1287,  7  mai  1.300,  13  mai  1309,  et 
3  avril  1328'.  L'enclos  des  Gahets  ne  disparut  qu'en  1830. 

Léproserie  de  Castelnau  de  Médoc.  —  Elle  est  citée  comme 
abritant  des  Gahets,  dans  le  testament  d'Assahilde  de  Bor- 
deaux, du  3  avril  1328;  il  en  est  de  même  de  la  léproserie  de 
Castillon  de  fondation  communale,  située  sur  la  rive  droite 
de  la  Gironde  et  mentionnée  dans  le  manuscrit  de  la  Biblio- 
thèque nationale. 

Voici  les  noms  d'autres  léproseries  qui  ne  nous  sont  con- 
nues que  par  les  deux  Etats  dressés  au  xvn"  siècle. 

Maladrerie  de  Lesparre,  de  fondation  commune  (A.  N.  et 
B.N). 

Maladrerie  de  Podensac,  de  fondation  commune  (B.  N.). 

Maladrerie  de  Moulins,  de  fondation  commune  (B.  N.). 

Maladrerie  de  Villandraut,  de  fondation  seigneuriale  (B.  N). 

Maladrerie  de  Bazas  (A.  N.). 

Maladrerie  de  Cabanac  (A.  N.). 

Nous  citerons  pour  mémoire  les  léproseries  du  départe- 
ment qui  s'élevaient  sur  la  rive  droite  de  la  Gironde,  ce  sont 
celles  de  La  Réole,  Castillon,  Libourne,  Fronsac,  Sainte-Foy, 
Gensac,  Bourg,  Carbon-Blanc,  Blaye,  Mortaigne  près  Blaye, 

1.  Voir  V.  i.  N"  31  à  48. 

Le  quarliii-  des  (ialiets  est  figuré  sur  tous  les  anciens  plans  de  Bordeaux 
et  ses  faubourgs. 


272  LES  LEPROSERIES  UU  SUD-OUEST 

Royan,   Caiimont,  Montrevel,    Montig-nac,   Puynormand,   et 
Vilk'iiave. 

Eli  Lot-et-Garonne,  une  faible  étendue  du  territoire  nous 
intéresse;  nous  y  relevons  cependant  plusieurs  noms. 

Le  Mas  d'Arjenais,  semble  n'avoir  eu  que  des  Galiets,  mais 
il  est  probable  que  comme  à  Bordeaux  leur  condition  était 
fort  assimilable  à  celle  des  lépreux. 

Léproserie  de  Nérac.  —  On  sait  ([u'elle  fut  unie  à  l'ordre  de 
Saint-Lazare  par  Louvois  (A.  N.). 

Maladrerie  de  Castehnoron. 

Maladrerie  d'Agen  unie  à  l'ordre  de  Saint-Lazare  au 
xvii''  siècle  (A.  N.). 

'Maladrerie  de  Marmande  (A.  N.). 

Maladrerie  d'Astaffort  (B.  N.).  Elle  était  de  fondation  com- 
mune. 

En  Haute-Garonne,  on  connaît  surtout  bien  les  léproseries 
de  Toulouse.  Quoique  celles-ci  s'élevaient  sur  la  rive  droite 
de  la  Garonne,  nous  nous  y  arrêterons  un  peu,  pour  cette 
raison  que  Toulouse  est  aux  confins  mêmes  de  la  région  qui 
nous  intéresse,  et  qu'ayant  été  sièg-e  d'un  Parlement,  cette 
ville  a  joué  un  certain  rôle  dans  l'histoire  des  cagots,  du  fait 
de  cette  Cour. 

Tovlouse  tient  une  place  à  part  parmi  les  villes  du  Sud-Ouest, 
|)ar  le  nombre  considérable  d'établissements  hospitaliers  qui 
s'y  élevaient.  Catel,  dans  ses  mémoires,  en  cite  vingt-neuf 
comme  ayant  existé  jadis  en  la  capitale  de  Languedoc.  Faut- 
il  voir  là  une  manifestation  exce|)tionnelle  de  la  charité 
publique;  fàut-il  au  contraire  croire  que  Toulouse  regorg'eait 
de  malades?  Nous  nous  arrêtons  de  préférence  à  cette  seconde 
hypothèse,  et  ajoutons  que  tout  fait  penser  que  les  hôpitaux 
de  Toulouse  étaient  ouverts  aux  malades  de  toute  la  région 
avoisinante.  Pourrait-on  sans  cela  comprendre  comment  une 
ville  telle  que  Toulouse  ait  pu  compter  (fait  unique)  sept 
léproseries  au  xn*"  siècle'? 

La  Maladrerie  de  la  Porte  Narhonaise,  existait  en   12i5. 

1.  Le  D'  Cuguillère  dans  sa  thèse  :  I.ex  lépreux  et  les  léproseries  de  Toulouse, 
lionne  une  intéressante  élude  de  ces  léproseries;  malheureusement  les  réfé- 
rences y  sont  rares  ou  incomplètes. 


LES  LÉPROSERIES   DE  TOULOUSE  273 

Les  lépreux  en  avaient  la  propriété  franche  de  tous  droits. 
Ils  en  firent  don  à  Raymond  comte  de  Toulouse,  au  château 
duquel  elle  était  attenante,  le  13  septemhre  1245.  Cette  lépro- 
serie figure  encore  dans  un  cadastre  de  1478;  elle  portait  au 
xvn"  siècle  le  nom  de  Saint-Michel. 

Le  Maladrerie  de  Sainte-Iiadegonde  ou  de  la  Mevnadière, 
fondée  en  1184  ',  d'abord  hôpital,  devint  léproserie  vers  1400. 
Le  prieur  de  Sainte-Radegonde  en  fit,  en  1474  (11  sept.),  la 
cession  à  l'ordre  de  Saint-Lazare'. 

La  Maladrerie  d' Arnaud-Bernard,  des  Minimes  ou  de 
Saint-Roch,  fondée  avant  1362,  unie  à  l'hôpital  des  Incura- 
bles en  1696. 

La  Maladrerie  Saint-Cyprien. 

Im  Maladrerie  de  la  Porte  Matabiou,  fondée  avant  1306. 

La  Maladrerie  de  la  Porte  Neuve,  fondée  avant  1216  ^ 

La  Mezellerie  de  Bertrand  Baussan,  citée  dans  un  testa- 
ment d'Armand  Nona  de  1233,  et  dans  un  autre  du 
13  octobre  1216. 

Remarquons  qu'un  testament  daté  du  22  novembre  1316 
(Jean  de  Médunea)  et  un  autre  de  1483  (Agmorès  Gaulet)  font 
des  legs  aux  sept  Léproseries  de  Toulouse. 

Ainsi,  il  est  certain  que  les  sept  Léproseries  de  Toulouse 
existaient  encore  au  xv"  siècle.  Elles  avaient  presque  toutes 
disparues  au  xvIl^ 

Un  document  du  xvi''  siècle,  n'en  cite  déjà  plus  que  cinq, 
en  la  forme  suivante  : 

«  Etat  des  revenus  de  la  commanderie  de  Toulouse  de 
l'ordre  royal  de  Notre-Dame  du  Mont-Carmel  de  Saint-Lazare 
de  Jérusalem  diocèse  de  Toulouse  : 

«  Maladrerie  d" Arnaud-Bernard. 

«  Maladrerie  de  Saint-Cyprien. 

«  Maladrerie  de  Saint-Michel. 

«  Maladrerie  de  Sainte-Radegonde. 

«  Maladrerie  de  Gastanet.  » 

1.  La  copie  de  celaclede  fondation  se  lit  dans  l'inventaire  Cresty  de  1749. 

2.  Archives  do  rHàlel-Dieu  de  Toulouse. 

3.  Cu^uilière  cite  un  acte  de  donation  fait  le  13  octobre  1216  à  la  Mezella- 
ria  extra  porlaui  Vill.e-.\ov;e,  ainsi  que  deux  actes  de  126.S,  et  1295,  con- 
servés aux  archives  de  la  Préfecture. 

Fay.  18 


274  LES  LÉPROSERIES  UL"  SUU-OUEST 

La  léproserie  (rArnaud-Bernanl  est  encore  citée  dans  des 
lettres  apostoliques  du  23  ocloi)re  1510  accordant  100  jours 
d'indulgence  à  tous  ceux  qui  visiteront  la  chapelle  des  lépreux 
dArnaud-Bernard  à  certains  jours  lixés.  (^{rchives  de  fHô/el- 
Dieu.  li  10:],  ()'  liasse.) 

Dès  1028  il  n'y  avait  plus  que  trois  léproseries  à  Toulouse*; 
c'était,  d'jiprès  l'État  des  Archives  nationales,  les  maladreries 
dite  d'Estoquète,  anciennement  de  Saint-Gyprien,  celle  d'Ar- 
naud-Bernard et  celle  dite  de  Saint-Michel,  anciennement  de  la 
porte  Narbonnaiso.  Les  biens  de  ces  trois  établissements  furent 
unis  par  le  roi  à  l'hôpital  des  Incurables  de  Toulouse,  en  1096. 
L'acte  fut  enregistré  le27  juillet  \&dC)(  Archives  du  Parlement). 

L'administration  de  toutes  les  lé|)roseries  de  Toulouse  était 
au  début  du  xiv"  siècle  entre  les  mains  d'un  gouverneur  civil, 
à  qui  ce  poste  était  confié  par  la  faveur  du  roi.  Cependant  les 
lépreux  avaient  leur  syndic,  et  les  capitouls  de  Toulouse 
conservaient  quelques  droits  sur  ces  établissements.  A  partir 
du  20  juillet  13i5,  les  capitouls  gardèrent  seuls  l'administra- 
tion des  biens  des  léproseries. 

La  direction  médicale  en  était  confiée  aux  frères  et  sœurs 
de  Saint-Lazare.  Les  lépreux  n'y  étaient  pas  soumis  à  un 
supérieur  ecclésiastique-. 

Dans  la  Haute-Garonne  on  doit  encore  citer  les  léproseries 
de  Grenade,  Sainfe-Foy,  Monles//uieu,  Saint-Félix,  et  celle  de 
Noê  dont  les  biens  furent  unis  à  l'hôpital  de  Rieux  en  1766'. 
Les  autres  léproseries  du  département,  d'ailleurs  nombreuses, 
sont  sur  la  rive  droite  de  la  Garonne  ou  de  l'Ariège. 

Enfin  signalons  dans  la  partie  du  département  de  l'Ariège, 
qui  nous  intéresse,  les  léproseries  de  Boussenac,  de  Faix  et  de 
P  a  mi  ers  ''. 

Dans  le  petit  territoire  du  Tarn-et-Garonne  qui  s'étend  à 
gauche  de  la  Garonne  nous  ne  pouvons  citer  que  la  léproserie 
de  Beaumont. 


1.  .Vnnonce  aux  pauvres  lépreux  dt-  trois  maladreries  «le  Toulouse  (1628). 
—  (Archives  de  la  Haute-Garonne,  G  23(10). 

2.  Pour  plus  amples  détails,  cf.  Guguillères,  loc.  cil.. 

3.  Voir  Archives  de  la  Haute-Garonne,  G  1021. 

4.  Nous  ignorons  sur  quelle  rive  de  la  rivière  se  trouvaient  ces  deux  der- 
nières léproseries. 


LES  LÉPROSERIES  DU  SUU-dUEST  275 

Ainsi,  la  vaste  région  du  Sud-Ouest  que  nous  avons  définie, 
comptait  oO  léproseries,  dont  14  appartenaient  à  des  villes 
assises  sur  les  limites  de  la  répion,  et  qui  très  vraisembla- 
blement même  s'élevaient  sur  la  rive  droite  de  rArièçe  ou  de 
la  Garonne. 

Si  nous  nous  bornons  aux  régions  qui  furent  jadis  les  plus 
riches  en  lépreux  libres,  nous  arrivons  à  établir  les  chilTres 
suivants  : 

Les  Basses-Pyrénées  (Béarn,  Navarre,  Soûle,  Labourd) 
comptaient  11  léproseries. 

Les  Landes  (Pays  d'Albret  et  Chalosse)  en  possédaient  3 
fort  contestables. 

Le  Gers  (Armagnac,  etc.)  avait  seulement  5  léproseries. 

La  partie  Je  la  Haute-Garonne  qui  représente  le  Nebouzan 
en  comptait  3. 

La  Gironde  (Médoc  et  partie  de  Graves)  en  comptait  8. 

Soit  en  tout  29  léproseries,  là  où  plus  de  2  000  lépreux 
libres  ou  cagots  paraissent  avoir  vécu.  Il  était  intéressant  de 
rapprocher  ces  chiffres. 


CINQUIÈME  PARTIE 


PHILOLOGIE 


Pourquoi  les  lépreux  des  départemends  du  Sud-Ouest  de  la 
France  ont-ils  été  désignés  sous  les  noms  de  chrétiens,  cagots, 
(jafots,  f/a/fets,  capots,  f/ezitains,  etc.? 

Avant  d'aborder  cette  question  il  est  bon  de  fixer  quelques 
points;  et  d'abord,  ces  noms  sont-ils  propres  au  Sud-Ouest? 
Nous  répondrons  par  la  négative,  car  nous  les  avons  ren- 
contrés en  Bretagne,  Angoumois,  Berry,  Bourgogne,  Sain- 
tonge,  Poitou,  Périgord,  Guyenne,  Gascogne,  Navarre, 
Quercy,  Rouergue,  Armagnac,  Bigorre,  Dauphiné,  Provence 
et  Espagne.  On  ne  doit  donc  pas  s'étonner  que  dans  les 
[)ages  qui  suivent,  nous  tirions  parfois  des  conclusions,  ou 
appuyons  certains  raisonnements,  sur  des  faits  ou  des  docu- 
ments pris  ailleurs  que  dans  les  départements  dont  il  est  traité 
dans  cet  ouvrage.  Le  second  point  à  noter  c'est  que  la  condi- 
tion sociale  des  lépreux  du  Sud-Ouest  était,  en  général,  très 
différente  de  celle  des  lépreux  de  nos  autres  provinces;  or 
b'  nom  de  cfif/ot  ayant  été  surtout  employé  pour  désigner  les 
|)remiers,  il  s'en  est  suivi  rapidement  une  confusion  qui  a  fait 
donner  le  nom  de  cagots  aux  seuls  lépreux  libres.  Nous  avons 
habituellement  respecté  cet  usage  pour  la  commodité  du 
fliscours.  [{appelons  encore  que  les  invasions  du  vi"  siècle 
furent  le  signal  d'un  recrudescence  violente  de  l'épidémie 
lépreuse,  et  que  nous  ne  devons  point  nous  étonner  de  voir 


278  PHILOLOGIE 

ilonner  à  la  maladie  le  nom  même  sous  lequel  l'envahisseur 
la  désignait.  Disons  enfin  (jue  la  multiplicilé  étonnante  des 
mutations  et  des  graphies  des  mots  que  nous  étudierons  ici  est 
un  caractère  assez  propre  aux  mots  populaires  anciens,  et 
qu'rt  priori  l'hypothèse  d'une  origine  celtique  vient  à  l'esprit, 
d'autant  que,  pour  toute  une  série  des  mots  étudiés  ici,  l'ori- 
gine latine  ou  grecque  parait  insoutenable. 

Comment  désignait-on  les  lépreux  au  moyen  âge?  11  y  a 
sept  séries  principales  de  mots  dont  les  foimes  typiques  sont  : 
Icprosus^  rnesel,  ladre,  cacût,  malade,  cJireslian,  f/ezitain, 
auxquels  il  faut  ajouter  deux  séries  moins  importantes  dont 
les  types  sont  cassot  et  disject.  Dans  les  déparlements  du 
Sud-Ouest,  les  formes  :  lépreux,  mesel,  ladite,  malade,  sont 
rares,  aussi  réservons-nous  leur  étude  pour  plus  tard,  nous 
contentant  d'examiner  ici,  aussi  minutieusement  que  possible, 
les  autres  mots. 


CHAPITRE   I 


LES    CAGOTS 


Les  cagots  ont  été  désignés  clans  presque  chaque  province 
par  un  nom  particulier  qui  a  varié  de  siècle  en  siècle.  Outre 
les  noms  qui  dérivent  de  la  même  racine  que  le  mot  cagot 
(cacol,  (jaffot,  gahet,  capot,  gabacho,  cascarot),  on  employait 
encore,  en  Guyenne,  Gascogne,  Béarn  et  Navarre,  les  mots 
chrestia,  gezitain,  esaurillé,  chistrone,  etc.  Tous  ont  eu  plu- 
sieurs graphies  et  se  sont  plus  ou  moins  transformés  selon 
les  temps  et  les  lieux,  si  bien  qu'il  nous  a  été  possible  de 
relever  plus  de  150  mots  dérivant  de  la  racine  cac  ou  khakh, 
intimement  apparentés  au  mot  cagot. 

Quand  on  parcourt  les  travaux  qu'ont  inspirés  les  cagots, 
et  qu'on  lit  les  définitions  et  les  étymologies,  que  les  diction- 
naires et  lès  auteurs  donnent  des  noms  qui  servaient  à  les 
désigner,  on  s'étonne  de  voir  combien  peu  l'accord  s'est  fait 
sur  la  question  philologique. 

On  pouvait  espérer  que  les  recherches  ethnographiques 
apporteraient  des  lumières  dont  la  philologie  aurait  profité. 
Mais,  quoique  les  plus  savants  anthropologistes  aient  produit 
sur  le  sujet  des  œuvres  d'un  grand  intérêt,  leurs  conclusions 
ne  s'accordent  pas  plus  entre  elles  qu'avec  les  nombreux 
documents  que  nous  possédons.  Depuis  trente  ans,  les 
théories  ethnologiques  ont  perdu  beaucoup  de  terrain;  leur 
critique  a  été  faite  par  des  savants  autorisés,  à  l'opinion 
desquels  nous  ne  pouvons  rien  ajouter'.  Ces  théories  n'ont 

1.  Quoique  nous  ayons  groupé  et  commenté  ces  théories  dans  la  Première 
Pallie  de  ce  volume,  le  lecteur  pourra  relire  avec  intérêt  dans  Francisque 


280  PHILOLOGIE 

plus  guère  qu'un  intérêt  historique,  depuis  surtout  que  l'on 
voit  dans  les  cagots  des  lépreux.  Par  contre,  la  philolo^fie  ne 
demande  qu'à  donner  des  enseignements;  et  nous  nous 
étonnons  que  les  chercheurs  ne  lui  aient  pas  encore  réclamé 
un  peu  de  la  lumière  qu'elle  est  prête  à  dispenser. 

Quoique  les  formes  du  mot  cagot  n'aient  pas  paru  dans  les 
écrits  antérieurs  au  x'  siècle,  il  nous  paraît  certain  qu'elles 
étaient  employées  bien  avant  cette  époque.  Outre  que  cela 
s'explique  par  ce  fait  que  ces  mots  ont  longtemps  été  popu- 
laires et  uniquement  employés  par  le  vulgaire,  c'est  une 
impression  qui  se  dégage  de  la  lecture  des  plus  anciens 
auteurs  qui  se  sont  occupés  de  la  question.  Marca  écrivait  : 
«  Je  fus  obligé  d'examiner  en  cet  endroit  l'opinion  de 
plusieurs,  et  qui  mesme  a  été  publiée  par  Belleforest, 
touchant  cette  condition  de  personnes  qui  sont  habituées  en 
Béarn,  et  en  plusieurs  endroits  de  Gascogne  sous  le  nom  de 
cagots  et  capots;  à  sçavoir  (\\xHs  sont  descendus  des 
Vvisigots\...  »  Oihenart  (1638)  écrit  aussi  :  «  ...  a  nonnulis 
non  inepte  conjicitur,  eos  (cagotos)  Gothorum,  (|ui  olim 
Aquitaniam  habuere,  reliquias  esse-  ».  C'est  aussi  la  pensée 
de  Do  m  Martin  de  Vizcay  (1621). 

Cette  opinion  nous  fait  remonter  au  vi*"  siècle. 

La  mèm(3  impression  d'ancienneté  se  dégage  de  la  lettre  de 
Charles  VI,  datée  du  7  mars  1407,  où  il  est  dit  que  les  capots  et 
casots  «  sont  accoustumés  de  toute  ancienneté  et  doivent  porter 
certaine  enseigne  pour  estre  connus  des  personnes  saines  ». 
Ce  mot  enfin  était  purement  populaire  si  nous  en  croyons 
Guy  de  Chauliac  qui  écrivait  :  «  Vulgariter  cassatus  vocatur  » 
(1363),  et  Raoul,  évêque  de  Tréguier,  dans  ses  statuts  datés 
de  1436,  qui  disait  :  «  in  vulgari  verho  Cacosi  nominantur  ». 

Si  l'on  se  souvient  combien  peu  le  latin,  et  moins  encore 
le  grec,  se  sont  infiltrés  dans  la  langue  populaire  de  Bretagne, 
quand  on  considère  le  très  j)etit  nombre  d'auteurs  qui  timide- 
ment ont  proprosé  depuis  le  xvu'^  siècle,  pour  l'une  ou  l'autre 


Michel,  la  réfutation  des  théories  antérieures  à   1847,  et  dans  De  Rochas  la 
réfutation  de  celle  de  F.  Michel. 

1.  Marca,  Histoire  du  Béarn,  liv.  I,  chap.  xvi,  p.  71. 

2.  Sotilia  ulriusque  Vasconis> p.  414-il5. 


ORIGINE   CELTIQUE  DU  MOT  CAGOT  281 

forme  du  mot  cagot,  une  étymologie  latine  ou  grecque, 
quand  enfin  on  étudie  le  mot  gaffot,  couramment  employé 
au  x^  siècle  dans  les  régions  avoisinant  la  moitié  occidentale 
des  Pyrénées  et  que  l'on  voit  le  lien  qui  unit  ce  mot  au  cacou 
bas-breton,  ainsi  que  l'impossibilité  de  lui  trouver  une 
origine  même  dans  le  latin  populaire,  on  comprend  qu'il  faille 
demander  ailleurs  une  solution. 

Cette  solution  au  problème  se  trouve  dans  les  dialectes 
celtiques.  De  très  rares  auteurs  ont  pensé  à  celte  origine, 
nous  ne  relevons  même  que  cinq  noms  qui  méritent  ici  une 
mention. 

Hasselt  '  émit  une  théorie  ethnologique  (il  la  publia  en 
1825),  où,  comme  beaucoup,  il  voulut  voir  dans  les  cagots 
une  race  distincte;  il  la  supposait  venue  directement  des 
Celtes.  Son  œuvre  renferme  bien  des  erreurs,  comme 
d'ailleurs  celle  de  Diefîenbach  -qui  l'a  combattue.  Ces  travaux 
sont  de  médiocre  intérêt. 

Les  théories  philologiques  les  avaient  de  beaucoup  précédés. 
Ce  fut  d'abord  Venuli  \  qui  n'apporte  aucune  preuve  à  son 
dire  dont  d'ailleurs  il  ne  paraît  pas  très  persuadé.  Court  de 
Gébelin*  est  plus  positif;  il  assure,  sans  plus,  que  les  noms 
donnés  aux  Cagots  sont  «  le  mot  celtique  Caeh,  Cakod,  Caffo, 
qui  signifie  |)uant,  sale,  ladre  ».  Il  émet  en  outre  une  théorie 
ethnologique  comparable  à  celle  de  Hasselt.  Ramond'  penche 
vers  l'opinion  de  Gébelin.  Enfin  De  Hochas  écrit  :  «  Quant  à 
l'élymologie  de  cagot,  elle  ne  paraîtra  pas  douteuse  à  qui 
suivra  les  transformations  du  mot  celto-breton  cacoiis  ou 
caquous  (ladre),  dont  le  ra\jical  est  cacod  et  dont  le  français 
du  XV*  siècle  a  fait  cagous  ''.  » 

Tout  cela  manque  de  preuves;  cette  lacune  mérite  d'être 
comblée. 

1.    Hasselt,    AUrjerneinc    Encyklojjddie   der    Wissenscita/len    und    Kiinsle... 
TlieilXlV.  Leipzig,  IS2.'J,  in-4,  p.  76. 
•1.  DielTenbach.  Cellica,  t.  1,  p.  86,  1S39. 

3.  Venuli,  Disserlalions  sur  les  anciens  monuments  de  la  ville  de  Bordeavx, 
sur  les  Galiels...  IToi. 

4.  Court  de  Gebelin,  iJict.  Cello-lireton  (Mémoires  sur  la  langue  celtique 
1759,  t.  II). 

5.  Hamond,  Oàservalions  faites  dans  les  l'y  rénées.  17S9. 

6.  De  Rochas,  p.  193. 


2«2  PHILdLOGIE 

L'étude  raisonnée  des  mutations  des  mots  najfot  et  kakod, 
termes  les  plus  anciens  qui  aient  servi  à  désigner  les  cagots, 
ne  saurait  être  faite  si  l'on  n'examine  avec  soin  les  dates  et 
les  lieux  où  ces  mutations  se  sont  produites. 

Il  semlde  que  les  cagots  aient  été  très  nombreux  en  France 
vers  la  fin  du  xvi*  siècle.  On  peut  même  dire  qu'il  y  en  avait 
presfjue  partout,  jniisquon  en  découvre  les  traces  nombreuses 
sur  tout  notre  territoire,  exception  faite  pourtant  pour  la 
Normandie,  l'Orléanais,  une  partie  de  la  Bourgogne,  la 
Francbe-(^omté,  et  les  provinces  situées  au  nord-est  de  celles- 
ci.  Peu  nombreux  dans  certaines  régions,  ils  ont  au  contraire 
afflué  de  tout  temps  en  Bretagne,  en  Béarn  et  Navarre,  ainsi 
qu'en  Gascogne. 

Ils  semblent  avoir  rayonné,  depuis  le  x''  siècle,  autour  de 
quatre  points  principaux,  qui  sont  :  les  Alpes  (Hautes-Alpes), 
le  Béarn,  Bordeaux  et  la  Bretagne. 

On  ne  sait  presque  rien  sur  les  carjots  des  Alpes,  sinon  qu  ils 
étaient  autrefois  appelé  caffos,  et  plus  tard  cagots  et  gavots. 
En  Navarre,  on  les  appelait  cafj'os  ou  gciff'os  vers  le  x*^  siècle. 
A  Bordeaux  on  disait  gaffel.  Ces  termes  n'étaient  pas  ignorés 
dans  la  langue  d'oïl,  où  l'on  disait  coffre.  En  Bretagne  Imkod 
était  seul  usité  à  la  même  époque.  En  Espagne  on  disait  gafo. 

Il  paraît  donc  certain  que  deux  seuls  mots  existaient  à 
l'origine  :  gaffo  ou  caffo,  et  kakod.  Le  premier  n'est  certaine- 
ment pas  d'origine  latine,  le  second  est  celto-breton  à  n'en 
pas  douter. 

Au  xni"  siècle,  le  mot  clirestiaà  fit  fortune  dans  le  midi  de 
la  France,  à  un  tel  point  que  le^  très  rares  documents  qui 
n'emploient  pas  ce  mot  sont  presque  insuffisants  à  nous 
éclairer  sur  le  sort  du  mot  goffo.  Cependant,  nous  pouvons 
affirmer  qu'au  xiv"  siècle  on  disait  encore  gaffel  àMarmande. 
au  Mas  d'Agenais,  à  Condom,  c'est-à-dire  en  Gascogne,  tandis 
qu'en  Guyenne  gahef  et  ca/<e/ remplaçaient  gaffet. 

La  région  des  Gaves  et  de  l'Adour  vit  aussi  naître  gavol, 
garni  et  gavacho,  puis  gabot  et  cabot  {arcabot).  Tandis  qu'à 
Toulouse,  à  Montpellier,  dans  les  pays  de  langue  romane 
apparaissent  cassot,  casot,  cassol. 

C'est  dans  les  premières  années  du  xv"  siècle  qu'apparut 


L'ÉVOLUTION   DES  MOTS   KAKOD   ET  CAFPOT  283 

capot  dans  le  Languedoc.  A  la  fin  du  même  siècle,  cagol  se 
disait  un  peu  en  Navarre,  et  peut-être  aussi  en  Anjou. 

A  la  fin  du  xvi*'  siècle,  bien  des  choses  ont  changé.  Les 
mots  ccifjot  et  capot  sont  connus  à  Paris,  et  sont  dès  cet 
instant  employés  presque  partout  en  France.  La  Bretagne, 
l'Anjou,  le  Poitou,  la  Touraine,  le  Berry,  le  Limousin,  le 
Quercy,  le  Rouergue,  le  Velay,  le  Languedoc,  la  Navarre,  le 
Béarn,  et  peut-être  aussi  la  Provence  et  le  Charolais,  ont  leurs 
capots  et  leurs  cagots.  Les  termes  plus  anciens  ne  sont  plus 
employés  que  dans  des  régions  très  restreintes.  Gavot  s'éteint 
déjà  dans  les  Hautes- Alpes,  </aAo/ et  ^aZ>e/ se  disentà Bordeaux, 
cascabot  tend  à  devenir  cascarot  dans  le  pays  basque,  fjahet 
continue  à  être  usité.  La  Bretagne  dit  cacou.  Puis  ca^o/ donne 
en  Espagne  agate;  gavacho  donne  gabacJio,  qui  est  encore 
employé,  quoique  peu,  de  nos  jours. 

Au  xvni"  siècle  et  au  xix""  les  derniers  cagota  occupent  une 
région  restreinte.  La  Bretagne  a  toujours  ses  cacous,  le  pays 
basque  ses  cascarots,  l'Espagne  ses  agotes,  le  Béarn  et  la 
Bigorre  ses  cagofs.  Une  langue  de  terre  limite  au  nord  la 
région  des  cagots,  c'est  celle  des  capots  qui  occupe  la  pointe 
sud  de  la  Haute-Garonne  (arrondissement  deSaint-Gaudens); 
un  coin  des  Hautes-Pyrénées  (canton  de  Castelnau-Magnoac)  ; 
dans  les  Basses-Pyrénées  une  grande  partie  de  l'arrondis- 
sement de  Pau;  les  deux  tiers  sud  du  Gers,  et  dans  les 
Landes  une  partie  des  arrondissements  de  Mont-de-Marsan, 
Saint-Sever  et  Dax;  en  Lot-et-Garonne  une  partie  des  arron- 
dissements de  Casteljaloux  et  de  Nérac.  Gahet  se  disait  alors 
en  Gironde,  dans  la  majeure  partie  des  Landes,  sur  les 
confins  est  de  Lot  et-Garonne  et  dans  une  petite  partie  de 
l'arrondissement  de  Gondom. 

A  lui  seul  ce  bref  exposé  éclaire  bien  des  points,  car  il  fait 
apercevoir  l'origine  et  le  sort  de  plusieurs  des  mots  qui  nous 
intéressent.  Seul  le  mot  cagot  lui-même  a  une  origine  plus 
obscure,  par  ce  fait  qu'il  semble  être  apparu  à  la  fois  en 
Bretagne,  en  Navarre  et  en  Languedoc  :  encore  croyons-nous 
que  les  arguments  qui  vont  suivre  éclairciront  ce  point. 

Un  petit  fait  plaide  contre  les  théories  qui  supposent  aux 
mots    cacou,    cagot,   capot,    cassot,    cahet,   gahet,    etc.,    des 


284  PHILOLOGIE 

origines    différentes,  c'est  que   ces  mots  ont  été  usités  à   la 
même  époque,  dans  un  sens  identique. 


Le  mot  cagot  et  ses  synonymes  dérivent  de  la  racine  indo- 
européenne GAG  dont  la  prononciation  est  à  la  fois  rude  et 
aspirée  [kha/ilt);  elle  a  été  exprimée  par  les  orthographes  les 
plus  différentes  {car/,  cak,  cach,  /.y//,-,  l.ahj  et  possède  un  sens 
péjoratif. 

Ce  radical,  employé  seul,  signifie  mauvais,  grossier,  malade, 
haïssable,  excrément,  individu  qui  rejette,  crache  ou  vomit; 
uni  à  un  autre  mot,  ou  une  autre  racine,  il  lui  imprime  un 
sens  défavorable  '. 

Si  cette  racine  a  souvent  conservé  sa  prononciation  primi- 
tive dans  certaines  formes  du  mot  cagof,  elle  a  aussi  gardé  son 
sens  primitif,  puisque  cagol  signifiait  lépreux,  ou  plus  exac- 
tement homme  malade,  haïssable  et  dangereux. 


Cacot.  —  La  racine  gag  est  conservée  intacte  dans  plusieurs 
mots  portant  le  sens  de  lépreux.  Ces  mots  se  retrouvent  surtout 
en  Bretagne. 

Kak-od  ou  cac-od  est  le  terme  celtique  qui  veut  dire  ladre. 
Bullet,  dans  son  Dictionnaire  celto-breton'-,  écrit  :  «  Cacodd, 
ladre,  anciennement  en  breton.  »  Grégoire  de  Rosterem  Monne 
aussi  cacodd  comme  synonyme  de  ladre. 

C'hakouz  et  Kakouz  sont  employés  dans  une  ballade  bretonne 
recueillie  par  Hersart  de  la  Villemarqué'  qui  la  suppose 
dater  du  xv'  siècle. 

1.  Ex.  :  /jxy.y.r,  (gr.),  cac-a  (lat.),  cack  (breton),  excrément. 

To  y.a/.ov,  ce  qui  nuit.  Xa/.wç,  clans  un  mauvais  état  de  santé. 

Cacot  iBerrichon),  très  malade. 

Cac-andre,  lâche. 

Kak-hiel  (Holl.),  engelure  au  talon. 

1.  Bullet,  Mémoires  sur  la  lanf/ue  celtique  (lTo9),  t.  11. 

3.  G.  de  Rostercm,  Dicl.  François- Breton  (1732). 

4.  Hersart  de  la  Villemarqué,  Burraz-Breiz.  Paris,  Chai'penlier,  1839,  2  vol. 
in-8,  t.  II,  p.  234. 


LE  MOT   CACOT  285 

Biskoaz  n'am  bœ  was  kalonàd, 
Vid  ober  Kakouz  deus  va  zad. 

Ar  Chakouz  paour  war  aun  douar 
N'en  deveuz  na  mignon  na  kar  '. 

On  écrivait  caqueux  dans  la  classe  instruite;  cette  ortho- 
graphe se  trouve  en  effet  dans  une  ordonnance  du  duc 
François  II  de  Bretagne,  datant  de  14"o  :  «  De  la  part  de  nos 
pauvres  sujets  et  misérables  les  Caqueux  et  malades,  manans 
et  habitants  en  l'Evesché  de  S.  Malo,  nousaesté  exposé'...  ». 

Cacosus  était  la  traduction  latine  de  ce  mot;  elle  a  été 
employée  dans  un  statut  de  rÉvèque  de  Tréguier,  Raoul 
Rolland,  le  31  mai  1436  :  «  Radulphus,  Dei  gratià  et  sancta? 
sedis  apostolicœ  clementià  Trecorensis  episcopus  :  Quia 
cognovimus  in  dicta  civitate  et  diocesi  plures  homines  utrius- 
que  sexus  qui  dicuntur  esse  de  lege,  et  in  vulgari  verbo  Gacosi 
nominantur^..  ». 

Le  mot  caquin  se  trouve  dans  un  aveu  rendu  à  Henri  II,  en 
1554,  par  Bohier,  évêquede  Saint-Malo  '\  De  nos  jours,  on  dit 
encore  cacous  en  Bretagne  et  quelquefois  au  pluriel  cacousien 
et  cacousi/en,  ainsi  que  qacous,  d'où  vient  qacousenj,  corderie  '. 

Cfichot  (prononcez  :  cakot)  est  cité  par  Ambroise  Paré  et  par 
Guillaume  Bouchet  qui  écrivent  aussi  Caquot  (1598)  :  «  Et 
fut  trouvé  que  nostre  Poictou  n'en  étoit  guères  taché  (de  lèpre), 
à  cause  de  la  région  qui  est  tempérée  ;  que  s'il  y  en  avoit 
c'esloyent  ladres  blancs  appelés  cachots,  caquots,  capots  et 
gabolz  qui  ont  la  face  belle ^..  ». 

Cacol  est  employé  dans  le  centre  de  la  France,  dans  l'Indre, 
où  l'on  dit  aussi   cagol;  ce   mot  y  est  actuellement  encore 

1.  Ar  Gakouzez  :  •  Jamais  je  n'eus  si  grand  crève-cœur  —Qu'en  entendant 
traiter  mon  père  de  caqueux.  »  Strophe  S. 

-  Le  pauvre  Caqueux  sur  la  terre  —  N'a  plus  ni   ami,  ni  parent.  ■•  Str.  14. 

2.  Celte  ordonnance  a  été  publiée  entre  autres  par  Fr.  Michel,  Ilisl.  des 
Races  maudites,  t.  Il,  p.  208.  Le  mot  caqueux  se  trouve  encore  dans  l'Extrait 
d'un  registre  de  la  Chancellerie  de  Bretagne,  pour  les  années  1474  et  1475. 
(Lobineau,  Ilisl.  de  Bretar/ne,  t.  11,  col.  1350.) 

3.  Publié  par  D.-H.  Morice,  Mémoires  pour  servir  de  preuves  à  l'Hist.  de 
Bretagne,  t.  Il,  col.  1277. 

4.  Manel,  Ilisl.  de  la  Pefite-Breta,jne,  t.  II  (1834). 

5.  G.  de  Rosterem,  loc.  cit.,  au  mot  corderie. 

(').  Le  Troisième  Lirre  de  Sérées,  par  Guillaume  Bouchet.  Paris,  1598,  petit 
in-12,  p.  485. 


-286  PHILOLOGIE 

employé  dans  le  sens  do  nialad»;,  très  malade.  II  s'employait 
aussi  en  Bretag-ne. 

Cacoux,  d'après  Cambry,  se  disait  en  Bretagne  à  la  fin  du 
xvni''  siècle  '. 

C'iconan  s'employait  récemment  encore. 

Les  multiples  théories  que  les  auteurs  ont  imaginées  [)Our 
expliquer  l'origine  du  mot,  méritent  si  peu  d'attention  que 
nous  nous  contenterons  d'en  indiquer  les  principales  en  note^. 


Gaffot,  GaiTot.  —  La  mutation  du  C'en  /''  est  une  de  celles 
qui  nous  doit  retenir  le  plus,  car  c'est  celle  qui  a  donné  nais- 
sance aux  mots  Caffo  et  Gafo,  qui  étaient  employés  indiffé- 
remment dès  le  x''  ou  le  xi"  siècle,  dans  la  Navarre.  ïl  est 
certain  qu'elle  ne  s'est  pas  faite  par  l'intermédiaire  du  G  qui 
aurait  donné  le  digamma  ou  F.  Mais  on  peut  affirmer  que, 
comme  1'// ou  VS,  la  lettre  F  s'est  employée  indilTéremment 
pour  le  C  ou  le  G  dans  les  langues  indo-européennes,  comme 
modulation  adoucie  d'un  son  dur  et  aspirée 

Ce  genre  de  mutation  est  fréquent  dans  les  dialectes  gallois, 
il  explique  la  dérivation  de  caf  de  la  racine  cac. 

Si  Gaffo,  employé  dans  les  Pyrénées,  n'est  pas  forcément 
dérivé  de  Kakod,  usité  en  Bretagne,  ces  ileux  mots  ont  du 
moins  une  origine  commune. 


1.  Cambry,  Voyage  dans  le  Finistère.  Paris,  an  VIII,  in-8,  t.  111, 
p.  i  t6-i47. 

2.  Jaull  fait  venir  ce  mol  du  latin  cacalus. 

Venutiesl  persuadé  qu'il  fut  tiré  du  grec  par  quelque  médecin. 

Dom  Lobineau  invoque  aussi  le  grec:  7.ay.ô5a'.ç,  maladie. 

Fr.  Michel  fait  dériver  cacot  de  cagot,  mais  croit  que  l'altération  de  ce 
mot  en  Bretagne  a  été  aidée  par  le  mot  xavio;  qui,  en  Italie,  était  entré  dans 
la  formation  du  mol  cacasnrniiim,  léproserie. 

L'avocat  Primaigner,  en  1681.  disait  que  le  mot  caquin  venait  du  grec 
7.axo;,  méchant,  depuis  que  ces  malades  de  concert  avec  les  juifs  avaient 
empoisonné  les  fontaines  de  France.  11  s'agit  des  faits  qui  s'étaient  passés  en 
1321.  {Faclams  et  Mémoires,  vol.  XI,  f°'  593  et  suiv.  Bibliothèque  publique  de 
Rennes.) 

D.  Louis  Le  Pelletier  croit  ce  mot  venu  de  caque,  qui  en  français  signifie 
petit   tonneau,  les   cacous   étant  parfois   tonneliers. 

3.  E.x.  :  Y'co;  et  filius;  conniql  et  connift  (gallois),  lapin;  hay  et  fay 
(gallois),  hêtre;  houn  et  foun,  fontaine;  hougère  et  fougère. 


LES  MOTS  GAFPOT   ET  GAFFOT  287 

L'un  et  l'autre  sont  comme  des  chefs  de  famille  d'où 
descendent  toute  une  génération  dont  les  degrés  se  retrouvent 
aisément  et  dont  la  reconstitution  est  facilitée  par  les  considé- 
rations de  dates  et  de  lieu  faites  plus  haut. 

Comme  nous  l'avons  déjà  dit,  les  titres  anciens  nous 
montrent  les  mots  gaffo  et  caffo  employés  dès  le  x'  siècle. 
Laboulinière  et  Dralet  disent  que  caffol  s'employait  dans  les 
Alpes,  mais  il  est  impossible  de  vérifier  suffisamment  cette 
assertion. 

Ce  qui  paraît  certain,  c'est  que  caffo  et  gaffo  se  disaient 
inditTéremment  en  Navarre  au  xi^  siècle.  C'est  ainsi  que 
Zamacola*,  dans  son  Histoire  du  pays  basque,  dit  que  les 
cagrots  sont  nommés  caffoa  dans  l'ancien  For  de  Navarre,  et 
hagotes  dans  celui  de  Biscaye.  Ce  mot  est  aussi  employé  par 
Ramond  de  Carbonnière  et  Dralet.  Caffi,  si  nous  en  croyons 
Menjoulet,  aurait  été  usité  comme  synonyme  de  cagot. 

On  disait  caffre  dans  le  Nord  de  la  France-. 

Les  mots  gafo,  gaffo,  gaffel,  qui  faisaient  au  féminin 
gaffère  et  gaffète,  sont  aussi  de  haute  antiquité  et  portaient 
nettement  le  sens  de  lépreux.  C'est  ainsi  que  dans  le  roman- 
cero du  (jid,  composé  au  xi*"  siècle,  figure  en  plusieurs  endroits 
le  mot  gafo^.  Yanguas  y  Miranda  dit  que  les  gafos  vivaient 
dans  la  rég-ion  montagneuse  de  la  Navarre  sous  le  règne  de 
Philippe  V  (1316-1322).  Ce  mot  est  aussi  employé  dans 
les  manuscrits  et  l'édition  espag-nole  (1686)  des  Fors  de 
Navarre  \ 


1.  m.sloria  de  las  Xacioties  Bascas....  etc.  Escrila  en  espanol  por  I>.  J.  A.  de 
Zamacola.  En  Auch,  en  la  imprentn  de  la  viuda  de  Di/prat,  1S18,  3  vol.  in-8, 
t.  I,  p.  248,  noie  lil,  et  t.  III,  p.  213-216. 

2.  Ce  mol  est  employé  par  Gauthier  de  Coincy,  dans  un  vers  que  nous 
commentons  plus  loin. 

3.  Le  Gid  allant  en  pèlerinage  vers  l'apôtre  saint  Jacques  rencontre  un 
gafo  (un  gafo  le  aparecia)  embarrassé  dans  un  bourbier,  il  le  sauve, 
l'emmène  à  l'auberge,  et  le  couche  en  son  propre  lit.  Mais  dans  la  nuit  le 
gafo  s'évanouit  comme  un  fantôme  et  à  sa  place  apparaît  un  homme  tout 
resplendissant  qui  lui  dit  :  «  Je  suis  saint  Lazare,  Rodrigue,  je  suis  le 
lépreux  à  qui  tu  as  rendu  un  si  grand  service  pour  l'amour  de  Dieu....  etc.  ■• 
{llomancero  espaf/nol,  t.  II,  p.  30,  traduit  par  Damas  Hinard.) 

i.  Les  meilleurs  et  plus  anciens  manuscrits  du  For  de  Navarre  sont  :  celui 
de  l'Escurial,  celui  de  la  Uibl.  de  l'Académie  d'histoire  de  Madrid  (xiv°  s.), 
et  celui  de  M.  Barthety  à  Lescar  (xiv*  s.).  D'après  l'Académie  d'histoire  le  For 
de  Navarre  daterait  de  1155. 


288  PHILOLOGIE 

Dans  la  coutume  de  Marrnande  (Lot-et-Garonne)  (1390) 
on  lit  : 

«  S)  114.  Contra  los  y(i/fet  que  inIran  en  la  vUa  sens'senlial. 

«  E  an  plus  establit,  los  deyt  cosselhs,  que  gafTet  ni 
gaffera,  estranh  ni  privât,  petit  ni  grans,  no  intre  dens  la  vila 
de  Marmanda  sens  senhal  de  drap  vermelh...,  etc. 

«  .^  118.  Cum  los  fjaffelz  no  deven  inlrar  en  la  vila  sino- 
lodilus  '...  »,  etc. 

Le  mot  f/a(fet  est  aussi  synonyme  de  ladre,  puisque  le  para- 
graphe 44  de  la  même  coutume,  traitant  des  jiorcs  ladres,  qui 
ne  doivent  pas  être  vendus  par  les  bouchers,  les  appelle 
«  porcs  g  a /Je  (s  ». 

Dans  la  coutume  de  Gondom,  on  trouve  l'orthographe 
gafed. 

«  Que  la  carn  sia  dada  alz  (jaf'edz  -.  » 

Le  mot  (jaff'et  était  très  usité  dans  la  région  de  Bordeaux. 
On  écrivait  au  pluriel  ga/f^ets,  ga/f'etz,  gafels,  ou  gnafelz.  Les 
plus  anciens  titres  où  ces  mots  se  rencontrent  sont  datés  de 
1287,  1.309  et  1388.  Ils  concernent  tous  des  donations. 

L'orthographe  ,9««/e/  se  lit  dans  un  testament  de  1328'. 

En  espdignol,  gafedad ,  ga fez,  gafi,  s'em|)loyaient  récemment 
encore  au  sens  de  lèpre  \ 

La  lettre  F  de  gaffo  et  cafTo  devait  bientôt  se  transformer; 
elle  donna  un  //  dans  certaines  régions,  un  T  dans  d'autres. 

Notons  ici  un  fait  d'une  importance  primordiale.  Tandis 
que  dans  les  Pyrénées  caff  était  le  radical  d'un  mot  signifiant 
lépreux,  au  pays  de  Galles,  au  x*  siècle,  lépreux  se  disait  c/ay/' 
et  clavr.  La  parenté  de  ces  mots  est  évidente,  car  l'apparition 


1.  •  §  114.  Contre  les  gaffets  qui  entrent  dans  la  ville  sans  signal.  El  ont  de 
plus  établi,  les  dits  conseil»,  que  gafTel  ni  gaiïere,  étranger  ni  indigène, 
petit  ni  grand,  ne  peuvent  entrer  dans  la  ville  de  Marmande  sans  signal  de 
drap  rouge...,  etc. 

«  §  118.  Que  les  f^nffets  ne  doivent  entrer  dans  la  ville  que  le  lundi.  - 
Les  paragraphes  114,  11.5,  IIG,   117  et  118  de   la  coutume  de  Marmande  se 
rapportent  aux  galTets.  Arcli.  historique  de  la  Gironde,  t.  I,  p.  239-242. 

2.  11  s'agit  des  viandes  qui,  vu  leur  mauvaise  qualité,  ne  pouvaient  être 
vendues.  Voir  Pièces  Justif.  N"  7. 

3.  P.  J.  N-  3.5. 

4.  Dans  la  Romagne  et  à  Naples,  on  apjielle  du  nom  de  Caff'oniles  gens  de 
la  campagne  les  moins  civilisés  et  les  plus  grossiers.  Laboulinière,  Itinéraire 
descriptif  et  pittoresque  des  Uautes-Pyrénées,  1825,  II,  p.  "9. 


LES  MOTS  GAVOT   ET   GAVET  289 

successive  des  liquides  /  et  r  en  deux  [joints  du  mot  n'a  pasic 
une  importance  suffisante  pour  masquer  la  racine,  qui  est 
évidemment  caf  ou  cac.  Clavr  est  passé  en  breton  où  il  est 
représenté  paLVcIanvoûr.  —  Ce  faitnous  sollicitée  voira  <ja{fot 
une  origine  anglo-saxonne'. 


Gavot,  Gavet.  —  La  mutation  de  VF  en  V  est  d'ordre 
trop  courant  pour  que  nous  croyions  en  devoir  donner  des 
exemples.  C'est  par  elle  que  ijaffot  et  gajfet  donnèrent  gavot 
et  gavet,  termes  de  transition  évidents  entre  gajfot  et  gabot 
d'une  part,  entre  gajfot  et  gaouot  d'autre  part.  Cependant 
nous  avons  toujours  été  étonné  de  ne  point  trouver  un  seul 
exemple  de  ces  mots  ayant  nettement  le  sens  de  lépreux.  La 
difficulté  qui  s'ensuit  n'est  cependant  pas  insurmontable,  si 
l'on  se  souvient  que  la  distance  qui  sépare  le  /?  du  V  est  si 
petite  que  sur  les  titres  anciens  il  est  souvent  impossible  de 
les  distinguer  dans  l'écriture,  et  que  dans  le  parler  la  distinction 
n'existe  souvent  pas,  en  particulier  dans  la  région  béarnaise-. 
Gavot  cependant  a  existé,  mais  surtout  dans  les  hautes  Alpes, 
où  il  prit  le  sens  de  montagnard  {cagot  et  capot  ont  aussi  été 
pris  dans  cette  acception).  Ainsi  :  en  1560,  défense  fut  faite 
dans  le  canton  de  Vaud  d'importer  du  vin  gavot,  c'est-à-dire 
provenant  du  Chablais  (Bridel).  Dans  le  traité  de  paix  conclu 

1.  Roquefort,  qui  ne  fait  que  citer  Barbazan  sur  ce  point,  croit  que  caffol 
•  signifie  un  bouc:  de  caper  par  changement  fort  ordinaire  du  p  en  (T  ■■. 

Pour  Fr.  Michel  (t.  1,  p.  345),  le  mot  galTo  n'est  autre  chor-e  que  la  contrac- 
tion de  gavacho. 

Pour  L)e  Hochas  :  «  Le  mol  qafet  dérive  du  roman  çiaf,  croc,  crochet,  dont 
nous  avons  fait  fiaffe  et  les  Espagnols  ç/afa,  mots  qui  ont  le  même  sens.  En 
langue  d'oc,  gaf  signifiait  croc,  gafet  crochet  et  en  fjafet  en  croc  ou  crochu. 
L'espagnol  a  gafele,  crochet,  agrafe,  et  gaf'o,  pour  désigner  celui  qui  a  les 
mains  croches  par  suite  de  la  contracture  ou  rétraction  des  muscles  fléchis- 
seurs des  doigts.  Or,  nous  savons  que  c'est  là  un  des  principaux  symptômes 
de  la  lèpre  anaistliélique  »  'p.  61-tj2).  Il  n'y  a  là  qu'un  intéressant  rapproche- 
ment de  mots. 

Covarruvias  pense  que  (/«/"o  vient  de  l'hébreu  Cafaf,  incurver. 

Pour  les  autres  théories  concernant  le  mot  gafTet,  voir  plus  loin,  an  mot 
Ctcihel. 

2.  Ceci  nous  fait  souvenir  de  cette  jolie  boutade  de  Scaliger,  qui  parlant  des 
Béarnais  et  de  leur  prononciation  écrivait  :  >•  Beali  populi  quibus  vivere  est 
bibere!  ■• 

Fxv.  19 


290  PlllLOLUUlE 

en  lo83,  entre  le  «lue  de  Savoie  et  les  Valaisiens,  un  lit  : 
«  Eviaii  et  son  territoire  appelé  pnj/s  de  gavol  sont  rendus  au 
Duc  de  Savoie  '  ».  Iluet  éciivait  :  «  Et  ces  Martegalles,  et 
Madrigaux,  ont  pris  leur  nom  des  Martegaux,  peuples  monta- 
gnards de  Provence  :  de  même  (jue  les  Gavots,  peuples  mon- 
tagnards du  pays  de  Gap,  ont  donné  le  nom  à  cette  danse  que 
nous  appelons  gavotte  -.  »  Le  fond  de  cette  citation  est  peut-être 
discutable  (((uoique  beaucoup  de  cagots  aient  été  ménestrels). 
Dans  le  Lyonnais  et  le  Beaujolais  on  disait //«ye^  et  gavot^. 

S'il  était  démontré  (jue  dans  la  Savoie  il  y  a  eu  des  cagolsi 
la  difficulté  que  soulèvent  ces  textes  serait  etïacée.  Précisément 
il  y  a  des  indices  de  valeur  qui  tendent  à  le  prouver  : 

Il  est  infiniment  probable  que  l'invasion  germanique  ait 
semé  la  lèpre  dans  le  Lyonnais,  le  Beaujolais  et  les  Alpes. 
Ici  ils  ont  laissé  comme  dans  les  Pyrénées  le  mot  caji'ot  qui 
évolua  peu  à  peu  vers  des  formes  nouvelles.  Bien  plus,  on 
retrouve  dans  les  Hautes-Alpes  des  mots  dont  l'usage  paraissait 
être  propre  au  Sud-Ouest  : 

C'est  d'abord  près  de  Briançon  Font-Chrisliane,  hameau  qui 
tire  son  nom  sans  doute  des  lépreux  qui  y  habitaient,  et  y 
avaient  leur  fontaine*;  puis  Le  Cagol,  ferme  (commune  de 
Jarjayes);  Les  Cassots,  ferme  (commune  de  Sigoyer).  Le  mot 
caijot,  qu'il  faut  rapprocher  de  cayet  employé  à  Bordeaux,  est 
encore  connu  à  Briançon,  mais  le  sens  en  est  tout  à  fait  obscur; 
c'est  de  Savoie  que  venait  Peyroton  de  Savoie,  cagot  de 
Bideren(B.-P.);  Mistral  enfin  dans  son  Dictionnaire  provençal 
définit  Gavot  :  Homme  grossier,  rustre,  ladre;...  compagnon 
menuisier  ou  charpentier  qui  ii  appartient  pas  à  la  «  Société 
du  Devoir  ».  Littré  écrit  Gaveau  dans  ce  même  sens. 

1.  Ces  deux  cilalions  sont  empruntées  à  Aimé  Constantin,  Éhjmolof/ie  des 
mots  Ihiffiienol  et  Gavot.  p.  19. 

2.  Traité  de  l'uriffine  (les  romans,  par  }kl.  Huet,  chez  Mariette,  m.dcc.xi,  in-12; 
p.  IMa-lGO. 

3.  Fr.  Michel,  II,  p.  352. 

Les  gavots  des  Hautes-Alpes  tirent-ils  leur  nom  de  la  ville  de  Gap?  L'hypo- 
thèse est  séduisante;  mais  je  crois  qu'il  ne  faut  voir  là  qu'un  rapprochement 
de  mots.  Il  est  pourtant  possible  qu'il  ait  existé  dans  la  ré^'ion  deux  mots 
gr/yo/ ayant  un  sens  primitivement  distinct,  et  qui  se  confondirent  par  la  suite. 

4.  Font-Christiane  est  mentionné  aux  Archives  de  l'Isère  sous  la  forme 
Damas  Christianos,  13'i9,  et  Fons  Chrisliana,  1385  (B.  3701).  Dans  un  docu- 
mcntdu  Puy-Saint-André,de  1  iS',  on  mentionne  le  hameau  de  Fonte  /pistiana. 


LES  MOTS  GABOT  ET  GABET  291 

Ainsi  donc  nous  savons  qu'il  y  avait  en  Savoie  des  f/avots, 
ca/fots,  chrestians,  cagots  et  cassais;  que  les  gaoots  étaient 
menuisiers;  qu'ils  n'appartenaient  pas  à  la  corporation  ou 
société  du  Devoir;  que  leur  nom  signifiait  ladre;  qu'il  y  a  eu 
une  famille  cagote  originaire  de  Savoie.  N'est-ce  pas  assez 
pour  affirmer  qu'il  y  a  une  synonymie,  une  parenté  même 
entre  les  mots  gavot  et  cagof?  Cette  parenté  s'accuse  du  fait 
de  la  place  naturelle  que  les  mots  gavot  et  gavet  doivent 
prendre  dans  la  série  des  mutations  entre  gaffol  et  gaff'et 
il'une  part,  gabot  et  gabel  d'autre. 


Gabot,  Gabet.  —  Ces  mots  dérivent  naturellement  de 
gaffot  et  gaffel  par  l'intermédiaire  de  gavot  et  gavet.  Us  furent 
probablement  employés  seulement  en  Guyenne  et  Gascogne 
et  dans  les  Landes.  On  lit  le  premier  dans  G.  Bouchet  (1598), 
le  second  dans  Ambroise  Paré  (1607);  ces  auteurs  disaient 
ces  mots  usités  dans  la  région  de  Bordeaux. 

On  donne  encore  le  nom  de  gabots  aux  cagots  riverains  de 
l'Adour,  habitant  principalement  les  communes  de  Goûts  et 
Souprosse  (canton  de  Tartas,  Landes).  Plusieurs  dictons 
renferment  ce  mot.  On  dit  par  exemple  à  Mugron  (Landes)  : 

Gabot,  gabot,  gabère 
Couan  a  bis  ta  may  sourcière 
Et  toun  pay  loup-garous, 
Gros  patapouf  '. 

Dans  un  autre  morceau  se  lit  le  mot  gabih,  dont  nous  ne 
connaissons  pas  d'auire  exemple;  il  s'agit  encore  d'un  couplet 
originaire  de  Mugron  : 

Gabot,  gabère,  gabiii. 
Qu'as  mifiyat  un  asou  bii'i 
A  p(''la  é  a  escourya 
Pcr  le  faute  d'un  coutèt 
Qu'as  niinyut  ca('Iiaùs  é  pét 

1.  Gabot,  gabot,  gabère 

Quand  il  a  vu  ta  mère  sorcière 
Et  ton  père  ioup-garou 
Gros  patapouf. 


292  IMllLOLUME 

Encout-re  n'ères  pas  prou  sadout 
(Ju"as  minyat  lous  i)éùs  dou  loup 
Kucouère  n'ci'en  pas  prou  salais 
Ou"as  minyat  lous  péiis  don  j^at  ' 

On  chante  encore  à  Laurède  (Landes)  : 

Hoù  (jabot  de  delà  l'aygue 
Ou'a  yelat  soun  pay  den  l'aygue, 
Sa  niay  en  un  lagot, 
A  diù  praùbc  gahot  -. 

On  remarque,  dans  deux  de  ces  pièces,  le  féminin  gabère, 
comparable  aux  féminins  gahrre  et  f/afrre  de  galtet  et  gafet. 

Cabot,  dont  l'origine  est  la  même,  serait,  si  nous  en  croyons 
Mistral,  le  sobriquet  des  habitants  d'Anse  (Basses-Pyrénées). 
c'est-à-dire  peut-être  des  cagots.  Il  a  donné  naissance  aux 
mots  arcahod  et  arcabol  (1315  et  1319),  composés  de  ar  qui 
est  dérivé  de  ah  ou  ac  (diminutif  de  cac),  soit  de  ar  qui  signifie 
homme,  comme  il  arrive  parfois  en  composition  basque,  et  de 
cabol.  Ces  mots  se  trouvent  dans  des  ordonnances  de  police 
conservées  dans  les  archives  de  Bayonne.  (P.  J.  N"'  11  et  12.) 

Le  mot  cascabot  fut  employé  dans  le  pays  basque.  Nous  le 
discuterons  en  étudiant  le  mot  cascarol  qui  en  dérive. 

Gaouot,  Caouet.  —  Ces  mots  ne  sont  qu'une  variante 
phonique  des  mots  gavel  et  gavot.  Quoique  nous  ne 
connaissions  guère  de  documents  écrits  où  ils  tigurent,  nous 
avons  un  grand  nombre  de  preuves  de  leur  existence.  Ces 
mots  ont  surtout  existé  dans  la  région  du  Gers,  des  Hautes- 
Pyrénées,  et  un  peu  dans  les  départements  adjacents,  avec  le 
sens  de  mauvais  plutôt  que  celui  de  lépreux. 

Gaoué  appartient  au  Bigourdin  oîi  il  signifie  malade, 
goitreux  (on   se   souviendra  à  ce  sujet  que  les  lépreux  sont 

1.  Gabot,  gabère,  gabiù 

Tu  as  mangé  un  àne  en  vie 

A  peler  et  a  écorcher; 

Faute  de  couteau 

Tu  as  mangé  les  grosses  dents  et  la  peau: 

Tu  n'étais  pas  encore  rassasié. 

Tu  as  mangé  les  poils  du  loup; 

Encore  n'étaient-ils  pas  assez  salés, 

Tu  as  mangé  les  poils  du  chat. 

2.  Nous   devons   la  connaissance  de  ces    trois   poésies  à   l'obligeance  de 
M.  l'abbé  V.  Foix,  curé  de  Laurède. 


LES  MOTS  CAOUEGH   ET   GAVAGHE  293 

parfois  goitreux,  et  que  les  cagots  ont  été  confondus  avec  les 
goitreux).  Ce  mot  fait  au  féminin  gaouère,  nom  que  porte  une 
ferme  à  6  km.  au  sud-ouest  d'Auch,  et  que  le  poète  d'Astros 
a  employé  dans  un  sens  resté  obscur*.  Gaouahs  est  un  nom  de 
lieu  de  la  commune  de  Roquepine  (Gers).  Ce  sont  encore  des 
noms  de  maisons  que  Caouot  (commune  de  Saint-Martin, 
Gers),  Caouo  (communes  de  Manciet  et  de  Lannepax,  Gers), 
Caouel  (commune  de  Saint-Mont,  Gers),  Caouoit  (commune 
de  Panjas,  Gers),  Caouet  (commune  de  Bourzon,  Gers).  Il  est 
certain  que  ce  n'est  pas  le  hasard  seul  qui  a  accumulé  tous 
ces  noms  et  plusieurs  autres  dans  le  département  du  Gers, 
ils  ne  peuvent  que  se  rapporter  aux  mêmes  individus  qui 
s'appelaient  capots,  capets,  gabots^  gavouets,  gavouats,  etc. 

Ils  marquent  la  transition  qui  mène  aux  mots  que  nous 
allons  étudier  maintenant,  et  qu'une  documentation  plus 
abondante  permet  de  mieux  connaître. 


Caoueclî,  Gavach,  Gavaclie.  —  Ce  groupe  nouveau, 
que  nous  avons  étudié  longuement  dans  un  travail  antérieur-, 
se  caractérise  par  la  finale  acli  ou  ech  qui  souligne  le  sens 
malveillant,  ou  dépréciatif.  Il  dérive  à  la  fois  des  trois 
groupements  précédents  puisqu'il  possède  les  types  suivants  : 
gavac/t,  gabach  et  gaouach.  Il  conduit  au  mot  Gavache,  qui 
est  le  plus  connu  et  qui  servira  de  pivot  à  nos  recherches. 

On  sait  que  le  mot  Gavache  est  une  injure,  un  terme  de 
mépris  ;  mais  jusqu'ici  on  n'a  jamais  su  en  découvrir  l'origine  ; 
seul,  peut-être,  Fr.  Michel  l'a  vaguement  entrevue,  mais  il 
n'avait  pas  les  matériaux  suffisants  pour  tirer  des  conclusions 
satisfaisantes. 

Plusieurs  auteurs  ont  pensé  que  ce  mot  ne  s'adressait 
qu'aux  habitants  de  quelques  communes  situées  près  de 
La  Héole.  Ces  communes,  dévastées  par  la  peste,  auraient  été 
repeuplées  par  les  soins  de  Henri  d'Albret,  roi  de  Navarre, 

1.  ••  De  (jaouèrex  dauri  las  plaignas - 

2.  D'  H.-M.  Kay,  Les  gavaches  (Revue  de  philologie  française  et  de  HUéralure. 
T.  XXII,  W  trimestre  1908.  —  Paris,  H.  Champion). 


294  PHILOLOGIE 

de  colons  venus  du  Poitou  et  de  l'Angoumois  qui  y  impor- 
tèrent leur  dialecte'.  Mais  on  ne  voit  jtas  pourquoi  l'étran- 
ijeté  de  cette  langue  aurait  incité  les  habitants  voisins  à 
traiter  les  nouveaux  venus  de  Gavaches.  Du  reste  ce  serait 
une  erreur  de  croire  que  seules  ces  communes  abritaient  des 
Gavaches.  Ce  nom  est  très  répandu  ailleurs. 

En  Vieille-Gastille  on  aj)pelait  Gavaches  les  Navarrais;  en 
Navarre  et  Aragon  c'étaient  les  Béarnais  et  les  Gascons  qui 
étaient  visés  par  ce  mot;  [)Our  les  Gascons  étaient  Gavaches 
{Gabaï  en  patois)  les  gens  de  langue  d'oïl  qui  étaient  en 
contact  territorial  avec  eux-.  Dans  le  Gers,  Gabachoii  se  dit 
d'un  mauvais  Gascon  ;  Cavarruvias  dit  que  les  Gavachos 
habitent  une  région  qui  conline  à  la  province  de  Narbonne  ^ 
Ce  mot  se  dit  encore  de  nos  jours,  en  Espagne,  des  habitants 
de  certains  villages  pyrénéens.  Enfin,  on  le  connaissait  en 
Poitou,  oii  il  portait  le  sens  de  lâche,  sale,  gueux,  témoins  ces 
vers  tirés  de  la  Rolea  de  la  f/oUe  Poilevinrie  (p.  55)  : 

Quious  Gavaches 
Sont  trop  lasches 
Pre  teni  fort  ^. 

Nous  pouvons  préciser  avec  quelque  détail  les  points  de 
notre  territoire  qui  servirent  d'asile  aux  Gavaches.  Ils  se 
trouvent  tous  dans  le  bassin  de  la  Gironde  et  de  l'Adour. 

«  On  distingue  en  Gascogne,  dit  Drouyn,  la  petite  et  la 
grande  Gabacherie  :  la  première  est  une  enclave  sainton- 
geoise  en  pays  d'oc,  elle  est  située  au  sud-ouest  de  Bordeaux 
(dans  l'Entre-Deux-Mers);...   la   seconde  est   une   bande  de 

1.  M.  du  Caila,  Notice  sur  quelques  monuments,  usages  et  traditions  antiques 
du  déparlement  de  la  Gironde  [Mémoires  de  V Académie  celtique,  t.  IV.  1809, 
p.  269-270). 

2.  La  Coussière,  Intermédiaire  des  Chercheurs  el  des  Curieux,  20  novembre 
189G,  t.  XXXIV,  col.  650. 

3.  •■  Gavachos,  ay  unos  puelilosen  Francia  que  confinan  con  la  provincia  de 

Narbona A  eslos  llama  Belleforestio  Gavachus,  y  nos  ostros  Gavachos 

Esta  tierra  deve  ser  misera,  porque  muclios  destos  Gavachos  se  vienen  a 
Espana  y  se  ocupan  en  servicios  baxos  y  viles,  y  se  afrentan  quando  los 
llaman  Gavachos.  »  Tesoro  de  la  Lengiia  castellaua  o  espanola.  Compueslo  por  el 
licenciado  Don  Sébastian  de  Coharvuvias,...  En  Madrid,  por  Luis  Sancliez.... 
M.DG.XI.  —  In-f°,  p.  432,  col.  2. 

4.  Cité  par  L.  Favre,  Glossaire  du  Poitou,  de  la  Sainlonge,  et  de  l'Aunis, 
Niort;  Robin  et  L.  Favre,  1867. 


LES  GA VACHES  295 

terrain  côtoyant  le  domaine  de  langue  d'oc,  entre  la  Gironde 
et  Coulras.  Les  paysans  gascons  appellent  Gabaïs  tous  ceux 
qu'en  Provence  et  en  Languedoc  on  appellerait  Francimans, 
c'est-à-dire  qui  parlent  un  patois  d'o^V.  Le  gabaï  n'est  pas  du 
reste  un  langage  uniforme'.  »  C'était  même  un  langage  peu 
compréhensible-. 

La  petite  Gabacheric  résulterait  du  dépeuplement  de  la 
grande,  après  la  guerre  de  Cent  ans. 

Il  y  avait  encore  des  Gavaches  qui  habitaient  des  communes 
situées  sur  les  rives  du  Dron  qui  se  jette  dans  la  Garonne 
au-dessous  de  La  Réole  (d'après  Caila).  Ce  territoire  appelé  la 
Gavacherie  a  pour  capitale  Castelmora''. 

Les  Girondins,  dit  d'autre  part  Pavot,  donnent  le  nom  de 
Gavaches  à  la  population  d'une  partie  du  Blayais,  rive  droite 
de  la  Gironde,  et  dans  le  Bas-Médoc  le  long  du  littoral  et  des 
marais  salants  \ 

Les  noms  de  Gavache,  Gaouach,  Gavac/i,  Ga//acIiof,  etc., 
sont  encore  portés  par  de  nombreux  villages,  hameaux, 
fermes  ou  maisons  isolées;  on  les  trouve  dans  ces  régions 
précises  oîi  aux  xiv"  et  xv*"  siècles  on  appelait  les  lépreux  du 
nom  de  capot,  casot,  garot,  gavet,  etc.  L'Ariège  possède  un 
village  du  nom  de  Gabac/iou  (commune  de  Freychenet).  En 
Haute-Garonne  on  connaît  Gabachou,  village,  et  Gavachou, 
ferme  (commune  de  Bonrepos).  Dans  la  Dordogne  nous 
voyons  Les  Gavachoux,  maison  isolée,  appelée  Les  Guava- 

1.  DroLiyn,    Variétés  fiirondines,  t.  I,  p.  16". 

Voir  aussi  :  Élude  sur  la  limite  fféograp/iiqne  de  la  langue  d'oc  et  de  la 
langue  d'oil;  par  le  G.  de  Tourloulon  et  Bringiiior.  (Uapport  —  Extrait  des 
Missions  scienlifiques.  —  Paris,  1866.) 

2.  E  SOS  besios  soun  de  péguos 
Que  se  hen  un  salmigoundin, 
n'eslaragucs  ou  de  Moundin, 
Deoii  lliherenc,  ou  deou  Gabachou 
Deou  Lanusquet,  ou  d'aquet  uiachou, 
I^engoiio  pedassal  e  hiihic 

Que  mahercjo  cado  truc. 

Lftu  Trimfe  de  la  Lengouo  Guscouo....  Par  J.  G.  d'Astros  de  Senl-Cla  de 
Loumaigiio.  A  Toulouse  chez  Anloino  Birosse.  M.D(^CL.\I1,  in-12,  p.  vi.  Voir 
aussi  édition  Tail/Kide,  1867,  p.  iv. 

3.  T.  Pavot,  Intermédiaire  des  Chercheurs  et  des  Curieux,  20  novembre  1896, 
t.  XXXIV,  col.  652. 

4.  Fr.  Michel,  loc.  cit.,  t.  I,  p.  344. 


296  PHILOLOGIE 

choux  en  1738  (commune  de  Montelar);  Le  Gavachou,  hameau 
(commune  de  Sainte-Radegonde).  En  Tarn-et-Garonne  citons, 
entre  autres,  Gahachoux  (commune  de  Bourret);  en  Gironde, 
Gabache  (commune  de  Gensac);  en  Lot-et-Garonne  il  y  a  trois 
hameaux  du  nom  de  Gahachou,  et  dans  le  Gers  nous  renon- 
çons à  com|>ter  tous  les  Gavach,  Caouech,  Gavache,  Gabache 
ou  Gabachous  que  l'on  rencontre'. 

La  simple  topocrapliie  laisse  soupçonner  qu'il  doit  exister 
un  lien  entre  les  capota  et  les  gavaches;  la  |ihilologie  con- 
firme le  fait,  ainsi  que  le  montre  le  tableau  ci-dessous  oîi  ne 
figurent  que  des  mots  dont  l'existence  a  été  vérifiée,  et  où  l'on 
saisit  sur  le  vif  les  mutations. 


Gavot. 
Gavol. 
Ga^vel. 

Gabot. 
Gabet. 
Galjère. 

Gaouot. 

Gaoué 

Gaouère. 

Caouot. 
Caoué. 
Caouet. 

Capot. 
Cabot. 
Capet. 

Gavoua. 

Gavouat. 

Gavouet. 

(ial)aï. 
Gabax. 

GaoualiP. 

Caouoii. 

Gavaclh. 
Gavach. 
.\ux  G.ivachs 

Gabalchs. 
Gabach. 

Gauach. 

Gaouach. 

Gaouèch. 

Caoueh. 

Caouèque. 

Caouech. 

Gavache. 
Gavoche. 
Gua  vache. 

Gabache. 

Gaouache. 

i 

Gavachou. 

Gavacho. 

Gavachon. 

Les  liu.narhoui. 

Gabachot. 
Gabachou. 
Galtacha. 
Oabachoa. 

Cabacho. 

Gavachus. 
Gavachis. 
Gavachie. 

Gal)achie. 

Gamache. 
Gamachie. 
Gabacharra. 

1.  On  les  trouvera  indiqués  à  la  partie  topographique,  département  du  Gers. 


LES  GAVAGHES  297 

Parmi  les  noms  qui  figurent  sur  ce  tableau,  Honorât'  en 
indique  sept  comme  synonymes,  ce  sont  :  f^avot,  gavouet, 
gahach ,  gavach,  gavoua,  gavoual,  gavachow,  Littré  cite 
gavache  comme  un  terme  d'injure,  homme  misérable,  mal 
vêtu,  lâche,  sans  honneur;  Mistral  indique  gavach,  goinfre, 
rustre,  gavachas,  gavacherie,  comme  les  équivalents  langue- 
dociens de  gavot,  gavoto,  gavoiitaio  (provençaux)  et  ^fti«/ (bor- 
delais); Godefroy  donne  comme  identiques,  avec  un  sens  défa- 
vorable, les  mots  guavache,  gavache,  gavoche,  et  Laramendi 
fait  de  même  pour  gabacho,  gabachoa,  gabacharra,  gabache. 

La  concordance  de  tels  témoignages  fournit  un  solide  appui 
à  notre  opinion.  Tous  ces  mots  figurent  dans  notre  tableau, 
que  nous  avons  complété  avec  des  noms  de  hameaux,  de 
maisons,  de  familles,  appartenant  aux  départements  du  Sud- 
Ouest;  nous  y  avons  joint  des  mots  dont  l'usage  persiste 
encore  (tel  caouèque,  mauvais  sujet,  dans  le  Toulousain  et 
le  Bas-Quercy). 

La  terminaison  ach  qui  caractérise  les  mots  gavach,  gabach, 
leur  imprime  un  accent  péjoratif;  nous  estimons  cependant 
que  cette  terminaison  n'a  pas  la  valeur  d'un  suffixe,  mais 
simplement  d'une  mutation  qui  s'est  produite  par  degrés  et 
dont  nous  possédons  la  formule  de  transition  : 

(javat,  gavacth,  gavach; 
gavot,  \gavocth],  gavoche; 
gab[a]t,  gabatch,  gabache. 

C'est  de  la  même  façon  que  gahech  dérive  de  gahet. 

Nous  avons  aussi  dans  notre  tableau  un  bel  exemple  de 
la  mutation  du  b  en  m,  chose  assez  peu  fréquente  au  moyen 
âge  : 

gavache,  gabache,  g  amoche; 
gavachis,  gabachie,  gamachie. 

Quelques  citations  d'auteurs  vont  nous  aider  à  préciser  le 
sens  du  moi  lavache. 

Souvenons-nous  à  ce  sujet  que  gavot,  comme  d'ailleurs 
cacot,  gafl'ot,  etc.,  ont  dans  l'usage  souvent  conservé  leur  sens 

1.  Diclionnaive  de  la  Langui'  d'Oc. 


298  PHILOLOGIE 

primitif  de  mauvais,  méchant,  lâche,  sale;  c'est  le  sens  qui 
est  le  plus  net  pour  les  mots  étudiés  dans  ce  paragraphe. 

M.  Ganlère,  le  distingué  archiviste  de  Condom,  nous  écrit: 
«  On  dit  ici  :  espèce  de  gouach,  comme  l'on  dirait  pour 
hlesser  quohju  iiu  :  espèce  de  crétin.  »  «  Crioiif'(/ue,  nous  dit  un 
médecin  originaire  de  Toulouse,  est  un  mot  (jue  j'ai  souvent 
entendu  dire  dans  les  faubourgs  de  ma  ville  natale,  comme 
d'ailleurs  en  Bas-Quorcy;  il  a  un  sens  apjirochant  de  mauvais 
sujet.  )'  A  (javache  '  se  rattache  le  sens  de  lâche,  d'après 
Fabre^el  Littré. 

Les  Cuf/ots  ont  été  soupçonnés  d'hérésie,  ils  se  donnaient 
eux-mêmes  comme  descendants  d'hérétiques  dans  une  requête 
adressée  par  eux  au  [)ape  Léon  X  en  L')14;  c'était  là  leur 
principale  maladie,  croyait-on  au  xvii"  siècle  :  c'était  une 
lèpre  morale.  Il  en  était  de  même  dos  Gavaches  :  «  Lou- 
teranos,  Gavachos,  y  Bourrachos  Franceses  »,  disait-on 
en  i6i3  ^ 

Lépreux,  les  Gavaches  n'avaient  pas  à  craindre  d'être 
contagiounés.  Cholières  le  dit  d'ailleurs  :  «  Et  ne  voudrions 
estre  de  ces  gavoches,  qui  boiront  après  un  ladre  ^  »  Boire 
après  un  ladre,  qui  l'eût  osé!  N'était-ce  pas  s'exposer  à  une 
contagion  certaine?  Aussi  voyons -nous  partout  ou  presque  ces 
malheureux  posséder  leurs  fontaines,  auxijuolles  s'attachent 
parfois  leur  nom.  C'est  le  cas  de  la  fontaine  des  Gavais  ou 
Gavachs  (commune  de  Cadouin,  Dordogne). 

Lorsque,  avec  le  xvi-  siècle,  la  lèpre  commença  à  dispa- 
raître, les  lépreux  et  les  cagots  se  livraient  outre  au  métier 
de  mendiant,  à  des  professions  que  les  besoins  locaux  leur 

1.  On  est  en  droit  de  se  demander  si  la  formation  du  mot  gavache  n'a 
pas  été  sollicitée  un  peu  par  l'existence  d'un  mot  qui  était  son  contemporain; 
nous  voulons  dire  panache  ou  garnache.  Souvent  au  moyen  âge  on  rencontre 
de  ces  rapprochements.  Nous  ne  citerons  que  cagot  (lépreux)  et  cagoule  (vêle- 
ment que  portaient  les  lépreux  et  qui  permettait  de  dissimuler  la  face  : 
d'où  cagot.  hypocrite).  Si  nous  citons  le  fait,  c'est  que  la  ganache  était  une  pièce 
de  vêtement  propre  aux  lépreux,  et  que  diverses  maladreries  ont  porté  ce 
nom.  Nous  sommes  d'autant  plus  porté  à  croire  que  ces  deux  mots  ont  été 
parfois  confondus  que,  dans  le  langage  populaire  moderne,  ganache  et 
gavache  signifient  tous  deux  un  mauvais  garnement. 

2.  Voir  plus  haut  la  citation  faite  par  cet  auteur. 

3.  Les  voyages  et  otîservations  du  sieur  de  la  BouUaye-le-Gouz,  Paris, 
Fr.  Clousier,  M.J)C.L\l\l,  p.  (UO. 

4.  Cholières,  Les  Neuf  malinées...,  éd.  Lacroix,  p.  232. 


LES  GAVAGHES  29^ 

suggéraient.  Presque  tous  étaient  charpentiers',  d'autres 
étaient  tonneliers-,  vanniers,  cordiers,  laboureurs;  il  y  eut 
même  des  meuniers.  A  Capbreton  ils  travaillaient  aux  sables 
et  étaient  commissionnaires.  Ce  dernier  métier  semble  avoir 
été  celui  {\u  gavacJi  cité  dans  un  compte  de  Jehan  de  Larrugan, 
jurât  et  receveur  des  deniers  communs  de  Capbreton  en 
l'an  4600  (conservé  aux  archives  de  cette  ville)  ^ 

Item,  le  27  dudict  mois  ay  baillé  au  Gavachz  pour  porter  une 
lettre  au  sieur  Miqueau  de  Pontelz,  afin  de  la  fere  tenir  à  M.  de  la 
Courtiade  notre  procureur,  dix  soulz  pour  ce 10  s. 

Item,  le  premier  juin  ay  payé  au  Gavacli  pour  porter  une  jarre 
dausitonnes,  ou  bien  olives,  à  Saint-Jours,  afin  de  la  fere  tenir  à 
M.  Ravel,  cinq  soulz  pour  ce o  s. 

Un  fait  encore  :  on  sait  que  les  cof/ots  devaient  être  chaussés 
pour  traverser  les  villages;  cet  usage  a  donné,  croyons-nous, 
naissance  par  analogie  à  la  dénomination  de  gabacho,  indi- 
quant en  Espagne  les  pigeons  chaussés  quand  ils  le  sont  plus 
qu'à  l'ordinaire. 

Gamachie  enfin  est  le  nom  d'un  cagot  fameux,  dont  l'exis- 
tence a  été  souvent  mise  en  doute,  mais  qui  en  vérité  a  existé, 
ainsi  qu'on  le  peut  voir  dans  notre  chapitre  topographique  où 
nous  avons  consacré  quelques  pages  à  ce  sujet  (au  moi  SaiiUe- 
Suzanne.  B.-P.).  Son  nom  est  certaineme'ntla  marque  de  son 
origine,  il  est  équivalent  à  ces  noms  de  famille,  Chrestiaa, 
Capot,  qui  ne  sont  point  rares  chez  les  cagots;  aussi  ne 
croyons-nous  pas  très  nécessaire  de  chercher  un  hameau 
au(|uel  le  cagot  de  Sainte-Suzanne  aurait  emprunté  son 
nom  '. 


1.  C'était  le  seul  métier  que  pouvaient  jadis  exercer  les  lépreux. 

2.  A  Crouzeilles,  par  exeini)le,  qui  est  un  lieu  oii  on  fait  grand  commerce  de 
vins  (canton  de  Lambeye,  IJasses- Pyrénées). 

.3.  Cité  sur  l'original  par  Fr.  Michel,  Histoire  des  Races  lyiaitdiles,  t.  1, 
|).  .'ii6.  Le  lecteur  lira  dans  cet  ouvrage  quelques  pages  admirablement  docu- 
mentées des(juelles  nous  avons  emprunté  jilusieurs  citations.  Fr.  iMichel 
sou|)çonnait  aussi  que  r/a/feta  et  fjavaches  étaient  comparables,  mais  il  nous 
est  absolument  impossible  de  le  suivre  dans  ses  idées  philologiques  et  ethno- 
l()gi(|ues. 

4.  Nous  croyons  cependant  devoir  rappeler  qu'il  existe  plusieurs  lieux 
dans  les  lîasses-Pyrénées  et  le  Gers  qui  portent  ce  nom  ou  d'autres  très, 
apjirochants. 


■300  PHILOLOGIE 


Capot.  —  Le  li  de  cabot  donna  un  7Nlès  la  fin  du  xiv*  siè- 
cle. Guillaume  des  Innocents' (1595),  Paré-,  Bouchet,  Botero- 
Benese^  (1599),  emploient  tous  capot  et  cappot.  Avant  eux, 
Charles  VI,  dans  une  lettre  patente  du  1  mars  1401*,  avait 
écrit  capot,  et  dans  une  lettre  de  rémission  de  1461  citée  par 
Du  Gange,  on  lit  :  «  In  dicto  conflitu  et  rixa,  unus  castranus 
seu  capolus  dicti  de  Fontaralhac,  volens  interfîcere  Johannem 

spurium  de  Andouins  cum  quadamgibelina »  Le  vuoicapin 

ne  fut  guère  employé  que  dans  des  régions  très  limitées  de 
la  Bigorre. 

On  disait  cappoterie  pour  lèpre  ^. 

Le  mot  capot  se  rencontre  très  fréquemment  dans  les  docu- 
ments. 

Au  milieu  du  xix°  siècle,  Fr.  Michel*,  en  parcourant  la 
région  pyrénéenne,  dit  qu'il  a  retrouvé  ces  mots  en  quelques 
lieux.  Nous  voulons  les  indiquer  ici.  Pour  plus  de  clarté 
nous  citerons  les  arrondissements  et  les  cantons  où  ils  exis- 
taient au  moins  à  l'état  de  souvenir  en  18 il. 

.    '   Arrondissement    de    Saint- Gaudens    (sauf 
Haute-Garonne '       cantons  de  Saint-Gaudens  et  d'Aurignac, 

'       où  l'on  dit  capins). 
Hautes-Pyrénées.    .    .    .       Canton  de  Castelnau-Magnoac. 
Basses-Pyrénées.    .    .    .       Arrondissement  de  Pau. 

f  Arrondissement  de  Condom. 

V  Cantons  d'Aigiian  et  Plaisance. 
Gers <  Arrondissement    d'Auch,   sauf  cantons  de 

/      Gimont  et  Saramon. 

[  Canton  de  Fleurance. 
Lot-et-Garonne Cantons  de  Casteljaloux,  Lavardac  et  ÎS'érac. 


1.  G.  des  Innocents,  Exmnen  des  élephantiques  on  lépreux,  chap.  vu,  p.  i7, 
et  chap.  XI,  p.  85-86. 

2.  A.  Paré,  éd.  de  Paris,  1607,  p.  744. 

3.  Lp  Relationi  iiniversali...,  pars  I,  p.  21. 

4.  Ordonnances  des  rois  de  la  3°  race. 

5.  En    143'.t,  ce   mot    fut   employé  dans  une   ordonnance  du   Dauphin  de 
passage  à  Toulouse.  Citée  par  Vaissette,  llist.  du  Languedoc,  t.  IV,  p.  492. 

6.  Michel,  t.  I,  chap.  L 


LES  MOTS  CAPOT  ET  CAFARD  301' 

{  Cantons  de  Roquefort,  Villeneuve,  Mont-de- 

Landes <      Marsan,  Grenade-sur-l'Adour,  Saint-Sever 

(      et  Dax'.  ■ 


Cafard.  —  Le  mot  cafard  ne  dérive  pas,  comme  on  pourrait 
le  croire  au  premier  abord,  de  caff'o.  Ce  mot  date  du  xv"  siècle, 
et  a  porté  dès  le  début  le  sens  d'hypocrite  en  matière  de 
religion;  c'était  à  l'époque  même  où  le  mot  c«(/o^ commençait 
à  porter  ce  sens. 

Beaucoup  d'auteurs  ont  pensé  que  cagot  (faux  dévot)  venait 
du  vêtement  ou  cagoule  que  portaient  les  pénitents.  Mais  cela 
tient  à  un  simple  rapprochement  de  mots  que  Rabelais  et 
surtout  son  commentateur  Le  Duchat  se  sont  plu  à  faire-.  Il 
suffira  de  se  souvenir  que  ce  mot  exprimait  la  haine,  le  mépris 


1.  Fr.  Bosquet  (Innocenta  Terlii  Pont.  Ma.r.  Nofœ  ad  Epist.  L.,  p.  35-36i 
croit  que  capot  vient  du  latin  capus,  épervier,  à  cause  des  vols  qu'ils  coni- 
mettaienl.  —  Pechon  de  Uuby  {Le  Jargon  ou  le  langage  de  l'argot  réformé,. 
Paris,  1628,  p.  7o)  décrit  les  capons  comme  des  voleurs. 

I^ullet  y  voit  un  dérivé  du  mot  celtique  cap,  <•  qui  a  dû  probablemtînt 
exister  avec  le  sens  de  couper  ». 

Raoul  Rosières  ferait  dériver  capot  de  capax,  grosse  tète  (Dict.  Lang.  fr. 
de  iahbé  Sauvages). 

Ce  mol,  dit  FI.  de  Rœmond,  est  une  altération  de  Cagot  qui  vient  de 
caas-r/oth.s.  —  Le  Duchat,  comme  pour  le  mot  cagot  soutient  l'origine  latine 
capes.  C'est  à  cette  opinion  cjue  semble  se  ranger  De  Rochas  :  ce  mot,  cHt-ii. 
«  ne  viendrait-il  pas  plutôt  du  nom  de  la  casaque  ou  capuchon  qu'on  donnait 
aux  lépreux  et  (|u"on  appelait  cape  ou  capat?  » 

Plusieurs  auteurs  y  voient  le  mol  capon  ou  châtré,  en  particulier  Fr.  Michel 
qui  en  donne  l'explication  suivante  :  -  Ils  (les  (fagots)  furent  originairement 
nommés  Crestals,  crélés,  mot  qui  mal  compris  se  changea  de  bonne  heure 
en  Crestias,  dans  le  Béarn  et  la  Guienne.  Il  paraît  que  dans  le  Languedoc, 
une  partie  du  pays  basque  et  dans  les  Landes,  il  se  maintint  plus  longtemps 
sous  sa  forme  première,  bien  que  le  sens  en  fût  perdu.  Ce  sens  naturelle- 
ment était  fort  restreint,  et  ne  s'appliquait  guère  qif'aux  Cagols.  il  dut 
nécessairement  se  perdre,  surtout  à  répo(iue  oii  les  règlements  rendus  conire 
ces  malheureux  tombèrent  pour  la  première  fois  en  désuétude.  Le  mot 
néanmoins  resta  et  quand  on  voulut  rendre  compte  de  sa  valeur  on  ne 
trouva  qui'  c/uilré,  qui  dès  le  xiv"  siècle  se  disait  cresial  en  gascon.  C'est,  à 
n'en  jias  douter,  à  cette  interprétation  que  la  tradition  qui  fait  descendre  les 
Cagols  des  Juifs  doit  son  origine.  » 

Cette  o|iiniou  n'est  basée  sur  aucune  jireuve  ilc  valeur  (Michel,  p.  28.!), 
t.  I). 

2.  Œuvre  de  M"  F.  Rabelais.  l'A.  1741,  par  Le  Duchat,  in-i,  t.  l,  p.  3,  et 
t.  H,  p.  10,  note  40;  et  Dictionnaire  étym.  de  la  langue  française,  par  Le 
Duchat,  \l^i). 


302  PHILOLOGIE 

et  la  méfiance  pour  comprendre  qu'il  fut  appli<|ué  aux  hommes 
d'une  religiosité  affectée.  Le  mot  cafard  avait  le  même  sens. 
C'est  ainsi  que  les  (ienevois,  qui  étaient  des  Réformés, 
rcmplovaientpour  dénigrer  Tlionncur  de  la  prêtrise  (Garasse). 

Ce  mot  dérive  probablement  de  capnl  par  aspiration  du  P 
qui  donna  PIL  puis  F.  C'est  ainsi  que  Habolais  emploie  Tor- 
thog-raphe  caphard,  et  Garasse  [Reclierclies  des  Itecli.,  p.  78) 
écrit  caphart.  Marot,  dans  son  glossaire,  met  cajfard. 

Cette  sorte  de  mutation  est  assez  peu  fréquente  en  français. 
En  gallois  elle  se  rencontrait  souvent.  C'est  ainsi  que  : 
Fenestre  est  venu  de  Penestre,  Fin  de  Pin  =  Fontaine'. 


Gahet,  cahet.  —  Partout  où  Ion  employait  (jalfet.  on  dit  à 
partir  du  xvi"  siècle  cahet  et  (jahet;  ces  deux  mots  dérivent 
du  premier.  De  même  ipiffel,  gaffe,  donna  le  verbe  gahar, 
accrocher.  Cette  transformation  de  VF  en  //  est  assez  fréquente 
dans  l'ancienne  langue  béarnaise  (hoeht  pour  foeht,  de  focus, 
foyer;  hijo  de  filius,  fils).  Elle  est  plus  fréquente  encore  en 
espagnol  (harina  pour  farina,  etc.). 

On  pourrait  objecter  que  caliet  vient  du  celto-breton,  car  : 
l°C«e/i  s'employait  dans  laCornouaille;  2"  la  mutation  du  6^  en 
//  n'est  [)as  rare  dans  les  langues  indo-européennes  et  romanes 
en  particulier;  3"  le  G  et  le  6',  entre  deux  voyelles,  ont  souvent 
donné  un  J'ou  un  /.  Cajjet  viendrait  ainsi  de  cagol  eicaliel  de 
cayel.  Mais  ces  arguments  n'ont  aucune  valeur,  car  ils  ne 
tiennent  pas  compte  des  faits  acquis  par  la  connaissance  de 

1.  Les  étymologistes  ont  au  sujet  de  ce  mol  émis  les  opinions  les  plus 
diverses.  Nicod  {TkreSor  de  la  langue  françoijse.  A  Paris,  chez  David  Douceur, 
M.DC.vi,  in-f°,  p.  100,  col.  2)  croit  qu'il  vient  de  l'hébreu  capital,  couvrir; 
Borel,  de  y.a/.a^apa,  malalexere,  ou  du  turc  cafar,  renégat. 

Le  Duchat,  comme  pour  le  mot  cagot,  le  dérive  do  cape,  manteau  avec 
capuchon.  Ménage,  en  son  Dictionnaire  de  Trévoux,  le  rapporte  à  l'arabe 
cafare,  et  au  turc  cafar.  Fr.  Miciiol,  défendant  à  co  sujet  la  thèse  qui  lui  est 
chère,  croit  que,  descendants  d'hércHiques,  les  cagots  allaient  à  l'église  par 
manière  d'acquit  et  se  livraient  en  public  aux  pratiques  du  catholicisme  le 
l)lus  orthodoxe.  Voilà  pourquoi,  dit-il.  les  mots  cagots  et  cafards  ont  été  pris 
dans  le  sens  d'hypocrite  et  de  faux  dévot.  Puis  cet  auteur  rappelle  qu'il 
croit  ces  mois  dérivés  de  can,  ca,  chien,  et  de  ffolh.  Celle  opinion  n'est  pas 
admissible,  elle  a  été  d'ailleurs  combattue  savamment  par  De  Rochas. 


LES   MOTS   GAHET   ET   CAHET  303 

riiistoire.  En  effet,  Tunique  titre,  oîi  le  mot  caijet  est  employé, 
émane  de  Bordeaux,  et  parle  de  la  communauté  des  cayets. 
connue  depuis  longtemps  sous  le  nom  de  cahets  ou  gahels.  L' F 
viendrait  ici  de  la  prononciation  mouillée  de  H. 

Plusieurs  lieux  s'appelaient  les  r/affets  ou  les  gahels.  Les 
yaffets  de  Bordeaux  devinrent  les  gahels  de  Bordeaux,  même 
dès  le  début  du  xiv"  siècle. 

Enfin,  un  autre  fait  montre,  d'une  façon  certaine,  que 
gahel  vient  de  gaffet  :  on  disait  jadis  ga/fel  et  gaff'ol,  proba- 
blement aussi  ca/fèt  et  caffol,  d'où  sont  dérivés  gavet  eigavot, 
gabel  et  gahot;  on  disait  de  même  cahel  et  cahot,  gahet  et 
même  gahol. 

Le  mot  cahol  semble  avoir  été  fort  peu  dit  au  début  du 
xvn"  siècle.  Il  est  cité  par  Just  Zinzerlind  (1616  :  «  Nec 
abludit  valde  nomen  cahets,  cahots  ».  Il  existe  aussi  dans 
quelques  éditions  d'Amhroise  Paré. 

Cahel  a  été  plus  fréquemment  employé,  il  se  lit  dans  un 
grand  nombre  de  documents. 

Le  mot  cahue,  qui  paraît  avoir  même  origine  que  cahet,  est 
indiqué  par  Yan^uasy  Miranda  '.  Ce  terme  aurait  été  usité  en 
Haute-Navarre  au  xv"  siècle  -. 

Caeh,  lépreux,  appartenait  au  dialecte  Comique. 

Le  terme  gahel  fut  employé  en  Guyenne  et  en  Gascogne.  Il 
existait  avec  l'orthographe  gahed  en  J300,  date  oîi  nous  le 
trouvons  dans  le  testament  de  Pierre  Amanieu^  Jean  Darnal  * 
écrit  gahet  comme  existant  en  1555.  Ce  nom  resta  à  plusieurs 
localités '.  Il  fut  très  usité  dans  toute  la  région  bordelaise;  il 
n'a  pas  tout  à  fait  disparu  de  nos  jours. 

1.  Addiciones  ni  diccionario  de  Antiquidades  de  Navarra. 

•2.  Cahue  serait  venu  de  cafj'et  ou  café  (celle  dernière  orlhograplie  esl  à 
caffet  ce  que  gnfo  est  à  ç/affol).  delà  ne  doit  pas  nous  étonner,  d'autant  plus 
que  nous  retrouvons  un  fait  semblable  chez  nous.  Par  suite  d'une  pronon- 
ciation locale,  on  disait,  en  certaines  régions  de  France,  le  calmé  pour  le 
café,  la  boisson  si  estimée.  En  1634,  Du  Loir  écrivait  en  elTet  :  •<  Il  nous  fit 
boire  du  caliué  ».  Cf.  art.  Cahiié  du  Dictionnaire  de  Trévoux. 

3.  1».  J.  N"  33. 

4.  Supplément  des  Chroniques  de  la  noble  Ville  et  Cité  de  liourdeaus.  Bour- 
deaus.  .1.  Milanr/es,  M.DC.XX.,  in-i,    f"   iO. 

0.  Baureiii  dans  ses  Variétés  Bordelaises  (1"84)  nous  apprend  que  dans  les 
anciens  titres  concernant  l'hôpital  de  Saint-Jean  de  Grayan,  il  est  fait  men- 
tion d'un  ténement  appelé  aiij-  Gahets.  Il  cite,  parmi  les  principaux  villages 
de  la  paroisse   de  Saint-Pierre  de   Vansac,    le    village  appelé    les   Gahels; 


30i  PHILOLOGIE 

Le  mot  fjaJiet,  outre  qu'il  signifiait  lépreux',  portait  aussi 
le  sens  de  galeux  -. 

Gahefli  se  trouve  dans  G.  Bouchet. 

Le  mot  gaclief  est  probablement  venu  de  gahet;  il  fut  à 
peine  usité  ^ 

Galiect,a.u  \\\uv\e\f/ahectz,  se  rencontre  dans  une  ordonnance 
des  jurais  de  Bordeaux  (1573)  :  «  Item,  est  establyet  ordonné 
quedoresnavant  nulchestien  ne  chrestienneappelezgahectz*.  » 

On  disait  ga/ieigts  à  Bugnen,  canton  de  Navarrenx^ 

«  Lous  Gahécs  de  Laurède  »  est  le  surnom  que  les  habitants 
des  lieux  voisins  ont  donné  aux  cagots  de  Laurède,  peut-être 
même  aux  habitants  de  Laurède,  car  il  y  avait  dans  ce  village 
beaucoup  de  cagots.  M.  Foix,  curé  de  Laurède,  qui  nous 
rapportait  ce  mot,  nous  dit  aussi  avoir  recueilli,  d'une 
vieille  femme,  la  tradition  suivante  :  «  A  Laurède  y  a  pa 
qu'un  cartié  de  galiécs,  lou  de  Labenne  :  qu'abén  un  bénitié 
à  part.  » 

Gahe'ig  se  lit  dans  une  chanson  landaise  que  Fr.  Michel  a 
publiée  '\ 

Galiiz,  accolé  aux  mots  ladres  et  capots,  est  par  deux  fois 
employé  dans  un  arrêt  du  Parlement  de  Toulouse  du  30  juil- 
let 1700. 

Lou  Gaheraou  est  le  nom  d'un  village  de  gahets  dans  le 
canton  de  Lignan. 

Quelques  lieux  s'appellent  Le  Gaët  ' . 

Le  mot  ijahot  a-t-il  existé  en  France?  Peut-être,  mais  nous 


suivant  un  titre  du  11  novembre  1562,  il  existait  un  lieu,  dans  Mérignac, 
appelé  au  Gahet;  idem  pour  la  paroisse  de  Saint-Vincent  de  Ganejan,  d'après 
un  litre  du  14  mars  1488. 

i.  On  disait,  par  exemple.  indilTéremment,  Saint-Nicolas  des  Gahets,  ou 
des  Lépreux. 

2.  Galeux  était,  à  vrai  dire,  un  synonyme  de  puant,  sale  et  ladre,  comme 
le  mot  qafo.  La  gale  et  la  lèpre  furent  longtemps  confondues,  ainsi  d'ailleurs 
que  plusieurs  maladies  de  peau,  et  la  syphilis. 

3.  Ce  mot  est  peut-être  venu  de  Gakou;  mais  cette  hypothèse  est,  il  faut 
l'avouer,  peu  probable. 

4.  Registres  delà  jurade  de  Bordeaux,  conservés  à  l'Hôtel  de  Ville.  Collec- 
tion l.o73,  fol.  6. 

3.  Fr.  Michel  (loc.  cit.).  t.  II,  p.  134. 

6.  Fr.  .Michel,  t.  I,  p.  138. 

7.  Le  feu  ilu  Gaël.  Le  chenal  du  Gaët,  petit  bassin  en  aval  de  Pauillac. 
On  disait  autrefois  le  chenal  du  Gahet. 


LE  MOT  CAGOT  305 

n'en  connaissons  pas  d'exemple.  En  revanche,  il  s'employait 
en  Espagne  dès  le  xuf  siècle,  au  sens  de  lépreux. 
«  Paroseme  en  el  sendero  la  gaha  roin  heda  '.  » 
Les  opinions  des   auteurs,   quant   à  l'étymolog-ie  du  mot 
gahet,  sont  tout  particulièrement  faibles-. 


Cagot.  —  L'origine  du  mot  carjot  est  assez  délicate  à  établir. 
Ce  mot  vient-il  de  caffot  ou  de  cncodl  S'il  était  né  en  Bretagne, 
ainsi  qu'il  semble  à  prime  abord,  comment  se  fait-il  qu'il  se 
rencontre  presque  exclusivement  dans  les  Pyrénées? 

Un  passage  de  Yanguas  y  Miranda,  où  les  mots  cahues  et 
cafjues  sont  rapprochés,  fait  penser  à  la  mutation  de  \H  très 
aspiré  en  G.  Ce  même  passage  assigne  au  mot  car/ues  une 
origine  au  xv'  siècle. 

Les  autres  documents  qui  nous  permettent  d'établir  ou  de 
contrôler  l'époque  d'apparition  du  mot  caf/o(  ne  laissent  pas 
supposer  un  seul  moment  que  ce  mot  ait  pu  venir  de  cahel. 
Gagnes  et  cagot  sont  parents  éloignés. 

En  réalité  cagot  vient  du  cacot  breton.  En  effet,  avant 
l'apparition  du  mot  cagot,  nous  trouvons  quelques  termes  qui 
ont  avec  lui  des  ressemblances  frappantes,  ce  sont  :  cageois  et 
cagou,  connus  dans  le  Midi  comme  dans  le  Nord  de  la  France, 
et  qui  dérivent  indubitablement  de  cacoux.  Nous  connaissons 

1.  Pocsias  del  Arcliipiesle  de  liila,  copia  935  {Tollecci  ou  de  Poesias  casle- 
llanas  anteriores  al  sif/lo  XV,...  par  1).  T.  A.  Sanchez...  T.  IV.  .Madrid  :  Ant. 
de  Sancha.  M.DCC.XG,'  in-8,  p.  151). 

2.  FI.  de  llœmond  croit  qu'il  s'agit  d'une  secte  d'hérétiques  qui  vivait  au 
vi'^  siècle  :  <■  On  les  appelle  aussi  Gahets  :  peut-être  sont-ce  de  ceste  race 
(riiéréli(|ues  dont  parle  nostre  Empereur  Justinian,  au  tiltre  de  herelicix, 
qu'il  appelle  Gazaros.  ■•  (UAnticliri.-(,  chap.  xli.  p.  r)69.) 

Venuti  fait  appel  a.  l'allemand  (?)  ou  au  celle. 

Baureiii  veut  que  dahet  vienne  de  (iahar  (Gascogne),  qui  signifie 
s'attraper,  s'accrocher,  sans  doute  parce  que  les  Gahels  étaient  atteints 
d'une  maladie  qui  se  communiquait  aisément.  (Variéte's  Bordelaises,  t.  I, 
p.  25S,  et  t.  IV,  p.  16.) 

Fr.  Michel  voit  ilatis  Ga/fo,  (ia/fel  et  Ga/iel,  une  •■  contraction  de 
Gavacho,  terme  d'injure  dont  on  se  sert  en  Espagne  à  l'égard  des  Français  •; 
c'est  .  évidemment  une  altération  du  Gabali,  peuple  de  montagnards  dont 
une  ville  portait  du  temps  de  Savara  le  nom  de  Ghave  ■>. 

Cet  auteur  va  même  jusqu'à  croire  que  le  mot  espagnol  gafo,  qui  veut  dire 
lépreux,  vient  de  ce  mot  Gavacho  (loc.  cit.,  t.  I,  p.  341). 

Kav.  20 


306  IMllLOLOdlE 

aussi  une  léproserie  de  l'Indre  qui  s'est  successivement 
appelée  Les  Cagols  et  Les  Cacots.  Hemarquons  encore  que 
le  mot  cagot  n'était  pas  populaire  en  Béarn  aux  xvi'^  et 
xvii^  siècles,  et  qu'à  l'époque  où  il  apparut  dans  le  Midi,  c'est- 
à-dire  au  xvi"  siècle,  il  n'était  employé  que  dans  les  pièces  offi- 
cielles émanées  de  la  Cour  de  Paris  (sénéchaussée  de  Tou- 
louse), ou  de  celle  de  Béarn,  en  rapports  constants  avec 
Paris  et  la  Bretagne.  Notons  encore  qu'aux  xvT  et  xvu'  siècles, 
tandis  que  les  mots  dérivés  de  f/(f/fe(  n'étaient  j.'uère  en  usage 
que  dans  le  Sud-Ouest,  cagot  se  disait  en  Bretagne,  Anjou, 
Poitou,  Berry,  aussi  bien  qu'en  Languedoc.  Tous  ces  faits 
sont  propres  à  faire  penser  que  le  mot  cagot  ne  vient  pas  de 
gaffot.  Si  au  contraire  il  venait  de  cacot,  son  introduction  en 
Béarn  par  l'intermédiaire  de  la  classe  dirigeante,  alors  en 
rapports  étroits  avec  la  Bretagne,  et  dans  tous  les  cas  bien 
à  même  d'importer  un  mot  assez  usité  partout  ailleurs,  n'a 
rien  qui  paraisse  invraisemblable.  Ceci  expliquerait  encore 
le  mode  de  diffusion  du  mot  qui  se  répandit  en  Béarn  autour 
des  capitales,  et  se  trouva  en  fin  de  compte  entouré  d'une 
zone  ininterrompue  où  les  dénominations  dérivées  de  gaffot 
se  sont  conservées  jusqu'à  nos  jours. 

On  pourrait  nous  objecter  ceci  :  Les  mots  capot  et  cagot 
furent  simultanément  employés  en  Poitou  au  dire  de  G.  Bou- 
chet,  ainsi  qu'en  Languedoc;  ces  deux  mots,  cités  côte  à 
côte  par  plusieurs  auteurs,  ne  dériveraient-ils  point  l'un  de 
l'autre?  Non.  Capot  est  certainement  originaire  du  bassin  de 
la  Gironde.  Il  a  pu  s'étaler  un  peu  au  nord  de  cette  région, 
mais  il  ne  l'a  fait  que  très  incidemment  et  n'a  laissé  aucune 
trace  en  dehors  des  pays  immédiatement  voisins  de  ceux  où 
il  se  rencontrait  encore  il  y  a  moins  d'un  siècle.  Il  n'en  est  pas 
de  même  du  mot  cagot.  D'ailleurs  il  est  difficile  de  faire 
dériver  un  G  d'un  P  au  xvi'  siècle.  La  similitude  de  conso- 
nance de  ces  deux  mots  explique  assez  le  rapprochement  que 
les  auteurs  ont  fait,  mais  les  considérations  ci-dessus  doivent 
suffire  à  nous  interdire  de  les  imiter. 

Cagot  est-il  donc  venu  de  cacott  A  cela  pas  d'objection  philo- 
logique possible.  La  transformation  du  ('  en  G  est  des  plus 
fréquentes  non  seulement  en  France  mais  encore  dans  presque 


LE  MOT   GAGOT  307 

toutes  les  langues;  elle  se  comprend  d'autant  mieux  quand  on 
se  souvient  que  les  Romains  ignoraient  la  lettre  G  avant  la 
première  guerre  punique,  et  que  c'est  à  Carvilius,  au  dire  de 
Terentius  Scaurius,  que  l'on  doit  la  distinction  de  ces  deux 
lettres.  Dans  nos  vieux  patois,  les  exemples  de  cette  mutation 
aliondent,  autant  que  dans  le  peu  que  l'on  sait  des  dialectes 
populaires  de  l'ancienne  France. 

Cac  a  donc  pu  donner  carj,  r/ac  et  gag. 

Cette  proposition  est  entièrement  vérifiée  avec  les  mots  que 
nous  étudions  ici,  car  cacot  dans  le  sens  de  lépreux  a  donné 
cagot,  gakou  et  gagot. 

Cagot,  dès  la  fin  du  xv"  siècle,  est  connu  dans  la  région  pyré- 
néenne; il  n'est  presque  pas  d'actes,  surtout  en  Béarn,  où  ce 
mot  ne  fût,  à  l'exclusion  de  tous  autres,  usité  à  partir  du 
xvi*'  siècle. 

On  écrivit  aussi  Cngunt  dans  un  censier  de  1569  ',  ainsi  que 
dans  une  requête  des  villes  de  Sainte-Marie  d'Oloron,  de 
Monein  et  autres  qui  fut  présentée  aux  Etats  de  Béarn  (1610)  : 
«  Que,  combien  que  per  los  quoate  et  cincq  arligles  deu  For, 
rub.  De  Quallitaz  de  Persones,  sie  deffendut  aus  Caguotz 
de  conversar,  etc.  ».  Il  en  est  de  même  dans  un  extrait  de 
procédure  concernant  les  fiefs  dus  au  roi  (29  août  1621) 
«...  Marie  de  Puxeu,  Caguotte,  a  déclaré  que  sa  maison  est 
bâtie  en  la  terre  de  l'abbé  de  Lésons » 

L'orthographe  Quagotz  se  trouve  dans  les  registres  de  la 
commune  de  Biarritz  :  il  s'agit  d'une  plainte  en  justice  datée 
de  1718.  «  Le  sieur  Labat,  jurât,  leur  a  présenté  que  le 
nommé  Estienne  Arnaud,  munier,  de  la  rase  des  Golz, 
Qu/igolz » 

Quaguol  se  rencontre  dans  un  titre  de  l'an  15.38-.  C'est  avec 
le  censier  de  159"  la  pièce  la  plus  ancienne  où  ce  mot  ait  été 
employé. 

L'orthographe  cagot  se  rencontre  pour  la  première  fois 
ilans  une  ordonnance  pour  le  pavs  de  Cizc  datée  de  1579'. 

Le  mot  d'argot  cagoux  qui  désignait  des  voleurs  est  à  ratta- 

1.  F.  J.  N"  lo;. 

2.  Arch.  des  Busses-Pvr.  B  658,  f"  349. 
A.  P.  J.  N"  113. 


308  PHILOLOGIE 

cher  aux  précédents.  Il  en  est  de  même  de  ccif/ou,  avare*. 
D'ailleurs  l'avare  qui  ne  veut  hanter  personne  et  se  cache, 
n'a-t-il  pas  été  a|)pelé  ladre,  donnant  ainsi  une  preuve  de  plus 
de  l'assimilation  qu'il  faut  faire  des  caiïots  aux  ladres. 

Le  mot  cagues  s'employait,  au  dire  de  Yanguas  y  Miranda, 
avant  l'an  i421,  dans  les  montagnes  de  la  Haute-Navarre.  Il 
paraît  être  dérivé  de  ca/ntes,  donc  de  cafj'ot.  Cagoto  en  langue 
romane  désig^nait  des  peujdades  des  montagnes  de  Béarn 
(Mistral)  -;  il  y  a  lieu  de  croire  qu'il  s'agit  des  cagots.  Cagoutin 
est  un  diminutif  que  l'on  rencontre  dans  des  chansons  poj)u- 
laires  de  Béarn;  en  béarnais  on  dit  cagoutou.  On  disait  encore 
la  cagoutaille,  la  cagouiille  pour  désigner  les  cagots. 

Cangot  est  une  orthographe  vicieuse  employée  par  Guil- 
laume des  Innocents  (159;)  ".  Elle  est  rex|)ression  d'une 
|)rononciation  locale,  ou  la  traduction  d'une  opinion  populaire 
qui  voyait  dans  le  cagot  un  chien  de  Goth,  canis  got/nis.  Il  en 
est  de  même  du  mot  cassigolhi,  traduction  latine  faite  par 
G.  Botero-Benese  *  et  inspirée  par  une  fausse  étymologie. 

Mahé  (1825),  dans  ses  Essais  sur  les  antiquités  du  Morbihan, 
parle  des  cagous.  Enfin  cagouen  en  Provence  signifiait  lépreux  ; 
il  faisait  au  féminin,  cagouina. 

Le  mot  gakou  est  employé  au  féminin  :  Ar  gakouzez, 
comme  titre  à  la  chanson  bretonne  du  xv*  siècle,  publiée  par 
Hersart  de  la  Villemarqué,  que  nous  avons  citée  plus  haut. 

Enfin  le  mot  gagotes  n'a  guère  été  employé  que  par  Zama- 
cola  dans  son  Historia  de  las  Saciones  Bascas  (1818)  ^ 

1.  On  a  souvent  voulu  rapprocher  de  ceif/ou,  le  mot  carpiavcl.  Ce  dernier 
vient  certainement  de  canis,  chien:  il  n'a  donc  rien  à  voir  dans  la  question. 

2.  Diclionnaire  provemal. 

3.  G.  des  Innocents,  Examen  des  éléphant iques  ou  lépreux.  Lvon,  Siniljivn, 
M.D.XCV,  in-8. 

4.  Le  Relationi  universali.  Venise,  0.  Anr/eiieri.  M.D.XCIX,  in-4\  pars  I, 
p.  21. 

0.  Voici  les  théories  diverses  émises  sur  l'origine  du  mot  caç/ot.  On  peut 
les  diviser  en  cinq  groupes  : 

1°  Ce  mot  dérivii  du  mol  Goth;  2"  du  latin;  3"  du  grec;  4"  du  celte; 
5"  origines  diverses  plus  ou  moins  fanlaisistes. 

1"  L'opinion  qui  a  eu  le  plus  de  partisans  est  celle  que  Marca  avait 
donnée  :  "  Je  n'ai  rien  de  plus  vraisemblable  à  proposer,  sinon  qu'on  leur 
(aux  Cagots)  faisoit  ce  reproche,  pour  se  moquer  de  la  vanité  des  Sarasins, 
qui  ayans  surmonté  les  Espagnes,  metloicnt  entre  leurs  qualités,  celle  de 
vainqueur  des  Goths,  comme  faisoit  Alboacen  le  Roi  More  du  Conimbre  petit 
fils  de  Tarif  en  son   Édit,  qui  est  au  Monastère  de   Lorban  en   Portugal, 


LE  MOT  AGOT  309 

Agot.  —  Ce  mot  dérive  de  cagot,  par  chute  de  la  consonne 
initiale,  accident  fréquent  dans  toutes  les  lang-ues.  La  racine 
khakii  ou  cac  a  donné  par  ce  moyen  un  certain  nombre  de  mots, 

lequel  Édit  Sandoval  a  produit  en  ses  Noies  sur  Sampyrus.  On  prelemloit 
donc  leur  donner  le  tiltre  de  leur  vanterie,  en  les  qualifiant  Chiens  ou 
Chasseurs  des  Goths  par  une  significalion  active.  »  11  s'agirait  donc  de  la 
contraction  des  mots  Gaas-Goths.  C'est  aussi  l'opinion  de  Scaliger  i|ui  fait 
venir  Cagoth  de  Canis  Golhus  ',  c'est  celle  de  Millin,  Deville,  Du  Mège, 
et  Durrieu. 

Fr.  Michel  voyait  dans  les  cagots  des  émigrés  espagnols,  descendant  des 
Goths  établis  jadis  en  Septimanie,  et  que  l'on  appela,  parce  qu'ils  étaient 
détestés  et  avaient  trempé  dans  des  hérésies,  des  chiens  Goths,  Caas  Goths. 
C'était  l'opinion  contre  laquelle  P.  de  Marca  s'élevait  dès  le  xvu"  siècle.  Ce  fut 
celle  de  FI.  de  Rœmond  (lei.'î). 

2°  Peu  d'auteurs  ont  pensé  au  latin.  Il  n'y  a  guère  que  Jault  qui  croit 
cagot  venu  de  cacatus,  et  Ducat-  qui  fait  dériver  ce  mot  de  copes  = 
capuchon,  manteau. 

3°  Le  grec  compte  aussi  peu  de  partisans. 

Le  dictionnaire  de  Ménage  ^  croit  que  ce  mot  vient  de  y.ayafio;  ou  de 
caasgolhs. 

Th.  Nodier  écrit  :  «  Je  ne  suis  pas  trop  porté  a  chercher  des  étymologies 
grecques  aux  mois  qui  paraissent  anciennement  naturalisés  dans  notre 
langue;  mais  je  conçois  qu'à  une  époque  plus  voisine,  on  ail  substitué  au 
nom  de  caste  de  ces  malheureux  un  nom  grec  qui  consonnait  peut-être  avec 
lui.  Kay.o;  signifie  malus,  improbus,  ignobilis.  » 

4°  Le  celte.  Nous  avons  exposé,  au  commencement  de  ce  chapitre,  les 
théories  qui  entrent  dans  ce  groupe. 

0°  Voici  des  opinions  étranges  que  nous  ne  citerons  que  pour  mémoire.  Mis- 
tral ^  croit  que  cagot  vient  de  cap-covb,  qui  courbe  la  tète.  Zamacola  =>  pense  an 
mot  basque  Gankoles,  montagnard.  D.  L.  le  Pelletier  croit  que  ce  nom  est 
venu  de  cac  (breton),  petit  tonneau,  tandis  que  Yenuli  hésite  entre  une 
origine  celte  ou  allemande.  Laboulinière  dit  :  «  Le  plus  probable  est  qne 
cette  dénomination  de  Cagots  est  une  altération  des  anciennes  et  qu'elle  n'a 
été  employée,  comme  elles,  qu'en  signe  de  mépris.  Dans  la  Romagne  et  a 
Naples  on  appelle  du  nom  de  GalToni  les  gens  de  la  campagne  les  moins 
civilisés  et  les  plus  grossiers  *'.  ■>  Le  Duchal  dit  que  c'est  un  mot  métis  qui 
vient  de  l'allemand  Gotl,  Dieu,  ."  et  d'un  mot  tiré  de  quelqu'aulre  langue. 
Ainsi  on  peut  s'imaginer  que  ca  dans  Cagot  vient  de  cano,  je  chante,  les 
Cagots  chantant  Dieu,  c'est-à-dire  louant  Dieu  ou  afTeclant  de  le  louer  à 
tout  moment''  ».  Le  même  auteur  dit  ailleurs  que  Cagol  vient  de  Cahuet, 
sorte  de  cage  qui  avait  été  le  modèle  du  capuchon  des  Cagots. 

Pour  le  mot  C-igous,  D.  le  Pelletier  pense  qu'il  vient  de  gueusi'r,  demander 
l'aumône. 

Teuiet  «  ainsi  que  Michelet'*  ne  trouvent  pas  d'étymologie  à  leur  goût. 

1.  Prima  Scaligerana,  nusquam  antehac  édita  cuni  prefatione.    —    T.  F  abri...  Gronings- 
apud  l'etrum  Smithxum,  M.DC.LXIX,  in-12,  p.  -1. 
'2.  Ducaliana,    p.   l'24-125. 

3.  Dirt.  Elyinol.  de  la  lanyue  française,  par  Ménage.  —  MDCCL. 

4.  Dicl.  provençal. 

5.  Jlistoria  de  las  naciones   Bascas,  t.  HI,  p.  -ilS-^l-l. 

6.  Itinéraire,  t.    I,  p.  79. 

7.  Œuvre  do  M"^  P.  Rabelais,  ancien  prologue  du  IV«  livre,  t.  II,  p.  xii,  note  11. 

8.  Beoite  de  Paris,  t.  LVII,  p.  45-55. 

9.  Histoire  de  France,  1833,  p.  495-499. 


310  PHILOLOGIE 

dont  rintérêt  pour  nous  est  assez  g^rand  en  ceci  que  le  sens 
mauvais,  sale,  malade,  s'y  retrouve  constamment.  Gilons  par 
exemjde  :  Ack  (l)reton),  terme  enfantin  (|Mi  désigne  lout  ce 
qui  est  sale;  Ac/i-uf  (liasque),  terme  de  mépris;  Ac-otolar 
(catalan),  oppresser;  Ac-olir  pour  cacolir  (Berry),  déliiliter 
en  parlant  de  maladie;  Ache  (ang-lais),  mal,  soultrance, 
maladie;  Bour-acha  (1.  d'oc),  bourrache  (mauvaise  bourre); 
Brav-ache,  faux  brave'. 

La  première  syllabe  d'un  mot  à  réduplication  comme  ca-f/ot 
peut  tomber  aussi  tout  entière.  C'est  ainsi  que  cacolir  (l»er- 
richon),  être  débilité  par  la  maladie,  a  donné  ncotir  et  cotir, 
avec  le  même  sens.  De  même  carjot  a  donné  ariot  et  fjot- .  Cotte 
opinion  cependant  n'a  pas  été  admise  par  tout  le  monde, 
puisque  Zamacola  croit  que  arjot  est  venu  de  cafiol  par  aspi- 
ration du  C,  car  il  écrit  que  le  mot  liaf/o/es  se  rencontre  dans 
les  Fors  de  Biscaye;  malheureusement  rien  n'est  moins 
prouvé,  et  plus  improbable. 

Le  mot  (if/otes,  qui  est  le  pluriel  espagnol  du  mot  /if/o(,  fut 
employé  pour  la  première  fois  dans  une  requête  présentée 
par  ces  malheureux  au  pape  Léon  X  en  1514  :  «  Ces  agots 
ou  chrestiens  (car  c'est  ainsi  ([u'ils  se  nomment  dans 
cette  Requête)  disent  que  leurs  ayeux  avaient  fait  pro- 
fession  de  l'Hérésie    des   Albigeois »    (Venuti,    |).    128- 

129). 

Les  Basques,  chez  qui  l'article  se  met  après  le  mot,  à  la 
façon  d'un  suffixe  (langue  agglutinante),  disent  of/o/a,  le 
cagot;  ar/otac,  les  cagots. 

Aguotz  est  l'orthographe  la  plus  usitée  à  Capbreton,  au 
XVI*  siècle.  Enfin  quelques  auteurs,  dominés  par  des  considé- 
rations historiques  fausses,  écrivaient  af/o(h.  Les  mots  got, 


1.  Dans  diverses  langues,  ac  ou  ach  a  pu  donner  par  mutation  ou  mieux 
équivalence  og.  11  est  ainsi  vraisemblable,  et  cet  avis  a  déjà  été  émis  par 
divers  auteurs,  que  ,rgpr  (latin)  viendrait  d'un  mot  plus  ancien  .rcher  ou 
acher,  qui  est  certainement  dérivé  du  même  radical  péjoratif,  qui  devait 
donner  aux  Grecs  -/.ay.o;  et  aux  Celtes  liakod  et  gaffel.  11  y  aurait  donc  ainsi 
une  parenté  très  éloignée  entre  a-groles  et  agoles  dont  la  forme  est  si  com- 
parable. 

2.  Il  est  possible  toutefois  que  même  dans  les  cas  où  l'orthographe  got  a 
été  usitée,  le  mot  n'ait  été  pris  que  jiar  suite  d'une  opinion  erronée  qui 
voulait  voir  dans  les  cagots  des  descendants  des  Goths. 


LES  GASCÂROTS  311 

goth,  f/othi,  viennent  de  ce  qu'au  xvu''  siècle  on  les  croyait 
descendants  des  Goths^ 


Cascarot.  —  Les  cascaroles  ou  cascarofs,  que  l'on  a 
voulu  à  tort  confondre  avec  les  gitanes,  sont  aussi  des  caf/ots. 
Leur  identité  se  peut  établir  par  les  titres  d'archives,  aussi 
bien  que  par  la  discussion  pbilolog^ique. 

Les  deux  termes  qui  ont  précédé  le  mot  cascarot  sont 
cascabota  et  arcabot. 

La  permutation  des  consonnes  en  basque  semble,  dans  l'état 
actuel  de  la  science,  être  soumise  à  l'arbitraire,  et  ne  point 
s'ex|)liquer  comme  pour  la  plupart  des  autres  langues ^  C'est 
le  cas  des  mats  que  nous  étudions,  où  un  r  a  remplacé  un  A, 
chose  indéniable  quand  on  rapproche  l'un  de  l'autre  ces  mots. 

Outre  cela  cascarot  est  un  mot  composé.  Faut-il  le  lire 
cas-carot  ou  casc-arof.  La  seconde  lecture  est  la  bonne,  car 
seule  elle  satisfait  pleinement  l'esprit,  et  de  plus  elle  permet 
de  comprendre  cette  autre,  donnée  par  Guilbeau,  cast\irota. 
Le  sens  du  premier  membre,  case,  est  évident;  dans  toutes 
les  lang'ues,  il  signifie  toujours  écaille,  écorce,  gousse.  Ici, 
nous  avons  toutes  raisons  de  lui  donner  le  sens  d'écaillé,  et 
de  voir  dans  le  mot  casc-arot,  la  lèpre  écailleuse,  maladie 
qui  atteignait  les  gahets  dits  Sarnesii  (de  Sarna  que  Covar- 
ruvias  définit  :  «  una  especies  de  lepra...  est...  cutis  summœ 
asperitas  eu  m  furfureis  scamulis  »).  Arot  viendrait  de  abota, 
sans  doute  par  suite  d'une  rudesse  spéciale  de  la  pronon- 
ciation. Le  mot  arjota  influa-t-il  sur  cette  permutation?  Peut- 
être.  Ces  deux  mots  s'employaient  indifîéremment  au  pays 
basque,  comme  le  laisse  entendre  Abel  Hugo  :  «  On  trouve 
dans  le  pays  basque  une  race  d'hommes  que  les  habitants 
considèrent  comme  descendants  des  Sarrasins,  et  qu'ils  dési- 
gnent sous  le  nom  d'Agotac  ou  Cascarotac^  »  Le  mot  arota 

\.  Michel  voit,  dans  agot,  le  mot  Goth  précédé  d'un  a  euphonique. 

2.  Voir  La  Langue  basque,  par  Arturo  Campion,  p.  413,  in  La  Tradition  au 
pays  basque.  Paris,  1S99. 

3.  France  pittoresque,  t.  III  (1835). 


312  PHILOLOGIE 

est  resté  pour  désigner  les  charpentiers,  qui  étaient  presque 
tous  cagots.  On  dit  niainlenant  Arolz'. 

Mots  haiœmi-.nt  kmi-loyks  va-  dékivant  pak  fausse  interpré- 
tation DE  CAGOT.  —  Nous  avons  parfois  rencontré  les  mots 
suivants  que  par  curiosité  nous  croyons  devoir  citer.  Ce  sont 
d'abord  f/or/  et  mar/of/  appliqués  aux  cagots  dans  une  chanson 
béarnaise  rapportée  par  Michel  ;  il  est  probable  qu'il  y  a  là 
une  allusion  à  l'hérésie  que  l'on  croyait  exister  chez  les 
ancêtres  de  la  race  maudite,  puisque  Gog  et  Mfff/or/  sont  dans 
l'Ancien  Testament  les  protolyjtes  des  ennemis  de  l'Eglise. 
Magot  est  encore  employé  dans  un  règlement  des  pécheurs 
de  Biarritz  au  xviii'  siècle  (172;)). 

L'opinion  oii  l'on  tenait  les  cagots  pour  descendants  des 
Goths  les  a  fait  appeler  Bisigols  [Wisigolhs),  et  Bigots^,  qui 
n'est  que  la  contraction  du  précédent.  Il  en  est  de  même  de 
Aslragot  (pour  Ostroc/oih)^. 

Le  mot  cadol  est  employé  dans  un  arrêt  du  Parlement  de 
Toulouse  du  30  juillet  1700.  Peut-être  est-ce  une  erreur 
graphique.  Si  ce  mot  a  réellement  existé,  il  faut  le  rapporter 
soit  à  cagot,  soit  à  une  fausse  opinion  sur  son  origine  (cadere, 
tomber). 


Cassot.  —  Gassot  signifie  lépreux.  Ge  mot  est  rigoureu- 
sement synonyme  de  cagot,  en  ceci  qu'il  s'applique  aux 
lépreux  libres,  atteints  de  lèpre  blanche,  et  héréditaire.  On 
les  opposait  aux  lépreux  rouges  avec  lesquels  on  ne  les  con- 
fondait certainement  pas,  ainsi  que  le  prouve  un  règlement 
pour  la  léproserie  d'Outre-Pont  à  Cahors  (1261).  G'est  un 
mot  fort  ancien,  usité  dès  le  xin^  siècle  et  peut-être  même 
plus  tôt.  On  le  connaissait  dans  les  pays  de  langue  d'oïl,  au 
dire  de  Roquefort;  mais  il  semble  être  resté  d'un  usage  res- 

1.  Hatan  indique  Kaslarjols,  casle  des  Gots,  comme  origine  de  cascarot;  ii 
donne  aussi  par  op[)Osilion  A  hagots,  non  Golli,  mot  dont  nous  ne  connaissons 
pas  d'exemple. 

2.  Bigot,  mot  appliqué  concurremment  à  Cagot  par  la  noblesse  protestante 
de  Béarn  et  Navarre  aux  lépreux  et  aux  faux  dévols  (Larenaudière). 

3.  Bisigolz,  Astragotz,  gotz  (pièce  du  10  juillet  1718  concernant  Biarritz). 


LE   MOT  GASSOT  313- 

treint,  comme  d'ailleurs  le  mot  caffre.  Nous  ne  connaissons 
que  (le  rares  exemples  de  ce  mot.  C'est  d'abord  dans  le  renfle- 
ment du  4  février  1261,  pour  la  maison  d'Outre-Pont 
où  on  lit  :  «  Les  mais  costitulios  e  establimens  en  la  dicha 
maya  de  la  malaudaria  que  cassot,  ni  cassota,  ni  negus  hom 
que  sia  sas,  ni  neguna  fenna  sana,  non  deu  eslar  en  la  dicha 
niai/o,  ni  i^erseverar  per  Comandador,  ni  per  frayve  ni  seror, 
si  non  era  ferifz  de  la  malaiidia  de  S.  Lazer,  en  ner/una 
maniera,  sino)i  o  fazia  per  7nessatf/ue  o  per  sirvenla  que  lor 
agues  mestiers  ' » 

Ce  mot  se  retrouve  dans  Guy  de  Chauliac  (1383)  qui,  décri- 
vant la  lèpre  du  cagot,  dit  de  celui-ci  :  vulgariter  cassatus 
vocatur.  Cette  orthographe  cassalus  est  lu  plus  employée  dans 
les  éditions  ou  copies  de  la  Grande  Chirurgie;  cependant  il 
convient  de  noter  qu'un  parchemin  du  xv'=  siècle  dit  cassatus'-; 
un  papier  manuscrit  du  xv^%  cassatus;  Laurent  Joubert  tra- 
duisait cassot  ou  cagot;  une  édition  de  Lyon  lo72,  cassatus; 
l'édition  de  Claude  Michel  à  Tournon,  cassot  ou  cagot;  et 
l'édition  de  Lyon  lo9o,  cassotus. 

Nous  retrouvons  les  mots  cassot  et  casot  en  1407^  et  en 
1411  ^  sous  la  plume  du  roi  Charles  VI,  avec  le  sens  de 
léj)reux,  et  considérés  comme  injure  grave.  Au  dire  de 
Roiiuefort",  on  employait  cassot  et  cassol  en  langue  d'oïl. 
Enfin  Godefroy  dans  son  Dictionnaire  écrit  :  17/  cassot  qui 
vault  autant  dire  comme  Mezel  et  venu  de  lignée  Mezelle  ou 
ladre. 


1.  Archives  municipales  de  Caliors,  .1,1  I  bis. 

(le  document  a  été  récemment  publié  par  Ed.  Allie,  Les  Lépreux  en  Quercij . 
Paris,  Champion,  1908,  p.  29. 

Par  ce  réj.'lemenl  la  vie  et  l'entrée  dans  la  maladrerie  d'Outre-Pont  était 
interdite  aux  cassots.  Ceci  s'explique  parce  fju'ils  n'étaient  point  à  propre- 
ment parler  atteints  de  la  maladie  do  Sainl-Lazare  ou  lèpre  rouge,  mais 
Itien  de  lèpre  blanche.  La  condition  des  cassots,  (jui  vivaient  en  famille, 
était  de  plus  très  diiïérente  de  celle  des  lépreux  do  la  maladrerie  en  ques- 
tion, puisque  coux-ci  étaient  tenus  à  la  continence. 

2.  .Manuscrit  Biblioth.  nat.  de  Paris,  n''7132,  latin,  131  feuillets,  parchemin, 
lettres  fjothiques,  f"  80,  v". 

3.  Manuscrit  Biblioth.  nat.  de  l^aris,  n"  7133,  latin,  papier  xvi'  siècle, 
f°  114,  V". 

4.  Lettre  de  Charles  VI  du  ~  mars  1407.  (P.  J.  N"  2t).) 

5.  Lettre  de  rémission  d'un  registre  de  la  chancellerie  de  France.  (P.  J.  N°  27.) 

6.  J.-B.  Roquefort,  Glossaire  de  la  lanf/ue  romane. 


314  PHILOLOGIE 

L'origine  du  mol  ofssot  nous  paraît  obscure,  car  nous  ne 
possédons  presque  rien  qui  nous  permette  d'y  arriver  avec 
certitude.  Il  était  naturel  de  penser  à  une  origine  celtique, 
d'autant  qu'entre  cassot  et  cacot  la  distance  est  bien  minime, 
et  les  exemples  d'équivalence  du  C  et  du  S  sont  légion  dans 
les  lanpfues  indo-européennes.  Cependant  il  existe  entre  r«.5so/ 
et  cacot  une  nuance  de  sens  qui  nous  fait  penser  que,  à 
supposer  (|ue  ces  deux  mots  fussent  équivalents,  leur  identité 
linguistique  n'est  reconnaissable  que  très  primitivement.  En 
efl'ef,  tandis  que  cacol  porte  le  sens  de  malade,  qui  est 
répugnant,  casaot  est  lié  plus  spécialement  à  l'idée  de  rejet. 
Il  est  vrai  qu'à  tout  prendre  il  n'y  a  là  que  des  nuances'. 

Quoi  qu'il  en  soit,  et  bien  que  le  mot  cassot  semble 
à  première  vue  être  apparenté  immédiatement  à  cacot,  nous 
ne  croyons  pas  pouvoir  défendre  une  théorie  qui  reposerait 
sur  des  bases  peu  solides.  Nous  avons  plutôt  tendance  à 
croire  que  ce  mot  cassot  dérive  du  latin  cassatus;  et  telle 
paraît  avoir  été  l'opinion  générale  au  xiv"  siècle.  Ne  lit-on 
pas  en  effet  dans  une  traduction  anglaise  de  Guy  de  Chau- 
liac,  faite  vraisemblablement  du  vivant  même  de  cet 
auteur  : 

«  If  he  bave  forso  the  many  cven  voycede  tokenes  and 
fewe  vnvovcede  tokenes,  be  is  comunely  clejied  fordone  or 
destroyed  -  »  ;  littéralement  :  «  S'il  a  vraiment  plusieurs  signes 

d.  Ainsi  (jue  nous  l'avons  déjà  vu.  l'iilée  jointe  au  radical  Khakh  est  celle 
de  craquement,  d'ouverture  d'un  corps  qui  craque  et  crache  ou  expulse  n'im- 
porte quoi.  Cette  idée  est  manifestement  à  l'origine  du  mythe  de  Cacus  qui, 
comme  volcan,  comme  monstre,  vomissait  nombre  de  choses  désagréables  à 
ceux  de  son  temps;  il  est  haïssable,  car  il  crache  à  en  voiler  la  clarté 
du  jour.  Rapprochons  de  ces  idées  le  mot  Kotzen  (ail.),  vomir,  qui  se 
dit  encore  bracken  (faire  brèche);  nous  y  voyons  un  mot  ayant  une  racine 
kolz,  ou  coss,  qui  présente  le  sens  précis  de  la  racine  Khakh.  Le  mot  cassot 
allierait  l'idée  de  mauvais  à  celle  de  brèche,  brisure,  ce  qui  est  assez  en 
rapport  avec  un  autre  mot,  latin  celui-ci,  cassus,  qui  signifie  ridé,  rugueux, 
dont  l'équivalent  Tupi-guarani  est  cha-cha,  ridé,  lépreux,  qui,  lui,  dérive 
clairement  de  la  racine  Khakh.  Rapprochons  encore  les  mots  suivants  qui 
paraissent  de  même  origine  :  Cas  (Welch),  haïssable;  cassad  (W.),  odieux, 
haïssable;  casheth;  cas-pelh  (W.).  une  chose  haïssable;  cast  ii/j  (angl.),  vomir, 
rejeter;  cass  (I.  d'oc),  rompre,  casser.  Il  est  évident  qu'entre  ces  mots  et 
plusieurs  autres  la  parenté  est  si  éloignée  qu'on  ne  peut  parler  ici  idans  un 
sens  hypothétique)  que  d'une  commnnauté  d'origine  primitive,  et  non  d'une 
dérivation  immédiate. 

2.  Vulgariter  cassatus  vocatur. 


LE  MOT  CASSOT  315 

équivoques  et  peu  de  signes  univoques,  il  est  vulgairement 
nommé  annulé  ou  détruit.  » 

L'idée  de  destruction,  d'annulation  n'a  rien  qui  doive  nous 
étonner  quand  il  s'agit  de  lépreux,  car  ces  malheureux  se 
sont  appelés  disjects,  c'est-à-dire  disjecti,  ceux  qui  sont 
rejetés;  les  mots  cassatus  et  cassât  en  sont  les  synonvmes, 
d'autant  plus  probablement,  que  ces  termes  sont  tous  de 
la  même  époque.  On  lit  en  effet  :  «  L'an  M. CGC. XXVIII 
foren  ars  los  digetz  et  gafetz  '  »,  et  dans  les  archives  munici- 
pales de  Périgueux  (GG  42)  on  lit,  à  la  date  de  1321,  jdusieurs 
pièces  portant  le  mot  disgiets  au  sens  de  lépreux.  A  cassatus 
et  disjectus  on  peut  ajouter  un  troisième  synonyme  latin, 
exjmisus,  qui  fut  appliqué  aux  cagots,  et  dont  on  ne  connaît 
qu'un  exemple  ;  «  pues  los  tratan  de  Agotes,  expulsos  y  otros 
nombres  de  injuria'-  ». 

Nous  avons  donc  tendance  à  nous  rallier  à  l'opinion  de 
Rochas  qui  dit  :  «  L'étymologie  de  cassot  qui  se  disait  en  latin 
cassatus  n'est  pas  difficile  à  trouver,  puisque  cassare  en 
basse  latinité  signifie  séparer.  Les  cassati  ou  cassots  étaient 
les  séparés  du  monde  '\  » 

Michel,  tout  en  admettant  l'origine  latine  du  mot,  l'inter- 
prète d'une  façon  peu  soutenable  :  pour  connaître  la  vérité, 
dit-il,  «  il  faut  recourir  à  une  autre  acception  de  cassare, 
dont  nous  n'avons  pas  parlé.  G'est  celle  d'annuler,  de  rendre 
inutile,  de  priver,  de  châtier,  que  Du  Gange  lui  reconnaîf, 
d'après    Papias  et   d'autres   lexicographes.    Gassatus   n'était 

donc  que  la  correspondance   latine  de   Capot* »  Il  faut 

rappeler  que  cet  auteur  voyait  en  capot  le  sens  de  chapon, 
châtré,  et  dans  chrestlaa,  une  mauvaise  orthographe  du  mot 
crestat.  châtré  '.  Cette  explication  est  inadmissible. 

Enfin  nous  croyons  utile  de  faire  un  l'approchement  qui 
peut-être  éclairera  une  partie  de  la  question.  On  donnait,  dès 
le  ix"  siècle  et  jusqu'au  xi'  au  moins,  le  nom  de  cassati  aux 

i.P.  J.  N-se. 

2.  Factum  pour  les  Agols  de  Baztan,  cité  par  Michel  (loc.  cit.),  t.   I,  p.  291. 
noie  1. 

3.  P.  19.3. 

4.  T.  I,  p.  355. 

0.  Nous  renvoyons  à  ce  que  nous  disons  aux  mois  Capot  et  Chresliaa. 


316  PHILOLOGIE 

vassaux  de  TÉîïlise  et  des  Évêques  qui  habitaient  dans  une 
terre  (Bclleforest,  Anijales,  t.  I,  p.  425).  Ce  mot  pourrait 
venir  ilu  latin  casa.  Le  nom  de  cassatiis,  cassaia,  était  aussi 
donné  à  la  terre  où  habitait  le  cassatus,  et  que  Du  Cange 
définit  :  «  Ilabitaculum  cum  certa  terrae  quantitate  idonea,  ad 
unani  familiani  alendam.  »  Cette  terre  payait  une  dîme  à 
l'Eglise  :  «  ima(]uaque  casata,  XI [  denarii,  ad  Ecclesiam  '  ». 
Cette  condition  de  vassaux  de  l'Eglise,  l'oblig-ation  de  payer 
une  dîme,  au  moins  jusqu'au  xiV  siècle,  la  vie  dans  une 
petite  maison  entourée  de  jardins  oii  ils  cherchaient  de  quoi 
subsister,  sont  autant  de  caractères  applicables  aux  lépreux, 
et  leur  nom  cassatus  pourrait  s'expliquer  de  la  sorte.  Si  on 
se  souvient  de  la  tendance,  surtout  marquée  au  moyen  Age, 
de  faire  des  rapprochements,  des  jeux  de  mots,  d'où  sont 
sortis  des  termes  où  se  fusionnent  parfois  plusieurs  origines, 
on  peut  se  demander,  en  fin  de  compte,  si  le  mot  cassât  n'a 
pas  eu  une  fortune  semblable,  et  si  la  similitude  d'un  mot 
[)opulaire  (d'origine celtique,  cassou),  d'un  mot  latin  (cassatus) 
et  d'un  mot  passé  dans  la  langue  française  depuis  le  xiii*  siècle 
{casso(ns),  tous  trois  applicables  aux  lépreux,  n'a  pas  donné  au 
[)euple  le  mot  cassot,  qui  cumule  les  trois  sens,  et  devait  satis- 
faire complètement  ceux  qui  en  faisaient  usage. 


Si  nous  voulions  résumer  les  notes  qui  composent  ce 
cha{)itre  nous  pourrions  dire  que  les  mots  qui  y  figurent 
dérivent  de  deux  tyj)es  primitifs  :  kakod  et  (jaffol,  qui  l'un  et 
l'autre  sont  antérieurs  au  x''  siècle.  Ces  deux  mots  semblent 
issus  d'une  racine  commune,  ont  porté  le  même  sens  péjoratif, 
et  ne  peuvent  venir  du  latin,  d'autant  que  kakod  est  bas- 
breton,  et  que  f/afj'ot  ou  ca/fot  n'a  pas  d'analogue  roman. 
Cherchons  donc  si  les  dialectes  gallois  ou  celtiques  les 
expliquent.  Les  malades  et  les  lépreux  s'appelaient  en 
anglo  saxon  et  en  welsch  :  claff,  malade;  clavr,  lèpre,  en 
bas- breton  :    klano,    malade;    klanvour,    malade,    lépreux; 

1.  Capitula  Caroli  Calvi.  Tit.  23,  cap.  1  (Epist.  Episc.  Ann.  858). 


ÉVOLUTION  DE  LA  RACINE  KHAKH  317 

clanvoûr,  lépreux.  L'analogie  qui  existe  entre  claff'  et  caff'  est 
frappante,  elle  souligne  une  communauté  d'origine  qui  est 
d'autant  moins  inattendue  que  nous  avons  déjà  noté  la 
parenté  de  kakod  et  de  gaffot. 

Le  fait  n'est  d'ailleurs  pas  en  contradiction  avec  ce  que  l'on 
sait  des  anciennes  populations  de  la  Gaule,  et  des  invasions 
du  vi'^  siècle,  dont  nous  avons  indiqué  le  rôle  dans  la  question. 

Il  nous  a  paru  intéressant  de  remonter  à  l'aide  des  dialectes 
du  Nord  et  de  la  Germanie  vers  l'origine  probable  de  la  racine 
péjorative  khakh,  ou  cac,  à  laquelle  se  rattachent  les  mots  ci- 
dessus  étudiés.  L'hypothèse  jouant  le  rôle  principal  dans  cette 
recherche,  nous  ne  donnons  le  fruit  de  nos  investigations  sur 
ce  point  qu'avec  réserve,  encore  que  nous  estimions  qu'une 
hypothèse  est  d'autant  plus  respectable  qu'elle  s'appuie  davan- 
tage sur  l'observation  et  qu'elle  permet  d'expliquer  des  faits 
qui  sans  elle  resteraient  obscurs. 

La  racine  hhakh  paraît  dériver  de  la  racine  hôh,  qui  est 
l'expression  onomatopique  de  la  toux. 

Par  extension,  hùh  (hôc)  a  servi  à  exprimer  tout  ce  qui 
se  manifeste  par  la  toux  ou  le  grognement  sourd,  tels  que  la 
moquerie  {hoh,  hôcor),  l'ironie  {hues),  la  réprobation,  la 
honte  {hux  lie,  hussa);  d'autre  part  la  toux,  et  la  raucité  de  la 
voix  {kii8s,  kussis,  coiujh,  toiigh),  les  animaux  qui  coassent, 
le  mugil,  poisson  [hacod,  qui  en  provençal  s'appelle  cagol);  la 
toux  étant  comme  un  craquement  suivi  d'expectoration,  la 
môme  racine  s'est  ap[)liquée  à  des  analogues,  tels  que  vomis- 
sement, défécation,  etc.  '. 

1.  Ce  mode  d'orif^ine  et  de  développement  des  racines  des  mots  n'est  pas 
admis  dans  toutes  ses  parties  par  tous  les  linguistes,  ou  tout  au  moins,  si 
cette  hypothèse  leur  parait  applicable  dans  certains  cas,  elle  ne  le  parait  pas 
dans  certains  autres;  la  cause  en  est,  pensons-nous,  dans  l'obscurité  ou  sont 
encore  plonf,'ées  bien  des  choses  de  la  philolofîie.  L'extension  du  sens  d'une 
racine  à  d'autres  sens  est  bien  connue.  Nous  nous  contentons  d'en  donner 
deux  exemples.  El  est  un  radical  qui  signilie  Dieu;  sa  raison  d'être  nous 
parait  obscure.  Lorsque  l'iflée  d'un  Dieu  unique  et  maître  s'est  fixée,  on  en 
chercha  une  image  dans  la  nature,  et  l'on  prit  comme  emblème  le  soleil, 
qui  est  l'unique,  la  lumière,  celui  qui  fait  vivre.  Le  soleil  s'appela  Elion, 
llion,  comme  Dieu  s'appelait  Elohim,  Ilioii.  De  là  il  passa  à  la  ville  lumière 
de  l'antiquité,  Ilios;  à  l'article  qui  marque  l'homme  image  de  Dieu, /7/e,  il, 
le.  Tel  fut  aussi  le  sort  de  (lies,  jour,  dont  le  radical  est  visible  dans  deoî, 
Bco;,  Deics,  Zsj?,  dans  dlvis,  riche,  dans  devin,  deviner,  etc.  Il  en  fut  de 
même  de  li'ih  qui  jiar  extension  progressive  de  sa  signilicalion  première 
devait  un  jour  donner  le  mot  cagot,  lépreux. 


318  PHILOLOGIE 

Ces  quelques  exemples  montrent  déjà  la  souplesse  des 
mutations  de  la  racine  primitive.  Si  nous  nous  bornons  au 
sens  de  loux,  ceux  i/ui  toussent,  nous  ne  larderons  pas  à  voir 
(jue  la  môme  racine,  le  même  mot,  si  Ton  veut,  s'appliquera 
à  ceux  <pii  sont  malados,  qui  toussent,  (|ui  crachent,  etc., 
la  toux  étant  l'un  des  symptômes  les  plus  grossiers  de  la 
maladie;  de  là  on  passe  au  sens  mauvais,  méchant,  mal- 
pro|)re,  fourbe,  lâche,  ordure  et  même  ridé,  cassé  (par  la 
maladie).  Ces  derniers  stades  se  rencontrent  dans  toutes 
les  langues  indo-européennes;  citons  quelques  exemples 
typiques  :  ache  (angl.),  malade;  hac  (ga!.),  hac/i  (angd.), 
coupure;  caç  (gall.),  kach,  kezour  (breton),  eac  (gaél.,  éc), 
ordure;  cac  (gaél.  ir.),  mal,  qui  par  mutation  du  c  en  f/,  puis 
en  /■  et  adoucissement,  ont  donné  gwall  (g"all.),  mauvais, 
givall,  f'all  (br.),  vil,  méchant;  /'e^  (gall.),  faé  (br.),  fi  (gaél. 
ir.),  mauvais;  claff,  clanv,  lépreux. 

Et,  par  réduplication,  xaxo;,  méchant;  Aa/iOf/  (br.),  lépreux; 
pap i (sanscr.)  méchant;  f/u-ha,  puis  gavrat  (slave),  malpropre; 
gafjoue  (bigourdin),  goitreux;  caff'ot  (Navarre),  lépreux, 
lâche;  gafo  (esp.),  puant,  sale,  ladre;  cacacli  (gall.  ir.),  sale; 
cha-cha  (tupi-guarani)  ridé,  lépreux. 

Toutes  les  mutations  qui  figurent  dans  ces  exemples,  se 
retrouvent  quand  il  s'agit  des  transformations  de  kakod  et  de 
ca/fot.  Le  passage  du  C  au  G  est  caractéristique  dans  kakod, 
cagot,  gakou,  gagot;  le  passage  du  G/i,  Gli,  Kit  en  F  n'est  pas 
[dus  étonnant  quand  on  se  souvient  que  Quintilien  nous 
apprend  que  F  se  prononce  comme  un  souffle  (flalus)  extrê- 
mement dur,  comme  T/i,  A'A,  Gh;  c'est  ainsi  que  hôh  avait 
donné  cough  (angl)  qui  se  prononce  coff,  et  ainsi  que  de  cak 
vint  caff  et  caffot. 

Toutes  les  autres  mutations  observées  dans  les  para- 
graphes précédents  ont  une  parenté  trop  claire  pour  que 
nous  ayons  besoin  d'y  revenir. 

La  recherche  du  sens  primitif  des  mots  kakod  et  caffot 
établit  aussi  la  parenté  de  ces  mots  signifiant  lépreux  avec 
les  dérivés  de  la  racine  khakit  signifiant  mauvais. 

A  la  fin  du  xii"  siècle,  Gauthier  de  Coinci  donne  le  mot 
ca/fre  en  langue  d'oïl,  dans  les  vers  suivants  : 


LE  SENS  DE   LA   RACINE  KHAKH  319 

Tant  par  est  lais  qu'il  est  hom  vis 
N'en  doie  avoir  poor  et  hide. 
Tous  ses  péchiez,  lors  l'omecide, 
A  relevez  et  decouvers 
Li  caffre  pourris  et  cuivers 
Dont  Diex  la  dame  a  si  vengié 
Que  vers  li  ont  la  char  niengié 
Et  les  leffres  dusques  es  dens. 

Ces  vers,  cités  par  Roquefort,  ne  laissent  point  de  doute 
sur  la  cause  de  la  hideur  qu'inspirait  le  caffre  :  c'était  un 
lépreux.  Le  même  lexicographe  dit  que  la  langue  d'oïl  possé- 
dait aussi  cassol  et  cassot  au  sens  de  lépreux,  sujet  à  la  lèpre, 
de  race  sujette  à  la  lèpre. 

La  langue  d'oc  possédait  aussi  cassot.  Au  x"  siècle  on 
disait  (jafo  en  Espagne;  au  xi%  ga/fos  en  Navarre,  ainsi  que 
cafj'os. 

En  Espagne,  gafo  signifiait  tout  d'abord  sale,  pvant,  puis 
lépreux,  sens  (ju'il  conserva  depuis.  Ce  dernier  sens  est  donné 
comme  unique  et  définitif  par  Govarruvias  (1611),  quand  il 
écrit  :  «  Advierte,  que  leproso,  y  gafo  es  todo  une  misma 
cosa.  » 

Le  mot  rjahet  signifiait  aussi  galeux.  «  L'archiprètré  dont  le 
chef-lieu,  qui  était  d'abord  à  Saint-Nicolas-de-Graves,  fut 
transféré  ensuite  à  Saint-Pierre-de-Gradignan,  est  appelé  dans 
les  anciens  pouillés  du  diocèse  archiprèlré  de  Cernés,  archij- 
presbyteralus  Sarnesii,  ou  de  Sarnesio,  ou  simplement  Sarne- 
sium.  Ce  terme,  dont  le  sens  paraissait  inexplicable,  n'était 
que  la  traduction  littérale  du  mot  gahet  ou  galeux,  puisque  dans 
l'idiome  basque  sarna  signifie  la  gale,  et  sarnotsua  galeux, 
mot  qui  est  passé  dans  la  langue  espagnole.  »  (Michel,  I, 
I>.  167.)  Ce  fait  que  gahel  se  soit  traduit  un  jour  galeux,  ne 
peut  étonner  quand  on  se  souvient  que  la  gale  entrait  dans  ce 
grand  complexus  appelé  lèpre  au  moyen  âge.  La  trace  en  est 
demeurée  encore  au  pays  basque,  où  l'on  traduit  parfois 
cascarota  par  danse  des  gueux  ou  galeux.  Ceci  est  corroboré 
par    Covarruvias    [Tesoro  de  la    Leng.    Caslel.)    qui  écrit    : 

«  Sarna  :  una  especies  de  lepra »  Le  mot  gahel,  dans  la 

Gironde,  portait  le  sens  de  galeux,  comme  le  prouvent  les 
deux  traductions  latines  de  ce  mot,   à  savoir  :   leprosus  et 


320  PlULdLlKilH 

sarnesiiDu;  sarna  était  la  lèpre  ccailleuse',  maladie  qui  plus 
tard  donna  son  nom  aux  cascarols. 

Happelons  que  (jajj'el  et  lebros  sont  em[»loyés  indiflërem- 
ment  dans  la  coutume  de  Marmande  ;  qu'enfin  en  has-hreton 
les  mots  cacodd  et  cacoa  signifiaient  jii'iinitivement  :  |)uant, 
sale,  et  plus  tard,  ladre'. 

En  un  mot  les  termes  les  plus  anciens  qui  aient  été  syno- 
nymes de  car/ot  ont  signifié  puant,  sale,  et  puis  lépreux. 

11  convient  de  remarquer  que  si  nous  employons  ici  le  mot 
lé))reux,  c'est  que  nous  sommes  bien  embarrassé  d'en 
employer  un  autre,  quoique  ce  terme  n'exprime  que  très 
imparfaitement  notre  pensée.  Nous  n'avons  pas  à  discuter  de 
nouveau  la  nature  de  la  maladie  des  cagots,  nous  devons 
^•ependant  rappeler  que  la  pathologie  au  moyen  âge,  et 
surtout  avant  cette  époque,  n'abondait  pas  précisément  en 
descriptions  nosographiques,  et  que  fort  souvent,  sous  un 
même  nom,  un  très  grand  nombre  d'affections  diverses  étaient 
classées.  Nous  ne  serions  même  pas  étonné,  si  dans  le  popu- 
laire (à  une  époque  où  l'inQuence  de  la  médecine  arabe 
n'avait  pas  encore  donné  de  cliniciens  à  la  France),  la 
plupart  des  étals  nosologiques  constituaient  un  groupe 
à  peine  dissocié  et  que  l'on  appelait  du  nom  générique  de 
«laladie,  ou  état  mauvais.  Plus  tard,  ce  nom  générique 
n'aurait  plus  désigné  (toujours  dans  le  })euple)  que  le  groupe 
des  affections  plus  ou  moins  graves,  réputées  contagieuses, 
dans  lequel  rentraient  toutes  sortes  de  maladies  cutanées  ou 
éruptives,  les  éléphantiasis,  le  crétinisme,  la  pellagre,  la 
syphilis,  la  lèpre  enfin.  Un  jour  le  nom  de  lèpre  et  ses  syno- 
nymes s'attacha  à  l'état  de  maladie  par  excellence.  Ceci 
trouve  un  appui  dans  les  faits  suivants.  Le  mot  x'/xov,  qui 
signifie  en  grec  l'état  de  maladie,  signitiait  aussi  lèpre,  du 
moins  au  moyen  âge,  oii  les  religieux  du  mot  (bassin  en 
firent  cacosominm  qui  signifiait  léproserie  '.   Le  mot  malus, 

1.  Voir  Govarruvias. 

2.  Cagoux  et  cageois,  qui  sont  des  dérivés  de  cagol,  signifiaient  récem- 
ment encore  un  villageois  f/vossier. 

3.  «  Gacosoinium,  Domus  ieprosoruni.  Epilome  Chronici  Ca^in,  apud 
Murafor.  t.  Il,  p.  3'6'i,  col.  2.  Cum  Ecclesiis ,  villis ,  xenodochiis ,  castris, 
plochotrophiis,  cacosomiis,  brephotrophis.  Vox,  ducta  a  xaxoç,  malus,  et  (7a)[xa, 


LE  SENS  SECONDAIRE  DE   LA   RACINE  KHAKH  321 

d'où  vient  mal,  signifie  aussi  lèpre,  en  particulier  en  Béarn 
et  en  Bretagne.  Je  n'en  veux  que  deux  preuves. 
L'une  est  tirée  de  ce  proverbe  béarnais  : 

A  Saint-Christau 
Pet  mude  lou  malau. 

«  A  Saint-Christau,  le  lépreux  change  de  peau.  » 

En  Bretagne,  tous  les  lexiques  bas-breton  donnent  les  mots 
lor  et  malor  comme  synonymes  de  lépreux. 

Enfin  les  léproseries  se  sont  appelées  par  toute  la  France 
maladreries,  malautieres,  malets;  elles  renfermaient  tous  les 
malades  classés  sous  le  nom  de  lépreux,  c'est-à-dire  beau- 
coup de  monde,  comme  on  peut  s'en  convaincre  à  la  seule 
vue  de  2  000  léproseries  que  comptait  la  France  au  moyen 
âge.  Encore  n'y  enfermait-on  pas  tous  les  lépreux.  Ceux  qui 
ne  présentaient  pas  assez  de  signes  positifs  étaient  libres  de 
demeurer  chez  eux,  mais  loin  de  la  ville,  en  un  endroit  bien 
aéré. 

Les  lépreux  s'appelaient  maladres,  malaus,  malors;  on 
disait  encore  les  mesiaux,  miseles.  On  les  appelait  enfin  les 
dangereux  ou  mauvais,  cacosi.  De  même  que  le  mot  malau, 
cagot,  avant  de  signifier  lépreux,  avait  dû  porter  le  sens  de 
uialade  :  c'est  du  moins  ce  que  l'on  remarque  dans  le  centre 
de  la  France,  oîi  cacot  et  cagot  signifient  très  malades. 

Tout  ceci  nous  montre  quel  devait  être  le  sens  primitif  du 
radical  cac,  à  savoir  malade  et  mauvais  (malus).  C'est  le  sens 
(jue  nous  retrouvons  primitivement  dans  le  mot  gaf. 

Est-il  besoin,  après  ce  que  nous  avons  dit,  de  chercher  à 
justifier  davantage  une  théorie  à  laquelle  nos  longues 
recherches  sur  les  cagots  nous  ont  obligé  d'aboutir?  Seule 
elle  est  susceptible  d'expliquer  la  communauté  d'origine  de 
tant  de  mots  si  semblables;  seule  elle  donne  entière  satisfac- 
tion pour  l'interprétation  du  sens  de  ces  mots;  seule  enfin  elle 
n'oblige  |>as  l'esprit  à  se  torturer  pour  trouver  une  explica- 
tion qu'elle  fournit  sans  elTort. 


corpus.  Gloss.  ad  Ser.  med.  et  in/'.  Lai.,  t.  Il,  col.  18.  On  disait  lialnUiellement 
leprosomium,  dans  le  même  sens. 

Fxv.  21 


CHAPITRE 


LES    CRESTIAAS 

Le  mot  Chrestiaa,  ou  Chrétien,  a  été  donné  aux  lépreux  du 
Sud-Ouest.  II  fut  même  employé  presque  exclusivement  pour 
les  désigner  du  xni'  au  xvi"  siècle. 

La  synonymie  de  ce  mot  avec  les  mots  ladre,  mezel,  gahet, 
agot,  etc.,  n'a  pas  besoin  d'être  établie  pour  qui  aura  ])ar- 
couru  les  pièces  justificatives  de  cet  ouvrage.  Cependant  nous 
croyons  qu'il  y  a  intérêt  à  fournir  quelques  preuves  particu- 
lièrement évidentes. 

En  1573  les  jurais  de  Bordeaux  firent  publier  un  arrêt  qui 
figure  dans  les  statuts  do  la  ville,  et  qui  s'exprime  en  ces 
termes  :  «  Est  statué,  que  aucun  do  ceux  (juo  l'on  nomme 
Chresliens  et  Clirestiennes,  ou  autrement  Gahets,  de  quelques 
lieux  qu'ils  soyent,  ne  pourront  sortir  hors  leurs  maisons  ou 
habitations  ne  entrer  en  la  présent  ville,  pour  aller  par  les 
rues,  sinon  qu'ils  portent  une  enseigne  de  drap  rouge  de  la 
grandeur  d'un  grand  blanc  cousue  et  bien  attachée  au-deuant 
de  leur  poictrine,  et  en  lieu  découvert  et  apparent,  et  qu'ils 
ayent  les  pieds  chaussés  ',  etc.  » 

Le  sens  du  mol  c/ircstiens  employé  dans  ce  titre  nous  est 
d'ailleurs  confirmé  par  la  note  suivante  que  De  Lurbe  ajoute 
au  paragraphe  cité  :  «  Semblable  règlement  pour  lesdits 
gahets  est  contenu  es  arrests  contenus  au  précédent  cha- 
pitre- »  ;  or  le  précédent  chapitre  est  intitulé  «  Des  Ladres  et 
Mezeaux  » . 

1.  Cet  arrêt  est  la  réédition  d'un  règlement  de  police  de  looo. 

2.  I».  J.  .V  47. 


LE  MOT   CHRESTIAA  323 

Chrétiens  et  Gahets  sont  donc  bien  les  mêmes,  et  gahets 
signifiait  lépreux,  de  l'aveu  de  tous  les  auteurs  '. 

Les  mots  Christiani  et  Agotes  -  sont  accolés  dans  les  onze 
pièces  qui  constituent  le  procès  que  les  agots  de  Navarre 
poursuivirent  devant  le  pape  Léon  X  et  l'empereur  Gliarles- 
Quint(l514  à  1524). 

Chrétiens  et  Lépreux  sont  confondus  dans  l'acte  de  dona- 
tion par  le  frère  Raymond  de  Tremblade,  prieur  de  l'hôpital 
de  Serregrand,  de  tous  ses  droits  sur  la  chrétiennerie  ou 
léproserie  de  la  Bastide  de  l'Estelle  de  Barran,  en  faveur 
d'Arnaud,  christicm  d'Auch,  et  de  sa  femme.  «  Dédit  et  con- 
cessit  in  perpetuum...  quidquid  juris  habebat  et  habere 
debebat  in  dicta  christiana  sive  leprosia  bastide  stelle  de 
Barrano...  (2  octobre  1291)  ^  « 

Enfin  il  convient  de  citer  quelques  vers  de  Godefroy  de 
Paris,  poète  contemporain  de  Philippe  le  Long,  oîi  ce  mot 
Ghrestien  paraît  s'adresser  aux  lépreux  d'une  façon  générale. 
Ils  sont  tirés  d'une  poésie  intitulée  Un  songe""  : 

Ami,  sais-tu  nulles  nouvelles? 
Ouil,  assès,  et  quelles?  —  Celles 
Oui  courent  au  monde  orendrois. 


Lors  chaçoit  de  mainte  guise 
Et  mainte  grant  beste  y  lut  prise  : 
luifs.  Templiers  et  Chrestiens, 
Furent  pris  et  mis  en  liens 
Et  cliaciés  de  pais  en  autre. 

«  Il  est  clair  que  le  mot  Ghrestien  est  ici  pris  dans  une 
acception  spéciale  et  qu'accolé  aux  Juifs  et  aux  Templiers  il  fie 

1.  Nous  en  prendrons  au  hasard  une  preuve.  Les  Chrestiens  ou  Gahets  de 
Bordeaux  vivaient  autour  de  l'église  Saint-Nicolas,  fondée  au  ii"  siècle,  ainsi 
que  Venclos  des  (lahets  qui  l'entourait.  On  appelait  celte  église  indilTérem- 
ment  Saint-Nicolas  de  Graves,  des  Gahets  ou  des  Lépreu.x.  Les  Gahets 
payaient,  au  chapitre  de  Saint-André  de  Bordeaux,  un  cens  pour  leur  église; 
or,  dans  un  censier  de  1437  vu  par  Fr.  Michel,  on  lit  :  «  Leproai  burdiga- 
lenses  pro  ecclesia  sancli  Nicolai  et  pro  vincis  (|u;p  sunt  circa  ecclesiam. 
XVI  solidi.  •' 

2.  Les  Agutes  étaient  lépreux. 

:i.  Archives  déi)artementales  du  Gers,  G.  20,  f"  xix-xx. 
4.  Cité  par  De  Hochas,  Les  Parias  de  France  et  d'Espafjnr.  I'ari>\  llacliclle, 
1875,  p.  65. 


324  PHILOLOGIE 

peut  désigner  qu'une  certaine  catégorie  de  Chrétiens.  Serait-ce 
forcer  le  sens  du  texte,  que  d'y  voir  les  lépreux  chassés  de 
leurs  asiles  par  ordre  de  Philippe-le-Long  et  qui  furent  pré- 
cisément, avec  les  Juifs  et  les  Templiers,  les  victimes  de 
Piiilip|)e  le  Bel  et  de  son  fils?  '  » 

En  1320,  la  Chresliennerie  de  Sauvcterre  fut  incendiée, 
comme  le  prouve  la  constatation  qui  se  lit  à  nos  Pièces  justifi- 
catives sous  le  n"  10.  L'incendie  était  dû  aux  Pastoureaux,  qui 
ensanglantèrent  la  Guyenne  en  faisant  main  basse  sur  les 
juifs  et  les  lépreux  accusés  d'avoir  empoisonné  les  fontaines. 

Voyons  maintenant  quelles  sont  les  régions  où  le  mot 
chrestiaa  a  été  employé  pour  désigner  les  lépreux.  Les  docu- 
ments que  nous  avons  recueillis  nous  permettent  de  répondre 
que  ce  fut  dans  la  portion  occidentale  du  bassin  de  la  Gironde 
et  dans  celui  de  l'Adour,  c'est-à-dire  dans  la  région  de  nos 
départements  actuels  de  la  Gironde,  des  Landes,  des  Basses  et 
Hautes-Pyrénées,  du  Gers,  et  une  partie  du  Lot-et-Garonne. 
C'est  précisément  là  que  s'employait  encore  au  xi'  siècle  le 
mot  gcijfet\  et  il  est  intéressant  de  noter  la  coexistence,  dans 
la  même  région,  de  ces  deux  synonymes,  l'un  d'origine 
celtique  et  l'autre  d'origine  gréco-latine. 

Il  est  presque  inutile  de  se  poser  la  question  de  savoir  si  le 
mot  Chrestiaa,  appliqué  aux  lépreux,  est  bien  le  même  que 
fJhristiatiHs  que  portent  les  disciples  du  Christ.  Cependant 
Fr.  Michel,  dont  les  opinions  méritent  toujours  grande 
attention,  n'hésite  pas  à  dire  que  «  tous  les  auteurs,  P.  de 
Marcaen  tète  »,  ont  été  «  trompés  par  la  ressemblance  de  ce 
mot  avec  celui  qui  en  gascon  signifiait  clirétiens  ».  Il  ajoute 
que  dès  le  xiv"  siècle  la  confusion  était  établie,  puisqu'on 
écrivait  à  cette  époque  chrestiaa  au  lieu  de  creslats  ou  crestia, 
Et  pourquoi?  Parce  que  «  du  moment  oii  les  Cagots,  soup- 

1.  De  Rochas,  loc.  cit.,  p.  65. 

On  se  souvient  que  l'ordre  des  Templiers  avait  peu  à  peu  été  envahi  par 
des  Juifs  qui,  sous  de  faux  semblants,  avaient  pu  non  seulement  forcer  les 
portes  de  cette  association,  mais  encore  accaparer  une  énorme  partie  de  la 
fortune  du  pays.  Le  mécontentement  du  peuple,  des  seigneurs  et  du  roi 
devait  amener  dés  premières  années  du  xiv*  siècle  leur  chute  mémorable.  Sept 
ans  plus  tard  (1320)  la  lutte  contre  les  Juifs  gagne  en  extension  quaml  on  les 
accusa  d'avoir,  de  concert  avec  les  lépreux,  empoisonné  les  fontaines.  C'est  à 
ces  événements  que  la  pièce  citée  fait  allusion. 


LE   MOT  CHRESTIAA  325 

çonnés  de  lèpre,  reçurent  l'ordre  de  porter  sur  leurs  habits 
une  pièce  de  drap  rouge  de  la  grandeur  d'une  pièce  de 
monnaie,  et  sans  aucun  doute  dentelée  »,  le  peuple  n'eut  pas 
de  peine  à  «  y  voir  une  crête,  appelée  en  langue  du  Midi 
cresta,  comme  autrefois  en  latin  cî^ista^  ».  La  confusion  avec 
le  mot  chrestiaa  ne  tarda  pas  à  se  faire.  Le  mot,  néanmoins, 
resta,  et,  quand  on  voulut  se  rendre  compte  de  sa  valeur,  on 
ne  trouva  que  châtré,  qui,  dès  le  xiv"  siècle,  se  disait  crestat 
en  gascon.  «  C'est  à  n'en  pas  douter  à  cette  interprétation  que 
la  tradition  qui  fait  descendre  les  Cagots  des  Juifs,  doit  son 
origine.  Ceux-ci  étaient  appelés  châtrés,  chapons,  en  raison 
de  la  circoncision  ^ » 

Cette  hypothèse  toute  gratuite  ne  repose,  il  faut  l'avouer, 
sur  absolument  rien.  On  ne  sait  môme  pas  l'origine  du  signal 
rouge,  eu  forme  de  pteil  (Voie  et  non  de  crête,  qui  ne  paraît 
pas  antérieur  au  xni"  ou  xiv'^  siècle.  Si  le  mot  cresta  avait  été 
primitivement  employé,  il  y  aurait  quelque  chance  pour  que 
cette  orthographe  se  rencontrât  à  peu  près  intacte  dans  les 
pièces  les  plus  anciennes.  Précisément  il  n'en  est  rien, 
l'orthographe  crestia  est  moins  ancienne  que  les  autres.  On 
trouve  en  effet  : 

Le  mot  Chmtianus  en  l'an  1000.  —  Dans  le  Cartulaire  de 
l'Abhaye  de  Luc  en  Béarn  (f  59)  \ 

Crestians  en  l'an  1226.  —  Livre  d'Or  de  la  Cathédrale  de 
Bayonne  (Arch.  des  Basses-Pyr.)  *. 

Xzistiaas  en  l'an  1288.  —  For  de  Béarn.  Ruhr.  31, 
art.  65  ^ 

Christiaas  en  l'an  1288.  —  For  de  Béarn.  Ruhr.  51, 
art.  170«. 

Christianus  en  l'an  1291.  —  Donation  du  Frère  Raymond 
de  Tremhlade  (Arch.  du  Gers,  G  20)  ^ 


1.  Fr.  Michel,  Histoire  des  Races  maudites  de  France  et  d'Espagne.  Paris, 
Franclv,  1847,  l.  I,  p.  367. 

2.  Loc.  cit.,  p.  368-36'.). 

3.  Pièces  juslif.  N"  1. 

4.  Id.  N"  4. 
0.  Id.  N"  97. 
6.  Id.  N"  97. 
-.  kl.  N°  3. 


326  PHILOLOGIE 

Chrentianaria  en  Tan  132U.  —  Constatation  de  l'Incendie  de 
la  Chrestiennerie  de  Sauveterre'. 

Cresliaa  en  1360.  —  Rôle  des  fiefs  de  Béarn".  Cette  ortho- 
graphe est  celle  qui  se  rencontre  dans  tous  les  censiers  du 
XIV'  siècle. 

Chresliandad  en  Tan  1369.  —  (Arch.  Basses-Pyrénées, 
E1401,  P44;. 

Cresliaa  en  Tan  1385.  —  Dénombrement  général  des 
maisons  du  vicomte  de  Béarn  '\ 

Creslias  en  Tan  1398.  —  Rénovation  de  Cour  Mayour, 
art.  9\ 

Rappelons  que  l'on  écrivait,  dès  le  xii"  siècle,  crestian  et 
crislian,  aussi  bien  que  clirestien,  chrestiaa,  ou  c/iristiaa,  dans 
le  sens  de  chrétien. 

Avant  d'aller  plus  loin,  il  faut  que  l'on  sache  les  différentes 
orthographes  et  formes  du  mot  Chresliaa  au  sens  de  Cagol. 

Ce  sont  :  Chrislianus,  C/irisdàa,  Cristiàa,  X^istiàa, 
Christia,  Chresliaa,  Cresliaa,  Creslia,  Creslien,  Crestian, 
Chrislane,  Christian,  Chrétien,  auxquels  il  faut  ajouter  Créelé 
et  Cresté-',  enfin  Crétin\  On  disait,  au  féminin,  Crestiane, 
Chrestienne,  Chrestiane. 

Il  y  avait  en  outre  un  diminutif  qui  est  devenu  le  nom 
d'un  hameau  :  Les  Crestianoles  (commune  de  Casteïde- 
Cami).  Enfin  la  chrétiennerie  où  vivaient  les  cagots  est 
indiquée  sous  les  noms  cJtristiana  (1291),  cresliantat  (1396), 
creslianaria  (1320),  chrestiandad  (1369). 

L'origine  de  tous  ces  mots  n'est  pas  difficile  à  trouver, 
comme  on  peut  s'en  assurer  par  l'examen  de  ce  qui  précède; 
ils  sont  dérivés  de  chrétien,  christianus.  Cependant  si  Michel 
n'a  pas  admis  cette  origine,  c'est  qu'il  songeait  à  «  l'impossi- 

1.  P.  J.  Id.  N"  10. 

2.  kl.  N"  16. 

3.  kl.  N"  22. 

4.  Id.  N*  98. 

5.  Nous  croyons  pouvoir  classer  parmi  les  lépreux  les  Créetés  ou  Crestés 
de  l'Angoumois,  d'autant  plus  qu'ils  s'appelaient  aussi  Cailluauds  et  Cailhe- 
vols,  mots  peut-être  apparentés  à  Cagot. 

6.  Ce  mot,  qui  date  à  peine  de  la  fin  du  xvii*  siècle,  a  toujours  été  consi- 
déré comme  dérivé  du  mot  chrétien.  Nous  le  classons  ici  parce  que  nous 
soupçonnons  qu'il  vient  de  chrétien  (cagot).  On  a  confondu,  d'ailleurs  à  tort, 
depuis  cette  époque  crétins  et  cagots. 


LE  MOT  CHRESTIAA  327 

bilité  qu'il  y  aurait  eu  au  moyen  âge  à  imposer  de  propos 
délibéré  le  nom  de  chrestiens  à  des  malheureux  qu'on  voulait 
flétrir  ». 

Et,  en  effet,  pourquoi  les  appeler  chrétiens?  Walkenaer 
chercha  à  établir  tout  un  système  pour  l'expliquer;  il  voulut 
démontrer  que  les  Gagots  étaient  les  descendants  des  anciens 
Chrétiens  de  la  Novempopulanie  '. 

Oihenard  su))posa  que  les  Gascons,  ennemis  des  Goths  qui 
étaient  chrétiens,  laissèrent  ce  nom  aux  descendants  de  cette 
race.  «  Christianorum  etiam  appellationem,  ab  eadem  gente 
(les  Gascons)  nondum  Christiana  religione  imbuta,  Gothis 
impositum,  in  bac  Gothorum  velutifœce,  ad  nostram  memo- 
riam  integram  remansisse-.  » 

D'autres  disent  que  l'on  soupçonnait  les  Sarrasins  convertis 
de  n'avoir  jamais  été  très  fervents  et  que  s'ils  s'étaient  con- 
vertis c'était  pour  échapper  à  leurs  vainqueurs. 

FI.  de  Rœmond  dans  l'Anti-Ghrist  (Paris,  1807,  p.  855- 
858)  développe  à  ce  sujet  une  autre  hypothèse.  «  J'ai 
remarqué,  dit-il,  qu'en  plusieurs  lieux  on  les  (les  Cagots) 
appelle  chrétiens,  ce  qui  est  advenu  à  mon  advis  de  tant 
comme  ont  toujours  fait  les  hérétiques,  ainsi  que  remarque 
saint  Hiérosme  des  Lucifériens  et  saint  Augustin  des  Dona- 
tistes,  s'étant  les  vrais  chrétiens  contentés  du  grand  et  victo- 
rieux nom  de  catholiques.  » 

Fr.  Bosquet  dit  des  Cagots  :  «  Quos  et  vicini  eorum  Tar- 
belli,  Christianos  vocant  vel  per  irrisionem,  vel  eo  modo, 
<juo  Judeos  Christianos  dictos  scimus".  » 

1.  Nouvelles  Annales  des  voyages,  1833,  2'  série,  t.  XXVII,  p.  320-336. 
Lettre  1"  sur  les  Vaudois,  les  Cagots,  et  les  (Chrétiens  primitifs;  par  M.  C.  A.  \V. 

2.  Oihenarlus,  Sotilia  ulriiisi/ue  Vasconiœ,  etc.,  p.  414-415. 

3.  On  a  longtemps  confondu  Juifs  et  Cagots  ou  lépreux,  en  particulier  en 
Bretagne,  à  Bordeaux  et  dans  les  Pyrénées.  Juifs  et  lépreux  s'étaient  associés 
pour  empoisonner  les  fontaines  pubii(|ues,  disait  une  accusation  populaire, 
à  propos  de  laquelle  Philippe  V  ordonna  de  sévir  contre  ces  malheureux;  les 
chreslias  furent  poursuivis  à  cette  époque,  même  en  Haute-Navarre,  si  nous 
en  croyons  Yanguas  y  Miranda.  La  confusion  était  née  de  ce  que  l'on 
admettait  que  les  Juifs  avaient  importé  en  Europe  celte  lèpre  dont  ils 
avaient  été  frappés  autrefois  en  la  personne  de  Giezi.  (C'est  de  là  que  vient 
le  mol  r/ezilain,  sous  lequel  on  désignait  parfois  les  cagots.) 

A  ISordeaux,  le  terme  Nouveaux  Chrétiens  s'adressait  primitivement  aux 
Juifs  portugais  convertis  par  intérêt  au  catholicisme.  —  Cf.  Gasnos,  Etat  des 
Juifs...  Th.  docl.  en  droit  de  Bennes,  1891,  imp.  à  Angers.  La  confusion  de 


328  PHILOLOGIE 

Veniiti  croyait  qu'il  s'agissait  des  chrétiens  qui  étaient  de 
retour  de  la  Palestine  et  avaient  rapporté  avec  eux  une  épi- 
démie de  lèpre  :  «  Voilà,  disait-on,  des  gens  qui  se  croient 
plus  chrétiens  que  les  autres,  parce  qu'ils  ont  fait  le  grand 
pèlerinage.  Ou  si  vous  l'aimez  mieux  (on  les  appelait  chres- 
tiens),  en  terme  de  pitié,  comme  on  appelle  encore  en  Italie 
Cristianello  et  Crislianella,  un  pauvre  malheureux  à  qui  il 
est  arrivé  quelque  fâcheux  accident*.  » 

Cette  dernière  interprétation  rappelle  un  peu  celle  de  Per- 
quin  de  Gembloux  qui  décrit  les  chrestiaas  :  «  ceux  à  qui  le 
ciel  appartient,  les  pauvres  d'esprit,  les  personnes  tutélaires 
des  familles,  les  chrétiens  par  excellence  -  ».  Enfin  Asfeld  rap- 
lielle  que  les  lé()reux  se  sont  appelés  y>rt«pe/-(?.s  christiam. 

Certes  toutes  ces  interprétations  touchent  à  la  vérité,  mais 
est-il  possible  d'affirmer  quelle  est  la  meilleure?  Ce  qui 
reste  de  certain,  c'est  que  le  lépreux  méritait  à  plus  d'un 
titre  ce  nom  de  chrétien,  car  dénué  de  tout,  affligé  de  souf- 
frances morales  et  physiques,  il  ne  pouvait  trouver  de  vraie 
consolation  que  dans  sa  foi;  chrétien  parce  que  pauvre  et 
souffrant,  il  l'était  encore  parce  qu'il  vivait  de  la  charité 
publique,  il  l'était  enfin,  parce  que,  primitivement  du  moins, 
il  relevait  du  pouAoir  de  l'évêque. 

ceux-ci  avec  les  Cagots  appelés  Chrétiens  ne  devait  pas  manquer  de  se  faire. 
Elle  est  manifeste  dans  une  ordonnance  de  police  rendue  en  loo5  par  la  jurade 
de  Bordeaux,  dans  laquelle  sont  employés  indifféremment  les  mots  :  nou- 
veaux chrétiens  et  rjahets.  La  seconde  rédaction  du  même  article  datant  de 
lois  porte  :  «  Il  est  ordonné  que  nul  Chrétien  ou  Chrétienne  appelez  Gahecfz...  • 
Une  rédaction  un  peu  postérieure  dit  :  «  ...  Ceux  que  l'on  nomme  Chresciens 
clChresliennes,ou  a.ulTemeni  g ahets.  »  Voir  ce  que  nous  avons  dit  sur  ce  sujet 
p.  89-91. 

1.  Venuti  :  Dissertation  sur  les  anciens  moyiuments  de  la  ville  de  Bor- 
deaux, p.  140. 

2.  Perquin  de  Gembloux,  Histoire  littéraire — des  patois,  p    124. 


CHAPITRE   III 


LES   GÉZITAINS 


Le  mot  Gézitain  ou  Gésitain  se  trouve  assez  fréquemment 
dans  les  titres  landais  que  nous  avons  sous  les  yeux.  La  men- 
tion la  plus  ancienne  qu'on  en  trouve  remonte  au  xiv"  siècle  '. 
Ce  mot  s'est  employé  jusqu'à  la  fin  du  xvm*  siècle. 

Le  mot  Gézitain  est  synonyme  de  ccifjot  et  de  lépreux,  son 
étymologie  est  facile  à  établir,  et  ne  laisse  aucun  doute. 

Il  existe  de  ce  mot  un  grand  nombre  de  graphies  dont 
voici  les  principales  : 

Giesitavum  (giesita  au  nominatil'.  mv  siècle  :  Dax)  '. 
Jes'Ua  (Cescau,  1489). 

Gésitain  (Cauterets,  1647;  Landes,  wii''  siècle). 
Gesiten  (Capbreton,  xvi<^  siècle). 
Gezilin  [Dict.  de  Trévoux). 
Geziatin  (Encyc.  Diderot)  -. 
Gezite  (cité  par  Venuti,  1754). 

Gezit   et   Gcsit   (cités   par    Marca;    usité   en    Haute-Chalosse  au 
\ix<^  siècle). 

Giescste  (Rions,  xvii'=  siècle). 

Gesistain  (cité  par  J.  P.  P.  en  1789). 

Jessisten  et  Jessiten  'Cauterets,  1665). 

Jesuilain  (lionnut,  registres  paroissiaux,  passim). 

Cezitas  et  Gezetuin  (cités  par  Teulet). 

On  disait  encore  : 

La  race  de  Giezi,  la  race  de  Ziezi,  de  Zihezi,  etc. 

1.  Constitution  de  Dax.  P.  J.  N°  14. 

2.  Il  n'existe  aucun  titre  portant  celle "orthograplie. 


330  l'IlILOLOdlE 

Pourquoi  ce  nom?  Tous  les  auteurs,  sauf  un  seul  ',  à  noire 
connaissance,  donnent  la  même  origine  à  ce  mot.  Nous 
citerons  tout  d'abord  Vennti,  qui  l'explique  le  plus  claire- 
ment. 

«  Après  les  croisades,  la  lèpre  devint  populaire  chez  nous. 
C'est  cetto  maladie  qui  fil  sans  doute  appeler  les  Gahels  du 
nom  de  Gesites  ou  (resitains,  sobriquet  tiré  de  l'histoire 
sainte,  où  le  prophète  Elisée  prédit  que  la  lèpre  de  Naaman 
s'altacherait  à  Giesi  et  à  sa  postérité  pour  toujours.  Mais 
comment  le  peuple  qui  ne  lisait  guère  la  Bible  a-t-il  pu  con- 
naître Giesi  aujourd'hui  inconnu  du  vulgaire?  C'est  que  la 
lèpre  de  Giesi  entrait  tlans  toutes  les  formules  par  les(juelles 
on  scellait  lous  les  contrats  des  princes  et  des  particuliers, 
comme  celle-ci  :  «  Si  vero  non  ha?c  omnia  ita  servavero, 
recipiam  hic  et  in  futuro  so^ciilo,  in  terribili  judicio  magni 
domini  Dei  et  Salvatoris  nostri  J.-C.  et  habeam  partem  cum 
Juda  et  lej)rà  Giezi  et  tremore  Caïn.  »  Il  y  a  là  une  foule 
d'exemples  de  pareils  jugements  dans  les  chartes,  depuis 
Charles  le  Chauve,  jusqu'au  xiv''  siècle-.   » 

Nous  croyons  qu'il  n'y  a  aucun  intérêt  à  citer  ici  les  très 
nombreux  auteurs  qui  donnent  la  même  étymologie,  sans 
rien  ajouter  à  la  très  bonne  formule  de  Venuli.  Presque  tous 
se  contentent  de  dire,  comme  par  exemple  le  Dictionnaire 
raisonné  des  sciences  (Diderot)  :  «  On  les  appelle  Géziatins, 
de  Giezi,  serviteur  d'Elysée,  qui  fut  frappé  de  lèpre  »  (t.  II, 
p.  530).  Cette  étymologie  est  très  vraisemblable,  car  outre  que 
presque  tous  les  auteurs  y  recourent,  elle  est  implicitement 
indiquée  dans  plusieurs  titres  anciens  concernant  les  Cagots. 
Par  exemple  :  le  Parlement  de  Bordeaux  fit  le  9  juillet  1723 
défendre  «  d'injurier  aucuns  particuliers,  comme  prétendus 
descendants  de  la  race  de  Giezi  et  de  les  traiter  de  Cagots, 
Gahets  ni  Ladres....  »  Un  arrêt  identique  était  émané  de  la 
cour  de  Toulouse  en  i627^ 

En  Espagne  l'histoire  de  Giezi  vient  aussi  dans  un  titre 


\.  Vanque-liellecourt. 

2.  Venuli,  Dissertation  sur  les  anciens  moniunenls  de  la  ville  de  Bordeaux, 
sur  les  gahets 

3.  Palassou,  p.  385. 


LE  MOT   GEZITAIN  334 

de  1517  où  Caxarnaut,  huissier  du  conseil  Royal  de  Navarre, 
cherche  à  faire  repousser  une  pétition  des  Agots  de  Navarre 
demandant  à  n'être  plus  distingués  des  autres  chrétiens 
«...  los  adichos  Agotes  dezienden  del  dicho  Zihezi  mal- 
dicho* » 

On  connaissait  aussi  Giezi  en  Bretagne,  car  dans  un  procès 
qui  se  termina  en  appel  devant  la  cour  de  Rennes,  le 
20  mars  1681,  il  est  parlé,  à  propos  des  caqueux,  du  malheur 
du  valet  du  prophète  Naamatt^. 

Il  n'y  a  pas  que  les  cagots  à  avoir  été  traités  de  descendants 
de  Giezi,  tous  les  lépreux  indistinctement  hénéficiaient  de  cette 
dénomination.  C'est  ainsi  qu'en  1599,  les  lépreux  libres  de 
Masblanquet,  près  Limoges,  d'Aixe  et  de  Saint-Léonard 
exposèrent  dans  une  requête  qu'ils  vivaient  séquestrés 
comme  appartenant  à  la  l if/née  de  Giesi,  et  qu'on  les  traitait 
comme  ladres  rouges  ;  ils  s'élevaient  contre  cette  assimilation 
qui  leur  im|)Osait  certains  désagréments .  Henri  IV  leur 
accorda  des  lettres  patentes  qui  sont  analysées  dans  Nadaud 
(Mémoires  manuscrits,  t.  I,  p.  41). 

L'origine  du  mot  Gézitain  était  fort  bien  connue  dans  le 
peuple,  comme  le  prouve  une  chanson  que  Michel  croit  pou- 
voir dater  de  la  fin  du  xv''  siècle,  et  dit  être  un  monument  de 
la  poésie  populaire  '\ 


...  Que  t'assoguri 
yu'ciis  an  baillât  lous  noms  Clirestiaas. 
Dens  la  Ilaiito-Chalossc, 
<iu'eùs  apéren  Gezitains  ; 


Que  soun  entachais  d'ue  lèpre 
Que  jamey  n'en  gouariran  pas. 

Bonadad,  rey  de  Syrie, 
Per  général  abé  Naaman. 
Et  bc  s'en  ba  en  Samarie 
Cerca  reniedi  en  taii  soun  maii. 
Elisée  ben  l'aporc  ; 
Aùsta  leii  et  qu'aiibedi, 
Et  la  soue  aubedissence 


...  Je  t'assure 
Qu'on  leur  a  donné  le  nom  de  Clirestiaas 
Dans  la  Haute-Chalosse, 
On  les  appelle  Gezitains. 


Us  sont  entachés  d'une  lèpre 
Dont  jamais  ils  ne  guériront. 

Bcnadad,  roi  de  .Syrie, 
Avait  pour  général  Naaman. 
Il  s'en  alla  en  Sainarie 
Chercher  remède  pour  son  mal 
Elisée  l'appelle  ; 
Et  aussitôt  il  (Naaman;  obéit. 
Et  son  obéissance 


1.  Celle  pièce  est  citée  en  entier  par  .Micliel,  t.  Il,  \>.  211. 

2.  Sommaire  du  Plaidoyer  de  Primaigiiier,  avocat.  In  :  Faclians  et  Mémoires 
(vol.  XI,  f"'  59:5  et  suiv.  -  Manuscrit  <le  l.i  Bihliolhèquc  de  Hennés).  Le  manu- 
scrit |)orle  par  erreur  Nul/tan,  au  lieu  de  \aamnn. 

3.  Il  en  a  recueilli  quelques  variantes,  que  le  lecteur  jiourra  retrouver  en 
même  temps  que  la  totalité  du  poème  dont  nous  ne  citons  ici  qu'un  fragment, 
dans  son  Histoire  des  races  maudites,  t.  II,  p.  133-143. 


332 


PHILOLOGIE 


De  la  lèpre  eu  liey  gouary. 
Soumctut  aii  saint  prophète, 
Deiis  lou  Jourdain  que  s'ba  laba: 
l'H  après  sept  cops  qui  s'iabo. 
Exempt  de  lèpre  que  s'trouba. 
Naaman,  countent  (icii  saint  hoinmi, 
B'eii  boulou  recompensa; 
Mes  countent  deii  beïn  qu'i  propaga 
Dits  per  pagament  arré  nou  ca. 
•Giezi  quere  soun  ilonicsti(|ue  : 
Ingrats,  coum  soun  touts  fort  souljen, 
A  courre  dehet  et  que  sboute, 
S'en  ba  apèra  lou  Syrien, 
Lou  disen  :  »  Que  quaii  qu'en  baillis 
En  taii  niein  nicste  lous  prèsens  ; 
En  t'ait  paga  la  sou  peine, 
Baille  m'toun  or  et  toun  argen. 
Arré  de  lachou  nou  t'announci  ; 
Lou  mein  niesto  que  s'porte  biey  : 
Tourno-t'en  dap  la  tou  cohorte, 
Deche-m'a  you  un  chic  de  beïn.  >< 
La  tentation  qu'ère  fort  hortc  : 
•Oiczi  non  pot  y  résista; 
Pren  l'aryen  qui  lous  embiats  eii  porten, 
D'entre  las  niaans  do  Kalgala. 
«  D'oun  bins,  Giézi?  dits  Elysée; 
Malhirousl  qu'as-tu  anat  ha? 
En  bet  agin  d'aquère  sorte, 
Diii  qu'es  certain  que  t'punira. 
Presen  qu'eri  à  las  dosniarches, 
En  esprit,  desjjuch  lou  nioumen 
(^ui  l'avarice  qui  t'doniine 
T'a  sucgerat  aquet  moyen. 
Lous  présens  que  tu  as  cachât 
Pour  deousraba  à  ma  counechence, 
Be  t'causeran  de  grands  malheurs 
Et  aiis  de  la  descendence. 
o  Per  te  puni,  dits  lou  Seignou, 
«  La  lèpre  de  Naaman  que  t'dechi  ; 
■I  Aiis  tous  mainatyes  passera 
«  Lou  niaù  hountous  qui  t'bau  dacha.  » 
Giezi  que  ploure  et  que  sanglote, 
Tout  qu'es  fort  inutilement. 


De  sa  lèpre  le  fait  guérir. 

Soumis  au  saint  prophète, 

Il  va  se  laver  dans  le  Jourdain 

Et  après  sept  bains 

11   se  trouva  exempt  de  lèpre. 

Naaman,  content  du  saint  homme 

Le  voulut  récompenser; 

Mais  content  du  bien  qu'il  réjjand 

Il  dit  que  pour  paiement  il  no  faut  rien. 

Giezi  était  son  domestique; 

Ingrat,  comme  sont  tous  fort  souvent, 

Il  se  met  à  courir  et  vite 

S'en  va  appeler  le  Syrien 

Lui  disant  :  «  Il  faut  i|uc  tu  me  bailles 

Pour  mon  maître  des  présents; 

Afin  de  payer  sa  peine, 

riaillc-moi  ton  or  et  ton  argent. 

Je  ne  t'annonce  rien  de  fâcheux; 

Mon  maître  se  porte  bien  : 

Retourne-t'en  avec  ta  cohorte. 

Donne-moi  ce  peu  de  bien.  » 

La  tentation  était  trop  forte 

(iiezi  n'y  i)ut  résister; 

Il    prend     l'argent    que    les    envoyés    lui 

D'entre  les  mains  de  Galgala.  portent 

«  D'où  viens-tu  Giezi?  dit  FJlysée; 

Malheureux  I  Qu'es-tu  allé  faire? 

En  agissant  de  la  sorte, 

11  est  certain  que  Dieu  te  punira. 

J'étais  présent  à  tes  démarches 

En  esprit,  depuis  le  moment 

Où  l'avarice  qui  te  domine 

T'a  suggéré  ce  moyen. 

Les  présents  que  tu  as  cachés 

Pour  les  dérober  à  ma  connaissance 

Te  causeront  de  grands  malheurs 

Ainsi  qu'à  ta  descendance. 

«  Pour  te  punir,  dit  le  Seigneur, 

«  Je  te  donne  la  lèpre  de  Naaman. 

«  A  tes  enfants  tu  passeras 

«  Le  mal  honteux  dont  tu  hérites.  » 

Giezi  pleure  et  sanglote 

Et  le    tout    fort    inutilement. 


L'opinion  de  Marca  diffère  des  précédentes  quant  à  la 
raison  qui  fit  passer  le  nom  de  Giezi  parmi  les  dénomina- 
tions des  Ccifjots.  Après  avoir  cherché  à  établir  que  les 
Syriens  étaient  lépreux,  il  dit  :  «  C'est  pourquoi  les  anciens 
■Gascons,  encore  qu'ils  donnassent  la  vie  aux  Sarrazins  qui 
embrassaient  la  religion  chrétienne,  conservent  néanmoins 
cette  opinion  qu'ils  étoient  ladres,  comme  estans  du  Pais  de 
Syrie  qui  est  sujet  à  cette  infection  et  pour  justifier  leur 
sentiment,  animé  de  haine  publique,  employoient  la  lèpre  de 
■Giezi,  d'où  vient  la  dénomination  de  gezils  et  gezitains\  » 


\.  L'origine  du  mol  gézitain  a  été  contesté  par  Vanque-Bellecoiirt,  qui  dans 
un  factum  contre  les  cagots  de  Montbert  écrit  :  «  On  lit  dans  l'Histoire  uni- 


LE  MOT   GEZITAIN  333- 

La  synonymie  des  mots  Gézitain  et  Carjol  n'a  plus  besoin 
d'être  démontrée,  car  elle  est  affirmée  par  les  auteurs  qui 
comme  Marca  vécurent  dans  le  pays  de  ces  parias,  et  de 
plus  elle  ressort  des  titres  anciens  où  ces  mots  sont  employés 
indifféremment.  C'est  ainsi  qu'on  lit  :  «  o  mu  ici  Jura  et  deberia 
leprosorum  sive  giesitarum  »  dans  la  constitution  de  Dax 
(1401).  On  sait  aussi  par  Marca  qu'en  1460  dans  les  cahiers 
des  États  on  traite  les  cagots  de  chretiaas  et  <jésilains\  rappe- 
lons encore,  qu'en  1489,  Jolianet  de  Lacoma  est  appelé 
<i  Jesila  »  de  Gescau,  et  que  son  fils  Peyrot,  en  1518,  est  dit 
chrestia  du  même  lieu  '.  Nous  pourrions  ajouter  bien  d'autres 
familles  indiquées  indifféremment  sous  les  deux  noms.  Cette 
synonymie  n'a  d'ailleurs  toujours  été  admise  sans  conteste. 

Il  suffit  de  parcourir  les  notes  qui  constituent  notre  cha- 
pitre topographique  pour  s'assurer  qu'elles  concordent  avec 
les  affirmations  des  auteurs  qui  représentent  le  mot  gezilain 
comme  usité  surtout  en  Chalosse  et  Haute-Chalosse,  c'est- 
à-dire  dans  la  partie  méridionale  des  Landes. 

Dans  la  Haïite  Chalosse 
Qu'eus  apéren  Gczitains 

Ce  mot  parait  à  peine  usité  ailleurs;  il  était  toutefois  connu 
un  peu  partout,  Bretagne,  Navarre,  Guyenne,  Languedoc, 
Bigorre,  Limousin,  et  môme  dans  la  Bresse-. 


Est-il  besoin  maintenant  d'insister  encore  sur  le  précieux 
témoignage  que  la  philologie  ap[)orte  à  une  thèse  qui  n'avait 
plus  besoin  d'être  défendue  tant  les  vieux  textes  la  défendent? 

verselle  de  Charron,  que  le  valeureux  Yezilh  ou  Gi/.it  avait  rempli  toute  la 
terre  de  son  nom  glorieux  par  la  brillante  défaite  de  Uocmen,  fils  d'Ali, 
gendre  et  neveu  de  Mahomet.  Voilà  tout  le  mystère  que  renferme  le  mot 
Yesite  dévoilé,  et  qui  ne  permet  jilus  de  douter  que  les  cagols  ne  descendent 
des  Sarrasins  ....  >•  (Cité  |iar  Venuti,  loc.  cit.,  p.  130.)  En  réalité  ceci  ne 
prouve  rien,  sinon  que  l'auteur  de  ce  faclum  élait  fort  mal  renseigné  sur 
l'histoire  locale. 

1.  Voir  Toi'OGiiAi'iiiE,  au  mol  Cescau. 

•2.  De  .Marchangy  (Tristan  le  voi/ar/eur,  p.  516),  parie  des  gézitains  de  la 
Bresse. 


334  PHILOLOGIE 

Non.  Mais  il  nous  a  paru  curieux  de  montrer  que  l'étude 
seule  des  mots  qui  ont  servi  à  désigner  les  cagots  aurait  pu 
suffire  à  établir  qu'ils  étaient  lépreux;  car  kakod,  f/a/fot, 
cayol,  signifient  lépreux,  cresliaa  s'accommode  à  merveille 
de  ce  sens,  et  gézitain  ajoute  un  témoignage  historique  à 
ceux  de  la  philologie  pure  et  de  l'histoire  de  la  charité. 


LIVRE    SECOND 


liKMTlKli    UKS    CAI.OIS    A    SAIM-SAVIN. 


Fay.  —  P.  33(^-33'. 


PIEGES   JUSTIFICATIVES 


Sous  cette  ruln^ique,  nous  avons  réuni  les  principaux  docu- 
ments qui  nous  ojit  servi  à  composer  le  présent  volume.  Nous 
avons  pensé  qu  il  était  très  utile  de  les  grouper  et  de  les  classer, 
afin  que  le  lecteur  pût  aisérnent  les  consulter.  Les  auteurs,  qui 
avant  nous  ont  traité  des  cagots,  ont  presque  toujours  inséré  la 
plupart  des  documents  qu'ils  possédaient  dans  le  texte  ou  les 
notes  de  leurs  travaux;  ils  ont  souvent  négligé  les  références 
d'origine,  ou  les  indications  bibliographiques,  si  bien  qu'il  est 
parfois  très  diffcile  de  vérifer  l'exactitude  de  leurs  informa- 
tions ^ 

Nous  avons  pris  le  parti  de  publier  de  nouveau  et  in  extenso 
quelques  documents  déjà  connus,  pour  éviter  au  lecteur  des 
recherches  souvent  longues  et  difficiles;  mais  nous  avons  tou- 
jours eu  soin  de  vérifier  et  au  besoin  de  corriger  ces  documents 
sur  les  originaux.  Nous  //  avons  ajouté  un  très  grand  nombre 
de  documents  inédits. 

Le  lecteur  désireux  de  trouver  le  commentaire  des  documents 
qui  figurent  ici,  se  reportera  à  la  Table  des  Pièces  Justifica- 
tives, oit  fiijurent  toutes  indications  qui  lui  permettront  de  se 
reporter  à  telles  parties  du  corps  de  l'ouvrage  oii  se  lisent  ces 
commentaires. 

1.  Fi'.  .Miclii'l,  iIdiiI  {'Histoire  des  Races  Maudiles  est  si  richo  en  ilociimerits, 
est  Uii-inrme  diflicile  à  vérifier,  car  les  archives  oii  il  a  puisé,  ont  entière- 
ment nioilifié  leur  classement,  et  ne  possèdent  pas  de  tableau  comparatif 
des  anciennes  et  nouvelles  cotes. 


Kav.  22 


338  PIÈCES  JUSTIFICATIVES 


I.    —    PIÈCES    DIVERSES.    X     AU    XV'    SIECLE 

Nous  faisons  figurer  ici  des  pièces  de  natures  très  différentes, 
mais  tontes  fort  anciennes.  Ce  sont  :  i°  des  coutumes  et  des  lois  : 
For  d'Oloron  (n°  ^),  For  de  Morlaas  (n°  6),  Constitutions  et 
établissements  de  Dax  fn°^  13  et  14),  Coutumes  du  Mas  d'A- 
r/ennais  (n"  9),  de  Marmande  (n"  8),  et  de  Condom  (n"  17);  — 
l^"  des  extraits  de  cartulaires; —  S"  des  extraits  de  censiers;  — 
/"  des  donations,  des  contrats:  —  5°  des  lettres,  ordonnances 
et  règlements. 

Nous  ne  faisons  pas  figurer  ici  les  extraits  des  registres  des 
notaires  de  Béarn,  où  figurent  des  cagols;  leur  classement 
aurait  pu  se  faire  par  ordre  de  date,  ou  par  étude;  nous  avons 
préféré  citer  ces  pièces,  dans  le  chapitre  de  topographie  oii  nous 
les  signalons  à  propos  d'es  villes  ou  villages  dont  elles  font  con- 
naître les  cagots. 

La  nature  et  la  date  des  documents  ont  également  contrilmé 
à  établir  le  classement  que  nous  avons  adopté. 

N"  1.  —  Cartulaire  de  l'abbaye  de  Lucq  en  Béarn   lan  lOOOy. 

Le  passage  ci-dessous  a  été  cité  incorrectement  par  Marca 
(Hiatoire  de  Bcarn,  chap.  v,  liv.  IV,  p.  271  .  Il  est  cité,  ainsi  que  les 
diverses  pièces  contenues  dans  le  cartulaire,  par  l'abbé  Menjoulet 
{Chronique  du  diocèae  et  du  pays  d'Oloron,  2  vol.  in-8,  Oloron,  Marque, 
1864-1869).  La  copie  authentique  du  manuscrit  original,  datée  de 
1626,  se  trouve  à  la  Bibliothèque  nationale;  elle  a  été  vue  par  De 
Rochas  qui  en  a  co\né  incorrectement  un  Iragment. 

Manuscrit.  Collection  Baluze,  n°  74.  .Manuscrits  de  la  Biljlio- 
thèque  nationale.  Cartulaire  tle  l'abbaye  de  Luc  en  Béarn,  f"  il'J. 

Temporibus  Lupi  Anerii  vice  comitis  Oloronensis  fuit 
quidam  miles  flarsias  Galinus  nomine  qui  dédit  Sancto  Vin- 
centio  terni  m  quain  possidebat,  id  est  duas  villas,  una  qiia 
appellatur  berdez,  ultra  qua  vocatur  Aoss  cum  uxore  sua  et 
filio  suo  sanctio  Galino  et  filia  sua  benedicta  nomine,  qui  ob 
remédie  animarum  suarum  obtulerunt  se  domino  et  S'"  Vin- 
cenlio  cum  o)nni  honore  suo  et  omnibus  appendiciis  suis  et 


DU  X"  AU  Xlir  SIECLE  339 

postea  perpetualiter  conjirmaverunt.  Postea,  ipsa  benedicta 
volens  accipere  maritum  in  Prexaco,  cum  consensu  abbatis  et 
seniorum  S''  Vincentii,  dédit  unam  nassam  in  Prexaco  et 
uQum  Christianum  qui  vocatur  Auriolus  donatus  '. 

iV»  2.  —  For  d'Oloron  (1080). 

On  y  voit  citée  la  léproserie  de  cette  ville  (règne  de  Centuie  IV). 
Ms.  Archives  des  Basses-Pyrénées.  C  677. 

Publié  par  Mazure  et  Hatoulet.  Fors  de  Béani,  icgisLation  iné- 
dite,... etc.,  p.  218. 

Art.  25.  —  ...  Sober  asso  stabli  et  done  saiibetat  a  d'aqueste 
ciutat,  et  tau  couvent  que  nulh  homi  strani  no'y  fassa  a 
d'augun  embadiment  a  negun  homi  dentz  los  termis  de  la 
saubetat;  so  es  a  saber,  de  la  mayson  deus  Mesegs  entro  a 
Mondegorat,.... 

N"  3.  —  2  octobre  1291.  —  Livre  de  Garrossio. 

Donation  par  Vvi've  Raymond  de  Treniblade,  prieur  do  l'hôpital 
de  Serregrand  de  tous  les  droits  dudit  hôpital  sur  la  christiana  ou 
léproserie  de  la  bastide  de  l'Estéle  de  Barran,  en  laveur  d'Arnaud, 
Christian  d'Auch  et  de  sa  femme.  Parmi  les  témoins  figure  Bernard 
d'En-Dorre,  lépreux  d'Auch. 

Us.  Archives  départementales  du  Gers.  G  20.  Livre  dit  De  Garrossio 
(fonds  du  chapitre  de  Sainte-Marie  d'Auch),  f"  xix-xx. 

Publié  par  Adrien  Lavergne.  Oriijine  des  Cagots,  Capots,  ou  Cliris- 
tians.  Congrès  scientifique  de  Dax,  l'"<^  session,  mai  1882,  p.  227-229. 
Dax,  Medan  libraire,  1883. 

Noverint  univers!  présentes  pariter  et  fuluri  quod  frater 
Haymundus  de  Tremoieda,  prior  hospitalis  cellegrandis, 
I)resentibus  et  concedentibus  fratre  Guilhelmo  Raymundo 
de  Priano,  milite,  fratre  Petro  Arroy,  fralre  Bernard©  de 
Lafita  et  fratre  Petro  Sabaterii,  bos|)itaU^riis  dicti  hospitalis, 
pro  se  et  nomine  tocius  alius  convcntus  dicti  hospitalis,  non 
vi  vel  metu  compulsus  nec  aliqua  fraude  seu  falsa  sugges- 

1.  Les  mots  soulignés  paraissent  l'avoir  été  d'iina  antre  main. 


340  PIÈGES  JUSTIFICATIVES 

tione  seductus  vel  etiam  circumventus,  sed  libère  et  consulte 
et  gratuita  ac  spontanea  voluntate  ad  hoc  inductus,  dédit  et 
concessit  in  |K'rpetuum,  pro  se  et  omnibus  suis  successo- 
ribus,  Arnaldo,  christiano  de  Auxio,  et  Guilhelnie,  uxori 
ipsius  Arnaldi,  presentibus  et  recipientibus  pro  se  suoque 
ordinio,  piotatis  intuilu  et  helemosine,  quidquid  juris  habebat 
et  haltère  debeitat  in  christiania  sivc  leprosia  bastide  stclle 
de  Barrano,  et  totuni  jus  et  deberium  (juod  dictus  prior 
habebat  vel  habere  debebat  in  dicta  christiana  sive  leprosia, 
pro  se  et  nomine  quo  supra,  de  assensu  et  voluntate  preno- 
minatoruni  fratrum  presentium,  idem  prior  predictis  Arnaldo 
et  Guillelme,  uxori  ipsius,  absolvit,  gurpivit,  liberavit  penitus 
et  quitavit,  et  ipsos  conjures  de  juribus  et  deberiis  dicte 
christianie,  quantum  ad  dictum  hospitale  et  donium  Celle- 
grandis  spectabant  et  sitectare  poterant,  in  processionem  vel 
quasi  misit  et  induxit  cum  bac  presenti  carta  in  perpetuum 
valitura;  et  pro  CXX''  solidis  molanorum,  quôs  dictus  prior 
una  cum  prenominatis  fratribus  recognovit  se  a  dictis  con- 
jugibus  habuisse  et  récépissé  in  bona  pecunia  numerata, 
in  remuneratione  donationis  juriuni  predictorum;  dans  et 
concedens  dictis  conjugibus,  quantum  ad  domum  hosj»italis 
et  ad  domum  cellegrandis  spectabat,  quod  possint  pro  se  et 
auctoritate  propria  nancisci  et  aprehendere  corporalem  po- 
cessionem  dicte  christianie  et  jurium  et  deveriorum  spectan- 
tium  et  spectare  debentium  ad  chrislianiam  predictam.  Pro- 
misit  insuper  dictus  prior,  nomine  que  supra  et  de  assensu  et 
voluntate  pronominatorum  fratrum,  contra  dictam  dona- 
tionem  et  quitationem  de  jure  non  venire  nec  de  facto,  per 
se  vel  per  aliquam  personam  interpositam,  nec  faciet  seu 
procurabit  aliquid  per  quod  rumpi  vallat  vel  modo  quolibet 
infirmari.  Renuncians  expresse  dictus  prior  exceptioni  doli 
mali,  pacti,  conventi  et  conditioni  sine  causa  vel  ex  nuUa  seu 
injusta  causa,  et  benefficio  restitutionis  in  integrum  et  omni 
alii  auxilio  et  benefticio  juris  canonici  et  civilis,  quibus 
mediantibus  contra  premissa  vel  aliqua  de  premissis  posset 
aliquid  in  contrarium  attemptare. 

Actum    fuit    hoc    secundo    die    introytus    octobris,    anno 
Domini   M.GC'""XC   primo,    régnante   Philippo,   rege  Fran- 


Xlll"  SIÈCLE  341 

chorum;  B"  comité  Armaniaci  et  Fezenciaci;  Amaneuo 
archiepiscopo  Auxitano.  Hujus  rey  sunt  testes  :  P.  de  Riscla, 
(lomicellus;  P.  de  Gastaiieto,  clericus;  Sancius  Fabri  ;  Ber- 
nardus  d'en  Dorro,  leprosus  de  Auxio;  et  ego  Bernardus  de 
Gavliano,  publicus  stelle  de  Barrano  notarius,  qui  hanc 
carlam  scri|)si  et  eam  signo  meo  signavi  ad  instantiam  par- 
tium  consueto. 

N"  4.  —  Livre  dOr  de  la  cathédrale  de  Bayonne  (1266). 

Les  cagots  figurent  parmi  les   censitaires  de  Sainte-Marie.  Us 
liabitent  le  quartier  de  Saint-Léon. 
Ms.  Archives  des  Basses-Pyrénées.  Livre  d'Or,  fo  85. 

A  Sen  Léon.  Terny  à  Nadau 
Los  crestians VI  d.  pou  cazaw. 

N"  5.  —  L'Esclapot. 

Traité  passé,  en  présence  de  Tofficial  de  Bazas,  entre  les 
lépreux  et  les  habitants  de  Monségur  (10  nov.  1296). 

Ms.  Archives  de  la  mairie  de  Monségur  en  Bazadais.  Extrait  du 
registre  dit  VEsclapot,  f"  35  v^  f«  38  r". 

Publié  sur  l'original  par  Fr.  Michel.  Histoire  des  races  inaudilef, 
t.  II,  p.  194-197.  Paris,  A.  Franck,  1847. 

N"  6.  —  For  de  Morlaas  (1220). 
il/s.  Archives  des  Basses-Pyrénées.  C  677. 

Art.  226.  —  Fo  judyat  que  si  ung  homi  bent  porc  mezeg  et 
aqueg  (jui  compra  lo  trouva  mezeg,  aqueg  qui  bendut  l'aura 
redera  l'argent. 

N°  7.  —  Coutumes  de  Condom    29  juin  1312  . 
Ms.  Bibliothèque  nationale.  Français.  N°  11040;  f°  25  r^  col.  2. 

Item  tôt  mazerer  qui  ben  en  la  viela  de  condom  carn 
mezera  morta,  o  troia  par  porc,  o  aolha,  o  craba,  en  loc  de 
creston,  o  autra  carn  corumpuda  a  coneguda  dels  senher,  e 


342  PIECES  JUSTIFICATIVES 

dels  cosselhs,  que  pa^ue  XXX.    s.  <]o  bos  morlaas  per  non  de 
pena  arbitraria,  e  que  la  carn  sia  dada  als  gafedz 

N"  8.  —  Coutumes  de  Marraande    1396)  [Extrait]. 

Ms.  Appartient  à  (i.  Colombet,  à  Marinande  parchemin). 

Publié  in  :  Archives  Historiques  de  la  Gironde,  t.  V,  p.  213,  239,  2'50. 

Le  manuscrit  commence  par  ces  mots  :  Asso  son  los  cstablimens  de 
la  vila  de  Marmanda  loscals  an  feyt  far  e  escriiire  Jasme  de  Lacruizca  e 
Grimon  PeliceyJ'an  M.  e  CCC.XC.VI.  Les  rubriques  qui  précèdent  les 
articles  sont  du  23  avril  1549  comme  l'indique  une  table  des  rubriques. 

§  114.  —  Conlra  los  f/nffet  /jue  inIran  en  la  vila  sens  senhal. 

E  an  plus  establit,  los  deyt  cosselhs,  que  g-alTet  ni  gafl'era, 
estranh  ni  privât,  petit  ni  grans,  no  intro  dens  la  vila  de 
Marmanda  sens  senhal  de  drap  vennelh  lo(jual  jtoilia  de  lonc 
de  I.  torn.  e  de  ample  de  III.  ditz  en  la  rauba  sobirana  e 
descubert  davant,  a  part  esquera,  en  pena  de  V.  s.  de  gatge 
al  senhor  e  a  la  vila,  e  la  rauba  sobirana  encorssa. 

§  115.  —  Cum  no  agan  pes  nul. 

E  an  establit  plus  que  no  ang^an  pes  nutz  per  la  vila,  e  cant 
s'encontraran  ab  home  o  ab  femna  qu'es  remang^en  a  la  una 
part  del  camin,  tant  fora  cum  poyran,  entro  que  hom  ne  sia 
passai,  en  pena  de  V.  s.  de  gatge. 

§  116.  —  Cnm  non  deven  vene  vin  ni  comprav  en  laherna. 

E  an  plus  establit  que  los  desobre  ditg-afiet  que  si  compren 
are  que  o  mercadegen  de  lunh  e  que  no  vengan  en  taberna, 
ni  pringan  vin,  ni  pringan  enap  ni  pichir;  ni  venden  ni 
fassen  vendre  porc  ni  creston,  ni  altra  bestia  minjadoyra,  ni 
nulha  autra  causa  minjadoyra,  en  pena  de  LXV.  s.  de  gatge 
e  la  causa  encorssa. 

§  m.  —  Cum  no  deven  beve  a  las  fons  de  la  vila 
uji  trayre  Ion  de  notz. 

E  establiren  plus,  que  los  desobre  ditz  minhan  '  ni  bevan  en 
las  fons  de  la  vila,  mas  tant  solament  en  la  lor  font  propria 

1.  F.  Michel  écrit  no  pusian  au  lieu  de  minltan.  N'ayant  pu  consulter  le 
manuscrit,  nous  ignorons  quelle  est  la  véritable  version. 


XIV  SIÈCLE  343 

en  pena  de  V.  s.  de  gatge,  e  que  nulha  persona  de  la  vila  no 
los  tingua...  en  encoriment  del  deyt  gatge. 

§  118.  —  Cum  los  Qdjfelz  no  deven  intrar  en   la  vila 
si  no  lo  dilus. 

Et  plus,  establiren  que  los  dits lebros  no  demorian  en 

la  vila  ni ni  se  asetien,  en  pena  de  V.  s.  de  gatge,  dels 

quels  sia  lo  ters  à  la  vila,  e  Tiers  al  senhor,  e  Tiers  als  cres- 
tias  de  la  vila  qui  los  penhorien.  Exceptai  que  en  las  festas 
e  al  dilus  de  matin  puscan  estar  e  sezer  davant  la  gleysa  dels 
frays  Menutz  al  los  on  anssianament  an  acostumat  sezer 
devert  lo  fossat. 

§  44.  —  De  porc  f/affel  cum-  deu  dise  que  gaff'et  ven. 

E  establiren  plus  que  los  porcz  e  las  truias  guaffetz,  e  iotas 
au  iras  carns  que  no  saran  sanas,  sian  vendudas  als  bancs 
(jue  son  al  cartey  de  F*uch  Gayraut,  fora  los  murs  de  la  vila 
e  aqui  on  es  acostumat  tenir  losdeytz  bancz  fora  los  deytz 
murs  de  la  vila.  E  que  los  meseleys  sien  teng-uts  de  diser 
ad  aquel  qui  comprara  o  cromprar  n'e  voira  d'aqueles  carns 
que  son  gafferas  o  milhargoses.  E  si  no  o  fasia  que  paguia  lo 
maserey  que  la  carn  vendra  LXV.  s.  d'arns.  de  gatge,  e  la 
carn  encorssa.  E  que  tut  borgues  de  la  vila  que  sia  dignes 
de  fe  sia  cresut  de  les  causes  que  metra  sobre  los  masereys 
per  son  segramen,  segon  Tesgar  dels  cosselhs. 

N"  9.  —  Coutumes  de  la  ville  du  Mas-d"Agenais  (1388). 

Ms.  Archives  du  Mas-d'Agenais  (parchemin). 

Publié  par  Fr.  Michel  (loc.  cit.),  t.  II,  p.  iSl-i82,  en  note. 

Art.  34.  —  De  malafeijta  de  hesliar. 

....  E  si  hom  trobaba  besliar  menut  porc,  truga,  aolhia 
ni  craba'  do  Gaffet  en  Tautrui  malafeyta,  e  li  aussi-,  non  sia 
tengui  de  esmendar,  e  le  gatge  sera  als  cosselbs. 

1.  Aolhia  ni  craba  ^  l)rebis  ou  clièvre. 

2.  Et  le  lui  oxil. 


344  PIÈCES   JUSTIFICATIVES 

Art.  54.  —  Que  nulha  persona  no  compri  bestiar  per  vendre 
ni  nulha  bolalura^  de  Ga/jfet  ni  de  Gafj'era. 

Item.  Es  cstablit  que  nulha  persona  non  compria-  porc,  ni 
truga,  ni  aolha,  ni  crabas,  ni  autru  bestiar,  ni  auzels^  que 
hom  mingia,  ni  autra  mingeria  ab  giuS  ni  sens  giu,  de  Gaffet 
ni  de  Gafîera,  ni  non  prengua  en  comanda  per  vendre  al 
Mas  en  nulha  maniera.  E  si  hec  faze,  seri  encors  lo  cors,  e 
l'aber  al  senhor  e  a  la  vila  d'aquct  qui  o  fari. 

Art.  55.  —  Que  nulha  persona  no  logui  Gaffet  ni  Gaffera 
en  verenhar". 

Item.  Es  establit  que  nulh  GatTet  ni  nulha  Gaffera  no  se 
logui  a  verenhar,  ni  nulha  persona  no  los  sia  tengut  de  logar 
a  verenhar;  car  si  hec  fey,  pagnera  X.  sols  de  gatge  als 
cosselhs. 

N"  10.  —  Constatation  de  l'incendie  de  la  chrestiennerie 
de  Sauveterre  (13  juillet  1320). 

Ms.  Archives  de  M.  d'Auzac  de  la  Martinie  (parchemin). 
Publié  :  in  Archives  historiques  de  la  Gironde,  t.  VI,  p.  360-367. 

Gonoguda  causa  sia  qu'en  la  presencia  de  mi,  notari,  et 
d'els  teslimonis  dejus  escriutz,  Arnaut  de  Lugulhac,  donzet, 
loctenent  de  prebost  a  Salvaterra;  per  en  Ramon  Willem  de 
Bauders,  donzet,  adonc  perbost  del  deyt  loc  per  nostre 
senhor  lo  rey  d'Anglaterra,  duc  de  Guiayna,  loquals  era  el 
camin  del  deyt  nostre  senhor  lo  Hey,  debant  la  crestianaria 
de  Salvaterra,  me  requerit  que  jo  li  fessi  carta  cum  et  abe 
deffendut  al  commun  de  Salvaterra,  seguont  que  dis,  que  no 
argossen  la  cristianaria  abandeyta  n'y  dossen  damdnatge  : 
jasia  aysso  que  jo  no  agosi  auzida  la  deffens  ni  vis  que 
deguna  persona  de  Salvaterra  i  metos  fuc.  Et  aqui  médis 
mastre  Bernard  Cogota,  notari  de  Salvaterra,  loquals  dis  que 
ac  dize,  per  sin  et  per  lodeyt  commun,  dis  aldeyt  loctenent 

1.  Volatile. 

2.  Achète. 
'.i.  Oiseaux. 

4.  De  chasse. 

5.  Vendanger. 


XIW  SIÈCLE  343 

que  si  et  anar  prener  per  los  pustorels  qui  arden  ladeyta 
crestianaria  o  tota  autra  persona  que  dossen  dampnatge,  que 
et  et  tôt  la  commun  aqui  pressens  li  eran  prest  et  aparelhat 
de  sseguir  et  de  ajudar  a  prener  a  lor  légal  jjoder.  De  lasquals 
requestas  et  présentations  et  de  totas  et  ssenglas  las  causas 
desus  en  aquesta  présent  carta  contengudas,  lodeyt  Arnaut  et 
lodeyt  mastre  Bernard  requiriren  a  mi  notari  carta;  etjo,  a 
lor  requesta,  lasdytas  cartas  metuy  en  publica  forma. 

Testes:  mastre  en  Willem  Pastorel,  notari;  Johan  Sepets, 
Galhart  Esdet,  Bernard-Fort  de  Rabastenx,  clers;  Raols  del 
Sorn,  P.  Morin  Lo  Magnan,  P.  Fasalh,  Johan  Alart,  Bernart 
Costantin  Lo  Telier,  Arnaut  Coguta,  William  Salart,  et 
Guiraut  de  Calbanars,  notari  de  Salvaterra,  qui  d'aquesta 
ténor  fitz  doas  cartas. 

Actum  XIIPdieJulii,anno  Domini  M°.GCC''.XX°.  Hegnan- 
tibus  Philippo,  rege  Francie;  Eddoardo,  rege  Anglie,  duce 
Aquitanie;  (îuillelmo,  e[>iscopo  Vasatensi. 

iV°'  ii  et  12.  —  Règlements  de  police  concernant 
les  ésaurillés  et  arcabots  de  Bayonne. 

1°  Kèglement  de  1315. 

M.s.  Archives  de  Bayonne.  Livre  eu  parcliemin,  p.  126. 
Public  par  Fr.  Miciiel. 

En  l'an  de  Nostre  Senhor  M.CGG.XV.  lo  dissapte  après 
la  feste  de  S.  Per  et  de  sen  Pau  apostos,  en  le  mairetat  dou 
seinher  en  Lop  Bergoinh  de  Bordeu  maire  de  Baione... 

Fo  establit  que  todz  los  tafars  eus  echaureilbadz  eus  arca- 
botz  e  todz  los  autres  qui  mestir  no  han,  que  isquen  e  boilien 
le  biele  de  lor  médis. 

2°  Règlement  de  1319. 
A/.s.  Archives  de  lîayonae,  p.  145. 

En  l'an  de  Nostre-Senhor  M.GGGeXlX,  en  la  mairetat  dou 
seinhor  en  Laurens  de  Biele,  maire  de  Baion... 

Es  état  ordenat  dous  arcabotz  e  dous  ischaureilhalz  qui  son 
cridalz  en  la  ilate  sobre  dyte  e  die,  que  ades  buylassen  le  biele 


346  PIECES  JUSTIFICATIVES 

de  lor  médis  selre  paie  de  meter  au  fons  de  le  tor;  e  que 
nulhe  persone  nous  aulier^nii  :  car  si  afleze,  passeri  médisse 
peie. 

N"  13.  —  Le  Livre  Noir    Établissements  de  la  ville  de  Dax) 

XIV^  siècle). 

Publié  par  Abadie  Fr.),  Le  Livre  Noir  et  les  Etablissements  de  Dax. 
Bordeaux,  Ferel,  1902. 

Les  extraits  que  nous  donnons  sont  tirés  du  travail  de  M.  Abadie 
Les  pages  indiquées  sont  celles  de  son  ouvrage. 

Las   Costumes   de   la   ciutat   Dacos  e   deu  uessokt  de  oueke. 

De  sagerar  e  de  sagetz.  —  378  —  Note  que  ung-  cres- 
tiant  pot  sagerar  '  a  la  persone  layque,  dat  que  lo  crestian 
sie  deu  for  de  la  giisie,  car  lo  layc  es  deu  senhor  temporau 
deu  quoau  es  lo  saget,  e  l'actor  deu  seguir  lo  for  deu  reu 
(p.  89). 

Establit  es  que  qui  son  besin  aperera  meset,  ni  poyrit, 
ni  figur  (?),  ni  arrocin,  XX  ss.  se  daunera  per  un  acort 
(p.  olyj.^ 

Establit  es  que  nulhs  de  la  vile  ne  crompi  bin  dou  messet 
en  nulh  temps  deu  mon,  ni  laubergui  en  la  vile;  qui  aflera, 
XX  ss.  lo  costera  e  lo  bin  que  perdera  (p.  516). 

iV«  14.  —  Constitution  de  Dax  (1401). 

Vorifjinal  se  trouve  dans  un  volume  imprimé  en  Espagne  vers 
1300  appartenant  à  M.  l'abbé  Coulure,  de  Toulouse. 

Publié  par  M.  l'abbé  A.  Degert.  Constitutions  synodales  de  l'ancien 
diocèse  de  Dax.  Dax,  imp.  H.  Labèque,  1898. 

Item  statuimusquod  omnia  jura  et  deberialeprosorum  sive 
giesitarura  defunctorum  duplicentur  et  solventur  rectoribus 
eorumdem,  attento  et  considerato  quod  predicti  rectores  nulla 
jura  personalia  ab  eisdem  recipiunt. 

1.  Saisir  mobilièrement. 


XIV'  SIÈCLE  347 

N°  15.  —  Censier  de  Béarn  contenant  l'indication  des  maisons 
du  XIV'  siècle  (Extrait). 

l/s.  Archives  des  Basses-Pyrénées.  E  307,  f-'  1-45. 
Inédit. 

Balanssun L'ostau  deu  crestiaa. 

Borgarber L'ostau  deu  crestiaa. 

Biele  [nave]  (Arthez) L'ostau  deu  crestiaa. 

Oraus,  Erms  et  Audeyos.   .   .  L'ostau  deu  crestiaa. 

Urdes L'ostau  deu  crestiaa. 

Arance L'ostau  deu  crestiaa. 

Lac L'ostau  deu  crestiaa. 

Lo  hieler  de  Cessai L'ostau  deu  crestiaa. 

Denguij  et  Binholes L'ostau  deu  crestiaa. 

Lescar L'ostau  deu  crestiaa. 

L'espitau  de  sent  lase. 

Melhau L'ostau  deu  crestiaa. 

Assag- L'ostau  deu  crestiaa. 

Benezac L'ostau  deu  crestiaa. 

Angays L'ostau  deu  crestiaa. 

Artigueloptaa L'ostau  deu  crestiaa. 

Espoey L'ostau  deu  crestiaa. 

Bedloc Lo  crestiaa..  unedaliie'. 

iV'  16.  —  Extrait  d'un  rôle  des  fiels  pour  Tannée  1360   Béarn). 

.U.S.  .\rchives  des  Basses-Pyrénées.  E  307,  1"'^'  49-70. 
Inédit. 

Estiroo  francau Au  ciestiaa  XIL  d. 

Sessac  francau Au  crestiaa  XIL  d. 

Lac  francau Au  crestiaa  XIL  d. 

Audeyos  francau Lo  crestiaa  XIL  d. 

Arbus  francau Lo  crestiaa  XIL  d. 

Artiguelobe  francau.   .   .   .  Au  crestiaa  XIL  d. 

1.  Il  s'agit  d'une  redevance  du  cagot  de  Uegloc.  La  dallie  était  une  journée 
de  fauciieur. 


348  PIECES  JUSTIFICATIVES 

Auberty  francau Lo  crestiaa  XII.  d. 

A  sen  Ilaust  francau  .   .   .  Au  crestiaa  XII.  d. 

Momaas  francau Lo  crestiaa  XII.  d. 

Au  by  francau Lo  crestiaa  XII.  d. 

Caubios  francau Lo  crestiaa  XII.  d. 

Saubanboo  francau  ....  Lo  crestiaa  XII.  d. 

Seres  caslet  francau.  .   .    .  Au  crestiaa  XII.  d. 

A  buros  francau Lo  crestiaa  XII.  d.' 

Sevinhac  [Thi'ze] Lo  crestiaa  XII.  d.  ' 

Navalhe Lo  crestiaa  XII.  d.  ' 

A  clarac Lo  crestiaa  XII.  d. 

Lenie Lo  crestiaa  XII.  d.' 

A  lalonquette  de  ganastee 

francau Lo  crestiaa  XII.  d 

Escobëe  francau Lo  crestiaa  XII.  d 

Ruipeyroos  francau  .   .   .   .  Au  crestiaa  XII.  d 

Barunco  francau Lo  crestiaa  XII.  d 

Sent  Laurentz Lo  crestiaa  XII.  d 

Maubec  francau Lo  crestiaa  XII.  d 

Espoey  francau Lo  crestiaa  XII.  d 

Francau  d'espoey Lo  crestiaa  XII.  d 

Borcgarber Au  crestiaa  XII. d. de  francau. 

A  ostys  lius  questes  fran- 

caus  edevens Lo  crestiaa  XII.  d. 

Melhoo    (Questes    e   fran- 

caus  de  Melhoo)  ....  LocrestiaaXII.d.defrancau 

Angays  francau Au  crestiaa  XII.  d. 

Laguos  francau Lo  crestiaa  XII.  d. 

A  beneyac  francau  ....  Lo  crestiaa  XII.  d.  ' 

Goarase  francau Au  crestiaa  XII.  d. 

Boelh  francau Lo  crestiaa  XII.  d. 

Mirapeys  francau Lo  crestiaa  XII.  d. 

Aros  francau Au  crestiaa  XII.  d. 

Nercastet  francau Lo  crestiaa  XII.  d.  ' 

I.  Lo  ciestia  figure  seul  dans  ce  village  comme  payant  le  francau. 


XIV^  SIECLE  349 


N"  11.  —  Rôle  indiquant  le  revenu,  les  dettes  et  la  taxe  imposée 
par  le  Seigneur  de  Béarn  à  chaque  paroisse  de  sa  terre.  — 
XIV'  siècle. 

3/.S.  Archives  des  Basses-Pyrénées.  E  307,  f^s  70-161. 
Inédit. 

Seriuin  se  los  /itis  deu  Joe  de  pan. 

Fortic  de  crestiaa III.  d. 

Aques  (/iij  se  segnin  son  los  fi  us  de  gant. 

Peyrot  crestia II.  s.  II.  d. 

Seguin  se  los  fins  edevers  de  la  bastide  de  niontreghau. 

Lo  crestia XII.  d. 


N^'  18.  —  Rôle  des  feux  de  Béarn  pour  Tannée  1365  (Extrait). 

.l/.s.  Archives  des  Basses-Pyrénées.  E  317. 
Inédit. 

Peyrelonque. 

Lo  crestiaa  de  Peyrelonque.     XXII  de  morlaas. 
Seguinse  los  fius  deu  loc  de  Lambeye  que  s'paguen  a  Marteror. 

Fortic  crestiaa IX  d. 

Los  fius  d'Estelhoo. 

Domenjoo  crestiaa  ....     IL  s.  I.  d.  morlaas. 
Aques  desug  son  los  fius  que  lo  senhor  ha  agthis  es  pagan 
per  martheror. 

Lo  crestiaa I.  d. 

Aques  son  los  fius  que  lo  senhor  ha  a  tadaose  es  pagan  per 
martheror. 

Johanot  deu  crestia.    .    .    .     III.  s.  VIII.  d. 
Peyrelonque  fius. 

Lo  crestiaa IIL  s. 

Aques  fins  sen  los  desug  nominatz  de  moncauh  au  bayle  de 
monpezat. 

Bernât  crestia XII.  d. 

I3entayoo. 

La  crestiane XII.  d.  de  francau. 


350  PIÈCES  JUSTIFICATIVES 

Montaiier. 

\jii  cresliaa I.  d. 

Munlaiieres. 

Bernât  Lan  cresliaa.   ...     II  sols  VI  d.  de  fins  e  plus 

XII  d.  de  francau. 

iV"  19.  —  Extrait  du  vieux  rôle  des  feux  de  Béarn  (vers  1365  u 

Ms.  Arcliives  des  Basses-Pyrénées.  E  309,  1"*  i-V.i. 
Inédit. 

Peyrelonque. 
Lo  cresliaa  de  Peyrelonque XII  d.  morlaas. 

Seguin  se   los   fins   deu  loc  de  Lambeye,   quys  paguen 
Marteror. 
Fortic  cresliaa IX  d. 

Los  fiiis  d'estelhoo. 
Domenjo  cresliaa II  s.  j  d.  morlaas. 

Aques  dejus  son  los  fiiis  que  lo  senhor  ha  a  concilies 
es  paguen  a  marleror. 
Lo  cresliaa j  d. 

Aques  son  los  fins  que  lo  senhorha  a  tadaosse,  es  paiiuen 
per  marleror. 
Jolianet  deii  creslia III  s.,  VllI  d. 

Peyrelonque  lins. 
Lo  cresliaa III  s. 

Aquels  fius  son  los  dejus  nomials  île  moncaub  au  bayle 
de  monpezat. 
Bernai  cresliaa XII  d. 

Benlaylio. 
La  cresliane XII  d.  de  francau. 


XIV'^  SIÈCLE 


rM 


N"  20.  —  Extrait  d'un  rôle  des  feux  de  Bêarn 
fait  par  l'ordre  de  Gaston  Phœbus  en  1379. 

Ms.  Archives  des  Basses-Pyrénées.  E  309,  1""'  44-86. 
Inédit. 

Binlie  foecs  bius P.  crestian. 

Morlaiie  foegs  bius Johannot  crestian. 

Laareule  foegs  bius Lo  crestiaa. 

Portet  :  los  foecs  bius 

coni  dejus  se  sec.  Lo  crestiaa. 

Concies                          —  Lo  crestiaa. 

Tadahose                        —  Lo  crestiaa. 

Simecorbe                      —  l^o  crestiaa. 

Laspielhe                       —  Lo  crestiaa. 

Lambeie                         —  Lo  crestiaa. 

Castelhoo                      —  Lo  crestiaa. 

Aricau                            —  Lo  crestiaa. 

Gadellioo                        —  Lo  crestiaa. 

Aidie                               —  Lo  crestiaa. 

Sevinac  d'arrer             —  Lo  crestiaa. 

Faiet-Grozelbe               —  Lo  crestiaa. 

Peirelongue                    —  Lo  crestiaa. 

Laalonquere                   —  Lo  crestiaa. 

Julhac                             —  Lo  crestiaa. 

Jerzerest                         —  Lo  crestiaa. 

Laalonque                     —  Lo  crestiaa. 

Lane  caube                   —  Lo  crestiaa. 

Taroo                              —  Lo  crestiaa. 

Nostij                            —  Lo  crestiaa. 

Arligelobtaa                  —  Lo  crestiaa. 

Pontac                            —  IjO  crestiaa. 

Geer                                —  Lo  crestiaa. 

Montaner                       —  Lo  crestiaa. 

Castalhede,  {Casieïde}  —  Lo  crestiaa. 

Gasteraa                         —  Lo  crestiaa. 

Monsegur                      —  Lo  crestiaa. 


52 

PIEGES  JUSTIFll 

lATlVES 

Bentajoo 

— 

Lo  cresliaa 

Momy 

— 

Lo  cresliaa 

Scdzc 

— 

Lo  cresliaa 

Ail  folio  80,  v",  on  Ht  la  liste  suivante  qui  répète  les  indica- 
iiona  fournies  par  rensemble  du  rer/islrc 

[dejusj  son  los  crestiaas  que  mos[enher] 

Lo  cresliaa  de  Bjnhe,  Lo  de  Julhac. 

Lo  cresliaa  de  Morlane.  Lo  de  Jerzerest. 

Lo  de  Laareule.  Lo  de  Laalonque. 

Lo  de  Teeze.  Lo  de  Lane  caube. 

Lo  de  Portet.  Lo  de  Taroo. 

Lo  de  Conciès.  Lo  de  Ouillon'. 

Lo  de  Tadahosse.  Lo  de  Nostii. 

Lo  de  Simecorbe.  Lo  d'Arlig-elobtaa. 

Lo  de  Laspielhe.  Lo  de  Pontac. 

Lo  de  Lambeie.  Lo  de  Jeer. 

Lo  de  Castelhoo.  Lo  de  Montaner. 

Lo  de  Arjcau.  Lo  de  Caslahede. 

Lo  de  Cadelho.  Lo  deu  Casteraa. 

Lo  d'Aidie.  Lo  de  Monsegur. 

Lo^  de  Sevynac  arrer.  Lo  de  Bentajoo. 

Lo  de  Fajel-Crozelhe.  Lo  de  Momy. 

Lo  de  Peirelong-.  Lo  de  Seize. 
Lo  de  Laalonquere. 

some  XXXV  S' 

N'21.  —  6  décembre  1379.  —  Gaston  Phœbus  fait  un  traité  avec 
les  cagots  de  Béarn  qui  s'engagent  à  construire  la  charpente 
du  château  de  Montaner;  ce  prince  en  retour  les  dispense  de 
payer  l'impôt. 

.Us.  Arcliives  des  Basses-Pyrénées.  E  304,  f"  9;  registre  intitulé: 
Rolle  deus  homages  rcnduts  au  comte  Phœbus,  de  divers 
pays,  et  autres  instruments  considérables  rettenguts  de 
son  temps  en  1379  et  seguims. 

Publié  par  Fr.  Michel  (toc.  cit.  ,  t.  II,  p.  197-199. 

1.  On  aurait  dû  écrire  Hollon.  Ce  cagot  ne  figure  pas  parmi  les  habitants 
de     olion. 


XIV  SIECLE  353 

{Priviledges  deiis  Cagots.) 

Los  Grestias  dejuus  noiniaz,  per  lor  e  per  los  autes  cres- 
tiaas  de  bearn  abscentz  dixon,  de  grat  e  de  boluntat  l'un 
per  l'aute  e  cascuns  per  lo  tôt,  prometon  e  s'obligan  à 
mossen  lo  comte  abscent  mi  notari  dejuus  dyt  per  nom  de 
luy  stipulant  [et  rejcebent,  far  totes  las  obres  de  fustes  qui 
seran  necessaris  au  casteg  de  montaner  :  so  es  assaber,  que 
d'assi  à  la  feste  de  martheror  prosmar  Mènent  auran  culhies 
e  obrades  e  carreyades  sus  la  place  deudiit  casteg'  totes  las 
fustes  quinh  quessien,  petites  e  granes  que  y  seran  neces- 
saris, que  no  calhe  sino  pauser;  e  après  que  las  meteran  en 
la  obre  ayxi  cum  mestior  sera,  ey  meteran  totes  las  ferre- 
dures  que  mestier  seran  e  lasdites  obres  de  fuste  e  lo  tôt 
afaran  a  lors  propis  despens  e  costadges,  exceptât  la  loze  que 
mestier  y  sera  per  crobirque  mossen  los  deu  aver  sus  la  place 
crompade  e  carreyade  â  son  despens.  E  otre  aquero,  lodyt 
mossen  lo  comte,  per  rasoo  de  las  obres  dessus  dites,  qu'eus 
a  feit  graci  e  quitance  de  quest  fogadge  de  dus  francx  per 
foec.  E  si  ree  nan  payât,  que  bol  que  autant  cum  pagat  nan 
los  ne  sie  restituit.  E  no  remenhs  los  a  quitatz  de  no  pagar  ni 
contribuir  â  negunes  talhes  comunes  deus  locx  on  estan,  si 
doncx  saentx  non  aven  costumât  de  pagar.  E  otre  asso  lodyt 
mossen  lo  comte  qu'eus  a  donat  forestadge  per  totz  soos  boscx 
à  culhir  lasdites  fustes.  Asso  fo  autreyat  per  lodyt  mossen  lo 
comte  en  lo  casteg  de  Pau,  lo  vi  jorn  de  décembre  l'an 
m.ccclxxix.  Testimonis,  Galhard  de  Nabalhes,  Donzel  Sceven, 
judge-notari  deii  Mont-de-Marsan.  Item  lo  jorn  et  an  que 
dessus,  en  la  glisie  de  Paii  fo  autreyat  per  losdytz  Crestiaas. 
Testimonis,  Guilhaume  Arnaud,  senhor  de  Badeg  de  Monenh, 
Berdolo  deû  P.,  Esteven  de  Morlaas,  Guilharnaiid  deii 
Paschoaû  d'Ortès. 

Segiiiense  los  nomis  deus  Crestiaas. 

.lohanet,  Cresliaa  d'Atsaut  Arnaiidet,  Crestiaa  de  Prechac- 

d'Aspe.  Josbag, 

Peyrot,  Crestiaa  d'Acos,  Berdolan,  Crestiaa  de  Yeus, 

Berdolet,  Crestiaa  «t'Oloron,  Peyrolet,  Crestiaa  de  Montmor, 

Fa  Y.  23 


354 


PIECES  JUSTIFICATIVES 


Johan,  Crcstiaa  tic  Lfdtixs, 
Pevrot  Cresliaa  ti'Kslielest, 

—  Cresliaa  lio  Prossilhoo. 

—  Crcstiaa  dEscot,  " 

—  Cresliaa  d'Oyeii, 
Berdolet,  Cresliaa  de  Feaas. 
Guilhaume,  Crcstiaa  d'Araniitz, 
Tolet,  Cresliaa  de  Busi, 
Perarnaud,  Cresliaa  de  Revenac, 
Johanot,  Crcstiaa  deïi  Leu, 
Peyrol.  Cresliaa  de  Saiil)alerre, 
Arnaiddel,  Cresliaa  d'Audans, 
Berlran.  Cresliaa  de  Caslegboo, 
R.,  Cresliaa  de  Navarrenx. 
Ramonet,  Cresliaa  de  Meralenh, 
Johan,  Cresliaa  de  Sus, 
Arnauld,  Cresliaa  de  Lagor, 
Domenjon,  Cresliaa  de   Rielcse- 

gure, 
Johan,  Cresliaa  de  Morcnex, 
Peyrolet,  Cresliaa  de  Pardies, 
Pcyrolet,  Cresliaa  de  Monenh, 
Berdoloo,  Cresliaa  de  Cardesse. 
Peyrol,  Cresliaa  d'Abos, 
Ramonet,  Cresliaa  dArbus, 
Domenjon,  Crcstiaa   d'Arligue- 

lohe, 
Ramonet,  Crcstiaa  d'Aiiberly, 
Johan,  Cresliaa  de  Mont, 
Arnaiitoo,  Cresliaa  de  Buros, 
Johan,  Cresliaa  de  Sevignhac. 
Berdoloo,  Cresliaa  de  Xabalhes, 
Ramonet,  Cresliaa  de  Minssencz. 
Ayonet,  Cresliaa  de  Leme. 
Arnaiitoo,  Cresliaa  de  Thèse, 
Guilhaume,  Cresliaa  de  Riupey- 

roos, 
P.,  Cresliaa  de  Clarac, 
Peyrol,  Cresliaa  de  Laspiele. 
Berdolet,  Cresliaa  d'Arance, 
Johanot,  Cresliaa  d'Aiideyos, 
Monico,  Cresliaa  de  Sesquaii. 
Bcrdoc,  Cresliaa  de  Doasoo, 
Berdolo,  Cresliaa  de  Borgarber, 
Johanot,  Cresliaa  d'Artiez, 


(jtiilhaiime,  Cresliaa  de  Siroo, 
Johanel,  Cresliaa  d'Espies,  cru- 

bolie, 
P.,  Oesliaa  de  Sanbanhoo, 
Peyrol,  Crcstiaa  de  Mclhoo, 
Berlran,  Cresliaa  d'Artiguelop- 

laa, 
Guilhaume,  Cresliaa  de  Nostii, 
Monicolo,  Cresliaa  de  Monlaner, 
Ramolo,  Cresliaa  de  Castaede, 
Bidaij,  Cresliaa  deii  Casterar, 
Guilhai'ime,    Cresliaa    de    Ben- 

tayoo, 
Berdolet,  Cresliaa  de  Momii, 
Peyrol,  Crcstiaa  de  Sedze, 
Peyrol,  Crcstiaa  de  Salies. 
Peyrol,  Cresliaa  de  Berenx, 
Monicoo,  Crcstiaa  de  Bcgloc, 
Pcyi'ucoo,  Cresliaa  de  Carresse; 
Peyrol,  Cresliaa  de  Lembeye, 
Johanel,  Crcstiaa  de   Peyrelon- 

que, 
Domenjon,   Cresliaa    de    Lalon- 

quere, 
Antonio,  Crcstiaa  de  Maubec, 
P..  Cresliaa  de  Serscrest, 
Arnaud,  Crcstiaa  de  Siniecorbc, 
Arnautoo,  Crcstiaa  de  Lalonque, 
Berdot,  Crcstiaa  de  Lanecaube, 
Arnautoo,  Cresliaa  de  Tadaosse, 
Ramonet,  Cresliaa  de  Aydie, 
Berdolet,  Crcstiaa  de  Cadelhoo, 
Guilliem  .  Crcstiaa    d'Arriquau, 
Guilharnaiid,  Cresliaa  de  Semu- 

hagieg, 
Ramonet,  Crcstiaa  de  Caiibios, 
Arnaiid,  Cresliaa  de  LarrcQle, 
R.,  Crcstiaa  de  Fayet-Aiibi, 
P.,  Cresliaa  de  Juransoo, 
Johanel,  Cresliaa  de  Gant. 
Pcyrot,  Crcstiaa  d'Arros, 
Berdolet,  Cresliaa  de   Brudges, 
Menjolcl,  Cresliaa  de  Boelh, 
Guilhaume,  Cresliaa    d'Angays, 
Johanel,  Cresliaa  d'Assat. 


Johanet,  Crcstiaa  de  la  Bastide, 

Et  jo  B,  de  Luntz,  nolari  d"Orlhez  et  generaii  deiidil  mossen  de 
Foix,  qui...  relengu,  etc. 


DENOMBREMENT  DE   1385  35H 

N"  22.  —  Extrait  du  dénombrement  général  des  maisons 
de  la  vicomte  de  Béarn  (1385). 

Ce  dénombrement  remplit  un  registre  de  75  feuillets,  sur  papier 
0'",42  X  0'n,31i  écrit  en  trois  colonnes.  Il  fut  dressé  par  ordre  de 
Gaston  Phœbus  pour  l'établissement  de  sa  recette,  et  porte  sur  le 
droit  de  fouage  qui  frappait  toutes  les  maisons  habitées.  Les 
seigneurs  {domengers),  les  prêtres  (caperaas)  et  les  malades  {espitaus 
et  crestiaufi)  qui  y  figurent  étaient  e.xemptés  de  tout  ou  partie  de  cet 
impôt. 

Ms.  Archives  des  Basses-Pyrénées.  E  30G. 

Publié  par  Paul  Raymond  à  la  fin  du  6°  volume  de  l'Inventaire 
sommaire  des  Archives  des  Basses-Pyrénées  (1873). 

Des  extraits  concernant  les  cagots  ont  été  publiés  par  Fr.  Michel 
et  par  De  Rochas,  mais  ces  extraits  sont  incomplets  et  présentent 
de  nombreuses  erreurs. 

[Bailiatge  de  Maslac]. 

[Maslac] Lo  crestiaa. 

Baij/iafrje  de  Larhaig. 

Lobienh,  foecs   vins;    .    .    .     Lo  crestiaa. 

Aranhoo,  foecs  vins;    ...     Lo  cresliaa. 

Berducoo  Deu  Camii,  Per-Arnautde  Laborde  e  Peyrot  Deu  Cerer 
d'Aranho,  perportan  que  aben  pagat  lo  foegatge  per  XII  foecs,  ab 
lo  crestiaa. 

Lo  Bailiatge  de  Salies,  foecs  vins. 

[Salies]; Lo  crestiaa. 

Ao  Bailiatge  d' Aribere  Gave. 

Begloc,  foecs  vins;   ....  Lo  crestiaa. 

Berencx,  foecs  vins;   ....  Lo  crestiaa. 
Llarte    et     Castanh,     foecs 

vins  ; Lo  crestiaa. 

Aramos    {Ramous) ,    foecs 

vins  ; Lo  crestiaa. 

Lo  Bailiatge  de  Saubaterre. 

Carresse,  foecs   vins;    .   .   .      Lo  cresliaa. 

Guilhcm-Arnaut  de  Labarrere,  Guixarnaut  de  Lalane,  Johan  de 
Moregs,  Arnaut-Guilhem  de  Pussac,  Arnaut  de  Cairoo,  Arnautoye 
de  La  Joye,  Johan  de  Favas,  Arnaut  Deu  Comte,  juratz,  Berdot 


350  PIÈGES  JUSTIFICATIVES 

Desso  e  Guilhem  Dèu  Viiihau,  goarde,  Vidaii  de  Toloze.  vezii  de 
Caresse,  après  segrenient,  dixon  ([ue  an  pagat  entro  assi  lo  foegatge 
per  XXXII  foccs,  fore  lo  crestiaa. 

Saiibaterre,  foecs  vius;   .    .     Lo  crestiaa. 

Guilhem  de  Feurer,  Bernât  de  Lasserre,  juratz,  P.  de  Larric, 
Johannot  de  Moran,  Guilhem  de  Somboeys,  Berdolet  Deu  Prat, 
Peyroton  d'Exas  et  Pes  dEstiroo,  goardes  deu  diit  loc  de  Sauba- 
terre,  après  segrement,  dixon  que  aven  pagat  lo  foegatge  en  lo  diit 
loc  entro  assi  per  CLX  foecs  vins,  fore  l'ostau  deu  rector,  e  deu 
crestiaa. 

Aribaute,  foecs  vins;   .   .   .     Lo  crestia. 

BayUalge  de  Mur  e  de  Viele  Franque,  foecs  vius  : 
Lo  Leu^  foecs  vins;   ....     Lo  crestiaa. 

P.  de  Paravis  e  Gassie  de  Laborde,  deu  diit  loc  deu  Leu,  juratz, 
après  segrement,  dixon  que  aven  pagat  lo  foegatge  de  qui  assi  per 
XXI  foecs  fore  lo  crestiaa,  qui  no  es  en  lor  conde,  e  fore  l'ostau 
deu  caperaa. 

Viele  Fraurjiœ,  foecs  vius\     Lo  crestiaa. 

Berdot  de  Bideren,  Guilhem  Arnaut  de  P'avas,  Guilhem-Arnaut 
de  Lacrotz,  Berdot  d"Escos,  juratz  deu  diit  loc,  après  segrement, 
dixon  que  aben  pagat  lo  foegatge  entro  assi  per  XXI  foccs,  fore  lo 
crestia  que  no  es  en  lor  Talh. 

Lo  bayliatr/e  deu  Loroo,  foecs  vius. 

Oloroo; Lo  crestiaa. 

Esus,  foecs  vins; Lo  crestiaa. 

Senta  Marie  deu  Loro,  foecs 

vius; L'espitau   deus    malaus, 

Lo  crestiaa. 
Monmor,   foecs  vins:   ...     Lo  crestia. 

Pes  de  Beglauc,  Berdolet  de  Boolauc,  Peyrucoo  de  Carrere, 
juratz,  Bertran  dArthes,  Pelegri  d'Ororenh  e  Arnauton  de  Favas, 
deu  diit  loc  de  Monmor,  après  segrement  dixon  que  an  pagat  entro 
assi  lo  foegatge  per  XLVII  foecs.  fore  lo  casteg  e  lo  crestiaa  qui  no 
son  en  lor  conde. 

Orii,  foecs   vius; Lo  crestiaa. 

Prexac    en    Jeusbag,   foecs 

vius; L'ostau  deu  crestiaa. 


DÉNOMBREMENT  DE   1385  337 

Feaas  foecs  vins; Lo  crestiaa. 

Escot,  foecs  vins; Lo  crestiaa. 

Precilhoo,  foecs  vins;   .   .   .     Lo  crestiaa. 

P.  de  Laborde,  Peyrolet  de  Lasale,  Bertran  de  Casaus  e  Berdot 
de  Casau-Domec  deu  diit  loc  de  Precilhoo,  après  segrement,  dixon 
que  aven  pagat  lo  foegatge  de  qui  assi  per  XIX  foecs,  Tore  lo 
vegucr  e  lo  crestiaa. 

Esquialesl  [Ledeuix),  foecs 

vius; Lo  crestiaa. 

Goalhart  de  La  Farguoe,  Berduc  de  Carrere,  Peyruc  de  Gase- 
bone,  Pes  de  Soberbiele  e  Arnaut  de  La  Sale,  deu  diit  loc  d'Esquia- 
lest,  aigres  segrement,  dixon  que  aven  pagat  lo  foegatge  de  qui  assi 
per  XXXI  foecs,  condan  l'ostau  de  Boneseube,  fore  lo  crestiaa  e 
l'ostau  de  Moss.  Tristan. 

Laduixs,   foecs   vins;   ...  Lo  crestiaa. 
Lo  bailiatge  de  Navarrenx. 

Navarrenxs,  foecs  vius;    .   .  Lo  crestiaa. 

Meritenh,  foecs  vius;  .   .   .  Lo  crestiaa. 

Arnaut  Bernât  de  Bordenave,  Monic  de  Maseres  e  Berdot  de 
Bonefont,  juratz  de  Meritenh,  après  segrement,  dixon  que  aven 
pagat  lo  foegatge  entro  assi  per  XXXVII  foecs  fore  lo  casteg,  lo 
caperaa  c  lo  crestiaa. 

Casteg-Boo,  foecs  vins;   .   .     Lo  crestiaa. 

GuilhemdeBurgarone,  Guilhem-Arnautde  Saraubii,  Bernagassiot 
de  Borde  e  Guilhermot  de  Soyees,  après  segrement,  dixon  que  aven 
pagat  lo  foegatge  entro  assi  per  LXVIII  foecs  fore  lo  crestiaa  e  lo 
caperaa. 

A udaus,  foecs  vius;   ....     Lo  crestiaa. 
Laas.  Seguien  se  (os  ostaus  en  que  110  s  es  trobal  foecs, 
ans  fo  diil  que  eren  laiis.     Lo  crestiaa. 

P.  de  Casabielhe,  Arnautuc  de  Saleranques,  de  Laas,  après 
segrement  dixon  que  an  i)agat  entro  assi  per  X\ll  foecs  e  per  lo 
crestiaa  plus. 

Doneuh,  foecs  vius;   ....     Lo  crestiaa. 
Araus-Jnsoo,  foecs    vius;   .     Lo  crestiaa. 


358  PIÈGES  JUSTIFICATIVES 

Guilhem-Aramon  de  Terssac,  locthient  de  baile,  Tucolo  de  Lem- 
beye,  Arnaut-Guilhem  deu  Gronh,  P.  de  Siringoenh-Susoo,  Peyroo 
de  Forcade,  juratz,  e  Guilheni-Arnaut  de  Saleranquc,  deu  diit  loc 
d'Araus-Jusoo,  après  segremenl,  dixon  que  aven  pagatentro  assi  lo 
foegatge  por  XLV  foecs,  fore  lo  crestiaa  e  domenger. 

Sus,  foeca  vins  ; Lo  crestiaa. 

Luc,   foecs   vius; Lo  crestiaa. 

/Jastagnes,  foecs  vi us;   .   .   .     Lo  crestiaa. 
Lo  Baijlialge  de  Lagor  e  de  Pardies. 
Lagor  :  Seguen  se  las  ostaus 

en    que    no    fon    trobalz 

foecs; Lo  crestiaa  (foq.). 

Lo  Cas  te  g  de  Pardies  [La- 

hourcade) ,  foecs  vius  ;   .   .     Lo  crestiaa. 

Dos,  foecs  vius; Lo  crestiaa. 

Lo  Plaa  de  Pardies  {Pardies). 

Menaut  de  La  Vinhe,  Gassie  de  Lafargoe,  Pes  de  Casebone, 
Arnaut  de  Lafargoe,  Arnaut  Guilhem  deu  Fau  e  Arnaut  de  Camps, 
deu  diit  Plaa,  après  segrement,  dixon  que  aven  pagat  lo  foegatge 
de  qui  assi  per  XLIII  foecs,  fore  domenges  e  crestiaa. 

Abos,  foecs  vius; Lo  crestiaa. 

Viele-Segure,  foecs  vius  ;    .     Lo  crestiaa. 
Lo  Bailiatge  de  Monenh. 

Lo  Casteg,  foecs  vius;   .   .     L'ostau  deu  crestiaa  Monenh. 

L'ostau  deu  crestiaa  Cardesse. 
Orthez,  foecs  vius;    ....     L'espitau  deus  crestiaas. 
Lo  Bayliatge  de  Pau. 
Art/tes,  foecs  vius;   ....     L'ostau  de  Bertran,  crestiaa. 

L'ostau  de  Peyrot,    crestiaa. 

Andrevet  de  Goardere,  Perauton  de  Lavedaa,  P.  de  La  Serre, 
Arnaut-Guilhem  de  La  Costa,  Bertran  de  Camfranc,  Bertran  de 
Morencx,  juratz,  e  Guilhem-Arnaut  d'Ablade,  goarde  deudiit  loc 
d'Arthees,  dixon  que  aven  pagat  lo  foegatge  do  qui  assi  per  CCXI 
foecs  vius,  fore  los  crestias  e  Tespitau  de  Caubii. 

Balenssu  ,  foecs  vius;   ...     Lo  crestiaa. 
Arance,  foecs  vius;   .... 

Goalhart  de  Maussac,  e  Arnauluc  de  Lop-Santz,  dArance,  dixon 


DENOMBREMENT  DE   1385  359 

que  aven  pagat  lo  l'oegatge  de  qui  assi  per  XXIIII.  foecs  vius  l'ore 
lo  crestiaa,  condan  en  aquegs  lostau  deu  caperaa. 

Lac,  foecs  vius; Lo  crestiaa. 

Lo  Vieler  de  Seserac  [La  Bastide  Cézéracq),  foecs  vius  ; 

P.  de  Los,  Berdolet  de  Paluu,  Arnautolo  de  l'Abadie,  Arnaut  de 
Vinhau,  P.  de  Davant,  Guilhemo  de  Laborde,  Berdolet  d'Anglade, 
Guilhemet  de  Casenave,  de  Cesserac  après  segrement,  dixon  que 
an  pagat  entro  si  lo  foegatge  per  XXXVIII  foecx,  fore  lo  crestia  e 
fore  los  domengers. 

L'oslau  (leu  crestiaa  de  Ces- 
serac. 
Danguii  e  Vinholes,  L'ostau  deu  crestiaa. 

Guilhem  de  Casebone  e  Guilheni  de  Mays,  de  Danguii  e  de  Vin- 
holes,  après  segrement,  dixon  que  an  pagat  lo  fogatge  entro  si  per 
XXX^'II  foecx,  fore  los  domenges  e  lo  crestiaa. 

Lescar,  foecs  vius;   ....     L'ostau  deus  malaus  de  Sent 

Laze. 
L'ostau  deu  crestiaa. 
Borcgarber  foecx  vius;   .   .     L'ostau  deu  crestiaa. 
Sescau,  foecs  vius  ;   .   .   .    .     Lo  crestiaa. 

Ramonet  deu  Baquer,  P.  de  Niort,  Gaillard  de  La  Garde,  Arnaut 
deu  Casterar,  juralz  de  Sescau,  après  sagrament,  dixon  que  an 
pagat  entro  si  lo  fogatge  per  XXXI  foec,  fore  lo  crestiaa,  pero  son 
en  lor  conde  los  ostaus  deu  capera  de  Cescau  qui  are  no  y  es,  e 
l'oslau  deu  capera  de  Momaas  qui  are  no  y  es  ta  pauc. 

Orius,    Herm    e    Audejos, 
foecs   vius; L'ostau  deu  crestiaa. 

Peyrot  d'Ars,  Bernât  de  Samadeg  e  Pes  de  Forcade,  deu  diit  loc 
de  Audeyos,  après  segrement,  dixon  (jue  egs,  ensemps  ab  los  d'Erm 
e  d'Orius,  an  pagat  entro  si  lo  foegatge  per  XXXIII  foecs,  fore  lo 
crestia  e  lo  casteg. 

Urdès,  foecs  vius  ; Lo  crestiaa. 

Gaoalhardet  d'Urdes,  Guilhemo  d'En  Bonet,  Montguilhet  d'Ariu, 
deu  diit  loc,  après  segrement  [dixon]  que  aven  pagat  lo  foegatge 
de  qui  assi  per  XX  foecs,  fore  lo  casteg  e  lo  crestiaa. 

Doasoo,  foecs  vius;   ....     Lo  crestiaa. 


3G0  PIÈCES  JUSTIFICATIVES 

P.  deu  Faur,  Arnauton,  de  Labag  e  Pes  de  Davaut  juratz,  deu 
diit  loc,  après  segrement,  dixon  que  aven  pagat  lo  foegatge  de  qui 
assi  pei-  XXII II  foecs  vius,  fore  lo  casteg  e  lo  cresliaa. 

Serres  de  Sent  Esxeutz  {Serres-Castet)  ; 

Peyre  de  La  Case,  Bosoniet  de  Lobe  e  Hosomet  de  Mondine  deu 
diit  loc  De  Serres,  après  segrement,  dixon  que  aven  pagat  lo  foe- 
gatge de  qui  assi  per  XLI  foecs  vius,  condan  en  aquegs  lostau  de 
Serres  e  lo  crestiaa  '. 

Mont-Ardon.    Loex   de    lot 

laus; L'ostau  deu  crestiaa. 

Buros,  foecs  vius; Lo  crestiaa. 

Doat  de  Lafiite,  Arnauton  de  Xergassie  e  Guilhem  de  Nergassie, 
deu  diit  loc  de  Buros,  après  segrement.  dixon  que  aven  pagat  lo 
foegatge  entro  assi  per  XXI  foecs  despuixs  GuilhemonetdeGoarde, 
los  serca,  fore  lo  crestiaa. 

Saubanhoo L'ostau  deu  crestiaa. 

Aubii Lo  crestiaa. 

Moynaas Lo  crestiaa. 

Melhoo L'ostau  deu  crestiaa. 

Angays L'ostau  deu  crestiaa. 

Beneyac Lo  crestiaa. 

Espoey L'ostau  deu  crestiaa^ 

Assag L'ostau  deu  crestiaa. 

Pau L'ostau  deu  crestiaa. 

Artiguelojitaa L'ostau  deu  crestiaa. 

Arliguehbe L'ostau  deu  crestiaa. 

Arbus Lo  crestiaa. 

Lème L'ostau  deu  crestiaa. 

Arros L'ostau  deu  crestiaa. 

Safes-Pisses L'ostau  deu  crestiaa. 

Miusentz L'ostau  deu  crestiaa. 

Sevlnhac  dArrer L'ostau  deu  crestiaa. 

Aubertii L'ostau  deu  crestiaa. 

1.  Le  dénombrement  n'indique  que  39  maisons  habitées  à  Serres;  en  y 
ajoutant  la  maison  du  seigneur  de  Serres,  et  celle  du  cagot,  qui  ne 
figurent  pas  sur  la  liste  des  maisons  on  obtient  le  chiffre  de  41.  Le  cagot 
aurait  donc  payé  le  fouage  dans  cette  localité. 


DÉNOMBREMENT   DE   1385  361 

Lo  bailiatge  de  Lembeye. 

Ffaijet  {Haijet) L'ostau  deu  crestiaa. 

Ai/die L'ostau  qui   fo  diit  que   ère 

deu  crestiaa. 
Aute  ostau  qui  fo  diit  que  ère 
deu  crestiaa. 

Peijrelonque L'ostau  de  Monico,  crestiaa. 

Tedeosse    [Tadousse).   .   .   .      L'ostau  deu  crestiaa. 
Gerserest,  Monassut  et  Aii- 

dirnc L'ostau  deu  crestiaa. 

Lembeye L'ostau  deu  crestiaa. 

Sevinhac  (Séméac) L'ostau  deu  crestiaa. 

Sime-Corbe L'ostau  deu  crestiaa. 

Julhac L'ostau  deu  crestia. 

Cadalhoo L'ostau  deu  crestia. 

Aricau L'ostau  deu  crestiaa. 

Conciles L'ostau  deu  crestiaa. 

Mantaner L'ostau  deu  crestia. 

Bentayoo L'ostau  deu  cresthiaa. 

L'ostau  après  lo  deu  crestiaa. 
Lo  crestia. 
Castanhede    [Casteide).   .   .     L'ostau  deu  cresthia. 

M  omit [L'ostau  deu  crestiaa]  (rayé). 

Yeer L'ostau  deu  crestia. 

Bore  Nau  iMorlaas)  ....     L'ostau  deu  crestiaa. 

L'espitau  deus  malaus. 
Lo  bayltadge  de  Gayros. 

La  Rente Lo  crestia. 

Garos L'ostau  deu  crestiaa. 

Bolhoo Lo  crestia. 

Lo  Bayliafye  de  \ay. 

Leslele L'ostau  deu  crestia. 

Montant L'ostau  deu  crestiaa. 

Gant L'ostau  deu  crestia. 

Vallée  d'Ossau. 
Busi L'ostau  deu  crestiaa. 


362 


PIÈCES  JUSTIFICATIVES 


N°  23  —  Extrait  du  registre  intitulé  :  Hommages  renduts  au 
comte  Phœbus.  de  divers  pays,  et  autres  instruments  considé- 
rables retenguts  de  son  temps  en  1379  et  seguiens. 

Ms.  Archives  des  liasses- Pyrénées.  E  304,  ^  88. 
l'ablié  par  ¥v.  Michel  [loc.  cit.),  t.  Il,  p.  20^-207. 

L  ail  mil  IIP  LXXXIII. 

Item,  los  soberJitz,  crestiaas,  totz  ensemps  e  cascun  [de 
lors  prome]  ton  e  s'obligan  audit  mosson  lo  comte,  e  juran 

avan  desi  i J  joriis  prosmars  benentz,  egs  auran  feyt  obligar 

e  ab  carte  [de  bonej  forme  que  dessus,  los  crestiaas  dejuus 
nomiatz  en  auran  a  po[rtar]  las  cartes  audit  mossen  lo  comte, 
en  pêne  de  cade  G.  libres  d'or  e  en  pêne  de  cors  e  de  beys,  etc. 
Testimonis  et  actum  ut  supra. 

Seguinse  los  Crestias  qui  son  rnestier  obligalzcum  los  autres, 
e  après  son  obi i gais  los  crosatz. 


-\-  Lo  Crestiaa  de  .Morencx. 

+  Lo  Creslia  de  Begloc. 

-\-  Herlran   d'xVrlès  Esterlo. 

-f-  Lo  Crestiaa  d'Audeyos. 

+  Lo  Crestiaa  d'Urdes. 

+  Lo  Crestiaa  de  Doason. 

+  Lo  Crestiaa  d'Aransse. 

-^  Lo  Crestiaa  de  Sescaiï. 

+  Lo  Crestiaa  de  .Morlaas. 

+  Lo  Crestiaa  de  Brudges. 

-f-  Lo  Crestiaa  de  Gan. 

+  Lo  Crestiaa  d'Angays. 

+  Lo  Crestiaa  de  Coarraze. 


Lo  Crestiaa  de  Lascar. 
+  Lo  Crestiaa  d'Aramitz. 
-f  Lo  Crestiaa  d'Arête. 
+  Lo  Crestiaa  de  Navarrenx. 
+  Lo  Crestiaa  de  la  Reule. 

Lo  Crestiaa  de  Pau. 
+  Lo  Crestiaa  de  Juranson. 
+  Lo  Crestiaa  d'Acos. 
+  Lo  Crestiaa  de  Santa  Marie. 
-+-  Lo  Crestiaa  de  Bolhoo. 
+  Lo  Crestiaa  d'Argiet. 
+  Lo  Crestiaa  de  Lagor. 

Lo  Crestiaa  de  Castegbon. 


Los  crestiaas  qui  dejuus  se  seguin,  son  obligalz   cum    los 

dessus.  Teslimonis de  Pioque  e  Johanetde  Latapide  Senta- 

Suzane,  e  solz  la  medixa  pêne  e  sotz  lo  medixs  segrament. 
Actum  fentz  la  glisi  de  Paii,  lo  XVIII  jorn  de  jener. 


Lo  crestiaa  de  Bolhoo. 
Lo  crestiaa  d'Argiet. 
Lo  crestiaa  de  Lagor. 
Lo  crestiaa  d'Acos. 


Lo  crestiaa  d'Escot. 
Lo  crestiaa  d'Oyeu. 
Lo  crestiaa  de  Revenag. 
Lo  crestiaa  de  Lembeye. 


XIV  SIÈCLE  363 

Lo  cresliaa  de  Mon[einJ.  Lo    crestiaa    de    Castelhoo    de 

Bertran  d'Artès.  Bigbilh. 

Lo  crestiaa  d'Aùde[yos].  Lo  crestiaa  de  Cadelhoo. 

Lo  crestiaa  d'Urd[ès].  Lo  crestiaa  d'Aydie. 

Lo  crestiaa  de  D[oason].  Lo  crestiaa  d'Arrosée. 

Lo  crestiaa  d'Ar[amitz]  K  Lo  crestiaa  de  Seniahaguet. 

Lo  crestiaa  de  B[ j  ^  Lo  crestiaa  de  Simecorbe. 

Lo  crestiaa  de  [ ]  Lo  crestiaa  de  Clarac. 

Lo  crestiaa  de  [ j  Lo  crestiaa  de  Gert. 

Lo  crestiaa  de  Demi.  Lo  crestiaa  de  Castahede. 

Lo  crestiaa  de  Mounior.  Lo  crestiaa  de  Momi. 

Lo  crestiaa  de  Feaas.  Lo  crestia  de  Bentayo. 
Sancholet,  iilh  de  Berdolet,  cres-      Lo  crestia  de  Leme. 

tiaa  d'Ezus.  Lo  crestiaa  de  Luc. 

Lo  crestiaa  d'Ezus.  Lo  crestiaa  de  Cardesse. 

Lo  crestiaa  d'Oloron.  Lo  crestiaa  de  Saiibaterre. 

Lo  crestiaa  de  Leducs.  Lo  crestiaa  de  Montaner. 

Lo  crestiaa  de  Percillon.  Lo  crestiaa  d'Abos. 
Lo  crestiaa  d'Estheles. 


N"  24.  —  Autre  Extrait  du  même  registre. 

(Fol.  92,  r\) 

Los  cresliaas  qui  dejuus  se  seguin  prometon  e  s'obligan 
cascuii  per  lo  toi  e  l'un  per  l'autre,  suus  lo  cors  de  diu 
segrat  e  holun  esser  aderitz,  ajustatz  e  obligatz  aixi  cum 
los  autes  cresliaas  son  en  la  carte  qui  es  en  quest  libe  a  VI 

foelhes  condan  au  de  arier.  Testimonis moo  de  pioque, 

mossen  Bosom,  caperaa  de  pau,  e  jo  mamy,  coadjutor  deu 

notari  de  P ,  fentz  la  glisie   de   pau,  lo  XXII,  jorns  de 

jener,  l'an  M.GGG.LXXXIII. 


Seguiensc  los  cresliaas  obligatz  en  la  carte  dessus  dite  : 


Tolet,  crestiaa  de  Busi. 
Raïuonet, crestiaa  de  Saubaterre. 
.lohaaet,  crestiaa  de  la  Bastide. 
Bernadoo,  crestiaa  de  Navalhes. 
Guillianioel,    crestiaa     de     Se- 
viahac. 


Peyrot,  crestiaa  de  Gergerest. 
Berdolet,  crestiaa  de  Montaner. 
Arnautoo,  crestiaa  de  Buros. 
Peyrot,  crestiaa  de  Lespiele. 
Bidaii,  crestiaa  de  Casterar. 
Johanet,  crestiaa  d'Aûsaùt. 


1.  Nous  pensons  qu'il  laul  rétablir  :  Ar[ansse| 

2.  Probablement  :  B[égloc]. 


364  PIÈCES  JUSTIFICATIVES 

Guilharnaiid,  dArrinques.  cres-  Peyrot,  crestiaa  de  Nay. 

tiaa.  .lolianel,  crestiaa  de  Taroo. 

namonet,  crestiaa  d'Arros.  Peyrot,  crestiaa  de  Sedze. 

Peyrol,  crestiaa  de  Garos.  Berdolo,  de  Bogarber,  crestiaa. 

Los  soberditz  crestiaas  ensemps  ab  lor  Johanet  crestiaa 
de  lac,  Johanet  crestiaa  de  monenh,  berdolet  crestiaa,  e  peyrot 
crestiaa  de  narcastet,  cascun  per  lo  tôt  e  l'un  per  l'aule  i)ro- 
«leton  e  soblii^an  a  mossen  lo  comte  d'aver  lo  pagat  LXIII. 
Floriis  d'aiir  de  la  date  de  las  présentes  en  VIII  jorns;  et  aixi 
ac  juran  suus  lo  coors  de  Diu  segrat,  en  pêne  deu  doble 
obligan  cors  e  bées.  Testimonis  ut  supra. 

Peyroton  crestiaa  de  Parreule,  e  moniton  crestian  de  begloc 
s'obligan  per  la  medixe  maneyre  que  los  autes  crestiaas  son 
obligats  en  la  carte  a  VI  foelhs  de  quest  libe;  la  présent  carte 
retengude  e  signade  per  la  maa  de  maeste  bernât  de  cote- 
rees  coadjutor  deii  notari  de  lascar  juus  la  date  a  lascar  lo 
XX»"  jorn  de  jener  Fan  M.  CGC.  LXXXIII. 

e  de   Sesquaii,  s'obliga  per  la  medixe  maneyre  que 

los  soberdutz  crestiaas  sus  la  carte  rectengude,  feytee  signade 
per  la  maa  de  maeste  forts  sancz,  juus  la  date  a  lac  lo  XXV 
jorn  de  jener  l'an  M.  CGC.  LXXXIII. 

(Fol"  93,  r").  La  Marie,  niolher  deu  Crestiaa  de  Navarrenx, 
s'obliga  per  la  medixe  maneyre  que  los  autes  Crestiaas  son 
obligats  en  la  carte  précèdent,  a  VI.  foelhs  de  quest  libe,  e 
retengude  per  Pees  de  Sent-P.,  coadjutor  deii  notari  de 
Navarrenx,  juus  la  date  à  Navarrenx  lo  XXVIII.  jorn  de 
jener  l'an  M.  CGC.  LXXXIII. 

Guilhaume,  Crestiaa  d'Aramis,  s'obliga  per  la  medixe 
maneyre  que  dessus,  ab  carte  retengude  per  maeste  Bernar 
de  Gosson,  notari  de  Ste-Marie,  juus  la  date  à  Ste-Marie  lo 
XXIII  jorns  de  jener,  l'an  que  dessus. 

Mariane,  Grestiane  de  Rete,  s'obliga  per  la  medixe  ma- 
neyre que  dessus,  ab  carte  retengude  per  la  maa  de  maeste 
P.  de  Nanyet,  notari  d'Oleron,  juus  la  date  Atiloron  lo  XXVIII. 
jorns  de  jener,  l'an  que  dessus. 

Johan,  Crestiaa  de  Morlas,  s'obliga  per  la  medixe  maneyre 
que  los  autes  Crestiaas  se  son  obligatz,  e  bolo  esser  aderit  ab 
los  aiJtes.  Testimonis,  Arnaut  de  Caciere,  de  Borderes,  Johan 


XV  SIÈCLE  36& 

deii  Carras,  de  Borce,  e  jo  Mamy  coaJjutor.  A  Pau,  lo  XX. 
jorns  de  jener,  l'an  que  dessus. 

iV^  25.  —  3  juin  1404.  —  Lettres  du  Roi  Charles  VI. 
ordonnant  au  prévôt  de  Paris  de  faire  la  visite  des  Maladreries. 

Publi'!  in  :  Ordonnances  des  Rois  de  la  3^  Race,  par  Secousse  et  Vile- 
vault.  T.  IX,  p.  9. 

On  lit  dans  ces  lettres  les  dispositions  suivantes  qui  concernent 
la  totalité  du  pays  de  France  : 

Fu  par  Nous  ordonné  que  detïense  fust  faicte  de  par  Nous 
a  tous  lépreux  et  lépreuses,  de  quelque  pays,  régions  et 
contrées  qu'ils  fussent,  ne  habitassent,  entrassent,  ne  con- 
versassent avecques  personnes  saines. 

iV"  26.  —  7  mars  1407.  —  Lettres  du  Roi  Charles  VI,  ordon- 
nant pour  les  provinces  du  midi  de  la  France,  l'exécution  des 
anciennes  coutumes  concernant  les  cagots. 

Publié  in  :  Ordonnances  des  Rois  de  Ui  '■i'^  Race,  par  Secousse  et  Vile- 
vault.  T.  IX,  p.  208. 

Les  principaux  passages  de  ces  lettres  sont  publiés  au  cours  du 
j)réseMt  ouvrage. 

N"  27.  —  Lettre  de  rémission  d'un  registre  de  la  chancellerie 
de  France,  concernant  un  homme  qui  avait  été  traité  de 
Cassot. 

Ms.  Archives  nationales. 
Public  par  Fr.  Michel  {loc.  cit.),  t.  I,  p.  3o:}. 

Voici  la  seule  phrase  de  cette  lettre  qui  nous  intéresse;  elle  montre 
la  synonymie  des  mots  cassot  et  lépreux  : 

«  et  entre  les  autres  l'eust  appelé  très  hors  vil  cassot, 

qui  vaut  autant  à  dire  comme  mezel  et  venu  ou  extrait  de 
lignée  iiiézellc  ou  ladre » 


366  PIÈCES  JUSTIFICATIVES 

iV'  28.  —  1439  (10  juillet  .  —  Le  dauphin  Louis,  se  trouvant  à 
Toulouse,  nomma  des  commissaires  pour  visiter  plusieurs 
personnes,  hommes,  femmes  et  enfants  qui  s'étaient  répandues 
dans  la  ville  et  la  sénéchaussée  de  Toulouse,  "  et  qui  étaient 
malades  et  entichées  d  une  très  horrible  et  griéve  maladie, 
appelée  la  maladie  de  lèpre  et  capoterie  »,  pour  empêcher 
qu'ils  ne  se  mêlent  aux  habitants  du  pays. 

Cit'^  par  D.  D.  \'aissette  et  de  Vie.  Histoirr  (jénérale  dit  lAïuijucdoc. 
Éd.  in-fo^,  t.  IV;  p.  492. 

Ces  auteurs  donnent  en  marge  l'indication  :  c  Domaine  de  Montp. 
Sén.  de  Tout,  en  génér.  7.  contin.  n"  5  ».  —  N'e.xiste  jilus. 

iV°  29.  —  1480  12  novembre).  —  Ordonnance  du  sénéchal  de 
Périgord.  concernant  la  recherche  et  lexamen  des  lépreux. 

.l/s.  Archives  des  Basses-Pyrénées.  E  6.ï6. 

Publié  in  :    Arrhirca  Histoi-i'/ws  df  In  i'tinindf.  T.  X,  p.  200. 

Loys  Sorbier,  seigneur  de  Paray,  conseilher  et  chambellan 
du  Roy  nostre  sire,  et  son  seneschal  en  Periirort  et  capitaine 
de  Mont-de-Dome  et  de  Brag-erac,  do  la  partie  du  procureur 
dudit  seigneur  en  ladite  seneschaucée,  nous  a  été  expousé 
que  en  icelle  seneschaucée  a  plusieurs  g-ens  infectz  et  tachés 
de  la  maladie  de  lèpre  dont  est  expédiant  de  donner  la  charge 
et  commission  a  gens  notables  en  ce  et  art  de  médecine,  et 
sur  ce  bien  expertz  et  cognaissans,  pour  trier  et  séparer  les 
dictz  entachez  de  ladicte  maladie  de  la  communication  des 
sains,  et  pour  ce  confians  a  plain  des  sans,  licterature,  pre- 
dommie  et  bonne  expériance  de  vénérables  hommes  et  saiges 
maistres  André  Houlx,  de  Bragerac  et  Pierre  de  Porteria, 
habitant  de  Perigueux,  maestres  en  médecine,  à  iceulx 
maistres  André  Roulx  et  Pierre  de  Porterie,  appelez  avecques 
eulx  maistre  Jehan  Rougier  et  Jehan  Martin,  dit  du  Dourat, 
serurgiens,  habitans  de  Perigueux  et  non  autres  serurgiens; 
et  chacun  d'eulx  aussi  ung  notare  non  suspect,  et  autres 
que  pour  ce  feront  appeler,  avons  donné  et  donnons  par 
ces  présentes  congié,  auctorité  et  puissance  de  convoquer 
et   adjourner,    par   sergens   royaulx   ou   autres    en  chacune 


XV  SIÈCLE  367 

paroisse  ou  justice  de  iiostre  séneschaucée,  les  maires,  con- 
sulz,  justiciers  ou  autres  ayans  le  gouvernement  des  places 
de  nostredicte  séneschaucée  par  devant  eulx  et  de  enquerre 
avecques  eulx  si  notables  gens,  et  donner  regard  et  Visitation 
sur  toutes  personnes  infectés  de  ladrerie  ou  suspectés  d'icelle 
maladie,  laquelle  est  contagieuse  et  d'icelles  personnes  voir, 
visiter,  et  esprouver,  et  de  les  faire  séparer  de  la  consorte  et 
conversation  des  sains,  et  de  les  faire  aller  et  mectre  et  col- 
loquer  es  ladreries  publicques  ou  en  autres  maisons  séparées 
des  gens  saines,  selon  la  qualité  et  condicion  des  personnes, 
comme  verront  ou  cas  appartenir,  et  ce  à  leur  propres  coustz 
et  dépens,  et  selon  les  tauxacions  ordinaires  sur  ce  faictes  et 
notoirement  gardées,  qui  sont  sur  chacune  paroisse;  icelle 
visiter,  et  en  cas  que  ne  se  treuve  en  icelle  aucuns  malades  la 
some  de  sinq  solz  tournois,  à  prandre  sur  lesditz  consuls  ou 
justicier  d'icelle,  avec  les  dépens  et  ung  marc  d'argent  sur 
chacun  qui  sera  trouvé  taiché  et  infect  de  ladicte  maladie  avec 
les  autres,  ses  despens  et  de  ceulx  de  sa  dicte  compaignie 
raisonables.  Et  avec  se  avons  donné  et  donnons  aussi  ausditz 
maistres  André  Roulx  et  Pierre  de  Porteria,  puissance  et 
commission  de  soy  enquérir  et  informer,  par  toute  nostredicte 
séneschaucée,  sur  tous  abuseurs  que  jaçoit  ce  que  ne  soyent 
instruitz  ne  enseignez  en  art  et  science  de  médecine,  et  n'ayent 
estes  apprins  en  auchune  université  par  quoy  doiyent  auchune 
science  de  médecine  et  de  scavoir  ce  que  ne  scevent,  dont 
plusieurs  sont  scandalizés  en  nostre  dicte  séneschaucée;  de 
interdire  auxditz  abuseurs  que  ne  soyent  si  hardis  d'eulx 
mesler  dudit  art  de  médecine;  et  s'ilz  treuvent  que  par  leur 
faulte  auchuns  ayent  esté  en  domatges,  de  les  prande  ou  faire 
j)rande  au  corps,  et  pugnir  par  les  justiciers  de  nostre  dicte 
séneschaucée,  auxquels  la  cognaissance  en  appartiendra.  Si 
donnons  en  mandement,  etc. 

Donné  a  ï*erigueurs,  soubs  le  scel  de  nostre  dicte  sénes- 
chaucée, le  douzième  jour  de  novembre  l'an  mil  IIIP.  IIU". 

Sif/ué  en  ))iar;je  :  Loys  Sorbier.  Par  commandement  de 
mondit  seigneur  le  senechal  :  J.  Gapitis. 


368  PIÈCES  JUSTIFICATIVES 

N'  30.  —  4  août  1471.  —  Règlements  édictés  par  un  notaire 
d'Oloron  contre  maître  Ramon  chrestiaa  de  Moumour  et  les  siens. 

A/s.  Archives  des  Basses-Pyrénées.  E  I7()H,  1"  228  v . 

Piiblô'  par  P.  Raymond,  Mœurs  béarnaises  (i33o-15oO),  Pau,  Ribaud, 
1873,  p.  44  (l-""  édition),  et  Bordeaux,  Gounouilhou,  1873,  p.  174 
(2«  édition). 

Notum  sit  que  personalment,  en  presenci  de  mi  notari  et 
deus  testimonis  juus  scriutz,  P.  de  Balauc,  garde  et  cum  a 
garde  deu  loc  de  Momor,  requeri,  manda  et  inhibi,  tant  ([ue  a 
luy  ère  premes,  a  maeste  Ramon,  chrestian  deudit  loc  de 
Momor,  que  eg  ni  sa  molher,  gendre,  filhe,  ni  autes  de  ssa 
familie,  no  agossen  a  tenir  bestiars,  ni  far  laboradge,  mes  que 
agossen  a  bibre  ab  lor  offici  de  charpanterie  cum  antique- 
mentz  auen  acostumat